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  La Grande Sauvagerie

  Christophe Pradeau

  160 pages
13 €
ISBN 978-2-86432-601-4

Résumé

La Grande Sauvagerie, c’est le nom que les coureurs de bois du Canada français ont donné à ce qui s’est appelé, en d’autres temps et d’autres lieux, The Wild : l’espace inviolé, le blanc sur la carte. L’expression s’est perdue et ne parle plus guère à personne.
La Grande Sauvagerie, c’est aussi un lieu-dit, un rocher qui domine un coin de la campagne limousine. Les guides touristiques le signalent à l’attention pour sa lanterne des morts, une simple tour de granit, sans grâce.
Les habitants du pays ont oublié depuis longtemps qu’un feu y brûlait jadis, qui guidait les voyageurs dans la nuit.
Thérèse Gandalonie a grandi à Saint-Léonard, à l’ombre de la lanterne des morts. Puis elle s’en est allée. Elle a traversé l’océan. Elle a découvert, dans les bibliothèques américaines, le Journal inédit de Jean-François, peintre d’ex-voto établi à Montréal, cousin à la mode de Bretagne du Grand Rameau. Elle a compris en le lisant que les deux Grandes Sauvageries renvoyaient l’une à l’autre.
Quand elle s’en retournera, elle saura désormais apercevoir, infusée dans le paysage, une histoire oubliée de tous. Elle la déchiffre pour nous. C’est sa voix que nous entendons, une voix rocailleuse traversée par le vol des lucioles.


Extrait de texte

   Je devais avoir quatorze ou quinze ans quand elle fit retour dans ma vie. Je jouais à cache-cache dans un coin de la Place, un peu gênée d’être de loin la plus âgée du petit groupe d’enfants criailleurs ; je savais bien que ce n’était plus de mon âge et je me sentais obligée de m’en excuser en mimant nonchalance et détachement ; le jeu venait tout juste de l’emporter sur mon affectation quand, soudain, alors que je n’avais plus d’autre idée en tête que de me soustraire aux regards, le mur contre lequel j’étais adossée se déroba. Contrairement à ce que tout le monde disait, il y avait une ouverture dans la continuité des façades, une échappée par où on pouvait la voir, mais il fallait pour cela reculer, s’éloigner, quitter la presse, l’animation de la Place, gagner le lieu mystérieusement disgracié, où achevaient de rouiller, avec la pesanteur sereine des choses abandonnées à elles-mêmes, des pièces d’attelage, des pots d’échappement, des pare-chocs, tout un embarrassement de ferraille, éternel objet de discorde, de controverses électorales, déversé contre le mur du Parc, falaise de granit recouverte tout entière par l’élasticité poussiéreuse, un peu inquiétante, du lierre ; j’allais pourtant m’y adosser quelquefois, me faisant un point d’honneur de surmonter mes appréhensions, pour le simple plaisir peut-être de braver les recommandations maternelles, troublée aussi de le sentir s’incurver doucement autour de moi, enveloppant à la façon d’un nid. Ce jour-là, alors qu’une vague appréhension, ou bien plutôt une espèce de remords, m’avaient toujours retenue de me laisser aller, je décidai de m’abandonner pour de bon, toute la poussière du monde dût-elle m’engorger les poumons et mon corps devenir la proie impuissante des araignées à l’affût. Je disparus aussitôt dans un froissement d’élytres. Les épaules heurtées par la muraille, la joue frôlée par la déroute d’un lézard, je mis quelques secondes à reprendre mon souffle, la gorge en feu, courbée, suffocante sous la pluie jaunâtre du salpêtre. Quand j’eus enfin repris mes esprits, écartant le réseau vernissé du feuillage, et bien que la lumière me fît ciller les yeux, j’aperçus, d’abord embuée et incertaine, puis avec la netteté d’une révélation, une lacune dans la suite des toits, une simple fente à hauteur des combles, mais qui introduisait brutalement parmi nous la silhouette de la lanterne des morts. Il se produisit alors quelque chose d’étrange, une sorte de déséquilibre dans mon regard, un trouble, une inversion des rapports : la mousse roussâtre des toitures avait reculé dans les marges, dissoute dans un brouillard de taches colorées, tandis que s’imposait à moi, avec un sentiment de proximité presque onirique, le vert profond, aquatique, d’un boulingrin, avec, tout autour, les arbres centenaires et la façade d’un château, des volets clos, une tour accolée au corps de logis, une tourelle plutôt, qui se devinait à peine derrière les frondaisons du cèdre, et puis surtout, à une centaine de mètres du perron, profondément enracinée dans le sol spongieux de la colline, la lanterne, dont je détournai très vite les yeux, comme gênée d’avoir surpris un secret, comme si elle nous observait.



Revue de presse

Presse écrite

   Magazine Olé !, n°467, du 3 mars au 17 mars 2010
   par Daniel Bégard

   Verdier est l’un des rares éditeurs publiant des auteurs français qui se soucient encore de quelques fondamentaux de la langue. Christophe Pradeau, à l’évidence, est de ceux- là.
   Invités à emboîter le pas dans le Limousin rural de Thérèse, son héroïne, nous comprenons vite, que les choses n’auront pas cette vertu fanée de l’authentique, que l’on prête, parce qu’ils s’en parent, aux écrivains régionalistes ; que les ailleurs, dont elle parle et rêve, sont moins derrière l’horizon, ou au coin du bois, que dans sa tête où ils se comptent, s’affrontent, mémoires, désirs, savoirs, enchantements et illusions, tous intimement mêlés. Mais notre intérêt viendra surtout de ce qu’il y a chez Pradeau de plus singulier, un charme qui, s’il n’est pas calculé, est au moins entretenu avec élégance, et toujours à propos.
   Il naît, ce charme, de ces bagues phrases, rythmées, construites sur le juste usage d’une ponctuation rigoureuse, comme sur le dépaysement offert non seulement par ce qui tient au parcours, du Limousin et de son Avrézène au Saint-Laurent, mais aussi par cet imperceptible glissement de la langue qui peut se colorer d’une scansion particulière, celle qui appartient à nos cousins québécois, tout en leur venant, peut-être, du Limousin ! Charme aussi, d’une érudition à flot continu mais jamais gratuit en regard du récit : des lucioles aux coureurs de bois du XVIIIe siècle canadien, des négociants bourguignons aux établissements jésuites de Montréal, en passant par la vieille bourgeoisie parisienne ! Pour autant, cette écriture si particulière et cette ambition ont forcément un sens, et ce livre a aussi sa nécessité forte. On ne cite pas Chateaubriand « le moment où l’éphémère sort des eaux » sans raison ! À chacun de reconnaître, pour lui-même, l’émergence attendue.
   L’occasion est devenue trop rare de rencontrer un livre offrant de tels plaisirs de lecture, pour le laisser passer. Recommandé donc.



   La Page 2, lundi 22 février 2010

   La Grande Sauvagerie représentait les territoires non explorés du grand ouest canadien lorsque en 1760, un certain Jean-François Lambert quitta Québec pour une avancée solitaire dans la forêt.
   On retrouva sa dépouille des années plus tard ainsi que ses carnets flottant dans une barque. La famille Lambert, bien plus tard, nomma la propriété qu’ils achetèrent peu après la révolution, du même nom.
   Cette propriété jouxtant le village de Saint Léonard a fasciné Thérèse Gandalonie pendant toute son enfance puis, devenue adulte, ses recherches scientifiques l’ont ramené à l’histoire de cette famille Lambert et de leur célèbre aïeul dont elle éplucha les carnets.
   Voici bien pauvrement résumé un livre dont la langue exceptionnelle montre toutes les sinuosités de la destinée.
   Pris dans les rets d’une narration où l’émotion se distingue de l’intelligence de l’âme, le lecteur navigue luxueusement, bercé qu’il est par la voix douce et fragile de Thérèse Gandalonie.
   Cette mise en scène orchestrée par Christophe Pradeau nous annonce une œuvre magistrale.



   L’Humanité, jeudi 18 février 2010
   L’écriture et ses « mouches », pour une optique du romanesque
   par Alain Nicolas

   Christian Pradeau, l’auteur de La Souterraine, nous donne, avec ce deuxième roman, un récit où voyage au long cours et retour à l’origine en terre limousine composent un paysage mental dominé par le sens de la vue.

   Est-ce parce qu’elle est atteinte de cette affection que la médecine appelle les « corps flottants de l’humeur vitrée » ? Toujours est-il que Thérèse, la narratrice du deuxième roman de Christophe Pradeau, pose sur le monde un regard dont le point de fixation ne cesse de dériver. Embrumé par les « mouches », qui l’envahissent parfois, et qui ont fait leur apparition dans l’éblouissement écrasant d’un jour d’été, sur une plage caniculaire. Regarder de biais, autrement, éviter ces papillons qui s’interposent entre l’œil et l’objet jusqu’à envahir l’espace, « comme les éclats de la DCA » le ciel, telle sera désormais son attitude, dans la vue et dans la vie.
   Elle a passé toute son enfance dans un village limousin, Saint-Léonard, dominé par la présence d’une « lanterne des morts », fanal de pierre christianisant, dit-on, un antique cimetière d’avant la conquête romaine. Relié à ses murailles de pierre, un château abandonné, la Grande Sauvagerie. C’est dans ces quasi-ruines qu’elle trouvera sa sauvagerie à elle, secrète, qui la conduira à quitter ces terres pour devenir, pendant quarante ans, une lettrée errante, parcourant le monde au gré de postes universitaires prestigieux. La jeune fille trempée de pluie qui, bac en poche. cogne à la porte d’un foyer d’étudiantes de la montagne Sainte-Geneviève, n’est pas plus chez elle, au seuil de la vieillesse, dans son appartement d’universitaire new-yorkaise.
   Rien ne la rattache plus à ce pays de bois et de marais, dont elle a elle-même éprouvé la pauvreté lors d’un éphémère travail d’agent de recensement, sinon peut-être ce nom de Grande Sauvagerie. Comment expliquer autrement l’acharnement qu’elle met à transcrire et éditer, au péril de sa vue, le journal d’un pastelliste bourguignon, cousin du grand Rameau, qui quitta tout, au XVIIIe siècle, pour devenir un coureur de bois dans la Grande Sauvagerie canadienne, puisque ainsi nomme-t-on l’arrière-pays de la Nouvelle France ? Quelle coïncidence, quelle connexion secrète permet de passer des châtaigneraies limousines aux forêts vierges de la Louisiane ? Rendu à la vie, le texte de Jean-François Rameau qui dormait, non déchiffré, dans les archives d’une université de Nouvelle-Angleterre, qu’on croit être Yale, va tomber en des mains qui permettront de renouer les fils rompus.
   Christophe Pradeau, qui nous avait donné avec La Souterraine – où l’on trouve aussi une lanterne des morts – un autre ancrage dans la terre limousine, passe donc du « racinage », de l’extrême enracinement, au grand large. Thérèse va courir le monde sans jamais défaire ses malles, sans se séparer de la photographie de ce phare de pierre où brûlait, jusqu’au mitan du siècle dernier, une lumière guidant les âmes des morts. On ne dévoilera pas comment, comme sa narratrice, le roman va boucler son périple, les deux Sauvageries se répondre, à la façon dont, chez Proust, le côté de chez Swann se révèle tout proche du côté de Guermantes. Narration minimaliste, l’œuvre se construit par petites touches, scènes et descriptions au plus près des matières, des corps et des paysages, des lumières surtout. Visions brouillées ou décentrées, où les étoiles filantes et les lucioles répondent aux mouches du grand jour, La Grande Sauvagerie est un roman « optique », où l’écriture est un prolongement de la vue. La simplicité du récit n’est là que pour porter le feuillage touffu et les fruits abondants de pages où l’on s’attarde sur le brouillard d’un matin d’été qui métamorphose un jardin, le fait changer d’époque et de dimensions, sur les trous d’eau d’une rivière canadienne, sur le claquement de voiles des draps que l’on aère les jours de grand vent.



   La Quinzaine littéraire, n°1009, du 15 au 28 février 2010
   Paysages
   par Hugo Pradelle

   Christophe Pradeau s’interroge sur le paysage comme « miracle d’un espace qui s’ordonne autour de soi, intelligible et chargé d’émotions », faisant s’enrouler ensemble deux histoires qui n’en forment qu’une, troublante, puissamment ancrée dans des espaces qui portent haut l’imaginaire. Un livre remarquablement bien écrit, maîtrisé et complexe, qui, lorsqu’on y songe, fait croire aux effets de la mémoire et à l’enchantement des lieux.

   Commencer par la fin comme l’on commence par le début, laisser se faire l’histoire comme elle se défait, faire d’un roman la fuite d’un être et la conjuration d’une peur ancienne. Le roman de Christophe Pradeau ressemble à un écheveau serré qu’une main habile élabore patiemment. Tout s’y mêle, compact, souterrainement lié. Le livre adopte la forme inverse de celle qu’il aurait dû prendre, l’histoire qui en déclenche la mécanique étant déportée, comme dans un blanc du temps et de la pensée que l’écriture vient combler comme une offrande. Ainsi s’organise une manière de retour en arrière, le déploiement nécessaire de la parole qui s’exerce autour de deux acceptions d’un même nom : l’obsession de la narratrice, « autour duquel [sa] vie s’était pendant si longtemps enroulée », et l’espace vierge dont le nom « désigne moins un lieu que son absence », pour dire à la fois l’avant et l’après, la nature du temps et de l’espace. Voici les grandes traversées auxquelles le roman nous invite dans un langage à la fois concret et spirituel, habité d’une énergie farouche, d’idées ensauvagées.
   La Grande Sauvagerie est un lieu-dit, une lanterne des morts qui surplombe un village du Limousin dont les toitures d’ardoise s’étagent sous la roche qui les surplombe, lieu de mystère et de vénération craintive qui hante l’enfance de la narratrice. « C’était une cachette superlative, creusée dans l’épaisseur même des choses, un secret dont je devais rester l’unique dépositaire. » Une cache dont elle ne cessera de vouloir s’échapper comme terrifiée d’y être happée, et qui l’entraînera dans une vie d’errance. Vivant au Québec puis aux États-Unis, Thérèse Gandalonie semble rattrapée, comme revisitée par ce lieu qui l’obsède et l’effraie, lorsqu’elle découvre le Journal de Jean-François, peintre d’ex-voto bourguignon parti en aventure, explorateur des espaces vides et primitifs du Nouveau Monde, de ce « blanc sur la carte ». La lecture et le déchiffrement des carnets de l’aventurier lui apprendront l’étrange correspondance entre ces lieux, ce qu’ils recouvrent secrètement, liés presque au-delà d’eux-mêmes, connexion mystérieuse entre les époques, ravaudage des lambeaux de sa vie. Le nom oublié recouvre à la fois la matrice d’une existence et son aboutissement, les expériences fondatrices, et le retour nécessaire et profond à ce qui constitue notre nature même.
   La concordance troublante entre les deux porte le récit de Thérèse, l’entreprend, passant du récit de sa vie au récit d’une vie, aux implications troubles qui s’y jouent. Le roman apparaît animé par la confrontation entre deux époques, faisant confluer la mémoire et le présent, entremêlement d’un avant mythique qui contamine la perception et d’un présent dont Thérèse cherche à retrouver la puissance presque magique. C’était « un bastion qui commandait de troublants couloirs perspectifs, tout un réseau de communications entre le passé et le présent ». Elle retrouve ainsi ce qui lui avait échappé, découvrant, en suspens, la joie et la peur de se souvenir et d’inscrire en une géographie sublimement décrite la nature même du temps écoulé, son état présent, l’ultime retour. Il y a quelque chose de l’ordre du saisissement, de la mémoire qui se fait, se ravaude et avance en un même élan, qui se glisse dans l’espace, rémanence obstinée, là où toutes les sautes de l’imagination et de la mémoire se confrontent, donnant de la vie le conte abouti, la parole délivrée de l’habitude, achevée dans sa profération, comme une ultime réparation faite à ce que nous fûmes, de ce que la parole nous fait être dans le temps continu qui s’affronte à la discontinuité des espaces. La mémoire des lieux semble mobile et les souvenirs qui les peuplent autant de faunes intimes que nous seuls pouvons entr’apercevoir. La grande sauvagerie est intime, elle figure le lieu et le temps, la transmutation de l’un en l’autre, la condition absolue de la vie, du regard que nous y portons. Elle en est l’inscription conforme, le paysage.
   Le paysage semble l’un des nœuds de l’écriture de Pradeau1, comme entrepris par l’image du réel qui s’effectue dans la parole qui le dit. « […] comme s’il y avait quelque chose à déchiffrer que je ne distinguais pas, une histoire défaite, oubliée de tous, mais qui était là pourtant, en suspension, infusée dans le paysage. » Le livre est une immense recomposition de ce qui fut et ne fut pas, du silence du temps qui modifie les souvenirs, leur image défaite et réorganisée dans un autre champ, celui de la parole récapitulative d’un passé qui revient sans faillir. La forme qui se donne du paysage provoque la reconnaissance, ce qui situe le lieu et le temps, comme seul centre possible depuis lequel la parole se déploie. La langue s’élabore par ce mouvement continu entre l’époque de la parole et la durée qui l’emporte alors, comme un écart que l’écrivain s’obstine à réduire en le soulignant, pour laisser éclore les possibles ratés. Car l’oubli constitue le grand objet du roman, la terreur qu’il inspire en même temps que l’élucidation de sa nécessité. Le récit fait se recomposer ce qui était perdu, enténébré, disjoint d’un présent qui se précise par à-coups, pour en souligner la mobilité et les possibles d’imagination. La durée n’a de valeur que si elle réordonne ce qui s’éparpille dans le temps, entreprise par l’immuable prospection d’une temporalité que la parole vient bouleverser, que si elle reconduit l’histoire que l’on se raconte à soi-même2 comme pour se ressaisir de lieux et d’époques qui ne se situent que dans une mémoire instable, mouvante, dans la fable de sa propre vie, l’aventure absolue, la grande sauvagerie.

   1 et 2 : Ces enjeux étaient présents dans son premier roman La Souterraine (Verdier, 2005) ; nous signalons la publication d’une étude que Jean-Pierre Richard consacre à ce roman dans son dernier livre Pêle-mêle, Verdier, 2010, pp.71-82.



   L’Express.fr, mardi 9 février 2010
   L’errance poétique de Christophe Pradeau
   par Alexandre Fillon



   Lire, février 2010
   Du Limousin à New Haven
   par Alexandre Fillon

   Finement ciselé, le texte de Christophe Pradeau brasse les émotions avec les paysages. Un joli voyage.

   Les éditions Verdier ont toujours pris le soin d’ouvrir leur catalogue de fiction à des auteurs aimant à travailler la langue en profondeur, de Michèle Desbordes à Pierre Bergounioux en passant par Pierre Michon. Belle découverte de la maison de Lagrasse, le premier roman de Christophe Pradeau, La Souterraine (2005), se lisait comme un fascinant tohu-bohu d’histoires naviguant entre le brouillard et le merveilleux. On retrouve toute la force et la musique de l’écriture si ouvragée de Pradeau dans un texte non moins réussi, La Grande Sauvagerie. Après quarante ans d’errance, Thérèse Gandalonie est revenue « au pays de Saint-Léonard », province française on l’on va à la chasse et aux champignons. Saint-Léonard, c’est un village haut perché dans une vallée de la campagne limousine. C’est là que l’héroïne et narratrice de Pradeau a grandi jusqu’à ses dix-huit ans. L’année où elle s’est portée volontaire pour le recensement du canton qu’elle sillonnait à bicyclette, filant à la rencontre de gens simples s’exprimant en patois, cette langue qui ne s’écrit pas. Thérèse a ensuite choisi de s’éloigner de la vallée de l’Auvézère en s’installant d’abord à Paris, « la ville des Noms ». Avant de parcourir le monde, de poser ses bagages en Patagonie, Albanie ou au Nordland. Dans une bibliothèque de New Haven, elle fut à nouveau confrontée à sa terre natale en mettant la main sur les douze petits carnets friables de cuir rouge qui constituent le Journal de Jean-François Rameau. Un peintre, cousin à la mode de Bretagne du grand Rameau, qui partit à l’aventure au Canada en 1757 avant de se perdre « into the wild », tel le protagoniste du récit de Jon Krakauer (10/18). Hasard de la vie, les descendants dudit Jean-François se trouvent être les Lambert qui possèdent La Grande Sauvagerie, le domaine coupé du bourg de Saint-Léonard par une faille. Thérèse plongera donc dans l’épopée des frères Lambert dont elle contemple la photo pour la première fois par une nuit de blizzard. Deux beaux jeunes gens représentés adossés à « la carrosserie luisante d’une Bugatti »…
   Christophe Radeau a l’art de saisir la physionomie et le rayonnement de lieux qu’il nous donne à voir tant comme un peintre que comme un styliste à la plume virtuose. Lancinante réflexion sur la mémoire et les paysages qui nous façonnent, La Grande Sauvagerie continue tout le talent et la maîtrise de son auteur.



   Le Matricule des anges, n°110, février 2010
   La lanterne mythologique
   par Jérôme Goude

   Rugueux et granitique, La Grande Sauvagerie de Christophe Pradeau est le récit allégorique d’une femme originaire d’un village limousin haut perché.

   Du haut de toitures gris bleu, de tourelles et de raidillons coupe-jarrets, la phrase inaugurale de La Grande Sauvagerie dégringole, enjambe une volée de virgules, se faufile entre diverses propositions et, gorgée du désir de reines-claudes et de pavies, « hors d’haleine », trébuche sur les berges jonchées de galets de l’Auvézère. À cette vue plongeante de Saint-Léonard, village situé aux confins de la campagne limousine, succède une contre-plongée. Christophe Pradeau invite à lever le nez sur une tour « un peu courtaude, rongée par la mousse, d’un appareillage fruste » : la lanterne des morts surplombant Saint-Léonard, sa place municipale, ses vergers et ses forêts environnantes. Soumis d’emblée au magnétisme de cet « index géant » paré d’une centauresse mélancolique, comme capturé, le lecteur est maintenant disposé à entendre une histoire « oubliée de tous, mais qui était là pourtant, en suspension, infusée dans le paysage » : le récit intime et légendaire de Thérèse Gandalonie.
   Rétrospectif, comme La Souterraine (Verdier, 2005), premier roman narrant la manière dont un frère et une sœur s’appropriaient des éléments du paysage pour se bâtir des histoires aptes à tromper l’ennui, La Grande Sauvagerie s’engouffre d’abord dans les méandres d’une enfance mutine et rêveuse. Harcelée par des mouches volantes qui maculent son champ visuel, « rabouilleuse » extravagante, Thérèse Gandalonie évoque, de retour à Saint-Léonard après un quasi demi-siècle d’errance, le temps « des collecteurs d’impôts et de la contribution sur les portes ». Ce temps des légendes et des contes qui, par exemple, permet de fuir une mère trop intransigeante et de conjurer la tristesse liée au décès prématuré d’une sœur. Plus tard peut-être, vers l’âge de 14, 15 ou 18 ans, viennent La Marcelle, sa légende de l’étang de Cherchaux, et les histoires de filles pieuses, de chasseurs inconscients, d’écoliers buissonniers ou de fous qu’on égorge la nuit du 6 mars 1857. Chaque fois, en interrogeant les récits du lieu, en rôdant du côté de La Grande Sauvagerie, domaine raviné où l’insondable lanterne voisine avec le « fût squameux des cèdres », l’« énigme d’un temps sans lendemain » semble tout ensemble se donner et se refuser, jusqu’à cet exil outre-Atlantique...
   Possédée par le « sentiment irraisonné » que jamais le lieu de son enfance ne la quitterait, Thérèse Gandalonie a voyagé. Elle a quitté son pays limousin pour Paris, puis Oslo, Prague et, entre autres, Istanbul. Elle s’installera à New Haven et, à New York, travaillera à l’édition du Journal de Jean-François Rameau, peintre d’ex-voto et mythe fondateur qui s’embarqua pour Québec en 1757, abandonnant femme et enfants. Ancêtre de la famille Lambert, les propriétaires de la Grande Sauvagerie, Jean-François figure parmi les pionniers de l’Ouest, ces colons de la Nouvelle France qui, pour désigner the Wild, l’espace hostile et sans nom, employaient l’expression « la Grande Sauvagerie »... Au cours d’une rencontre avec Agathe Lambert, l’ultime descendante de Jean-François, dans un hôtel particulier parisien, Thérèse Gandalonie percera peut-être, à rebours, l’énigme qui jamais ne cessa de l’habiter...
   Érudit et grevé de mots compacts, La Grande Sauvagerie gravite autour d’un axe obsédant : la lanterne des morts, symbole de la permanence, allégorie d’une généalogie de l’écriture que, sans doute, ni Millet ni Bergounioux n’auraient reniée. Fort d’une langue qui maintient le lecteur à une juste distance, Christophe Pradeau cisèle « le seul bien véritable, le seul inaliénable, entretissé qu’il (est) de temps partagé, de centaines, de milliers d’heures passées tous ensemble, serrés les uns contre les autres devant le grand feu des causeries sans fin » : un récit en quête du sens qui le fonde.



   Le Magazine littéraire, n°493, janvier 2010
   Esprit du lieu
   par Serge Sanchez

   La « Grande Sauvagerie » est une propriété à l’écart du village de Saint-Léonard, dans le Limousin. Thérèse Gandalonie, la narratrice, passera sa vie à en décrypter l’histoire. D’abord, il y eut Jean-François Lambert, peintre voyageur qui partit jadis vers le Nouveau Monde et devint, comme on dit là-bas, « coureur de bois ». C’est en hommage à sa mémoire que la propriété fut ainsi nommée. Il faut bien donner une date, appeler les choses. Mais ce n’est pas si simple. En réalité, comme le montre la lanterne des morts qui s’élève ici (la plus ancienne d’Europe !), la Grande Sauvagerie est habitée depuis des temps immémoriaux, quasi mythologiques. Christophe Pradeau nous guide avec ce livre sur le chemin de nos archaïsmes intérieurs, il nous fait remonter vers un temps chaotique, où le conte et l’histoire étaient encore indissociables. Servi par un style superbement ouvragé, il nous dit surtout, comme auraient pu le faire Jean Giono ou Julien Gracq, que la magie n’a pas déserté ce monde.



   Livres hebdo, n°799, vendredi 27 novembre 2009
   Une mouche de mai
   par Jean-Maurice de Montremy

   Déjà remarqué pour La Souterraine, Christophe Pradeau poursuit chez Verdier son exploration du Limousin par l’écriture. Voici l’étrange enquête de Thérèse Gandalonie, hantée par la mémoire très ancienne et le Nouveau Monde.

   Au-dessus de Saint-Léonard, village du Limousin, se trouve un roc surélevé, coiffé d’une lanterne – l’une de ces tours archaïques dressées comme des phares en pleine terre depuis la nuit des temps. On les appelle aussi lanternes des morts, parce que le cimetière n’est pas loin et que l’Église, en s’implantant, joua de l’ambiguïté : la lanterne maintient la présence des trépassés, autant qu’elle en disperse les ombres. Elle guide les voyageurs perdus dans l’angoissante solitude comme elle promet un havre aux âmes en peine. Thérèse Gandalonie – la narratrice – la connaît d’avant même sa naissance. La lanterne incarnait pour la petite fille des années 1950 ce qui existait depuis toujours, sans qu’on ait besoin de se poser de questions : une présence. Elle se confondait à Saint-Léonard, à son passé dense et muet comme le roc. Durant des siècles, le feu chaque nuit se rallumait : la lanterne veillait comme un œil mi-clos. La lanterne marquait aussi un espace fascinant. Elle signalait un domaine et une demeure ancienne qui portaient le beau nom de Grande Sauvagerie.
   Dans ce domaine vivaient depuis le début du XIXe siècle – autant dire « depuis toujours », là encore – les Lambert. Ils ne se mêlaient jamais à la vie de Saint-Léonard. C’était une famille telle que sur les vieilles photos du Temps perdu, élégante, fixée quelque part entre le second Empire et les Années folles. Les Lambert se confondaient aux merveilles comme aux noirs et terribles souvenirs qui liaient Saint-Léonard aux peurs sans âges et aux grâces surprenantes d’une nature rude, vivace, repliée sur sa force. À 18 ans, Thérèse quitte pour toujours Saint-Léonard. Elle y étouffe. Elle voyage, puis se fixe au Nouveau Monde, sur la côte Est. Dans un livre d’une bibliothèque de Nouvelle-Angleterre, elle redécouvre ces mots : la Grande Sauvagerie. Ils correspondent à l’anglais Wild, Wilderness : l’« espace sans nom où les expéditions semblent condamnées à aller se perdre comme eau bue par le sable mais sur lesquels l’activité humaine mord peu à peu comme le ressac au défaut des falaises ». L’expression appartenait au langage des colons de la Nouvelle-France, notamment à celui d’un ancien peintre d’ex-voto, devenu coureur des bois au XVIIIe siècle : un certain Jean-François Rameau. Cet autre neveu de Rameau avait fui sa Bourgogne natale pour aller toujours plus loin et se perdre. Thérèse s’attache à déchiffrer le Journal de Jean-François et à le publier. Ce qui lui vaut une étrange lettre venue de France. Et Thérèse revient, elle qui ne voulait jamais revenir. On laisse le lecteur découvrir l’histoire de famille et les histoires de France qui sommeillaient au pied de la lanterne, dans le domaine de la Grande Sauvagerie.
   La narratrice, depuis l’enfance, souffre d’un défaut de vision : des mouches dansent parfois dans son regard comme les « mouches de mai » de Saint-Léonard. Si bien qu’elle voit alors toutes choses à travers de mouvantes écritures, en vitrail, en facettes.
   C’est ce regard qui façonne l’écriture de Christophe Pradeau. Comme dans La Souterraine (Verdier, 2005), le rythme est large, les phases polyphoniques et néanmoins robustes, riches en harmoniques, conjoignant en un livre bref la matière de plusieurs romans possibles. Ici se rencontrent les influences de Giono et de Claude Simon, ce qui n’est pas incompatible. Et confirme le talent de l’écrivain, âgé de 38 ans.

Radio et télévision

« À plus d’un titre  », par Tewfik Hakem, France Culture, lundi 15 mars 2010, de 16h à 16h30
« Entre les lignes », par Louis-Philippe Ruffy, Radio Suisse Romande, lundi 15 février 2010, entre 11h et midi
« Jeux d’épreuves », par Joseph Macé-Scaron, France Culture, samedi 6 février 2010, entre 17h et 17h55
« Dans quelle éta-gère... », par Monique Atlan, France 2, mercredi 3 février 2010, à 9h05, avant le journal de la nuit et à 5h05
« L’Atelier littéraire », par Pascale Casanova, France Culture, dimanche 24 janvier 2010, de 17h à 18h