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  La Tourmente

  Vladimir Sorokine

  Traduit du russe par Anne Coldefy-Faucard

  192 pages
17,50 €
ISBN : 978-2-86432-657-1

Résumé

Tirée par cinquante mini-chevaux, une trottinette des neiges emporte vers un village frappé par une épidémie un médecin qui rappelle fortement le Boulgakov des Carnets d’un jeune médecin. Elle est conduite par le « Graillonneux », livreur de pain de son état, incarnation touchante et presque caricaturale du moujik.
Le couple classique de la littérature russe – le peuple et son élite, la seconde voulant éternellement faire le bonheur du premier et faisant son éternel malheur – se trouve à nouveau réuni, fonçant à travers l’espace et le temps dans ce curieux véhicule, version sorokinienne de la célèbre troïka de Gogol.
« Russie, où cours-tu donc ? » demandait l’auteur des Âmes mortes au début du XIXe siècle.
Vladimir Sorokine pose à son tour la question des destinées d’une Russie lancée à fond de train sur un chemin qui semble s’étirer par-delà l’horizon. Mais cette fois, la route est presque inexistante, invisible, effacée par la tourmente qui se déchaîne.


Revue de presse

Presse écrite

   Brochure du Prix Russophonie, pour la meilleure traduction du russe vers le français, Paris 2012
   L’œuvre, vue par le Jury
   par Kirill Privalov

   La Russie dans la tourmente.

   La lecture de Sorokine, quelle que soit la façon dont on l’aborde, n’est jamais superficielle ou simplement divertissante. C’est dû à la fois à sa langue, modelée avec une incroyable virtuosité sur celle de l’époque où l’auteur expédie ses héros, à sa façon d’écrire « à la manière » d’un classique russe (qu’il s’agisse de Pouchkine, de Tchekhov ou de Nabokov), auquel le narrateur inventif semble lancer un défi ainsi qu’à ses impressionnantes réminiscences que tout lecteur peut interpréter en fonction de son érudition et de sa propre culture…
   Il n’y a pas à dire, Sorokine n’est certainement pas un auteur facile à traduire ! Malgré cela, bien que chacun de ses mots, chaque terme inventé par lui, rayonne de sens multiples, La Tourmente a trouvé en français son incarnation, et la littérature doit un grand merci à son traducteur.
   Schématiquement tout semble clair, voire idyllique à première vue. Véritable Esculape de zemstvo, Garine, un médecin de campagne, prend la route malgré le temps exécrable pour aller soigner les habitants d’un village perdu, victimes d’une épidémie soudaine. À partir de là tout dégénère, à la russe l’hiver, la tourmente, l’absence de routes, le hurlement des loups, les lames brisées des traîneaux et les mésaventures qui s’ensuivent. Mais quelque chose n’est pas idéal, quelque chose ne correspond pas à ce que l’on attend, de la littérature russe classique (a fortiori à ce qu’en attend le lecteur occidental). D’ailleurs, comme le pense Sorokine, « l’idéal a des dimensions variables ».
   Le roman La Tourmente qui a été sélectionné en 2010-2011 pour le prix Bolchaïa Kniga, me semble s’inscrire dans cette ligne que Sorokine a initiée avec Journée d’un Opritchik, et le Kremlin en Sucre, également traduits en français et que l’on pourrait définir comme « en avant vers l’arrière » ou « en arrière vers l’avenir » : l’auteur programme une voie alternative de développement de la Russie, vers un monde où trône le portrait de l’empereur et où des habitants farouchement orthodoxes sont englués dans le patriarcat. À première vue cela ressemble gentiment aux Récits de Belkine de Pouchkine ou à La Steppe de Tchekhov. Mais de curieuses bactéries boliviennes provoquent une épidémie dans un village perdu, les voyageurs découvrent dans les forêts et dans les champs de petites pyramides en cristal, pleines de drogue, des géants morts gisent sur le sol, de bizarres « vitaminovampires » habitent des tentes dont le feutre se génère de lui-même et des mini-chevaux ont la taille d’épagneuls.
   L’auteur ne se jouerait-il pas de nous comme l’a fait avant lui le grand Nabokov qui avait un goût certain pour la mystification littéraire ? Tout semble pourtant s’inscrire parfaitement dans l’esprit du roman russe classique. On trouve aussi dans le livre des objets contemporains : une kalachnikov est accrochée aux bois d’un cerf et un meunier, grand comme le dé à coudre de sa femme, s’enivre néanmoins « à mort » au tord-boyaux maison.
   Quelle est donc l’énigme de cette étrange tourmente kafkaïenne ? Est-ce le symbole de la désolation de l’État en Russie, où les routes qui vont nulle part incarnent le pays entier et son passé imprévisible ? Est-ce la description épique de la tragédie de l’intelligentsia russe, figurée ici par le docteur Platon Illitch Garine, qui s’efforce avec abnégation de remplir son devoir auprès du peuple, qui n’est jamais appréciée par ce même peuple et échoue dans toutes ses missions importantes et ses entreprises généreuses ? Ou bien le récit n’est-il rien d’autre qu’une farce habilement codée où l’auteur imbrique la réalité et le fantastique pour intriguer davantage le lecteur attentif ? L’homme contemporain, gavé d’information par la télévision, la radio et Internet, tombe inévitablement très vite dans le piège tendu par Sorokine qui déroule sans précipitation une polysémie d’une portée sans limites.
   N’est-ce pas magnifique d’ailleurs ? Chevaleresque, Sorokine a beau affirmer qu’aujourd’hui dans notre Russie, un vulgaire marchand d’accessoires techniques ferait l’affaire comme leader spirituel, que l’écrivain d’envergure ne figure plus dans le Who’s who et ne représente même plus une catégorie dans la littérature russe, il est lui-même un écrivain d’envergure… Une seule chose m’irrite un peu dans La Tourmente, comme en son temps dans Journée d’un Opritchik. On ne sait pas trop pourquoi ce sont des Chinois qui jouent le rôle des « grands frères », sauveurs involontaires de Russes cruels et brouillons. Le docteur Garine, après la nuit passée en rase campagne dans la neige, est ramassé par des Chinois dont le train-traîneau, attelé à un cheval d’une hauteur de trois étages (!) passe par hasard à proximité. Mais les Asiates entreprenants ont trop tardé pour venir à la rescousse des descendants de Riourik et de Pierre le Grand. Le cocher russe est mort depuis longtemps, transformé en glace. Et, réfugiés sous une méchante couverture, serrés stupidement les uns contre les autres pour tenter de se réchauffer, ses petits chevaux « pas plus gros que des perdrix » sont sur le point de trépasser. Quant au docteur, il a semble-t-il les deux jambes gelées… En qui donc pourra croire désormais l’intellectuel russe, si ce n’est en la technique d’un chirurgien tombé du ciel ?… Démoniaque, Sorokine semble avoir misé sur cette interprétation des lecteurs russes, français, australiens, esquimaux, américains et pourquoi pas chinois ? Ou bien ne serait-ce pas, comme souvent dans ce livre, juste le contraire ?



   Le Temps, vendredi 23 décembre 2011
   Vladimir Sorokine fait souffler une tourmente littéraire
   par Eléonore Sulser

   Paru en français chez Verdier, La Tourmente pulvérise les classiques russes

   Dans La Tourmente, que Vladimir Sorokine a publié en langue originale en 2010, tout commence de manière familière pour les lecteurs de classiques russes.
   C’est l’hiver. La neige est partout. Platon Ilitch Garine, médecin de district, est impatient et de très mauvaise humeur. Il vient d’arriver par la poste à Dolbechino et doit se rendre à Dogloïe, à quelques verstes de là, où sévit une terrible épidémie. Il est porteur d’un vaccin. Or de chevaux, point.
   Après avoir subi bien des récriminations, le maître de poste trouve finalement une solution. Il envoie Platon Ilitch chez un dénommé Kozma, dit Le Graillonneux, propriétaire d’une « trottinette » capable d’emporter l’homme de l’art vers sa destination. Il possède également cinquante chevaux… Cinquante ? Oui. Mais aucun de ces chevaux n’est plus gros qu’une perdrix. C’est une première incongruité dans le déroulement classique de l’histoire. Vladimir Sorokine en inventera bien d’autres, mais en prenant soin de réinscrire chaque fois son récit dans l’univers familier de la littérature russe, provoquant du coup, à chaque nouvelle invention folle, un effet de « tourmente » maximal dans le cerveau du lecteur.
   Revenons donc dans notre campagne russe. Les deux hommes sont partis. Leur attelage va bon train, et n’étaient ses chevaux minuscules, évoque le souvenir de la britchka de Tchitchikov dans Les Âmes mortes de Gogol, mais aussi et surtout, l’épopée de Vassili Andréitch Brékhounov et de son serviteur Nikita dans Maître et Serviteur, saisissante nouvelle de Tolstoï, qui signa aussi une magnifique Tempête de neige.
  
   Des codes dans la tempête
   Vladimir Sorokine suit les mouvements du récit de Tolstoï : confort du voyageur bien au chaud, assis sur un véhicule rapide. Impatience du « barine », enthousiasme du « moujik ». Mais la tempête se fait mauvaise, s’intensifie. On perd ses repères. La route s’efface. On bute sur un obstacle. Il faut descendre, réparer. Se résoudre finalement à demander asile dans une propriété des environs qu’on aperçoit dans le blizzard. Et puis on repart, bêtement, au lieu de rester au chaud, s’exposant de nouveau, fort d’un optimisme revenu à coups de vodka, de poêle chauffant voire d’accorte meunière, au danger meurtrier du vent, de la neige, du gel, de la nuit. Sans compter que, chez Sorokine, d’inquiétantes et déroutantes rencontres ponctuent le périple. Si la tempête égare les voyageurs, Vladimir Sorokine brouille de son côté d’autres codes, se jouant de tous les repères du lecteur. Il bouleverse, par exemple, les échelles, faisant apparaître des géants et des nains au détour de ses phrases. Et il choisit ses mots : les géants sont des « grands », les nains des « petits », dans la bouche de ses personnages, pour bien montrer que ce qui nous paraît à nous singulier est parfaitement usuel dans le monde décalé qu’il met en scène.
   Le médecin et le cocher croiseront aussi d’étranges communautés, comme ces « vitaminovampires », genre de Tatars rock’n’roll, dont les relents underground viennent faire écho, tout comme les Chinois qui traînent en bande dans ces campagnes russes, aux précédents romans de Vladimir Sorokine ; où les sectes, la violence, une ultramodernité technologique au service du chaos dépeignent de manière emphatique, extraordinairement inventive et inquiétante une Russie futuriste, seulement sur le papier.
   Vladimir Sorokine est né en 1955 et ses premiers textes ont circulé secrètement en Russie soviétique. Il est aujourd’hui un écrivain reconnu, mais il continue de faire scandale. Son roman Le Lard bleu a été poursuivi en justice pour pornographie par les tenants du régime de Vladimir Poutine. Et on comprend à le lire, quelle formidable cause de « tourmente » peut être son écriture.



   Olé !, n°508, du 14 décembre 2011 au 25 janvier 2012
   par Daniel Bégard

   On ne fait pas plus russe Cette tourmente de Sorokine ressemble à la dislocation du grand corps de sa littérature nationale. Corps que l’auteur reconstitue avec amour et impertinence. Trois bras de Tourgueniev, une jambe de Boulgakov, les mains de Pasternak, le nez de Gogol, les oreilles de Tolstoï, les pieds de Blok. Le résultat de cette chirurgie affolée aurait pu être une sorte de géant semblable à celui que les protagonistes du roman trouveront, congelé, sur leur chemin. Mais rien n’est vraiment glacé dans ce roman de neige et de tempête. Sorokine évite un trop facile exercice de styles et l’endormissement amusé où conduisent les parodies. Aussi ne pourra-t-on refuser d’accompagner le docteur Platon Ilitch (tout un programme !), son guide et sa très curieuse trottinette, dans une urgente mission sanitaire. D’autant que les temps de l’épopée intriguent. Sommes-nous dans la Russie impériale, dans les décombres post-soviétiques, ou dans des lendemains post-Poutine En fait tout cela a la fois et tout autrement, une uchronie qui n’a rien d’un monde paradisiaque ! Sorokine ne manque pas de sens de l’humour mais ce n’est pas pour autant un joyeux drille, c’est un vigilant. Mettre la vodka au frais en commençant la lecture.



   La Revue des Deux Mondes.fr, novembre 2011
   par Aurélie Julia

   « Pour porter un regard littéraire sur la Russie, il a toujours fallu choisir une optique particulière, qui s’écarte du regard humain. J’ai moi aussi mon propre système optique : mes deux éclairages sont la Russie d’avant la révolution et la Russie postindustrielle de l’avenir. C’est à l’endroit où leurs rayons se croisent que je vois apparaître l’hologramme de la Russie d’aujourd’hui ».
   Les paroles de Vladimir Sorokine (La Vie, 20 mai 2010) trouvent un formidable écho dans sa dernière œuvre, La Tourmente. Le roman s’amuse à brasser les contraires : ici, le jadis côtoie le futur ; le réalisme s’articule à la science-fiction ; des mini-chevaux heurtent des colosses ; l’élite s’assoie à la table du peuple ; les docteurs raffolent de puissants psychotropes ; une carriole vibre à la sonnerie d’un téléphone portable… Du foisonnement de ces alliances fantaisistes résulte l’image d’une Russie chaotique, inattendue, drôle, grotesque, érotique… une Russie qui se trouve pour mieux se perdre : l’incompréhension du héros à l’écoute d’un dialogue entre Chinois à la fin du livre offre d’ailleurs une belle métaphore d’un non-sens russe, d’une impasse vers laquelle semble courir le pays.
   Mais revenons à l’histoire : le docteur Garine doit se rendre au plus vite dans un village atteint par la peste. Une tempête de neige balaie sans relâche le territoire, rendant la circulation presque impossible. À l’aide d’un livreur de pain, Garine se lance sur les routes et mène une bataille acharnée contre les éléments en furie. Avec des mots justes et envoûtants, Sorokine projette le lecteur au milieu des forêts battues par les bourrasques du Nord et parvient à rendre l’atmosphère glaciale d’une Russie prérévolutionnaire. Plus les verstes sont parcourues, plus le chemin s’efface et finit par devenir invisible. Les repères spatio-temporels s’estompent puis disparaissent. S’installe alors un labyrinthe étrange qui déconstruit la réalité et pousse les personnages dans d’infernales ténèbres : « Vous qui rentrez ici, abandonnez toute espérance », aurait pu signer Sorokine.
   Au cours de cette épreuve aussi bien physique que métaphysique, le médecin psalmodie, sans relâche : « Allez contre le vent, surmonter les obstacles, les inepties et les absurdités, garder la même ligne, sans craindre rien ni personne, suivre sa voie, suivre la voie de son destin, progresser obstinément, inexorablement, tel est le sens de notre vie ». Telle est également la seule manière de rester un être humain, la seule condition de pouvoir porter dignement le titre d’Homme.
   Faut-il le répéter ? Vladimir Sorokine est un auteur génial qui, en vrai magicien du verbe (merci à la traductrice), nous propose chaque fois des voyages fabuleux au cœur de l’égarement russe.



   Page, novembre 2011
   L’ombre de Gogol
   par Yann Granjon, Librairie Sauramps, Montpellier

   Dans le décor typique d’une campagne russe perdue entre présent et passé, Platon Ilitch Garine, médecin de district, se rend en hâte dans la ville de Dolgoïé où s’est déclarée une mystérieuse épidémie. Aucun cheval frais dans le relais de poste du village où il fait étape. Afin de quitter les lieux au plus vite, il loue les services du cocher Kozma, le porteur de pain. Au ronronnement du poêle et des samovars succède bientôt le frottement des patins sur la piste, le silence des forêts de bouleaux et des vastes plaines, le hurlement des loups… La neige tombe, recouvre tout à l’infini, dissimule tout chemin, toute direction et presque tout repère. Nouvelle incarnation de l’éternel couple russe : le maître et le moujik, le supérieur et l’inférieur, voici donc Garine et Kozma pris dans la tourmente à bord d’une patinette, traîneau léger tracté par cinquante mini-chevaux. Dans l’ombre de Gogol et de la troïka des Âmes mortes, ils croisent sur leur chemin les exemples baroques d’une humanité plus ou moins monstrueuse, entre la maison d’un meunier nain et le campement nomade de kazakhs trafiquants de drogues extraordinaires. Il s’en faudrait de peu pour que l’on se croie au cœur d’une Russie disparue. Mais Sorokine distille les indices d’un dérèglement troublant, faisant apparaître téléphone, cinéma et autres témoins d’une modernité déjà dépassée, brouillant notre perception de la réalité. On finit par comprendre que c’est bien l’avenir qui nous est décrit dans ces pages, une ère post-énergétique où le carburant a disparu, un avenir génétiquement modifié où les nains et les géants coexistent avec des chevaux de la taille d’un immeuble. Voyage impossible, allégorie d’un pays et d’une société que sa classe dirigeante mène à sa perte, La Tourmente démontre une fois de plus la capacité de Sorokine à surprendre. Avec une totale liberté et une imagination sans borne, il fait valser le réalisme, mêlant le grotesque et l’excès pour peindre l’invraisemblable chaos d’une Russie qui déborde les limites historiques et les conventions… histoire de mieux avancer vers un imprévisible destin.



   Les blogs de Colette,
mercredi 26 octobre 2011
   La neige, le ciel
   par Nicolas Jalageas



   La Liberté, samedi 15 octobre 2011
   Entre Russie profonde et zombies
   par Alain Favarger

   Vladimir Sorokine. L’écrivain né en 1955 nous plonge dans une tempête de neige qui devient l’allégorie d’un monde bloqué courant à sa perte. Un roman aussi haletant qu’hallucinant.

   Imaginez un petit traîneau lancé à toute bride dans un paysage enneigé, immaculé. À bord un médecin, le Dr Garine, qui a loué cet attelage à un livreur de pain pour rejoindre un patelin perdu où sévit une mystérieuse épidémie. Le porteur de pain, dit Le Graillonneux, est à la manœuvre, fonçant à travers les forêts, les combes, les ravines pour permettre à l’homme de l’art de venir en aide à une communauté affligée.

   Des éléments propres à la science-fiction
   Mais dans La Tourmente rien ne se passe comme prévu. Les obstacles se multiplient sur la route des deux hommes. Un patin du traîneau se brise. La réparation de fortune effectuée ne résiste pas au passage d’un pont. Il faut trouver refuge pour la nuit chez un meunier du coin. Et le lendemain la tempête de neige reprend de plus belle, le traîneau se perdant entre congères et flocons drus…

D’emblée on reconnaît la patte de Vladimir Sorokine, l’un des meilleurs écrivains de sa génération. À chaque fois ses fictions commencent comme des pastiches du roman russe traditionnel. Jusqu’à parodier la fameuse troïka de Gogol et la question qui hante les Âmes mortes : « Russie, où cours-tu donc ? » Sorokine a un talent fou pour recréer l’atmosphère magique du roman russe. À la fois pour susciter la poésie, le mystère des grands espaces et donner corps à des personnages insolites. Vibrant de passion, ceux-ci sont aussi très contrastés, l’écrivain jouant sur la dialectique entre peuple et élite, ce couple incertain voué au malentendu, sinon au malheur. Ce qui est le cas ici avec le médecin et son brave conducteur, empêtrés tous deux dans une tourmente ayant valeur de métaphore d’impasse absolue.
   Très vite Sorokine imprime sa marque au récit et perturbe son déroulement classique. Il introduit pour ce faire des éléments propres au fantastique ou à la science-fiction. Ainsi on ne sait pas trop où le roman se déroule roule ni à quelle époque. Dans les vieilles isbas où passe Garine, il y a partout des images du Souverain, mais lequel est-ce ? Est-on bien avant la révolution de 1917 ? Pas sûr. En effet, chez le meunier et la meunière, on « regarde » la radio comme si c’était une télévision. Par ailleurs la trottinette des neiges conduite par le Graillonneux (surnom donné au porteur de pain parce qu’il tousse et crache beaucoup) est tirée par des chevaux miniatures ! Une cinquantaine environ, des bais, des alezans amoureusement soignés par leur propriétaire.
   En outre on apprend que le patin du traîneau ne s’est pas fracassé sur une souche ou tel autre obstacle naturel, mais sur une petite pyramide translucide, dissimulée sous la neige. Et dont on découvre plus tard qu’il s’agit de l’élément égaré d’un chargement de trafiquants de drogue.

   Érotisme larvé
   On pourrait multiplier les exemples des inflexions modernes que l’auteur imprime à son récit. Comme pour mieux troubler le lecteur. Or celui-ci, une fois le livre commencé, ne peut s’en détacher. Saisi littéralement par le climat ensorcelant qui l’imprègne. Il y a d’abord cette odyssée improbable dans la neige, les embûches à répétition qui en entravent le cours. Puis il y a cette omniprésence d’une nature sauvage, à la beauté inquiétante. La dynamique aussi des relations interpersonnelles, à travers ce couple du médecin, idéaliste porteur du progrès, et du Graillonneux, incarnation du bon peuple, grincheux, mais optimiste et dévoué.

   Un manteau d’asphyxie
   Or la crise guette. L’homme reste l’homme avec ses pulsions, ses désirs secrets, souvent inavouables, ses peurs. Tout tendu qu’il soit vers sa noble mission, le docteur Garine est la proie de doutes et d’angoisses exacerbés par les conditions anormales du voyage. Il rêve d’Irina, son ex-femme, de Nadine, sa maîtresse impétueuse, mais peu fiable. Il brûle de désir pour l’accueillante meunière, qui lui fait des œillades tout en manifestant le mépris qu’elle ressent pour son mari, un homoncule difforme et acariâtre. En découlent dix pages d’érotisme larvé et palpitant qui irradie le récit d’ondes sauvages et ténébreuses. Du grand art !
   Pas à pas, Vladimir Sorokine construit ainsi une saga en blanc et noir qui excite l’adrénaline du lecteur parfois jusqu’au vertige. Tant ce dernier finit par éprouver presque physiquement l’oppression qui gagne les deux protagonistes de l’histoire, piégés, tels des zombies, par la neige. Manteau d’asphyxie déjouant toutes les promesses de féerie. Impossible dès lors de citer tous les pics d’émotion qui émergent de ce roman envoûtant. Le passage sur les trafiquants de drogue kazakhs en est un, comme celui où, sous l’emprise d’hallucinogènes, le médecin se voit attaché à un chaudron, condamné à griller devant une foule ricanante pour le prix de ses péchés. Rêves, cauchemars, terreurs nocturnes hantent ce périple qu’une grosse tempête de neige a transformé en caisse de résonance des fêlures de l’être comme des souffrances qui emprisonnent les peuples.

Radio et télévision

« Discussion au coin du feu », Radio Librest, novembre 2011
« L’éléphant effervescent », par Mélanie Bauer, Radio Nova, lundi 17 octobre 2011, à 17h30