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  La Dette

  Felipe Hernández

  Roman
Traduit de l’espagnol par Dominique Blanc

  288 pages
16 €
ISBN : 2-86432-343-5

Résumé

     Dessinateur menacé de chômage, propriétaire d’un appartement qu’il a du mal à payer, mari d’une femme qui a perdu toute confiance en lui, Andrés Vigil est un homme ordinaire à qui il ne reste plus qu’une seule passion : le violoncelle sur lequel il tente désespérément de jouer une suite de Bach. Sa vie bascule le jour où il se rend discrètement chez le prêteur qui lui a consenti une avance pour l’achat de son instrument. Témoin malgré lui d’un règlement de compte qui se solde par le supplice de l’usurier, il comprend vite que non seulement sa dette n’est pas effacée mais qu’elle a changé de nature quand il constate avec effroi que l’assassin du prêteur s’est installé dans l’appartement au-dessus du sien.
     Godoy, l’inconnu à la logique implacable et à la mémoire prodigieuse qui fait métier de la correction des défauts de ses contemporains, au besoin en les éliminant, va emprisonner Andrés Vigil dans une spirale, celle de la dette sans fin que l’on doit payer à la soumission volontaire, à l’admiration aveugle, à un usage de la justice et de la raison qui conduit à la folie.



Extrait du texte

     Godoy serra légèrement les lèvres et les clous oscillèrent dans sa bouche. Aussitôt après, il en saisit un et chercha un point précis sur la main de Suquía. On pouvait percevoir la trépidation des talons du prêteur sur le parquet. Sur sa chemise, des taches de sueur apparurent. Andrés ressentit l’envie de se lever mais il n’en eut pas le temps. Le coup de marteau fut sec et le clou s’enfonça jusqu’à la tête dans la main de l’usurier.
     Pendant un instant, le silence se fit. Il y avait un hurlement contenu dans l’expression du visage de Suquía. Finalement, il émit un sifflement étouffé et resta quelques secondes la bouche et les yeux ouverts, haletant comme s’il avait une crise d’asthme. Malgré tout il ne retira pas sa main gauche qui tremblait tandis qu’une goutte rouge commençait à sourdre de l’autre main, immobile tout à coup.
     Godoy déposa le marteau sur la table. Il ne semblait ni pressé ni inquiet.
     Andrés, tremblant, fit un effort pour détacher son regard de lui. Il se leva, prêt à quitter le bureau.
     — Désolé, dit-il tout en s’apercevant que sa voix l’abandonnait. Il se fait tard pour moi.
     — Il n’est pas nécessaire que vous partiez, lui dit Godoy les yeux fermés. Asseyez-vous, je vous en prie.
     — Il est tard, répéta machinalement Andrés, je dois m’en aller.
     — Je vous prie de vous asseoir, insista doucement Godoy. Il est nécessaire que vous restiez là. Je veux que vous soyez témoin de ce litige.



Extraits de presse

     Revista de Libros, mars 1999
     Une fable étrange et profonde
     par Santos Sanz Villanueva (traduction Dominique Blanc)

     Je garde encore gravée dans ma mémoire l’impression d’étrangeté et d’originalité que m’a laissée la lecture de Naturaleza (Nature), le récit grâce auquel Felipe Hernández (né à Barcelone en 1960) a été finaliste du prix Herralde en 1989. C’était un roman encore immature mais très personnel, à tel point qu’il donnait l’impression que son auteur cherchait ses marques dans un espace marginal de la littérature, en dehors des modes, comme si le caractère inactuel de son texte imposait une poétique s’appuyant sur la profondeur de la pensée et l’exigence du lecteur. Je ne pense pas que la difficulté et l’ennui soient des qualités littéraires mais nous ne devons pas passer à côté des mérites d’une écriture complexe et sans complaisance si elle nous aide à nous interroger sur l’essence du monde. C’est dans cette même voie du récit intellectuel, dur, sans concession, que persiste cet encore jeune auteur barcelonais avec sa nouvelle œuvre, La Dette, sauf que cette fois – les années n’ont pas passé en vain – il le fait avec une assurance et une maturité dans la composition de la fable qui s’affranchissent du côté discoureur de sa production antérieure.
     La Dette est pourtant un roman étrange, d’une étrangeté inquiétante. Il ne servirait à rien d’en raconter l’intrigue, car ne nous ne pourrions en livrer que des éléments schématiques qui, finalement, seraient insuffisants pour restituer le climat dans lequel elle se déroule ou bien la dénatureraient en la simplifiant. Le réalisme de départ des personnages et des situations laisse place à l’allégorie. Des symboles suggestifs, et par là non explicites, émaillent le récit. On peut supposer que les comparaisons établies avec des espèces animales, souvent présentes mais toujours discrètes, alimentent une vision irrationaliste du monde. On a aussi le sentiment que la cécité, l’impiété ou la mémoire renvoient à des valeurs transcendantes, même si elles n’apparaissent pas en tant que telles. Il en va de même de l’onomastique : des noms propres sans importance prennent une signification qui va bien au-delà de leur fonction de désignation du singulier, sans que l’on puisse préciser leur sens exact. Andrés Vigil fait sans doute allusion à un homme (d’après l’étymologie grecque de son prénom) qui veille (comme le suggère son nom de famille). D’autres personnages suscitent des interprétations moins clairement définies : Alfredo Reina, Salvador García, Eusebio Cruz… Et le nom du plus important d’entre eux, après Andrés, Alejandro Godoy, a un air de famille avec le Godot de Samuel Beckett, un nom dans lequel les analystes ont vu une vieille racine signifiant Dieu. Il ne s’agit pas de rapports établis par moi de manière fantaisiste : Godoy nous est présenté comme un être omniscient à la mémoire sans limites et si le traitement de l’ensemble de la fable doit être rapproché de quelque chose, c’est bien du théâtre de l’absurde. Puissent ces quelques remarques faire comprendre l’attention avec laquelle on doit lire ce roman qui cache sous les apparences visibles une problématique intellectuelle de type métaphysique. La question ultime ne porterait pas sur la cause ou la fin – d’où venons-nous, où allons-nous ? – mais sur l’essence : qui sommes-nous ? Felipe Hernández n’adopte pas un point de vue simpliste et son histoire conjugue bon nombre d’éléments qui pourraient bien se révéler des composantes essentielles de notre condition : la liberté, l’art, la perfection, la justice, la fatalité, la rigueur… Il ne nous livre pas, me semble-t-il, la clé de l’énigme. Il préfère rester dans le domaine des conjectures qui laissent le champ libre à la méditation du lecteur. Mais une chose est sûre : nous sommes des créatures à la merci d’impulsions et de forces qui nous dépassent. Notre raison et notre volonté sont déterminées par des causes qui nous laissent désarmés, plongés dans un non-sens déroutant derrière lequel on peut percevoir, parfois avec netteté, la voix d’un Kafka. L’effet est obtenu sans contrepartie négative et par un mode d’exposition dans lequel la logique implacable du récit et la froideur de l’exposé rendent palpable une sensation profonde d’impuissance. Pour toutes ces raisons, La Dette est un roman troublant, dérangeant, amer, littéralement déroutant, tout le contraire de la pensée molle et superficielle, matérialiste et complaisante qui abonde de nos jours. Des écrivains comme Felipe Hernández nous disent que l’industrie et la consommation laissent encore un peu d’espace à l’aventure spirituelle et artistique authentique.

 

     Livres-Hebdo, vendredi 31 janvier 2003
     Mémoire de dette
     par Jean-Maurice de Montrémy

     Andrès doit rembourser une dette. Un austère « parrain » se substitue à l’usurier, et reprend la dette à son compte, fixant des règles métaphysiques. Ce roman noir est proche de l’ascèse. Il permet de découvrir l’Espagnol Felipe Hernández.

     Andrès Vigil pourtant déjà sans le sou emprunte de quoi s’acheter un violoncelle, au scandale de sa femme. il s’imagine jouant les suites de Bach comme Pablo Casals. Menacé d’hypothèque, il se rend chez l’usurier, espérant obtenir un report de sa dette.
     Dans le bureau de l’usurier se trouvent déjà deux personnes, deux hommes en noir : un tueur et son patron, Alejandro Godoy. Ce Godoy, visiblement, a un compte à régler avec l’usurier. Andrès Vigil veut se retirer. Godoy l’invite poliment et fermement à rester. Andrès assiste donc, ébahi, au dialogue de l’usurier et de Godoy, angoissante confrontation d’un malfrat très ordinaire et d’un janséniste du crime. Tout est sobre, rituel, ascétique, d’un rationalisme implacable y compris l’exécution de l’usurier.
     Andrès peut se croire tiré d’affaire. Godoy, hélas pour lui, reprend la dette à son compte. Godoy possède une mémoire implacable, insupportable, qui fonde son pouvoir et impose sa loi. Si bien qu’Andrès, peu à peu, passe sous la juridiction de Godoy domination d’autant plus troublante que le tout-puissant Godoy s’installe à l’étage au-dessus d’Andrès dans un appartement aussi misérable que celui d’Andrès.
     Godoy reçoit là ses débiteurs. Pour le reste, il vit seul avec sa femme aveugle, et son tueur, menant une existence austère, proche du dénuement : quelques meubles, des dossiers et son matériel de peinture. Car Godoy, rongé par son incroyable mémoire, ne dort plus. La nuit, il s’introduit en silence dans la chambre d’Andrès et de sa femme. Il peint les dormeurs, malgré la totale obscurité. Il ne trouve de repos que dans la représentation du vide ou du sommeil.
     Évidemment, Andrès dont le seul prénom évoque l’Homme, au sens générique ne pourra jamais s’acquitter de sa dette. Celle-ci évoque le pacte de Faust et de Méphistophélès, mais aussi les théologies les plus sombres de la prédestination. Andrès a besoin de Godoy. Godoy a besoin d’Andrès. Et le roman développe avec une logique menaçante leurs symétrie et dissymétrie de plus en plus frappantes qui s’étendent avec une géométrie rigoureuse à leurs femmes, puis aux étranges débiteurs de Godoy. Mais il y a toujours un ver dans le fruit, ou une vrillette dans le bois. Godoy se heurte à l’honnête inspecteur des impôts Jacinto Frias, figure elle-même tourmentée…
     Bien qu’il s’agisse d’une parabole, ce roman évite tout symbolisme. Avec une intensité bien rendue par la traduction de Dominique Blanc, Felipe Hernández (né en 1960 à Barcelone) vise à l’essentiel. Il ne sacrifie pas l’intrigue, ni ne surcharge les dialogues. L’histoire peut être lue au premier degré. Les personnages ne sont pas des abstractions et on appréciera l’évocation toujours suggestive des ambiances, de la ville, des impossibles lointains.
     Troisième roman de l’auteur, La Dette est le premier à paraître en français. il s’inscrit dans le sillage de Kafka et de Beckett, sans forcer le ton. Ce qui semble plus que prometteur.

 

     Libération, 13 mars 2003
     par Philippe Lançon

     Un dessinateur presque au chômage joue mal du violoncelle, mais que faire d’autre ? Il va négocier chez le prêteur sur gages qui lui a permis d’acheter l’instrument. Il assiste à sa crucifixion et à son garrottage par un créancier mécontent. Ce créancier, Alejandro Godoy, comme Godot et Molloy, reprend la dette du dessinateur et s’installe au-dessus de chez lui. Un inspecteur des impôts, sorte d’ange fonctionnaire, entre en scène. Saisissant roman enténébré de mystère, mi-policier mi buñuelien. Fantastique et réalisme s’y unissent dans une précision sèche et taxidermique, pour accoucher de la culpabilité et de l’effondrement.

 

     Tatouvu.mag, mai-juillet 2003
     Le doigt dans l’engrenage
     par Manuel Piolat Soleymat

     L’univers créé par Felipe Hernández est troublant, parfois même pesant. Il y a quelque chose de Kafka et de Beckett dans l’énigmatique relation qui se noue entre Andrés Vigil, jeune dessinateur ayant contracté une dette pour l’achat d’un violoncelle, et Alejandro Godoy, sorte de parrain mafieux qui, après avoir tué l’usurier du jeune homme, reprend la dette à son compte. Témoin du meurtre, Andrés croit en être quitte pour une scène d’horreur lorsqu’il s’aperçoit que Godoy vient d’emménager dans l’appartement situé au-dessus de chez lui. C’est là que, tout à coup, sa vie dérape. Afin de s’acquitter de sa dette, le jeune homme accepte d’entrer au service de l’étrange personnage... La Dette est le premier roman de Felipe Hernández à paraître en français. Sans jamais forcer le trait, l’auteur espagnol compose un paysage noir fait de mystères et de symboles. Il installe, de page en page, une logique souterraine, occulte, qui régit une communauté de personnages comme dépouillés de libre-arbitre. Bienvenue dans le monde de l’étrange : ici, le hasard flirte dangereusement avec la prédestination.