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  Langue maternelle

  Josef Winkler

  Roman traduit de l’allemand par Bernard Banoun

  320 pages
15,80 €
ISBN : 978-2-86432-548-2

Résumé

Rien ne destinait Josef Winkler, fils de paysans autrichiens, né dans une ferme des Alpes de Carinthie en 1953, à devenir l’un des grands écrivains de sa génération. Rien, sinon une secrète et farouche volonté de témoigner de la cruauté du monde dans lequel il a grandi, de l’asservissement des êtres aux codes de la religion. Pour résister à la violence du monde qui l’entoure, le jeune écrivain s’est cherché et a trouvé très tôt des alliés : Jean Genet, Kafka, Dostoïevski, Julien Green sont quelques-uns des écrivains sous l’invocation desquels il a placé son œuvre.
En Autriche, et surtout en Allemagne où il publie tous ses livres, Josef Winkler s’est d’abord fait connaître par une suite de romans d’inspiration autobiographique, qui ont rendu célèbre le village dans lequel il a grandi, incendié par des enfants au dix-neuvième siècle et rebâti en forme de croix, en signe d’expiation. Révélé en France par la traduction de son cinquième roman, Le Serf, il a montré depuis qu’il était capable de décrire avec la même force baroque et visionnaire la misère et la splendeur des rues de Naples (Cimetière des oranges amères) ou les bûchers funèbres de l’Inde (Sur la rive du Gange).
Il était temps de faire découvrir au public français le livre qui, quelques années avant Le Serf, a marqué le sommet de la première période de l’œuvre de Josef Winkler. Paru en 1982, Langue maternelle reste à ce jour le plus symphonique de ses livres : une symphonie où les principaux thèmes devenus familiers à ses lecteurs (le sexe, la mort et les rituels funéraires, la souffrance animale, le poids de culpabilité que le catholicisme fait peser sur les hommes) atteignent, par la vertu incantatoire de l’écriture, à une intensité proche de l’hallucination. Avec Langue maternelle, l’auteur a donné à la langue allemande une forme nouvelle de « saison en enfer ».


Extrait de texte

Au moment où je mets au propre ce manuscrit, j’habite une ferme de montagne située au-dessus de notre vallée natale. Matin et soir, je vais à l’étable aider les fermiers. Souvent, et je dis cela à ma grande honte, je me sens mieux en travaillant à l’étable qu’en travaillant au roman, mais je ne peux naturellement plus travailler à l’étable sans travailler au roman ni travailler au roman sans travailler à l’étable. Avec une brouette, je roule le fumier jusqu’au tas de fumier qui forme une espèce de rampe derrière le fenil et l’étable, je le déverse et je regarde les excréments d’animaux qui glissent sur le versant de la rampe. Parfois, je reste là au-dessus de ce tas de fumier à regarder vers mon village natal. Bien sûr, je ne distingue pas nettement la maison des parents, mais je peux imaginer où elle se trouve. Je sais qu’au même moment tu traverses la cour avec deux bidons de lait vides pour te rendre à l’étable. Je sais que père fixe sur le pis des vaches la machine à traire pendant que moi, dans la ferme de montagne, je vais d’une mangeoire à l’autre, lançant aux animaux les épis de maïs découpés, je sors la paille, je balaie l’étable et je fais rentrer au poulailler les poules qui se sont attardées sur le tas de fumier à picorer les restes de viande au milieu des excréments des vaches et des veaux. Il m’arrive de m’arrêter devant une poule qui se tient sur le rebord d’une fenêtre et de la regarder longtemps dans les yeux. Enfant, je restais longtemps sur le tas de fumier et je regardais les têtes coupées des poules. Les marchands de bestiaux qui vont et viennent devant les vaches comme les évêques à l’église devant les rangées de bancs ne me saluent pas. Mais peut-être que les marchands de bestiaux se sentent coupables envers les valets de ferme et les filles de ferme qui soignent les animaux et qu’ils passent vite devant eux sans leur prêter attention. En portant un seau de maïs jusqu’à l’auge, j’ai fait un signe de tête et j’ai dit Grüss Gott, mais le marchand de bestiaux n’a pas répondu. Il m’arrive de souhaiter qu’une vache ou un taureau me lance un coup de sabot et m’atteigne pour que je puisse tomber en plein dans la gadoue et rester allongé un moment. Hier, alors que je me tenais au-dessus du tas de fumier, je me demandais si j’allais sauter mais j’ai eu peur de me blesser à la tête ou aux mains, j’aurais bien voulu me casser la cheville ou me tordre le pied. J’ai observé longuement la corde à veau couverte de neige dans la cour de la ferme comme si c’était la première fois que je la voyais. Pour une fois, pensais-je, ce n’est pas une corde à veau couverte de sang, mais une corde à veau couverte de neige. Je t’apportais autrefois à la cuisine d’innombrables paniers remplis de bois, c’est aujourd’hui dans ma chambre que je les porte pour entretenir le poêle. En écrivant, j’écoute L’Inachevée de Franz Schubert. Le fils du fermier m’a rapporté de Villach l’ouverture de Guillaume Tell de Giacomo Rossini et je l’écoute d’innombrables fois. Il nous arrive de poser le magnétophone sur le balcon et nous écoutons la symphonie du Destin de Ludwig van, tellement fort qu’on peut entendre cette musique jusque dans les fermes voisines. Les cris des coqs, les aboiements des chiens et les bêlements des moutons se mêlent à la musique tandis que le fils du fermier et moi, nous regardons dans la vallée les épicéas enneigés et la nappe de brouillard. Enfant, j’essayais si possible d’échapper aux travaux de l’étable, maintenant, j’ai retrouvé par la littérature le chemin de l’étable et, dans une autre ferme, je rattrape le travail à l’étable qu’enfant je refusais. Si je dois finir valet quelque part, je sais que je ne ferai rien d’autre que continuer radicalement ma littérature, même si je n’écris plus rien et si je deviens complètement muet. Elle ne m’a pas libéré, non, elle m’a de nouveau asservi, la description de mon enfance et de ma jeunesse, c’est ce que je pense tout en soulevant dans l’étable les pelles pleines de fumier et en m’écartant bien vite quand une vache lève la queue et pisse en éclaboussant. Les images que j’ai créées à partir du matériau de mon enfance et de ma jeunesse à la ferme sont celles qui me réclament aujourd’hui. Si j’entre dans un monastère à l’étranger, ce sera un monastère où les moines vivent de l’agriculture. Si je vais en prison, je voudrais que ce soit à Rottenstein, où les détenus travaillent à l’étable et dans les champs des alentours. Dans cette prison, les gardiens et les détenus sont des fils de fermiers qui ont échoué.


Revue de presse

Presse écrite

   Études, janvier 2009
   par Nicole Bary

   « J’engage le matin le combat avec la langue dans l’espoir que le soir je vainque, l’air brave, sur le champ de bataille du clavier, mais à chaque fois je sors vaincu. » Langue maternelle, le troisième volume d’une trilogie intitulée La Carinthie sauvage (dont les deux premiers restent à paraître en français) est un combat avec la langue, la tentative de rassembler dans l’écriture « les morceaux de [la] tête », d’évacuer des images obsédantes, d’écrire les fantasmes et les désirs inassouvis, les rêves, les émois inavouables, les transgressions de tous les codes de ce microcosme qu’est l’Autriche profonde dans laquelle J. Winkler a vu le jour. Derrière le récit éclaté et polyphonique qui se joue de la chronologie, se dessine l’enfance d’un fils de paysans autrichiens dans les années 1950. Comme dans les deux précédents romans, J. Winkler règle ses comptes avec le lieu de l’origine, un village de Carinthie, la famille, et l’Église catholique, en un mot avec tous les représentants de l’autorité répressive qui a aliéné son enfance. Dans l’atmosphère étouffante du village replié sur son secret – le suicide de deux jeunes adolescents homosexuels –, dans la ferme familiale où règne la rudesse de rapports humains sans chaleur, le narrateur essaie de survivre en trompant la solitude avec les mots. Et survivre, pour J. Winkler, c’est dire ce qui ne se dit pas, transgresser toutes les limites, celles du masculin et du féminin, de la vie et de la mort, de l’humain et de l’inhumain. Mort et sexualité sont les thèmes récurrents de ce texte fascinant et se conjuguent dans un cri de souffrance que rien ni personne ne peut apaiser. Dans l’univers de J. Winkler la rédemption n’existe pas. Prix Büchner 2009, l’une des plus hautes distinctions littéraires dans les pays de langue allemande, J. Winkler partage avec ses aînés, Thomas Bernhard et Elfriede Jelinek, la radicalité du propos et la fulgurance de l’écriture.



   Transfuge, n°25, décembre 2008
   Écrivain de la souffrance
   par Oriane Jeancourt Galignani

   Avec Elfriede Jelinek et Thomas Bernhard, Josef Winkler est l’un des écrivains les plus fameux d’Autriche. Obsédé par son enfance, il fait de la Carinthie, sa région d’origine, une description terrifiante : sur ce territoire hostile règnent la haine de l’étranger – juif ou inverti –, une extrême droite forte, un obscurantisme et un catholicisme pesant. À l’adolescence, la découverte des poètes et des existentialistes lui apprend la libération par l’écriture. À l’occasion de la traduction en français de son ouvrage Langue maternelle, qui clôt une trilogie critique sur le monde rural autrichien, Transfuge a rencontré cet écrivain de la souffrance.

   Josef Winkler écrit, la mort penchée sur son épaule. Qu’il compose un tombeau, un masque mortuaire, une pieta ou une nature morte, l’écrivain autrichien observe les hommes sur le point de mourir. « Connaissez-vous l’histoire de la tombe de Julien Green ? », me demande-t-il, à peine l’ai-je rencontré. « Julien Green aurait souhaité être enterré à Paris, mais l’évêque ne l’a pas autorisé. Il a donc choisi une tombe dans l’église d’une petite ville d’Autriche. Un jour, l’écrivain est venu visiter sa tombe et a glissé dans le trou prévu pour l’enterrer. Il se serait alors écrié "pas encore !" Quelques jours après, il mourait. » Sans cynisme, Josef Winkler se sent simplement plus familier des morts que des vivants.
   Ses romans gravitent autour d’une obsession : une enfance triste dans la campagne autrichienne ultra-conservatrice. Le village où a grandi le petit Winkler est maudit : incendié par des enfants au XIXe siècle, il a été rebâti en forme de croix, en signe d’expiation. Depuis, les adultes se vengent sur les enfants : le prêtre les terrorise, les parents les maltraitent.
   Langue maternelle, roman qui vient de paraître en France mais qui est sorti en 1982 en Autriche, a reçu le très prestigieux prix Büchner. Il plonge dans l’obscurantisme de cette communauté assoiffée du sang d’innocents : le sexe y est bestial, la solitude permanente et la tendresse, inexistante. Comme leitmotiv au roman : l’image de deux jeunes suicidés, deux garçons pendus dans une étable, entrelacés dans la mort. La mère, elle, ne parle plus, sinon pour annoncer sa mort prochaine. Plus que toute autre cruauté, cet hermétisme maternel a fait naître l’écrivain Winkler : « Mon écriture n’est-elle autre chose que le silence de ma mère sa vie durant ? » La langue maternelle n’a donc pas été transmise par la douce voix d’une mère mais dans la brutalité de cris masculins. Il aura fallu bien des livres de Jean Genet, Edgar Allan Poe ou Nietzsche, lus en cachette dans les recoins de la ferme, pour transformer la langue en lieu de rédemption pour le futur romancier.
   Dans les romans qui suivent Langue maternelle, Josef Winkler tente de fuir ses démons à Rome, à Naples ou à Bénarès (Cimetière des oranges amères, Natura morta, Sur la rive du Gange) mais chaque visage d’enfant et chaque église le ramènent, malgré lui, en Carinthie.
   Cet univers étroit d’une ferme autrichienne, entre un père borné et une mère mutique, Josef Winkler en fait le théâtre d’un sublime martyr. Du catholicisme, il garde ce culte de la souffrance. Dans une langue d’une extrême richesse, il écrit sa Passion. Lors de la réception de son prix, quand un journaliste allemand lui avait demandé : « Pourquoi écrivez-vous ? », il avait simplement répondu : « Lorsque le clocher d’une église catholique vous a un jour transpercé le cœur, il n’y a pas d’autre choix. » Peu de libre volonté chez Winkler, mais une fatalité, la vie, et une colère, l’écriture.
   Cramponné à son crucifix, Josef Winkler quitte parfois les cimetières pour faire preuve d’une sincère compassion. Natura morta, court texte-tableau à Rome, peut aussi être lu comme un hommage à ceux que la vie oublie, ces jeunes marginaux abandonnés dans les rues des grandes villes.
   Cette tendresse pour les désœuvrés se métamorphose parfois en désir violent : le jeune garçon devient alors l’objet d’une sexualité coupable, l’image du Christ est convoquée dans un érotisme homosexuel cru, influencé par Genet.
   À l’image du Roi pêcheur du Graal, la blessure de Josef Winkler ne cesse jamais de saigner et la quête qu’il entreprend au sein de la langue n’a qu’une seule fin : faire de cette souffrance versée, un chef-d’œuvre.

   Critique
   Langue maternelle est le troisième roman de Josef Winkler. Il s’inscrit dans un triptyque consacré à l’enfance, dont les deux premiers, construits autour de la figure du père, n’ont pas encore été traduits en français. Livre symphonique, Langue maternelle est un récit autobiographique où se succèdent différentes voix de personnages, celle du narrateur mais aussi celles de disparus ou d’êtres non doués de la parole tels qu’une poupée, un embryon…
   Langue maternelle, dans son style incantatoire, peut aussi se lire comme un long poème en prose d’un homme prisonnier de ses obsessions : le suicide, la cruauté des hommes envers les enfants et les animaux, les rituels funéraires. La langue de Winkler, composée d’images, trouve sa singularité dans la forte imprégnation du réel et de l’organique. L’auteur crée ainsi une atmosphère cauchemardesque : tout semble familier et pourtant une inquiétante étrangeté s’est emparée du lieu.

   Lire aussi l’entretien par Oriane Jeancourt Galignani dans la rubrique « Entretiens » consacrée à l’auteur.
 


   Le Soir, vendredi 21 novembre 2008
   L’Autrichien Josef Winkler face aux bêtes immondes
   par Jacques de Decker

   En juin dernier, Josef Winkler se voyait décerner le très disputé Büchner Preis, du nom de ce météore des lettres allemandes, Georg Büchner qui, mort à 23 ans, avait eu le temps d’écrire trois chefs-d’œuvre dramatiques, Woyzeck, Leonce et Lena et Mort de Danton. Ce prix est attribué par l’Académie de langue et de littérature allemandes, qui a son siège à Darmstadt et aligne dans son palmarès quelques figures majeures, de Gottfried Benn à Günter Grass, de Peter Handke à Friedrich Dürrenmatt.
   Winkler se trouve donc, par cette distinction, propulsé à cinquante-cinq ans au premier rang des lettres germaniques, qu’il représente au sein de ces Belles Étrangères en fête.
   Il n’est pas un inconnu en francophonie, grâce aux efforts des éditions Verdier, qui travaillent à divulguer des auteurs d’outre-Rhin. Sans elles, connaîtrions-nous Gert Jonke, Robert Menasse ou Annemarie Schwarzenbach, pour ne citer qu’eux ? Josef Winkler est, depuis quelques années, un de leurs chevaux de bataille : on leur doit non moins de cinq de ses titres, que complète de façon décisive Langue maternelle, volet principal, d’une trilogie autobiographique publiée entre 1979 et 1982.
   Né dans une famille d’agriculteurs de Carinthie, la province autrichienne d’où était issu Georg Haider, Winkler dégorge, dans un flux de conscience apparemment chaotique répondant en fait à une logique fantasmatique, le martyrologue d’une enfance. Opprimé par un milieu familial borné, imprégné d’un catholicisme archaïque, l’enfant qu’il exhume de son souvenir ne se libère de ces carcans que par un imaginaire délirant. On n’est pas loin de Thomas Bernhart, dans la virulence de la dénonciation, ou d’Elfriede Jelinek dans la véhémence verbale : la littérature autrichienne, décidément, est marquée par l’absence d’une Vergangenheitsbewältigung, d’une mise à jour cathartique du passé telle qu’elle a pu se réaliser en Allemagne. L’inévitable retour du refoulé passe dès lors par l’écriture de quelques auteurs qui n’hésitent pas, eux, à affronter les bêtes immondes de face. Winkler fait partie de ce petit détachement de risque-tout qui, la plume à la main, vont à la rencontre des démons. Il se distingue par l’aveu de sa propre fragilité et le foisonnement de son imagerie intime qui, par son impudeur même, déverrouille l’indifférence du lecteur. Cette prose harcelante ne peut que capter son attention et puis ne plus le lâcher.



   L’Humanité, jeudi 13 novembre 2008
   « J’engage le combat avec la langue »

   Invité en 1991, Josef Winkler revient cette année avec un de ses premiers chefs-d’œuvre.

   « Je tiens dans mes mains les morceaux de ma tête et je ne sais plus comment les réassembler. » Le roman de Josef Winkler, Langue maternelle, pourrait n’être qu’un développement de cette phrase, Celui qui dit « je » est un jeune homme, élevé dans une ferme de Carinthie, qui porte comme une croix la triple servitude de la religion, de la famille, de la pauvreté. Tenter de réassembler les morceaux de sa tête, c’est proférer un discours sans fin, habité par les fantasmes inassouvis, les blasphèmes, les rêves. Le sexe, solitaire ou avec une poupée, l’émoi devant les corps des garçons, reste une torture secrète. La religion, ses codes, ses rites, ses superstitions, pèse sur tous, aliénant ceux-là mêmes qui y voient la source de leur autorité. En une scène d’un comique grinçant, le narrateur évoque une famille s’auto-expulsant pour avoir « profané » le corps du Christ, sous les espèces de beignets. Dans cette solitude, le jeune homme n’a d’autre recours que la lecture. Karl May, l’inlassable pourvoyeur en livres d’aventure des garçons allemands de Guillaume II au IIIe Reich, puis des appuis durables, Camus, Hemingway, Poe. Mais il va établir avec la langue les mêmes relations d’amour-haine qu’avec la mère : « J’engage le matin le combat avec la langue dans l’espoir que le soir je vainque, l’air brave, sur le champ de bataille du clavier, mais à chaque fois je sors vaincu. » Défaite héroïque qui a donné en 1982 ce roman âpre et fascinant, premier chef-d’œuvre de ce romancier qui n’avait pas encore trente ans. Un texte fondateur de la modernité autrichienne, à découvrir d’urgence.
  


   L’Express,
6 novembre 2008
   Lettres d’ailleurs
   par Baptiste Liger

   Vingt ans déjà. Pour cet anniversaire, les Belles Étrangères – festival organisé par le Centre national du livre – ont décidé d’honorer 10 des nombreux pays invités lors des 39 précédentes éditions. De l’Albanie au Canada, en passant par la Pologne, la Turquie, ou la Corée du Sud… les cinq continents seront représentés. Vous pourrez ainsi rencontrer 20 écrivains étrangers (10 auteurs de renom, 10 quasi inconnus dans l’Hexagone), au cours de débats qui auront lieu, du 8 au 22 novembre, dans près de 40 villes de France et de Belgique. L’Express s’est associé à cet événement et vous présente […] le sidérant Autrichien Josef Winkler […]

   Les larmes des animaux
   Sans doute Josef Winkler a-t-il longtemps ressassé cette définition de l’humanité, signée de son compatriote Thomas Bernhard : « Un gigantesque État qui, soyons sincères, à chaque réveil nous donne la nausée. » À l’image de la « nobélisée » Elfriede Jelinek (La Pianiste) ou d’un Peter Handke, Winkler s’ancre en effet dans la tradition, noire et hargneuse, d’une littérature qui répond par la violence des mots aux trop insouciants chants tyroliens. S’il est encore méconnu dans l’Hexagone, ce quinquagénaire est considéré dans le monde germanique comme un écrivain de première importance (il a reçu pour l’ensemble de son œuvre le prix Büchner 2008, le Goncourt allemand). Pour trouver son équivalent en France, imaginez un mélange entre les livres de terroir d’un Richard Millet, le côté « paria » de Jean Genet, les ambivalences sexuello-religieuses de Julien Green et un style d’écorché vif à la Louis Calaferte. C’est ce que l’on ressent à la lecture de sa magnifique – mais tétanisante – Langue maternelle.
   Deuxième volet d’une trilogie autobiographique dans laquelle Winkler évoque son enfance et sa région natale – la Carinthie, dont, pour l’anecdote, Jörg Haider fut un temps gouverneur… – ce texte, tendu comme un arc, pourrait être symbolisé par l’un de ses thèmes principaux : la corde. On s’en sert ici pour extraire les veaux du ventre de leur mère, pour fouetter un gamin récalcitrant, pour se pendre, aussi.
   Sans véritable « histoire », ce récit agence avec fluidité toute une série de motifs récurrents : un monde paysan sur le déclin, un père brutal, la dictature du catholicisme (le village de Winkler fut conçu en forme de crucifix !), des grands-parents décédés (la première femme que Winkler vit nue n’était autre que sa grand-mère, lors de la toilette funéraire…), des masques mortuaires, une poupée gonflable, etc.
   Mais les passages les plus forts de Langue maternelle sont ceux où l’écrivain évoque, d’une écriture acérée, la souffrance des bêtes : des grenouilles qu’on écrase, des têtes de poulet qui pourrissent sur le tas de fumier, un poisson éviscéré sur un étal, un cochon qu’on tente d’abattre et qui s’enfuit, un couteau enfoncé dans la gorge. « Je voudrais, écrit Winkler, que les animaux puissent acheter avec de l’argent de la viande humaine dans les boucheries de même que les hommes achètent de la viande animale. »
  


   La Quinzaine littéraire,
n°979, du 1er au 15 novembre 2008
   Au cœur de l’Autriche : l’effroi originel
   par Georges-Arthur Goldschmidt

   Josef Winkler qui vient, en juin 2008, de recevoir le prestigieux prix Büchner, est l’un des auteurs autrichiens les plus importants. Son œuvre a une portée non seulement hautement littéraire, mais rend compte aussi de l’histoire de son pays et peut-être également de tout un monde souterrain du continent européen.

   Depuis une vingtaine d’années s’exprime, tout à coup, dans la littérature de langue allemande, un effroi originel qui au cours des siècles n’avait jamais pu se formuler autrement que par la violence, la persécution et la mise à mort. Toute une littérature du défoulement et de la détresse, enfin exprimée en mots, s’est mise en place tant en Allemagne que surtout en Autriche, à travers des écrivains tels que Franz Innerhofer, Thomas Bernhard ou précisément Josef Winkler.
   Toute son œuvre est une constante reprise du thème de l’enfance écrasée sous le poids de la brutalité d’une société paysanne, à la fois aisée et figée, brutale et mièvre où la tendresse ne trouve guère de place, où toute déviance est implacablement réprimée. La dimension est celle qui aborde l’inconscient, les désirs non exaucés, les dessous de la réalité. L’homosexualité et la religiosité, le paysage et les animaux, la douleur et la folie sont au cœur de cette pitié objective de ce qu’écrit Winkler. « Quand je vois du sang d’animal, un homme se dresse hors de sa tombe. » En même temps les rites et cérémonies de l’Église catholique ne cessent de fasciner le narrateur, dans ce mélange de mort et de vie qu’ils reflètent. Cette Église catholique qui enserre et capte l’enfant, dès ses premières images obsessionnelles de souffrance, de fascination, de crucifixion, et de mort.
   La dérision et le sacrilège sont une autre forme de l’adoration enfantine : « je tressais des couronnes d’épines, des grandes et des petites, sur les prés des bords de la Drave et je les fixais sur les têtes des carpes et des brochets morts. » Le suicide et la splendeur ! C’est toujours le même village natal, Kamering, en Carinthie, incendié dit-on par des enfants qui est le centre de ces récits et en particulier de Langue maternelle qui parut en 1982. L’enfant de chœur mort y est à sa place aux côtés des deux adolescents suicidés, Jakob et Robert, qui de même que la bonne Christa, sans cesse violée et battue, habitaient le village-crucifix, reconstruit, en effet, en forme de croix, en signe d’expiation.
   L’écriture de Josef Winkler est directe, sans fard, immédiate comme elle-même issue du fond de ce dont elle parle. Par les mots Winkler veut créer des images qui absorbent les mots. Son écriture est une redécouverte de l’exactitude. Dans ce roman ce n’est pas l’intrigue construite qui importe, mais un univers à la fois sensoriel très précis et très situé dans un même village où horreur et exaltation se confondent. Ce sont, de livre en livre, les mêmes thèmes toujours inépuisablement différents qui reviennent, le même emmêlement du désir et de la mort, de l’enfance et des rituels.
   On peut se demander si le véritable contenu de son écriture d’une extrême cohérence, où tout est corporellement saisissable – pas une phrase dans Langue maternelle qui ne fasse image –, si son « projet » donc n’est pas la simple et immédiate immersion dans tout ce qui est à la fois angoissant, énigmatique et d’une force à laquelle il est difficile d’échapper. Il n’y a jamais de commentaire, jamais de jugement mais une immense sympathie. La réalité, c’est le tout-à-la-fois visuel, auditif, olfactif dans la simultanéité des faits, des pulsions et des désirs. Tout s’enchaîne selon un rythme intérieur dont l’évidence et la force s’imposent peu à peu au fil des pages. La diversité et la multiplicité des impressions et des faits vécus à la limite à la fois de l’horrible et du merveilleux produit une unité, une densité sans cesse renouvelées à travers les innombrables « menus faits » racontés.
   On n’est pas loin d’une charité extrême, hors de toute référence à une « morale » où la sauvagerie domptée et la cruauté ouvrent en même temps sur une constante tendresse. Le narrateur voudrait qu’on le prenne dans les bras et le protège de cette violence obsessionnelle. Les figures père, mère, frère sont toujours et jamais les mêmes, elles rencontrent les mêmes objets poupées, animaux, crucifix et cimetières. Le narrateur rêve de s’assimiler, de s’absorber en eux et à sa mère dans une mort vivante, toujours présente : « Des flocons tombaient dans la bouche ouverte. Ses veines dont enfant il suivait les lignes sur son corps ressortaient comme un entrelacs de fleurs de givre. »
   La famille ou plutôt les familles du village constituent le maillage du récit. Les personnages sont tous situés dans un espace qui leur est propre et chaque détail qui les caractérise se dessine matériellement dans l’esprit du lecteur, si bien que ce livre trace une extraordinaire géographie des émotions, des sentiments et de l’aventure humaine.
   Langue maternelle donne aussi un aperçu saisissant de l’intimité « sociologique » de l’Autriche provinciale, une population « lourdement encadrée », qui vote si souvent pour l’extrême-droite, hostile à tout ce qui est étranger et inhabituel. « À l’époque, j’avais les cheveux tombant sur  les épaules et on m’appelait le Christ de rechange. Espèce de Juif, entendais-je souvent. Au village, Juif est une insulte, tout comme Tschusch est une insulte », fait dire l’auteur au narrateur. « Tschusch » désigne dans cette région d’Autriche les Slovènes. À ne pas oublier non plus cette autre injure courante en Autriche : « Sie Künstler ! » Espèce d’artiste, que vous êtes. C’est dire !
  


   Le Magazine littéraire,
n°480, novembre 2008
   Le mauvais génie des alpages
   par Claude Michel Cluny

   Si l’on en croit les extasiés, le paradis offre une béate, suave et molle éternité. Pour d’autres, l’enfer est créatif ; il invente, se renouvelle, se surpasse. Le secret de ce théâtre est simple : l’homme en est, sans le savoir ou l’avouer, le deus ex machina. Il possède le don inné de faire du pire à partir du vécu sans attendre une improbable éternité. Les peintres l’ont montré. Un Enfer de Bosch sera toujours plus stimulant qu’un Paradis du Titien. Un village suffit où dresser les tréteaux de la farce tragique dont les spectateurs sont aussi les protagonistes. Par exemple Kamering, au bord de la Draye, bourg de Carinthie rebâti en forme de croix après que des enfants l’eurent incendié au siècle précédent. Endroit maudit purifié par des impubères ?
   Josef Winkler y naît en 1953. Dans une ferme. Il y apprend à saigner les cochons et le rituel des enterrements, sans jamais apercevoir le vert paradis de l’enfance. Sauf à l’état de prairies d’embouche… Nous ne sommes pas pris au dépourvu. Car Winkler a déjà recraché littéralement ses détestations d’enfance dans plusieurs de ses livres. Mais les détours, les étranges aléas de l’édition nous donnent seulement aujourd’hui la traduction d’un titre qui passe pour une étape importante dans son œuvre. Paru en Allemagne en 1982, Langue maternelle révèle dans toute son étendue l’assise à partir de laquelle s’élève l’entreprise la plus superbement dérangeante de la littérature germanique du quart de siècle écoulé. Les anathèmes volèrent avant que s’impose l’évidence de son originalité accusatrice. Parmi les romanciers ou dramaturges de sa génération, si Christoph Ransmayr possède un réel pouvoir déconcertant, c’est en revivifiant une tradition classique, alors que l’écriture et l’inspiration d’un Fassbinder et de Winkler, d’ailleurs bien distinctes l’une de l’autre, imposent une rupture agressive avec ce qui, depuis la fin de la guerre, a constitué, outre-Rhin, un majoritaire et assez ennuyeux fonds de commerce d’idées vagues, sinon douteuses. C’est le son de ce tambour qui plaisait.
   Toute déraison a ses racines. Les premiers « regards » de Seppl, prénom du narrateur, et ses premières relations sensibles au monde naissent du séjour au ventre maternel. Il y joue les Asmodée. Il tend l’oreille, épie, a soif d’en voir davantage. Déjà, il aspire à être aimé. Une fois gamin, il devient la tête de Turc des gosses et des adultes du village. Enfant de chœur maigrichon croquant les hosties en cachette, Seppl reçoit les surnoms d’Exsangue ou de Christ de rechange. Il est aussi « la fille manquée » de la famille. Le mouton noir, le différent. Autour de lui, les vieux n’en finissent pas de mourir et les jeunes se pendent. L’hiver, la glace sur la rivière « est aussi fine qu’une âme ». Et la vie résiste à ce mal-aimé. Il aimerait donc régresser, regagner l’abri amniotique où être et ne pas être. Résurgence du syndrome d’Hamlet ? Tout chez lui s’étrangle dans le passé, le cordon ombilical devenu la corde d’un pendu perpétuel. Ainsi pourra-t-il se balancer comme Jakob et Robert, les jeunes amants suicidés dans la grange. Un souvenir obsessionnel qui ressurgit de livre en livre. « Jamais de toute ma vie, écrit-il, je n’oublierai la mort de Jakob. » Mort de ne pouvoir vivre son amour.
   « Dans l’enfant que je fus, l’enfant dont je pourrais être le père est mort depuis longtemps. » Il ne s’agit pas d’un aveu, mais d’une accusation. Seppl ne porte pas le deuil de l’enfance mais celui du bonheur. Car les étables de Carinthie ne voient guère de Messie dormir dans leur foin. « Si seulement la goutte de sperme à partir de laquelle je devins pouvait reposer sur une branche de cerisier japonais comme une goutte de rosée. » Seppl est condamné à vivre. Il nous jette au visage les minutes du procès. Ne pas recevoir l’amour qu’il attend conduit l’adolescent à l’autodétestation. Nous voyons le mal-être qui exsude de ce village, traversé par les dévots processionnaires. Puis la révolte désordonnée qui s’empare de Seppl. Sa foi incertaine se costume en enfant de chœur buveur d’eau bénite, sa sexualité se réfugie dans les masques et le travesti. La sauvegarde, c’est de confier à sa langue maternelle, à l’écriture, ce qu’il est. « Qu’ils le sachent. Je leur jette mon existence sur la table comme un morceau de viande de veau. » Parfois, nous pensons au théâtre blasphématoire et sardonique de Ghelderode (lire aussi p. 52). L’autodérision ne confère pas l’autorité d’un juge ; elle fait simplement que tous, les morts et les autres, s’assoient sur le même banc.
   Nous ne connaissons pas les premiers ouvrages de Winkler. Mais que l’auteur, plusieurs romans publiés, ait affronté son enfance, les années d’adolescence, ses échappées initiales – et initiatiques – hors du bourbier aux pendus, loin d’un père qu’il récuse, ou qu’il en soit revenu, témoigne de la volonté de se ressaisir, de maîtriser et le passé et l’outil pour le façonner. Langue maternelle (équivalent littéral du titre original, Muttersprache) brasse de manière surprenante tous les ingrédients du roman d’apprentissage, aveux, provocation, désespérance et rage. Pourtant, sa publication tardive en français – il faut reconnaître que les traductions jusqu’à présent publiées de Winkler sont des tours de force –, bien que ou parce qu’elle nous mène aux sources, a le pouvoir de nous étonner encore. De nous emporter dans un flux de langue morbide et somptueux, avec ses caillots, ses cris et ses glaires – tels ces flux de sang, disaient les bonnes gens autrefois, qui vous emportaient dans la mort.
   Écrire ce qu’on fut pour ne pas mourir. « Pour survivre, on devrait parler de choses dont on ne parle pas. Et c’est pour parler de ces choses dont on ne parle pas que je trouve ma langue, jusqu’à ce que je ne puisse plus parler que de choses dont on ne parle pas. » Il y aurait là une « convocation », une « urgence » existentielle… Une sorte d’état des lieux, en vérité, et quasi testamentaire. Cela survient avec force à la pensée que l’heure viendra – titre de l’un des chefs-d’œuvre baroques de Josef Winkler, centré encore sur sa jeunesse à Kamering. L’enfermement obsessionnel devenait le risque encouru. C’est alors que l’ailleurs le ressource. Il lui faut écrire ce qu’il est devenu, un rôdeur traquant l’indicible dans les ruelles de Naples et la fumée des crémations à Varanasi, qui fut Bénarès sur nos atlas. Ce sont encore ses obsessions et ses désirs qu’il explore sous les ciels de l’Inde et de l’Italie. Halluciné ou visionnaire, c’est au choix, il sait avoir consumé une seconde fois le lieu maudit de sa naissance. Un endroit où l’on aimerait le pendre au-dessus du bûcher de ses livres, en mauvais Christ de rechange.



   Page, octobre 2008
   « Hitler » est une injure
   par Isabelle Baladine Howald, Librairie Internationale Kléber, Strasbourg

   Un écrivain autrichien, de grande tradition littéraire, publie un livre terrible et vengeur sur un village ravagé par des enfants, une communauté brisée par l’Histoire et la culpabilité.

   Josef Winkler appartient à cette lignée d’écrivains natifs de la région de Bernhard ou de Jelinek, aussi âpres que le sont leur terre et leur histoire. Ils sont terriblement nécessaires, écrivant du fond du corps la terreur enfantine et la frustration sexuelle. Langue maternelle est un livre écrit en 1982, qui n’avait encore jamais été publié (il faut remarquer l’obstination que montrent les éditions Verdier à éditer des livres exigeants, suffocants, toujours excellemment traduits, et peu onéreux). Dès l’enfance, Winkler sait que son village natal fut brûlé par des enfants au XIXe siècle et reconstruit en forme de croix…, c’est dire la puissance de la culpabilité et le pouvoir de la religion. Winkler, dont l’écriture transgresse morale, religion et normes sexuelles, est l’auteur d’une œuvre si importante qu’il reçut pour l’ensemble de celle-ci le Prix Büchner. Cette Langue maternelle est le récit des souvenirs du narrateur, c’est un texte fantasmatique, halluciné, hanté par le refoulement sexuel, peuplé d’une poupée gonflable, ou encore de masques mortuaires qui dévoilent mieux qu’un visage. Amour fou pour la mère, haine du père, souffrance des animaux…, tout le livre baigne dans une violence douloureuse, sous la figure d’Hitler, devenue une insulte. La puissance de ce livre est immense.



   TGV Magazine, octobre 2008
   Récit vérité : Langue maternelle

   « Au moment où je mets au propre ce manuscrit, j’habite une ferme de montagne située au-dessus de notre vallée natale. Matin et soir, je vais à l’étable aider les fermiers. Souvent, et je dis cela à ma grande honte, je me sens mieux en travaillant à l’étable qu’en travaillant au roman. » Un roman écrit en 1982, qui permet de comprendre les ressorts de cet écrivain autrichien majeur, auteur du très beau Cimetière des oranges amères.



   Centre National du Livre,
25 septembre 2008
   Note de lecture
   par Laurent Cassagnau

   Troisième volume de la trilogie intitulée La Carinthie sauvage, Langue maternelle de Josef Winkler est un véritable exercice d’exorcisme, une entreprise sans cesse renouvelée de production et d’évacuation d’images obsédantes, à travers lequel se dessine l’enfance d’un fils de paysans autrichiens dans les années 1950. « Si seulement je pouvais m’ouvrir la tête comme un chirurgien et en extirper toutes les images qui se barricadent sous mon cuir chevelu, m’en souvenir pour faire du feu jusqu’à perdre le souvenir de père et mère, de mon enfance et de ma jeunesse, de Hanspeter, de Jakob et Robert, les trois crucifiés de mon village, je ne veux plus me souvenir de rien, je veux me débarrasser de tout, de tout. » (p. 125-126)
   Dans ce texte, en apparence éclaté, mais soutenu par un réseau serré de motifs, qui tourne résolument le dos à la chronologie d’une autobiographie raisonnée, souvenirs d’enfance, visions hallucinées, cauchemars, images tirées de lectures ou de films se mêlent et se répondent pour former le récit d’une catharsis ou, pour reprendre le titre d’un roman de Thomas Bernhard, d’une « extinction » de ce feu dévorant qu’alimente la mémoire. Survivre à ce monde consiste pour Josef Winkler à « parler de ce dont on ne parle pas » (p. 213) dans ce village incendié au XIXe siècle par des enfants et reconstruit en forme de croix en signe d’expiation. C’est précisément pour accomplir cette mission que Winkler est en quête d’une langue tournée vers la mort et la sexualité.
   En effet, la mort est omniprésente dans ce livre : mort obsédante de Jakob et Robert, deux jeunes amants qui se sont pendus pour échapper aux railleries des villageois, suicide de tous les naufragés, victimes de la pesanteur de la religion et de la cruauté de ce monde alpin, mort par pendaison dans les westerns que Seppl (Josef) découvre en même temps que la littérature, mort sans cesse fantasmée par le jeune homme s’imaginant en crucifié ou en fœtus mort. Par ailleurs, la représentation de la mort est indissociable de la sexualité sous la forme de la transgression de la limite qui sépare les sexes ou les vivants et les morts : Winkler est fasciné par les artefacts qui imitent la figure humaine – poupées d’enfant, poupées gonflables, mannequins de magasins de mode, masques mortuaires. L’inversion des identités, des sexes et des points de vue (intérieur/extérieur, masculin/féminin, vivant/mort, père/fils) lui permet d’alterner les perspectives et de parler, en termes très crus et sans aucune concession, de l’essentiel : la puissance du désir sexuel, l’inhumanité des hommes, la mort des animaux, la souffrance des créatures méprisées, qu’elles soient animées ou non. Spectateur du défilé des images que le narrateur enregistre avec sa « tête-caméra » et projette sur l’écran de la page, le lecteur est confronté au paradoxe d’une écriture qui produit une foule d’images dans l’espoir d’épuiser le trop-plein d’images-souvenirs traumatisantes, paradoxe également d’un sujet qui ne peut vivre qu’en affrontant, encore et toujours, la pensée de la mort, de l’autodestruction, de la putréfaction : « Si je pouvais me dévorer vivant je commencerais par les doigts afin de ne plus pouvoir écrire, mais de mes phalanges tranchées pousseraient dix porte-plume que je tremperais dans l’encre noire. » (p. 237). C’est donc à une incessante mort et résurrection dans l’écriture que nous assistons : vivre, c’est écrire, les yeux rivés vers la mort, c’est mettre en scène sa propre mort et participer à celle des autres.
   Cette souffrance masochiste, on l’aura deviné, ne connaît pas de rédemption, elle est indissociable de l’écriture, toujours recommencée, à l’instar de ces images obsessionnelles qui reviennent, à l’identique et dans la variation : images d’animaux ou d’êtres humains morts dont on prend le masque mortuaire, processions funéraires où les villageois marchent sur le village-crucifix, c’est-à-dire sur le corps du Christ, corps meurtris, entaillés, mutilés.
   Si sont réunis ici les éléments d’une esthétique homosexuelle – le motif de Saint Sébastien, les références à Jean Genet, Hubert Fichte et, Pier Paolo Pasolini, le jeu entre être et paraître, l’attention portée à la description des corps, l’empathie avec les animaux sacrifiés que l’on retrouvera dans l’évocation d’un marché de Rome dans Natura morta – ce livre ne saurait être réduit à cette dimension, de même qu’il est très éloigné de toute littérature du terroir malgré les évocations précises du travail agricole dans une ferme de Carinthie. C’est un livre du ressassement qui par la force et la violence de ses images dérange autant qu’il fascine.



   Livres hebdo,
n°746, vendredi 19 septembre 2008
   Une résistance en Carinthie
   par Jean-Maurice de Montremy

   Issu des Alpes de Carinthie, Josef Winkler s’est imposé comme l’un des principaux auteurs de langue allemande. Après avoir fait découvrir ses œuvres récentes, Verdier revient à ses débuts tumultueux.
  
   « Aujourd’hui, tandis que j’écris, c’est l’Avent, et à chaque saison je me replace dans la saison de mon enfance et de ma jeunesse et j’écris à la rencontre du passé. » Ainsi Josef Winkler, dans les premières pages de Langue maternelle, résume-t-il sa méthode. Celle de ses débuts : ce livre date de 1982. Les éditions Verdier ont fait découvrir l’Autrichien avec des textes plus récents comme Le Serf (1987, traduit en 1993) puis sa violente évocation de Naples dans Cimetière des oranges amères (1990 ; 1998) ou son errance parmi les bûchers funèbres de Bénarès : Sur la rive du Gange (1996 ; 2004).
   Né en 1953 dans une ferme des Alpes de Carinthie – l’Autriche profonde des extases et des effrois baroques – Josef Winkler procède, en effet, dans Langue maternelle, par nœuds de vibration. Les acousticiens désignent ainsi le point fixe où se recoupent inlassablement les ondes qui se propagent dans des sens opposés, comme il advient de l’orgue sous les voûtes d’une église. Ainsi saute-t-on dans ce roman d’une scène à l’autre, enfance ou jeunesse, produisant toutes sortes d’ondes vibratoires, de fantasmes ou de fantaisies.
   La phrase juste citée, par exemple, s’enchaîne sur l’évocation d’enfants qui jouent dans un bac à sable : « Je m’imagine m’approchant d’eux. L’un des enfants veut me chasser, l’autre veut que je joue avec lui. » L’écrivain, aimant le sens opposé, s’adresse à celui qui le chasse. « À l’époque, j’avais trois ans, et toi aussi maintenant tu as trois ans. Imagine quelqu’un qui te soulève et te montre ta grand‑mère dans un cercueil décoré de buis. Imagine, ta mère te soulève et tu me vois, moi, étendu dans ce cercueil décoré de buis. Tu veux me réveiller et me dire Viens avec moi faire des pâtés de sable et construire châteaux et forteresses… »
   Commence alors une variation sur le sable, la grand-mère morte, les contes, les images de la ferme natale, du corps de sa mère, du bétail, de l’imagerie catholique, d’une paysannerie sur le déclin. C’est une empoignade avec la matière, les matériaux, les pulsions, les imaginations, la plus fine culture, la théologie, le blasphème, le lyrisme…
   Josef Winkler voyage dans sa « langue maternelle » à la manière d’un Petit Poucet qui se repère de caillou en caillou, de souvenir en souvenir. Mais d’un bond à l’autre se précipitent révoltes et désirs, sans cesse ramenés à cette résistance contre la Carinthie des origines entre cruautés ou voluptés religieuses, haines animales, entêtements butés et découvertes avides. Déjà le garçon perçoit les échos lointains du monde moderne, d’une autre sexualité, d’une autre morbidité, d’autres impasses, d’autres extases, d’autres ressentiments.
   Josef Winkler se réclame à juste titre de Genet mais aussi de Julien Green. On songe au jeune Rimbaud se débattant avec sa mère. Winkler cite, en exergue, un extrait du De profundis de Wilde dont Langue maternelle semble l’imposante variation : « Jésus a toujours aimé le pécheur voyant en lui ce qui s’approche le plus de la perfection humaine. Il n’avait pas pour premier désir de réformer les gens, pas plus qu’il n’avait pour premier désir de soulager la souffrance […]. Il considérait le péché et la souffrance comme beaux en soi, comme choses saintes et modes de la perfection. »