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  La Ligne

  Pierre Bergounioux

  Tirage numéroté sur Ingres avec des reproductions d’encres de Pierre Alechinsky (255,82 F/39 €)

  80 pages
10,50 €

Résumé

     L’univers des origines ruisselait de sources, miroitait d’étangs. Des hommes qui m’entouraient partageaient, quoique pour des raisons opposées, le goût de l’eau. Si nous participons à quelque degré du monde extérieur et, par notre ascendance, des âges antérieurs, comment, dans de pareilles conditions, ne pas naître pêcheur ?



Extrait du texte

     La mouche est une pêche entrante, d’eau vive. Quand on a décelé le cercle fugitif qu’un poisson en chasse trace au loin, dans les courants, il faut s’immerger, approcher à bonne portée et lui présenter le simulacre d’insecte en plume de coq de façon qu’il ne puisse douter qu’il a affaire à la réalité. C’est ainsi que je me suis retrouvé, à la fin de la première année, au milieu de la Dordogne, en aval du pont de M. Je concentrais toute mon attention sur l’emplacement limité où il semblait se passer quelque chose tout en avançant vers le milieu de la rivière. Elle peut accuser, à cette hauteur, une centaine de mètres de large et court sur un lit de galets. J’aurais dû me méfier. Mais on n’a que deux yeux et c’est à terre que nous avons nos fondations, notre ancrage. La première des cuissardes s’est remplie d’un seul coup. J’ai noyé la seconde en voulant me dégager et je me suis retrouvé avec l’équivalent, à chaque pied, des boulets qu’on passait, au bagne, aux condamnés. Ce fut la première chose. La seconde – il est d’étranges lenteurs au cœur des pires urgences –, ç’a été de détacher mes regards du point très précis sur lequel je les tenais obstinément fixés, vers la gauche, pour les reporter devant moi. La vision, lorsque prudemment je la ravive et l’étudie à loisir, conserve à vingt-cinq ans de distance sa violence irruptive, déracinante. La Dordogne tout entière se ruait sur moi. Je me découvrais aux prises avec un fleuve, affronté sans préavis et pour de bon à ce qui n’écoute ni ne pardonne – l’eau, l’élément, l’impavide matière –, chassé, à reculons, avec des bottes pleines comme des chaînes aux pieds. Il y avait une dernière chose, et c’est elle qui a éveillé la terreur que nous portons lovée aux tréfonds de notre être. Le pavement de galets que je dévalais malgré moi s’abaissait vers les creux – les « gours » – de trois et quatre mètres de profondeur où la Dordogne aime à paresser, à dormir d’un sommeil qui n’est que feint, entre ses brillantes foucades. On y avait récupéré, sous mes yeux, trois ou quatre ans plus tôt, avec des crochets, les corps d’une famille d’estivants qui s’étaient fiés à ses fossettes, à son babil le long des plages de galets.
     C’est curieux. C’est ce jour-là, disputant mètre par mètre le terrain à la rivière, que je me suis su en charge de la vie, avisé que c’est chose grave. Lorsqu’on l’examine à tête reposée, qu’on y pense en toute sûreté, il peut sembler que c’est l’affaire de la matière et non pas vraiment la nôtre puisque nos pensées n’y changent rien, qu’elles sont peut-être sans rapport avec ce qui est et ceci, par contrecoup, sans pouvoir sur ce que nous pensons, sur l’être, quel qu’il soit, que nous sommes. À la seconde où j’ai compris vers quoi j’étais en marche, je me suis senti empli d’une prodigieuse gravité, la même, exactement, que celle qui nous submerge, un jour, devant l’amour, et j’en fus revêtu, occupé jusqu’à ce que, imperceptiblement, le fond, sous moi, se relève, la vie – l’oubli, la possibilité de penser à autre chose, de faire un peu ce que l’on veut, de rêver – me soient rendus.



Extraits de presse

     Dans Le Matricule des Anges, n°20, juillet-août 1997 :
     « La Mémoire ferrée », par Marie-Laure Picot, à lire en ligne.
    


     Bergounioux continue de bâtir sa grande œuvre, lui donne un emportement sombre, une véhémence souterraine qui nous laissent toujours surpris des grands éclats de lumière qu’il ménage.

     Jean Védrine, Valeurs actuelles, 12 avril 1997.

 

     Ce qui frappe ici, c’est la puissance de la vision portée par l’écriture, la capacité à capter la ténuité d’un instant, le fugitif d’une sensation, comme à faire en même temps ressentir l’impression diffuse d’une éternité. Chaque texte de Pierre Bergounioux réalise cette combinaison du sensible et du spirituel. [...]
     En chemin, Pierre Bergounioux s’attarde aux deux découvertes fondamentales, qui inscrivent l’expérience de son narrateur dans une plus vaste histoire. L’une douloureuse : le monde existe en dehors de nous et de nos désirs, et les premiers échecs de l’enfant à la pêche sont là pour le lui enseigner. L’autre plus rassurante : pour peu que nous nous armions d’un savoir, nous avons prise sur lui, ainsi qu’en témoigneront les premières captures, par celui qui a enfin appris.

     Jean-Claude Lebrun, L’Humanité, 2 mai 1997.

 

     La ligne, c’est le fil de soie lesté d’une plume trompeuse qui fouette l’air puis la surface mouvante, mais c’est aussi la ligne de vie dans le creux d’une main, un don des ancêtres, comme celui du prénom qui passait du grand-père au petit-fils afin que la vie perdure et se renouvelle. Physique, intime, l’écriture avance telle une pluie pénétrante, fouillant plus loin dans chaque morceau de phrase, chaque proposition, chaque adverbe rajouté pour préciser l’image d’un art plus fort que la volonté : car on ne choisit pas là où l’on naît, quel sang nous irrigue, quel nom nous dirige.
     Conjonction de toutes ces raisons d’exister, le sujet tel qu’il est abordé par l’auteur prend une dimension passionnante même pour les néophytes et fait du texte une petite merveille de sensations, de gestes, d’impressions, autant de moments de symbiose et de sens donnés au monde.

     Jérôme Coutellier, La Marseillaise, 18 mai 1997.

 

     De la chance que l’on a d’avoir rencontré quelques écrivains admirés on tire une théorie stupide, infondée, et pourtant confortée par l’expérience, qu’en les lisant on entend leur voix, le timbre de leur voix, la scansion de leur souffle, l’appui qu’il prend, ce souffle, sur certains mots pour relancer une phrase dans le courant du discours comme parfois le gondolier repousse du pied un mur de Venise pour remettre la barque dans l’axe du canal. Si cette théorie fausse devait être défendue, Pierre Bergounioux (et Pierre Michon, bien sûr) serait appelé à la barre pour en administrer la preuve flagrante, démentie aussitôt par mille autres qu’on n’entend pas. Et fort de cette spectaculaire démonstration on flanquerait l’axiome d’un corollaire tout autant fallacieux : tout écrivain dont on entend le ramage sous la plume est un bon écrivain. Et pourtant, la voix et l’écrit de Bergounioux coulent comme cette rivière, à la fois libre de ses sautes, de ses calmes et de ses tourments, et tributaire des obstacles à contourner, des écueils où la langue s’éclabousse comme l’eau, prisonnière de ses rives, inéluctable, l’instant présent, l’instant vivant, virtuel, comme un incident de frontière entre l’amont et l’aval, inexistant. [...]
     Pierre Bergounioux ressasse de sa belle voix, de sa pure sincérité, la condition qui le fait écrire depuis une vingtaine de livres, celle de ne pas croire que les choses sont, avec cet emploi absolu du verbe être qui ne souffre pas le moindre attribut, ni même l’alternative de n’être pas. Le maillon incertain de la chaîne des générations qui le pousse dans le dos jusqu’à le pénétrer, qui le pousse dans le courant. Un texte d’apprentissage, l’apprentissage de la pêche à la mouche, de la Corrèze, et de l’improbabilité d’être. [...]
     Pierre Bergounioux entre deux eaux est un écrivain de l’amont, de l’avant, encombré de ceux qui l’ont précédé. Pierre Bergounioux a deux grands fils, il écrit son propre chagrin comme pour en détourner le cours et s’éviter, leur éviter, de le cuver en eux, plus bas dans le fleuve.

     Jean-Baptiste Harang, Libération, 3 juillet 1997.