Mag elle aime, mardi 27 octobre 2009
par Andreossi
La frontière entre désir et folie peut être bien ténue.
Felipe Hernandez nous entraîne dans les désirs de personnages fous de musique : un producteur, des compositeurs, une chanteuse, une historienne de la musique baroque. Les univers obsessionnels de chacun se heurtent aux désirs des autres, ou s’allient un temps, dans des rencontres souvent douloureuses plombées par l’impossibilité de saisir le sens du comportement de l’autre.
José est un jeune compositeur qui reçoit commande de Ricardo Nubla, directeur du Conservatoire et producteur. Au fur et à mesure que son travail sur la partition avance, José s’aperçoit que Nubla a étendu ses filets tout autour de lui, de manière à orienter l’œuvre qu’il prépare en direction de ses seuls intérêts. Le sentiment d’être manipulé entre lui-même dans le jeu. José voit toutes ses relations perturbées par ce lien avec Nubla : sa compagne le quitte, son amie chanteuse devient un jouet entre les mains du producteur, son ami musicien ne veut plus le voir.
Ces désirs exacerbés tendent vers une violence tantôt explicite, tantôt sourde, menaçante, oppressante pour le lecteur. Les combats de chiens organisés au profit de Nubla prennent une dimension symbolique centrale. Mais les chiens ne sont pas les seuls à pouvoir y laisser leur vie.
La force d’écriture de Felipe Hernandez est d’arriver à nous faire partager la vie de José dans son monde dominé par les sons. Tout au long du roman l’univers sonore est présent, car les moindres bruits du quotidien sont partie prenante du processus de création musicale, ou du moins participent directement à l’état psychique du compositeur. « Il resta sur le seuil à écouter le rythme des pas d’Irène dans l’escalier, et quand elle eut refermé la porte d’entrée il resta planté là avec le vain espoir de distinguer ses pas parmi tous les pas qui parcouraient les rues de la ville. Et, pour la première fois, il eut l’impression d’entendre le rythme qu’il avait cherché en vain pendant tant de jours ».
Les obsessions de José et de Nubla ne sont pas de même nature. L’un reste du côté de la création, de la vie : « […] insensiblement les notes qu’il écrivait sur la portée en venaient à s’intégrer dans cette autre portée sinueuse que traçaient les lignes du bois. Et il sentait physiquement le temps de la musique et le temps du bois se fondre en un seul temps organique, viscéral, qui l’entraînait au travers d’images rapides à la texture sonore et de rythmes aussi visibles que les stries de la ronce du noyer… ». L’autre par contre penche nettement vers le morbide.
Le roman prend place dans la liste des œuvres qui nous plongent dans des univers mentaux où le désir et ses mystères se déploient jusqu’à contaminer le monde réel. Nous sommes très proches de « l’espace intérieur » de James Ballard, écrivain anglais majeur qui nous a quitté cette année.
Sitartmag.com, septembre 2008
Brûmante commande par Jean-Pierre Longre
Le Matricule des anges, octobre 2008, n°97
La traque musicale par Jérôme Goude
Face-à-face entre une oreille absolue et un pygmalion tyrannique, le roman de F. Hernández égrène les notes d’une perversion créatrice. Au carrefour de divers points – des terrains livrés à la fureur animale ; un tableau figurant une scène rustique de chasse au daim ; une bicoque perdue au cœur de nulle part ; un opéra de Gluck –, un drame se noue qui semble ne rien laisser au hasard. Des fils se recoupent, s’enchevêtrent, au gré de caprices démiurgiques d’une confondante élasticité. Certains, de peu de poids, se défont, qui sont de chair, n’ont plus d’âme. Qu’importe. Une œuvre, la transformation d’un être en formule harmonique, l’exige :
La Partition. Fiction instrumentale ou petits meurtres entre mélomanes, cette orchestration magistrale de Felipe Hernández – ténébreux conteur né à Barcelone en 1960 – n’épargnera personne. Pas même le lecteur.
José Medir, un ancien élève du conservatoire souffrant d’une hypersensibilité auditive, se soumet à un « examen de passage » : cerner la logique des rapports unissant une coque de noix et un canon (forme musicale polyphonique). Ricardo Nubla, notable reclus dans une sorte d’« observatoire érigé au bord [d’une] falaise », en est l’instigateur. S’engage alors, entre José Medir et son ex-directeur, un bras de fer impitoyable. Ayant renoncé à l’exercice de la viole, Nubla propose au jeune compositeur l’exclusivité d’un contrat. Chacun devra donc répondre à l’impératif d’une commande. Celle d’un « portrait musical » dans les accords duquel José Medir aura à saisir tout l’être de Nubla ; sa cruauté, son impuissance et l’épaisseur de ses secrets. Soit parce que chaque homme est « un ensemble disharmonieux de bruits, de rumeurs et d’échos… »
La Partition – troisième roman de Felipe Hernández publié par les éditions Verdier après
La Dette et
Éden – renferme de sombres tonalités. Comme son Bösendorfer, « piano à queue noire projetant son ombre animale sur le sol », Ricardo Nubla recouvre ses intentions les plus intimes d’un voile de crêpe noir. Corps asmthatique déployant sa toile engorgée de Webern et de Boulez, il capture ses proies par la force de son « intuition géniale ». Animé par le désir de vaincre le temps, il entraîne dans son rêve d’éternité musicale quiconque a du talent. Greta Broch, spécialiste d’un compositeur baroque, Irène Aparicío, pâle Eurydice tout droit sortie d’un conte de Poe, son frère Gregorio, musicien au visage défiguré, n’ont-ils pas, chacun à leur manière, cédé aux sortilèges de ce commanditaire despotique ? En signant implicitement un pacte qu’Adrian Leverkühn, le compositeur syphilitique du
Docteur Faustus de Thomas Mann, n’aurait pas renié, José Medir ne se condamne-t-il pas à arpenter des terres drapées de nébulosités ?
À la lisière du fantastique,
La Partition recèle une arrière-scène romanesque infernale : Arcángel. Là, au cœur de cet espace-limite, composé de vastes terrains appartenant à Ricardo Nubla, des combats de chiens sont organisés nuitamment. Et des mises à mort symboliques autrement plus fécondes… José Medir, absorbé par d’abyssales investigations, mesurera combien on ne s’aventure pas en ce lieu de toutes les transgressions sans en payer le prix. Si créer requiert un certain franchissement de l’« angoisse, [la] proximité avec le néant et l’inconcevable », Felipe Hernández nous rappelle aussi que cela ne se peut que moyennant pertes et renoncement. Ricardo Nubla le sait ; lui qui, secondé par l’inflexibilité d’un garde forestier, exhortera José à l’isolement, dans une maison de Punta Negra, non loin d’Arcángel et de son impénétrable forêt. Aussi, coupé de tout commerce, au rebours d’une morsure et d’un bref séjour à l’hôpital, José parviendra peut-être à décrypter les desseins de Nubla. Ou, plus avant, les ressorts de toute filiation artistique. Alors seulement, ce « monstrueux processus de métamorphose de [la] vie en son » sera-t-il repu de la chair qui du maître, qui de l’élève…
Descente aux enfers de la gestation créative, fascinante immersion dans le « chaos sonore » d’un monde à la fois cru et irréel,
La Partition est une subtile variation sur le thème du sacrifice. Une variation qui, tout en dépoussiérant incidemment les figures consacrées d’Abraham, d’Isaac, du Christ ou, pire, du Cerbère, redore le blason de ce satané pacte de lecture. Voilà pourquoi Hernández-Nubla aura sans aucun doute réussi à implanter la « semence d’un organisme vivant qui ne cesse[ra] de croître et de proliférer dans la mémoire [de quelques] individus jusqu’à leur mort, et même après » : un authentique chant du cygne.
La Liberté, samedi 30 août 2008
La création : douleur et tyrannie par Alain Favarger
Dans un beau roman baroque, l’écrivain espagnol met en scène un jeune compositeur aux prises avec les démons de l’inspiration. Entre Eros, Thanatos et folie. La scène est dans une ville imaginaire, non loin de la mer. Entre maisons bourgeoises, terrains rocailleux, domaines en friche et oliviers tordus. Le vent y joue aussi son rôle, avec ses sifflements et le tournoiement qu’il impose aux branches des palmiers. L’histoire est celle d’un jeune compositeur, José Medir, qui vivote en donnant des leçons de piano à deux fillettes de bonne famille. Il a une compagne, Julia, qui travaille comme archiviste après avoir renoncé à une carrière de contralto.
D’emblée le roman capte le lecteur par son atmosphère étrange et la personnalité fascinante de Greta, la mère des élèves de José. Elle incite ce dernier à accepter l’offre de l’ancien directeur du conservatoire de la ville, le dénommé Ricardo Nubla. Cet homme d’influence, qui règne en maître sur les destinées musicales du lieu, a détecté le talent de José et lui a commandé une partition. Au prétexte que celle‑ci pourrait lancer le jeune homme et l’imposer sur la scène internationale, José finit par accepter. Sans se douter qu’il va tomber dans les filets de cet homme mystérieux.
Le roman devient ainsi l’histoire d’une sorte de pacte faustien, José subissant, non sans flambées de révolte, la tyrannie de son mentor. Ne parvenant plus à se défaire des liens ambigus, faits de cajoleries, d’encouragements, mais aussi de menaces et de vindictes que lui impose Nubla, José voit toute sa vie chamboulée. Son amie s’éloigne de lui tout en affichant avec l’apprenti sorcier une complicité quelque peu retorse. Greta aussi, en dépit des abus manifestes du commanditaire de l’œuvre, continue de persuader le jeune musicien de persévérer. Celui‑ci, entre migraines et insomnies, parvient à se sublimer mais se heurte sans cesse aux caprices et volte-face de Nubla.
On devine assez vite que le roman tout entier est une allégorie des rapports de domination entre les êtres. Et des relations malsaines, empreintes de perversité, qui dans le monde de la création artistique poussent parfois un individu à la destruction. Le personnage central est ici Nubla, un homme au passé lourd, à l’intelligence aiguë mais diabolique. C’est un manipulateur‑né, un assoiffé de pouvoir, qui se sait menacé par le spectre de la vieillesse et tente de le conjurer par un dernier sursaut d’orgueil. Au détriment d’autrui. De José, le vrai créateur, dont il brise un jour le piano dans un accès de rage et de folie. D’Irene Aparicio, la cantatrice à la voix suave, dont il avait fait sa maîtresse avant de lui enlever le rôle‑titre d’un opéra pour la punir de l’avoir trompé avec un autre. Sans parler du jeu trouble qu’il mène avec Julia, la compagne de José, qu’il emberlificote pour mieux attiser la jalousie du musicien et le mettre en transe créatrice.
Divisé en quarante et un chapitres subtilement agencés, voilà un roman insolite et entêtant qui ne se lâche pas une fois qu’on l’a commencé. Ne serait‑ce que par le mystère et l’agacement même qu’il suscite, à la manière d’un thème musical obsédant. Même si les lieux ne sont pas reconnaissables ni définis précisément, l’histoire se passe en Espagne. Dans un climat où l’Histoire pèse, où les bonnes familles de la place ont été des dynasties de guerriers, de juges et d’inquisiteurs. Et cela se ressent dans leurs intérieurs au mobilier imposant, jusqu’à l’ombre des chambres saturées de parfums, jusqu’au linceul blanc protégeant les fauteuils et les sofas de la poussière du temps.
Il y a là également l’écho de luttes sourdes, comme celles qui opposent encore l’intrigant Nubla au mari de Greta, Ernesto Broch dont il grignote, arpent après arpent, les propriétés. Avec une avidité symbolisant toute sa frénésie de conquête et d’asservissement des autres. Dans ses basses œuvres Nubla est secondé par l’inquiétant Marias, son serviteur et factotum. Une sorte de fou fasciste, organisateur de combats de chiens délirants, avec paris à la clé, dont le but est d’affaiblir et humilier les rivaux de son maître.
Curieux roman donc, qu’il est difficile de qualifier autrement que de baroque, tant il nous entraîne au cœur de ses sombres énigmes à mi‑chemin entre le réel et le fantastique. Et quel portrait terrifiant nous est donné ici des affres de la création quand celle-ci compromet l’équilibre d’un individu ! Pour quel enjeu et quelle gloire s’il s’agit de brûler son intégrité physique et spirituelle ?
Jusqu’où le génie exige‑t‑il un effort surhumain ? C’est la question qui court dans ce roman de Felipe Hemández, qui est né en 1960, partage son temps entre musique et écriture à Majorque, et dont on publie aujourd’hui la traduction de ce texte paru dans sa version originale à Barcelone en 1999. Un texte dense traversé de beaucoup d’angoisse qu’illuminent seulement les traces de la fougue amoureuse, quand Julia et José retrouvent des éclats d’extase dans la palpitation véhémente du désir.
Livres hebdo, vendredi 22 août 2008, n°742
Composer avec le diable par Jean-Maurice de Montremy
Un étrange compositeur passe un pacte avec un étrange bienfaiteur pour concevoir une œuvre inouïe. Qui manipule qui ? Felipe Hernández suit les pas de Kafka et de Thomas Mann. Dès le premier paragraphe de
La Partition, le thème est annoncé : « Sans son extrême sensibilité aux bruits, José Medir n’aurait pas été pris dans les filets de Ricardo Nubla. En réalité, tous les événements de sa vie avaient été déterminés par un sentiment d’impuissance face au chaos sonore qui l’environnait. Et Ricardo Nubla n’était qu’un élément de cette réalité hostile qu’il avait tenté sans succès de considérer comme de la musique. » José Medir, jeune compositeur étrangement doué, perçoit les sons les plus ténus jusqu’à entendre sur la peau d’une femme les mots ou les pensées qui l’ont entourée, parfois hantée des heures ou des mois auparavant. Gouttes d’eau, voix, froissement des feuilles tout devient musique, entre dans les lignes d’une partition dont José cherche le fil.
Sans ressources, Medir retient l’attention de Ricardo Nubla, gérant de l’Auditorium. Destiné à l’architecture, formé à la direction d’orchestre, Ricardo Nubla s’est imposé comme critique, puis comme agent, imprésario et conseiller des plus grands festivals. Faire ou défaire des carrières l’intéresse toutefois bien moins que d’être le Pygmalion des artistes : Il choisit les plus exigeants pour les former et les porter au-delà d’eux‑mêmes ; au‑delà de leur propre exigence. Aussi Ricardo Nubla passe‑t‑il avec José un contrat métaphysique, voire mystique. Son projet s’inspire de la bénédictine Hildegarde de Bingen (XII
e siècle) et d’un obscur contemporain de Bach : Georg Aelosius Altham qui semble avoir anticipé, aux limites de la folie, l’univers de Schonberg et de Webem.
Nubla commande au jeune homme une œuvre qui soit originale au sens extrême : étrangère à toute école et à toute influence, ne répétant rien de connu. Cette œuvre permettrait la « métamorphose de sa vie en sons ». Telle est l’aventure de ce roman non moins original et fort que la partition sur laquelle travaille jusqu’au vertige José Medir.
Nubla loge Medir dans une maison retirée, en bord de mer, assume ses frais, offre un emploi à sa compagne. Peu à peu, Medir découvre que tous ses proches – son plus cher ami, violoncelliste ; les deux jeunes femmes qu’il aime, chanteuses ; une musicologue qui le conseille… – sont eux aussi « captés » par Nebla depuis plus ou moins longtemps. Il se risque néanmoins dans la toile tissée par l’araignée. Pourquoi ne vaincrait‑il pas Nubla, se substituant à lui dans le rôle de la fileuse ? Tandis que les deux hommes se fascinent, tantôt coopérant, tantôt s’affrontant, comme Faust et Méphistophélès, la part d’ombre de Ricardo Nubla se découvre peu à peu. Il est flanqué d’un garde forestier qui lui sert de factotum, voire d’homme de main, dresseur de chiens pour des combats nocturnes et des paris organisés dans le domaine que Nubla possède hors de la ville. Là encore, dans cette part infernale de l’étouffant mécène, qui est le maître, et qui le serviteur ? Nubla ou son garde inquiétant ?
Déjà remarqué pour
La Dette (Verdier, 2003) puis
Éden (Verdier, 2004) – tous deux remarquablement traduits, comme
La Partition, par Dominique Blanc, Felipe Hernández (né en 1960) emprunte les chemins de Kafka et Thomas Mann, sans pour autant les démarquer. Au-delà de José Medir et de Ricardo Nubla, il campe cinq autres personnages complexes qui donnent à son roman toutes les nuances et toute la lumière du noir.