Nuit blanche, déc. 1989 - janv.-fév. 1990, par Marie-Christine Pioffet,
[...] Ce roman, où l’imaginaire se mêle harmonieusement aux souvenirs autobiographiques, offre une vision nostalgique d’un passé révolu. Il nous rapatrie dans le monde féerique et éminemment poétique de l’enfance. Derrière les murs de la chambre à coucher, nid douillet réchauffé par la présence maternelle, se répercutent en sourdine grèves, conflits sociaux et manifestations politiques qui secouent l’Italie marquée par la montée du fascisme. Au fil des saisons et des années au rythme irrégulier, « l’annaliste », comme il se décrit lui-même, tente le raccommodage d’épisodes singuliers montrant la continuité de la vie. Entièrement écrit en vers, cet étonnant récit constitue un tour de force. Il vise par la reproduction d’un genre désuet la restauration d’époques oubliées. L’écriture bertoluccienne remplie de métaphores évocatrices se révèle d’une rare densité et offre au lecteur un vif dépaysement. D’une beauté quasi plastique, La Chambre se lit comme un saisissant livre d’images.
BCLF, n° 517, janvier 1989,
« Moi, humble rédacteur des annales,/copiste du quotidien, je laisse mûrir et mourir l’année,/et en naître une autre » (p. 139). Attilio Bertolucci, né en 1911, père des deux cinéastes Bernardo et Giuseppe, a publié plusieurs recueils poétiques entre 1929 et 1971. Depuis de nombreuses années, les critiques italiens attendaient de lui un long poème d’une ampleur supérieure à celle de ses poésies précédentes. Et voici maintenant, en 29 chants, un « roman familial en vers », qui se déroule sur près de deux siècles, depuis l’installation de la famille Bertolucci au XVIIIe siècle dans l’Apennin émilien qui domine la plaine de Parme. Il ne s’agit pas d’une imitation des Géorgiques antiques et encore moins chrétiennes (à la Francis James), ni d’une simple description de la vie rurale.
Libération, jeudi 27 octobre 1988, par Philippe Vecchi, Bertolucci au nom du père
Paradoxe : ce n’est qu’en 1986 que le public français découvre que le cinéaste Bernardo Bertolucci, pourtant fondu de psychanalyse, a un père écrivain, Attilio. La nouvelle est alors liée à la parution de Voyage d’hiver et autres poèmes, un recueil qui date pourtant de 1970 (aux éditions Obsidiane). Un retard on ne peut plus logique, d’après Bernardo, qui était reçu avec son père le week-end dernier à l’Institut culturel italien de Lyon, puisque Attilio Bertolucci a toujours tiré du secret et de la lenteur les délices d’un art de vivre « irrésistiblement poétique ». Reflet de cette disponibilité quasi virgilienne, son œuvre se résume tout entière à trois recueils : La Cabane indienne (écrit entre 1929 et 1955), Voyage d’hiver (1955-1970) et La Chambre, dont la première partie (traduite aujourd’hui en français) a exigé trente années d’une scrupuleuse ascèse (la seconde sort en Italie dans quelques semaines). À 77 ans, Attilio Bertolucci persiste à se soucier comme d’une guigne de sa notoriété internationale. Ce féru des « cercles » restreints est né près de Parme, dans une famille de propriétaires terriens semblable au clan du patriarche Burt Lancaster dans 1900. À Bologne, il rencontre Pasolini, qu’il ne cessera jamais de soutenir, même lors de ses procès les plus fracassants. Il le pleurera « comme un fils ». Sous la coupe du célébrissime professeur d’histoire de l’art Roberto Longhi, Attilio Bertolucci acquiert l’élégance douce qui le fera stylistiquement verser dans un clair-obscur permanent, presque mozartien. Longtemps professeur de lettres et d’anglais, Attilio Bertolucci s’enflamme pour la littérature anglo-saxonne qu’il traduit et introduit en Italie par l’entremise de plusieurs revues (Paragone, Nuovi argumenti, dirigées par Alberto Moravia) et dans les colonnes quotidiennes de La Reppublica. Épris de cinéma, il pratique la critique d’adhésion à ce qu’il aime, tout en s’affirmant « trop faible pour en faire, car cela nécessite des qualités pratiques et un vrai sens du commando que je n’ai pas. De toute façon, Bernardo fait le cinéma que je pourrais rêver ». Attilio Bertolucci a sillonné l’arrière-pays de Parme, l’Apennin de sa jeunesse, pour écrire La Chambre qu’il estampille « roman familial en vers, à la manière antique ». Un poème érige en une fresque hypnotique qui brasse obsessions très particulières (via le profond attachement à sa mère) et turpitudes publiques (tiraillements sociaux et sourde montée du fascisme : « Le temps viendra bien d’ouvrir et de savoir ;/et apportera-t-il mort et damnation,/ou, paix, après mort et damnation ? »). « Je me suis souvenu de ce que me disait Bernardo : « poème épique » signifie travail de longue haleine », dit Attilio Bertolucci. « En règle générale, j’écris à peu près partout, en train, à la terrasse des bars, sur un ticket de bus, ça n’a aucune importance. Celui-là, je l’ai écrit très curieusement, en marchant là où se déroulent la plupart des actions du livre. À la manière de quelques romantiques anglais comme Wordsworth. Je crois que c’est cette longue marche qui a imposé son rythme à La Chambre et, en définitive, m’a éloigné de la régularité des grands maîtres classiques pour me rapprocher, quasiment, de mouvements de caméra. Comme par fatalité. »
La Croix, 22 octobre 1988, par Emmanuel Saunderson, La geste des Bertolucci
« De la Maremme, avec des chevaux, jour et nuit... ils avaient depuis leur départ les nuages pour compagnons, laissant derrière eux une plaine, et derrière la plaine, la mer et l’horizon. » Ainsi commence La Chambre, d’Attilio Bertolucci, qui est le chef-d’œuvre de ce poète né non loin de Parme en 1911. Vaste roman en vers, La Chambre est aussi, incontestablement, l’un des livres les plus originaux parus ces derniers temps de l’autre côté des Alpes. On y entend, comme en un murmure enfoui, les plus lointaines sources de la civilisation italienne, dans la lumière réfractée du double legs virgilien, celle de l’épopée et celle des Géorgiques. La Chambre nous conte l’histoire de la famille du poète. C’est une immense tapisserie qui évoque la geste des Bertolucci, depuis le XVIIIe siècle où les ancêtres venus de la Maremme humide émigrèrent vers les montagnes austères de l’Apennin et la riche plaine du Pô, jusqu’aux années du fascisme. Le roman se déploie avec l’allure lente et majestueuse d’un fleuve. À la fin, tout le passé revisité semble converger dans un présent unique où les époques affleurent simultanément. Et comme toujours chez Bertolucci, la marche inexorable de l’histoire a tendance à être à la fois recouverte et exaucée par le temps cyclique de la nature. Bertolucci chante ainsi les travaux et les jours, les naissances et les morts, et sa parole intègre à la fresque une éloquente galerie de portraits, des membres de la famille aux domestiques, des repasseuses aux ouvriers agricoles. À l’heure même où, dans la réalité ils se transforment, se défigurent ou disparaissent, les usages et les coutumes de la vie rustique trouvent avec La Chambre un fascinant mémorial. Un peu à la manière des Années d’apprentissage de Gœthe, La Chambre est aussi un roman de formation qui absorbe l’autobiographie du poète. La pièce, où dorment et s’aiment les parents et qui héberge le péché d’une passion trop intense entre la mère et le fils, devient le cœur palpitant de ce livre à l’atmosphère vibrante de couleurs, d’odeurs et d’échos sonores. Sans doute convient-il de s’immerger lentement dans le poème d’Attilio Bertolucci, de se laisser apprivoiser par ses rythmes qui, tour à tour, s’épanchent, se resserrent ou se ramifient. Alors cette œuvre insolite nous fait don de sa beauté et nous en poursuivons la lecture, pareils aux « faucheurs qui avancent/en laissant derrière eux une plage/dorée de soleil... »
La Quinzaine littéraire, 16 31 octobre 1988, par René de Ceccaty, Bertolucci la tendresse
Depuis 1929, où il fit paraître son premier livre Sirio, dans sa province natale de Parme, le poète Attilio Bertolucci, est considéré, unanimement, comme l’un des écrivains les plus rigoureux de sa génération. Référence constante de son ami Pasolini, qui lui a consacré de nombreuses études, le père de Bernardo a construit une sorte de mythologie familiale de l’Émilie, comme Zanzotto le fait encore pour la Vénétie ou Bonaviri pour la Sicile. Mais il y a chez Bertolucci, une grâce discrète et universelle qui semble le prédisposer heureusement à la traduction. Et ce n’est peut-être pas au seul talent de sa traductrice, Muriel Gallot, que le lecteur français doit son impression de découvrir un grand texte poétique, qui ne trahit jamais les difficultés souvent douloureuses de ce nouvel enfantement qu’est le passage dans une autre langue. Il y a, probablement, chez Bertolucci une précision, une simplicité, une évidence qui s’affranchissent de la gangue maternelle. Et le français lui va à ravir. La Chambre est un « roman familial en vers ». L’expression mérite qu’on s’y arrête. Il ne s’agit évidemment ni d’une épopée, ni d’une saga. L’auteur remonte le plus haut possible dans son arbre généalogique pour décrire ce phénomène qui, pour un écrivain, n’est jamais sans intérêt : le choix familial d’un lieu de vie, d’une province. Rencontre de la vallée et de la plaine, le plus haut bourgeon de l’arbre est aussi celui qui va déterminer une sorte de dominante nostalgique, qui devient chez le poète une nostalgie au carré : une nostalgie de la nostalgie. Il n’y a pas, chez Bertolucci, une simple aspiration au Heimat hölderlinien. Son poème n’est pas la célébration de la terre natale, ou si c’est le cas, la célébration ne prend pas une forme uniment lyrique ni même métaphysique. C’est là qu’intervient la nécessité du recours à la narration. Par le fil diachronique de la narration, par l’exigence d’une linéarité temporelle du récit, l’auteur est conduit à entretenir avec l’Émilie qui est sa source première d’inspiration un rapport distancié, quoique vibrant, qui est, me semble-t-il, rare dans l’élégie provinciale. Et si Zanzotto renouait naturellement avec la tradition lyrique et précieuse de la Renaissance, imprégnée de rhétorique, de jeux de mots, de conventions formelles, Bertolucci, lui, se rapproche plutôt de l’élégance retenue des poètes de la Pléiade française ou, comme on l’a souvent souligné, plus près de nous dans le temps, d’un Pascoli. Comment procède Bertolucci ? Apparemment comme dans un almanach : par vignettes plus encore visuelles que narratives. Du passé familial, il retient quelques scènes fondamentales qui sont décrites avec une précision visionnaire. Les images, constamment sensuelles, ont une fonction d’évocation presque hallucinée. La douceur de la langue est un équivalent immédiat de la tendresse d’une nostalgie, jamais angoissée, mais toujours absolue : « ... à la pluie/a succédé une brume pareille à une laine/non dessuintée, tendre, chaude,/imprégnée de fumier et de sommeil,/de lait et de réveils flottants... » Chaque métaphore en contient une autre et le poète glisse ainsi d’analogie en analogie jusqu’au secret d’une mémoire indifférenciée : le je devient nous, le nous vous, le vous tu. La démultiplication des voix et des personnes correspond à la fusion du poète dans son passé familial. Avec un art exceptionnel de la « synthèse sensuelle », Bertolucci dans de longues phrases riches et équilibrées, est capable de décrire un lieu, des tensions sociales, un événement familial (une naissance par exemple), par la simple suggestion de la lumière : « les poêles, les cheminées,/les Franklin, quand pointe le jour, à peine/douloureusement ourlé d’un rayon misérable de lumière, simulent/d’autres aurores pour qui habite la villa,/presque estivales/si elles se reflètent sur le mur des salles/peintes de berceaux de feuillage d’un vert intense,/de golfes d’azur qui s’estompe... » La mise en garde de Pasolini On ne peut que reprendre la mise en garde si élogieuse de Pasolini : « Que le lecteur ne se laisse pas tromper par ce poète prudent, timoré, occupé à filer son écheveau avec le seul souci de ne pas irriter la grâce qui depuis des années l’assiste, de se préserver, de préserver, de vivre des mêmes amours, de ne rien faire d’autre que de rendre limpide et souce sa névrose... » (Passione e ideologia). À propos du Voyage d’hiver, le même Pasolini se demandait : « Pourquoi ai-je pleuré ?... Me sont revenus en mémoire des heures et des moments d’une vie vécue en Italie, ça et là le long de la chaîne des Apennins, le matin, au début de l’après-midi ou le soir, à n’importe quelle saison, indifféremment. Il ne s’agissait en aucun cas de situations « émouvantes » ; et il ne s’agissait pas des êtres chers dont parle l’auteur, ou du moins pas d’eux en particulier. Peut-être s’agissait-il de lui, de l’auteur, en tant que personne : mais ce serait étrange, parce qu’il a tout fait pour ne pas s’exposer à la pitié, fût-ce à la pitié qui ne blesse pas, d’une larme légère, furtive et ridicule, versée dans la solitude ». (Il Portico della morte, Quaderni Pier Paolo Pasolini). J’aimerais reprendre à mon compte terme à terme cette confidence. |