Jeu : revue de théâtre, n°114, 2005 Antipodes : La Langue d’Olivier Rolin par Diane Godin
Actualité des religions, décembre 2000 Le poids des mots... Des mots pour dénoncer d’autres mots, ceux de la bouillie médiatique, des lieux communs et des stéréotypes, mots carton-pâte, remâchés, ressassés, vidés de tout sens, mots de la télé, de la radio, des discours politiques, des affiches publicitaires, mots de l’incontournable – et un cliché, un ! – communication. Voilà une gageure qu’Olivier Rolin relève avec brio et poésie dans La Langue, petit livre météore de moins de cent pages. Dans un bistrot, une serveuse et un intellectuel de passage discutent le coup. Leur conversation est interrompue par une voix anonyme et bredouillante qui déverse un flot d’infos en forme de borborygmes. L’échange entre les deux personnages d’abord banal, convenu, s’approche peu à peu de l’essentiel : la vie et les mots pour la dire. Loin des phrases-trottoir – « Tu marches dessus sans t’en rendre compte » – l’auteur nous offre des mots-belette « qui te permettent d’agripper les choses ». Et même si sa serveuse est un peu trop douée pour les métaphores, ce n’est pas très grave. La langue est là, de nouveau vivante, exprimant la singularité du rapport de chaque être humain au monde. C’est l’écriture « sans feu ni lieu » qui a permis de l’extraire du magma quotidien où elle s’enlise. Un texte Mal placé, déplacé clôt le livre en proposant le pendant théorique de ce très beau dialogue proche du théâtre de Nathalie Sarraute. Parions qu’il sera bientôt sur une scène...
L’Humanité, 16 novembre 2000 par Jean-Claude Lebrun La langue au menu On ne saurait trop recommander la lecture d’un précieux petit livre d’Olivier Rolin paru au début de l’été. Avec un titre La Langue, qui affiche tranquillement le programme et va droit au but. Cela se présente comme un simple dialogue, dans la salle déserte d’un bistro du nord de la France, entre un client, qui pourrait bien être lui-même écrivain, et une serveuse venue de la campagne, qui se méfie du beau parleur. Tandis qu’en permanent fond sonore défile le sabir de l’information audiovisuelle, « voix de personne, aussi éloignée de la langue “littéraire” que de la langue “populaire”. » Tels deux personnages de Diderot, l’écrivain et la serveuse engagent maladroitement un bout de conversation, se testent, s’essaient à se connaître. Souvent aussi se taisent. Et font petit à petit venir des bribes de pensées. Laissent bientôt se formuler des réflexions qui ne trouvaient peut-être pas à se dire. Entre eux, il est justement question des mots, de leur usage, de leur poids, de leur valeur : l’un en effet les possède et sait les manier ; l’autre, qui porte le débat sur un terrain fondamental, affirme n’en avoir « pas plus que de l’argent ». Même s’il s’agit d’abord de meubler le silence entre eux, d’opposer un fragile rempart sonore à l’ennui, au vide de ce café déprimant. Parce qu’également ne cesse pas de s’élever cette autre voix venue du téléviseur, impersonnelle et accaparante, qui débite sans contredit ses tournures répétitives, ses pseudo analyses et ses clichés. Voix sans aucun doute totalitaire, puisqu’elle se constitue en discours unique sur le monde. Olivier Rolin en juxtapose les fragments qui se donnent à entendre au quotidien, pour un véritable exercice de maïeutique. Rien n’y relève en effet du hasard : c’est une idéologie qui se trouve sous nos yeux reconstituée. S’appuyant pour cela sur des mots au préalable desséchés, répertoriés, définitivement ajustés à d’autres mots dans des formules rituelles. Celles de la météo (un « épisode pluvio-orageux » s’installe), du sport (« trois buts à domicile, ça fait quand même désordre »), du management (« équipes performantes, conviviales »), du discours économique version ultralibérale (« Fondamentaux restent excellents… Marchés orientés à la hausse »), ou encore de la politique (« partie de bras de fer qui s’engage »)… La langue, mais dans son usage le plus totalement ossifié, ne laissant plus de jeu ni d’espace pour de la réflexion. Les mots y apparaissent verrouillés, fermés à d’autres sens possibles. Ils sont devenus les pièces inertes de l’échafaudage idéologique qui se donne pour le réel en le masquant. D’ailleurs, précise Olivier Rolin dans un texte de très haute portée, Mal placé, déplacé, qui succède à son dialogue, « voir et trouver les mots, les mots exacts, c’est un peu la même chose ». L’enjeu se trouve ici clairement suggéré. Et la littérature, dans tout cela ? Il n’a en fait pas cessé d’en être question. Car elle est précisément l’une des possibles voies d’accès au réel : « le soin de l’écrivain, à l’opposé de tout académisme, n’est pas de borner le domaine de sa langue, mais de l’élargir, de la parcourir dans toute son extension ». Aux usages archi-convenus des mots, Olivier Rolin oppose une autre pratique, littéralement inouïe, qui laisse ceux-ci vivre dans une manière d’autonomie. Impossible ici de ne pas penser à la démarche de Nathalie Sarraute, à sa façon d’aller jusqu’à la conséquence logique qui en résulte, lorsqu’elle institue les mots en véritables personnages de ses livres. Lorsqu’elle les fait se déplacer, au propre comme au figuré. Ce déplacement, c’est le moment du passage à la littérature comme mise en question la plus radicale d’un discours totalitaire. Il y a dans le livre d’Olivier Rolin quelque chose de vivifiant et d’essentiel, qui fait utilement contrepoids aux petites scènes sans importance de la vie littéraire.
Le Matricule des anges, 15 novembre 2000 Dans un bistrot où personne n’entre, elle est serveuse. Lui, un intellectuel qui fuit ici un amour perdu. S’il la regarde comme une Emma Bovary, il se voit comme un Don Quichotte et les moulins contre lesquels il se bat parlent mal dans le poste de la radio. Les mots les rapprochent. Lui veut l’emporter dans un univers à la Lewis Carroll pour grande fille (on l’imagine, elle, dans la tenue demi deuil des serveuses). Il lui cite Lautréamont, elle lui parle de son enfance à la campagne : « On aurait dit qu’on cultivait la pluie. » La langue des médias, celle des « nouveaux Maîtres » essaie d’interférer. Cette pièce radiophonique est un rêve d’écrivain : grâce aux mots, changer le monde. Sinon celui de tous (on a fait le deuil de cela) du moins celui d’un(e). En épilogue, on lira Mal placé, déplacé écrit pour une conférence sur « le français et le cosmopolitisme ». On ne sort pas du sujet : la langue qui pour peu qu’on la souhaite vivante nous place en exil de nous-mêmes. En évoquant Armand Robin qui passait ses nuits à écouter les radios étrangères, Rolin donne un dernier écho à la pièce.
Le Monde, 20 octobre 2000 par Robert Redecker La langue et son enjeu Pour Rolin, la littérature n’appartient ni à une place ni à un terroir, elle n’exprime ni une glèbe ni l’adhésion à une époque, elle ne traduit pas le bruit de son temps ; non, elle est atopique, elle est l’expérience de l’altération de la langue par laquelle les langues résonnent dans la langue de l’écrivain. Aussi loin du discours anonyme imposé à chacun par l’univers médiatico-publicitaire que du farouche intégrisme académicien, l’écriture, ce lieu non commun de nulle part, possède la puissance de sauver tout ce que la première partie du livre estimait perdu : la parole personnelle, singulière – l’écriture ayant libéré la parole –, la pensée, bref la langue redevenue possible. Olivier Rolin s’est installé dans l’œil du cyclone qui ravage la langue, aussi bien pour méditer cette dévastation que pour (par l’écriture) y échapper. Le résultat en est un livre écrit à vif sur cette ligne de faille du monde moderne qu’est la question de la langue et dont dépend la simple possibilité d’être un humain.
La Liberté, 7 octobre 2000, par J. S. Olivier Rolin nous tire (le portrait de) la langue Commandé par France Culture, un texte comme manifeste pour une écriture vivante. En juillet dernier était créé en Avignon La Langue, texte d’Olivier Rolin commandé par France Culture. Aujourd’hui c’est un petit livre riche et tout d’abord déroutant. Dans un bistrot, un client parle avec une serveuse. D’abord énervée par cet intellectuel qui raconte des histoires abracadabrantes de maison sous la mer et de voyages sur la lune, la jeune femme prend peu à peu part à la discussion et conte sa propre quête de la beauté. Sporadiquement, une voix « off » égrène les nouvelles du monde dans un sabir loufoque. Au bout du compte, l’homme et la jeune femme s’évaderont dans un délire onirique. Faire la pluie Que nous dit là Olivier Rolin ? Il tire le portrait de la langue, donc de l’écrivain, qui devrait être porteur d’un irréductible langage. Comment créer la beauté ? Un questionnement taraudant en écho à Paul Valéry : « Un poète ne doit pas dire qu’il pleut : il doit faire de la pluie. » L’écrivain, comme le notait Chateaubriand, est « mal placé ». Ni témoin de son époque ni chantre d’une cause, il crée « un art tumultueux, emporté, où travaille et fait l’œuvre non ce qui fixe et localise, ou enracine, mais au contraire ce qui déplace, dérègle, agite et déracine ». Olivier Rolin insiste : la langue doit être une création sans cesse, en puisant dans toutes ses formes possibles, et aux frontières des autres langues. L’ectoplasme qui, en voix « off », débite les informations, c’est pour Rolin une langue mise à plat, calibrée, lissée, épurée. Tout comme l’académisme et les formes creuses de la littérature. Être né troué Les écrivains ont des mots différents, par manque. « Je suis né troué », écrivait Henri Michaux, et dans ce trou souffle le « vent terrible » de la langue. C’est « l’en moi », l’irrépressible liberté de celui qui poétise. Valère Novarina disait à peu de chose près cette même exigence : « Les mots ne viennent pas montrer des choses, mais d’abord les briser et les renverser », et « le réel n’apparaît un instant qu’à celui qui le déchire » (Devant la parole, POL, 1999). Avec ce dialogue drôle et caustique, Olivier Rolin nous offre une poétique d’une grande exigence pour continuer à, créer la langue, et non la consommer passivement, c’est-à-dire la tuer par dessèchement.
Indications, sept-oct. 2000 par J.-L. D. Dans un bistrot désert où un poste (de télé ? de radio ?) déverse sa confuse logorrhée de stéréotypes, un client de passage bavarde avec la serveuse. De prime abord, la rencontre parait bien improbable entre cet intellectuel fatigué qui tient des propos énigmatiques et cette campagnarde méfiante qui ne semble guère accessible aux subtilités du langage et de l’esprit. Peu à peu cependant, à mesure que l’homme se dévoile et se dit, la femme se laisse capter par le ton de ses confidences et se met à l’accompagner dans sa dérive onirico-poétique. Les paroles que ces deux-là échangent passent des choses très simples – la marque d’un tracteur, un chapeau de paille sur un pédalo, les couleurs des néons d’Amsterdam – aux questions les plus compliquées – qu’est-ce que la beauté, à quoi servent les mots ? –, mais elles disent le vrai de ce que vivent les humains : leurs souvenirs d’enfance, leurs émotions d’adultes, leurs désirs inassouvis. Comme l’homme se plaît à le souligner, leur authenticité permet d’accéder à un monde « libéré des habitudes qui le rendent prévisible et ennuyeux ». On l’aura compris, s’il est l’occasion pour Olivier Rolin de montrer son talent (épatant) de dialoguiste, ce petit texte lui permet aussi de proclamer sa haine de la banalité et sa quête militante d’une langue, sensible et vagabonde. Au cas où le message ne serait pas assez clair, l’auteur clôt d’ailleurs son livre par un article Mal placé, déplacé qui dit les choses plus clairement encore : « le premier ennemi de la littérature se nomme lieu commun », et, même, si tout écrivain est un héritier, « son premier devoir est de renier l’héritage, de tenter le vain sacrilège d’une nouvelle fondation ». L’idée n’est pas neuve et peut elle-même paraître un rien dogmatique, mais, l’essentiel n’est pas là : la foi de Rolin nous touche et sa langue résonne avec une belle densité. »
Lire, septembre 2000, par Pierre Assouline, La langue pour seule patrie ? Olivier Rolin dénonce là un lieu commun, donc une notion périmée. Il le dit dans un bref texte publié à la suite de La Langue, intituléMal placé, déplacé pour faire écho à un passage des Mémoires d’Outre-tombe dans lequel Chateaubriand s’interrogeait : « Pourquoi suis-je venu à une époque où j’étais si mal placé ? » Rolin tient que tout écrivain étant sans patrie ni frontières, son cosmopolitisme se fonde sur « l’expérience de l’exil de tout et même de soi », ce qui suppose la dissolution de l’écrivain dans toutes les langues, prélude à un infini vagabondage dans ces non-lieux du monde où il sera partout chez lui.
Pages des librairies, septembre 2000, par Renaud Ego, À langues trop tirées D’un côté, il y a la télévision qui, ne disant rien, parle à tout le monde, de l’autre la littérature qui parfois dit beaucoup, comme La Langue, et mériterait de nombreux lecteurs. C’est un drôle d’endroit pour leur rencontre : un café quelque part au milieude nulle part. Elle est serveuse, jeune encore, jolie sans être élégante – on est quelque part où la place de l’élégance, c’est le temps qu’on peut lui consacrer et le goût qu’on en a encore, c’est-à-dire, dans les deux cas, pas beaucoup. Lui vient de la ville ; il sait parler, connaît les mots, il a peut-être même écrit des livres. Entre eux, il y a tout ce qui peut les séparer, à commencer par la langue. D’ailleurs, ils ne parlent pas au début parce que, entre eux, une autre langue parle, bave plutôt, suinte – quelque chose comme 1’est l’incontinence urinaire. C’est la télé, « le grand vacarme du presque rien » comme lui – « l’intello » – le dit. Le livre s’ouvre sur ce volapük de la langue évidée, parlée à tout le monde, et qui permet à chacun, la répercutant à son tour, de parler pour ne rien dire. Invité, il y a longtemps déjà, à s’exprimer à la télé, Jean Anouilh avait décliné l’offre, parce que, justement, il n’avait rien à dire à tout le monde. Quand la télé se tait pourtant, elle nous ouvre au vertige du silence qui permet parfois que l’on s’entende. Ces deux-là, la serveuse et l’intello, vont essayer. Lui tout d’abord, bien qu’elle se méfie de « sa gueule de pas d’ici, une gueule de j’voyage, j’connais le monde… ». Tout en angles vifs et ecchymoses, elle n’est pas du genre à s’en laisser conter par les bavards. Elle s’en méfie d’autant plus que les mots de l’homme lui semblent sans poids, sans chair quand, elle, elle est chair, et lourde : « je suis lourde, j’ai mangé des pierres toute ma vie… » Lourde, mais avec assez de désir de ne l’être pas pour se laisser prendre aux mots qui disent de beaux ailleurs véritables. « Frrrfrrfrroc… France sous le choc. Terrible pidémie de listéria, qui rappelans-le a déjà fait sept morts. Rappelans, rappelans toujours. Au nom du principe de précautian, saus-préfet déclaré la guerre aux pots de rillettes... », ruisselle la télé dans un coin, pendant que l’homme invente des récits autrement compliqués et beaux qui finissent par intriguer cette femme; alors elle demande: « Ça veut dire quoi beau ? » et lui « Ce qui est beau, c’est ce qu’on ne verra jamais deux fois », où j’entends l’écho d’Aragon, disant en substance dans Traité du style, j’appelle bien écrit ce qui ne se dit pas deux fois. Parler, c’est vouloir atteindre l’universelle singularité de chaque chose, et elle qui voulait être « naturellement pas aimable, hirsute et puante, et belle et joyeuse aussi, et libre comme une bête », se laisse saisir par les phrases de l’homme qui, avec elle, cherche les beaux mots exacts qui pourraient dire le sang qui bat en elle. « Si tu trouves des mots, des mots exacts, pour parler du sang, ça veut dire que ta phrase va être un peu rouge avec des reflets dorés, et chaude et poisseuse, et inexorable. » Allumée dans un coin, la télé continue à déverser ses ordures. Ce coin, qui a pris toute la place au point d’être devenu la place – l’agora – où l’on fait l’opinion, le beau temps, le pouvoir, devient même un personnage de cette belle fiction. Apparaît alors dans le livre un parfait abruiti, si l’on veut bien de ce néologisme à dire l’espèce légumière nouvelle que produit l’universel écran. C’est contre la puissance insidieuse de sa novlangue et peut-être pour ceux qui en sont les victimes que La Langue a été écrit. Concluant sa réflexion dans Mal placé, déplacé, Olivier Rolin, ce voyageur qui a des passions d’exode et un vrai goût de l’étranger, y défend la langue française contre « la langue stéréotypée » que tendent à imposer « le déclin commercialement programmé de la culture écrite et l’ascension de la “communication” audiovisuelle ». C’est dit nettement et le combat emporte l’adhésion.
Le Soir, 30 août 2000, par Pierre Mertens, « Personne ne parle comme tout le monde » Olivier Rolin retourne aux sources de la langue Olivier Rolin est un grand voyageur. Plus précisément : il aurait la « sensibilité géographique ». Entendez par là que ce qu’il va chercher à Port-Soudan, ou en Russie, et autres « paysages originels », pour reprendre une expression de lui, bref : des lieux d’élection, c’est lui-même, toujours. Pour renouer avec sa mythologie personnelle. Cette fois, une commande de France-Culture lui a permis de ne pas aller bien loin. Un bistro d’une petite ville du nord de la France lui a suffi pour camper un dialogue improbable entre une serveuse et un intello que l’on pourrait supposer, de prime abord, verbeux et pontifiant. S’écoutant parler. Comme on pourrait craindre que son interlocutrice ne figure ici que pour lui renvoyer la balle. Lorsque les intellectuels se mêlent de faire parler « les gens simples », comme ils disent, ils se révèlent souvent ridicules, et quelquefois odieux... Rien de pareil ici. C’est que La Langue d’Olivier Rolin ne prétend pas s’inscrire dans le champ social, si ce n’est en contrebande. Il s’agit d’une méditation poétique et, grâce à cela, d’autant plus subversive. Un chercheur de mots et une femme « du peuple » qui se méfie grandement de ceux-ci, des pièges qu’ils tendent, des mensonges qu’ils recèlent, échangent leurs expériences. Cela ne devrait jamais marcher. Et, du reste, les répliques qui balisent cette rencontre de deux univers si éloignés l’un de l’autre, devraient sonner faux à hurler... Pourquoi donc le drame qui se joue ici retentit-il, au contraire, si juste à nos oreilles ? Une troisième voix interfère dans le dialogue. Collective. Massive, Médiatique. Qui distille, implacablement des informations sur l’actualité du monde. De qui émane-t-elle ? Cela n’est pas précisé, et n’a guère d’importance. C’est la vox populi, le chœur antique et perpétuel qui répercute « l’éternel reportage » ainsi qu’a dit certain poète. La prose du monde. Ou plutôt le séculier prosaïsme ordinaire. Quand les deux autres voix laissent entendre plutôt la magie des choses et leurs accents lyriques. Car si le parcours et l’imaginaire de la serveuse ne l’ont pas entraînée au-dessus des volcans ni au fond des océans, en quête de « phosphore chanteur », comme disait l’autre, elle ne se laisse pas moins apprivoiser par son interlocuteur et bientôt le relaie dans leur recherche commune. Ils communient, à la fin, fraternellement dans une complicité qui acquiert la force de l’évidence. Bernard Noël, tout au long de son œuvre, Jean Vauthier (Le Personnage combattant) ou Pascal Lainé (La Dentellière) ont, chacun à sa façon, souligné les enjeux de la bataille qui se livre ici. Olivier Rolin le fait, avec des moyens qui lui appartiennent en propre et une verve savoureuse. Dans une postface, il formule son credo et redit avec force combien le combat pour une langue (le français, en l’occurrence) ne se gagne qu’au prix de son inactualité, de son intempestivité. Une guerre faite aux poncifs mais aussi les formes policées, serviles, qui autorisent et favorisent leur reconduction. À la veille d’une rentrée littéraire, il est toujours salubre d’entendre pareil message. Un véritable vade-mecum. |