Communauté des religions, n° 51-52, juillet-décembre 1997, par A.D. Grad
L’ouvrage de R. M. Cordovero, ’Or Né’érab, Douce Lumière en français, a été édité pour la première fois à Venise au XVIe siècle par le fils unique du grand kabbaliste, R. Gedalia Cordovero, né à Safed, un savant particulièrement estimé en Palestine. Des additions ont été introduites dans le texte par le maître italien R. Menahem Azaria de Fano. Le ’Or Né’érab est généralement moins connu que le Pardès Rimonim (Le Verger des Grenades) ou le Tomer Deborah (Le Palmier de Deborah). « Doux » (mâthôq) et « agréable » (ârev, d’où le titre hébreu) à ceux qui l’entendent, l’ouvrage revêt cependant un caractère polémique dans sa défense vigoureuse de la kabbale, tout en prétendant servir d’introduction à la pratique de cette science. Divisé en courtes parties (la seconde tient en sept pages), le ’Or Né’érab réfute les convictions de ceux qui délaissent la kabbale, croyant qu’elle leur nuira. Il y a au contraire obligation pour le sage d’étudier « les sciences métaphysiques », terme par lequel R. M. Cordovero désigne la kabbale. Le maître prodigue ses conseils aux débutants pour choisir le temps et la méthode de cette étude qui doit se réaliser dans la joie, la crainte et l’humilité. Il énumère les références indispensables pour les débutants, à savoir les écrits de R. Siméon bar Yo’haï, le Zohar, le Ra’aïah Mehemnah, et parmi les traités antérieurs, le Sefer Yetsirah et le Bahir. Plusieurs périscopes zohariques servent d’ailleurs de bases aux exposés qui démontrent que le mérite des maîtres de la kabbale est beaucoup plus grand que celui des maîtres de la Bible ou de la Michnah. Selon le traité, la kabbale possède des avantages incomparables qui permettent d’expliquer certains sujets de la Torah, incompréhensibles pour ceux qui n’utilisent que le sens littéral, et ne peuvent justifier par exemple certaines lettres supplémentaires, ou les mots lus et non écrits, ou les mots écrits et non lus, etc. Ce n’est qu’au dernier chapitre que sont présentées des prémisses indispensables aux débutants. Elles sont résumées dans un ordre différent de celui que l’on trouve dans le Pardès Rimonim. R. M. Cordovero définit l’Un sans pareil (Eyn-Sof, qui n’est pas Keter, précise-t-il, comme beaucoup le croient). La Cause des causes, le Principe des principes a émané les sefirot par lesquelles il agit. La disposition des sefirot, les canaux, l’unification des mîddôt auxquelles sont attribuées des couleurs suivant leurs actions, sont autant d’éléments de connaissance nécessaires à qui souhaite s’engager sur le chemin kabbalistique. Mais sans rectitude morale et le respect des lois et de l’étude du Talmud, il serait vain de prétendre affronter l’initiation aux mystères. Sur six chapitres, cinq sont entièrement consacrés à la défense de la kabbale. Il est vrai que le dernier chapitre est nettement plus long que les précédents. La Douce Lumière ne peut que rappeler le Palmier de Deborah par ses principes moraux, et bien entendu le Verger des Grenades par ses vues systématisées des principes de la kabbale.
Bulletin critique du livre français, n° 584, mai 1997
La Douce Lumière fut publiée pour la première fois au XVIe siècle à Venise. Son auteur, l’étonnant kabbaliste Moïse Cordovero qui, si l’on en croit son nom, était originaire d’Espagne, de Cordoue, vécut et mourut à Safed en Galilée septentrionale. Il fut l’élève de Joseph Caro, l’auteur du principal code de jurisprudence rabbinique, le shoulhan aroukh, et fut probablement le maître d’un des plus grands personnages de la kabbale, Louria. Dans cet ouvrage polémique, Cordovero dévoile le sens profond de son cheminement spirituel, et son attachement à la kabbale en prenant la défense des modes d’interprétation allégorique et ésotérique de la Torah. Ainsi que le montreront les avatars de certains kabbalistes célèbres malmenés par leurs contemporains et les autorité religieuses méfiantes, il s’agit là souvent d’une vocation de souffrance. Ainsi que le rappelle le traducteur dans sa préface, les circonstances historiques dans lesquelles s’inscrit la pensée de Cordovero peuvent apporter un éclairage particulier sur son œuvre. L’expulsion des juifs d’Espagne en 1492 constitue un événement d’une violence inouïe qui provoqua le déracinement de plusieurs centaines de milliers de juifs ibériques. L’échéance prévue par les rois catholiques de Castille et d’Aragon fut fixée au mois d’août 1492. Le mois du calendrier hébreu qui correspond à août est dans la tradition juive celui de tous les malheurs d’Israël dont la destruction du Temple par Nabuchodonosor fut le premier d’une interminable liste. Or dans la conscience juive des XVe et XVIe siècles, les événements ont revêtu une signification eschatologique. La venue du Messie doit être précédée, selon la tradition juive, des douleurs de son enfantement (hevley mashiah). Le déferlement de catastrophes liées à leur expulsion a poussé les juifs à voir dans ces événements funestes les mouvements précurseurs de la Rédemption. Cordovero, dans son essai, explique qu’il s’est détourné de la voie traditionnelle du judaïsme pour se tourner vers l’ésotérisme. Dans six parties et vingt-cinq chapitres, Moise Cordovero réfute tout d’abord les objections de ceux qui s’opposent à l’étude de l’interprétation ésotérique de la Torah en invalidant l’opinion de chacun. Puis, l’auteur démontre que c’est en fait une obligation qui incombe à chacun, et qu’elle permet d’agir sur le plérôme divin. Les troisième, quatrième, cinquième et sixième parties constituent une véritable introduction à l’étude de la kabbale. Les éditions Verdier, en publiant la très bonne traduction de Shmouel Ouziel permettent ainsi au public français d’accéder à l’une des œuvres les plus originales et abordables de la littérature kabbalistique.
Tribune juive, 15 mai 1997, par Laurent Cohen, La douce kabbale de Rabbi Cordovero
Dans La Douce Lumière, Rabbi Moïse Cordovero propose une sorte de « défense et illustration » de la Kabbale et interprète Maïmonide dans un sens qui réduit l’opposition simpliste entre mystique juive et philosophie. D’entre toutes les figures qui composèrent la quasi légendaire école kabbalistique de Safed, celle de Rabbi Moïse Cordovero (1522-1570) est certainement la plus fascinante. D’abord, parce que c’est lui qui se chargea de former le non moins célèbre Rabbi Isaac Louria, (surnommé le Ari ha Qadosh : le « Saint Lion »), peu après l’arrivée de celui-ci dans la ville ; or, les conceptions du Ari, sa cosmogonie et sa doctrine du Tsimtsoum (qui « signifie que l’existence de l’univers est rendue possible par un processus de contraction en Dieu » – Scholem) allaient bouleverser de fond en comble l’univers de la mystique juive. Et s’il est indéniable que le Ari fut un immense novateur dans le domaine de la spéculation ésotérique, l’empreinte de son maître demeure néanmoins perceptible dans certains textes dont le contenu – et non la rédaction, car le Ari a fort peu écrit – lui est attribué. Mais Rabbi Moïse Cordovero doit surtout sa réputation au fait qu’il entreprit d’analyser, voire de reformuler les grands thèmes de la Kabbale par le biais de raisonnements et d’exposés d’une rigueur peu commune et empruntant au syllogisme talmudique ses modes d’articulation. Avec La Douce Lumière, on retrouve ce souci de logique et de clarté, mis cette fois au service d’une sorte de « défense et illustration » de la Kabbale. Certes, on peut juger quelque peu dépassé le ton polémiste de l’auteur, puisque depuis longtemps déjà, il est tout bonnement impossible de penser un judaïsme d’où l’élément kabbalistique serait « porté disparu ». Ceci mérite d’ailleurs d’être brièvement développé : on sait aujourd’hui que même les zones les plus exotériques du judaïsme – comme l’incontournable Shoul’hane Aroukh, qui conditionne l’existence quotidienne de tout juif pratiquant – se fondent sur des méditations mystiques ; rappelons d’ailleurs que l’auteur de l’ouvrage précité, sans le moindre rapport avec l’image de « rationaliste » qu’on lui accole parfois, fut un très grand kabbaliste, ainsi qu’en témoigne notamment le Journal qu’il a laissé à la postérité. Ainsi, la distinction que de rares auteurs s’opiniâtrent encore à établir entre un judaïsme de type maïmonidien d’une part (où seules les composantes hilkhatiques et philosophiques prédomineraient), et de l’autre, un judaïsme imprégné de mysticisme, cette distinction n’a plus aucune raison d’être, singulièrement depuis que la sensibilité kabbalistique est parvenue à s’insinuer dans tous les secteurs de la pensée juive. D’ailleurs, l’opposition entre Maïmonide et la Kabbale mérite elle-même d’être révisée : Moshé Idel a démontré récemment que dans certains cas, il est possible de parler d’une continuité entre le Guide des égarés et un groupe d’écrits kabbalistiques ; par ailleurs, nous savons qu’il existe des commentaires kabbalistiques du Guide – le plus fameux étant celui de Abraham Aboulafia (XIIIe siècle) – ou encore, que plus près de nous, Rabbi Méïr Simha Hacohen de Dwinsk (1843-1926) fut tout à la fois un exégète de Maïmonide et un fin connaisseur – doublé d’un fervent admirateur – du Zohar, qu’il cite d’ailleurs dès les premières pages de son chef-d’œuvre, le Méchekh H’okhma. Ces réflexions nous ramènent à Rabbi Moïse Cordovero, et à son ouvrage La Douce Lumière, où Maïmonide est très présent : dans le chapitre intitulé « De l’obligation pour le sage d’étudier les sciences métaphysiques », Cordovero justifie cette « obligation », en ayant directement recours aux fragments les plus philosophiques du Mishné Thora de Maïmonide – où nous lisons ainsi : « Le principe des principes et le pilier des sciences, c’est de connaître qu’il y a un être premier et que c’est lui qui impartit l’existence à tout ce qui existe... » ; ce que Cordovero commente en ces termes : « Or, il est évident que pour Maïmonide, ce précepte comprend la nécessité de concevoir, chacun selon ses capacités intellectuelles, la succession selon laquelle les existants proviennent de Dieu. » Ainsi, nous voyons que par un tour de force dont la hardiesse mérite d’être relevée, un des plus grands kabbalistes de tous les temps interprète Maïmonide dans le sens d’une incitation pressante à l’étude de la mystique ; et il poursuit : « En fait, tout cela est véritablement trivial, car comment expliquer le mot “connaître” comme signifiant [seulement] avoir foi en l’existence de la divinité ? S’il en était ainsi, il [Maïmonide] aurait dû dire : “Il y a un commandement positif qui consiste à croire qu’il existe là-bas un Dieu...”, or ce n’est pas ce qu’il a dit, puisqu’il [écrit] “de connaître”, c’est-à-dire qu’il exige une véritable connaissance et une saisie parfaite du divin selon les capacités de l’intellect humain. » Loin du schéma antithétique que posent certains chercheurs (généralement étrangers à l’univers de la foi, comme l’a souvent fait remarquer le Rav Soloveitchik) lorsqu’il est question de Maïmonide et de Kabbale, Cordovero fait du premier l’annonciateur et le préfigurateur de la seconde. Par ailleurs, Cordovero fait également sienne la tentative de liquidation des anthropomorphismes qui est à l’œuvre dans Le Guide des égarés. Un fragment, qui mérite d’être cité au moins partiellement, permettre de mieux réaliser encore la proximité des deux penseurs : « Celui qui pense que Dieu est un vieillard, puisqu’il est dit : Un antique des jours s’assit (Dan. VII, 9) ; qu’il est si vieux qu’il a les cheveux blancs, puisqu’il écrit : La chevelure de sa tête comme de la laine nettoyée (ibid.) ; qu’il est assis sur un splendide trône de feu étincelant de toutes parts, comme il est écrit : Son trône était en flamme de feu (ibid.) [...] – un tel homme ne fait qu’attribuer à Dieu de la corporéité et tombe dans une des trappes qui mènent à la perte de la foi. C’est seulement dans ses fantasmes qu’il améliore sa crainte de Dieu. » Outre les nombreuses surprises que réserve donc La Douce Lumière sur le thème des rapports entre Kabbale et philosophie maïmonidienne, l’ensemble du livre offre enfin une idée juste et libérée de toute préconception de la mystique juive – à l’étude de laquelle Cordovero se propose, dans les derniers chapitres, d’introduire le lecteur. |