 |
























|
 |
 |

| |
 | |
| |
Le chemin de la vie Entretiens avec Laure Adler |


| |
Suivis de quatre textes critiques sur Henri Calet, Baudelaire, Balzac et Malcolm Lowry |

| |
160 pages
16 €
ISBN : 978-2-86432-641-0 |
|
|
 |
|
« Maurice est un blagueur. Un ironique. Un doux rêveur. Il n’en fait qu’à sa tête et n’en démord pas. C’est son désir qui le guide, éclairé par ses intuitions. Au fond, c’est un solitaire, mais qui peut avoir des tendresses. Maurice est de grande taille et, quand il vous prend dans ses bras, on a le sentiment d’être protégé. Maurice est un lecteur. Qu’il soit journaliste, écrivain ou éditeur, sa vie, faite d’austérité, de concentration et d’oubli de soi, est celle d’un lecteur. La lecture est une accoutumance, puis une addiction. Chez Maurice, c’est un choix qui est devenu au fil des ans une règle et un mode d’exister. Maurice est le lecteur qui a su nous faire partager le plus grand nombre de découvertes dans la littérature du xx e siècle, publiant, analysant, disséquant, commentant les textes du monde entier avec lesquels il nous donnait rendez-vous afin que nous ne puissions pas les manquer. Maurice n’a pas de bornes. Il se moque de l’âge, de l’origine, de l’histoire personnelle d’un écrivain. Ce qui l’intéresse, c’est le texte. Il a avec lui des rapports de gourmandise. Il ouvre les livres, les hume, les lâche, les reprend, les laisse reposer, les met en pénitence, les reprend et les relit. Après, il donne son avis. Maurice a raison : comme il le dit dans ces entretiens, s’il continue à vivre, c’est parce qu’il lit. » L. A.
|

Notes bibliographiques, juillet 2011 par B. Dubois-Monsaingeon
Ce jeune homme centenaire est pétillant d’intelligence, son élixir de longévité : toute une vie centrée sur la lecture. Né dans une famille modeste, d’une mère veuve de guerre, employée de maison, intellectuel militant, il va à la rencontre des ouvriers. Inscrit au PCF, puis trotskyste, son engagement politique dans la Résistance et après la Libération est inséparable du rôle qu’il tient dans la littérature. Il assure la page littéraire de Combat, est critique à l’Express et au Nouvel Observateur, crée la Quinzaine littéraire, Les Lettres nouvelles, dirige les collections de grands éditeurs, puis ouvre sa propre maison d’édition. Laure Adler reprend et complète une partie des entretiens de l’émission Hors champ qu’elle a diffusés en septembre 2010 sur France Culture, elle y joint quatre textes critiques de Maurice Nadeau. L’ouverture d’esprit et la richesse de pensée de cet homme de lettres, qui a découvert et édité des auteurs parmi les plus talentueux, sont exceptionnelles. Cet ouvrage est une mine de témoignages passionnants, tant sur l’évolution de l’édition que sur l’état actuel de la littérature en France, dont Maurice Nadeau espère qu’elle sorte un peu des histoires intimes.
Blog Le Clavier cannibale, mercredi 15 juin 2011 Nadeau : les sens en crise par Claro
Point de vue, du 7 au 14 juin 2011 100 ans, si jeune ! par Fanny del Volta
Il vient d’avoir 100 ans, et le festival lui rend hommage. Journaliste, écrivain, éditeur déficitaire mais découvreur de talents, Maurice Nadeau évoque les grands moments d’une vie riche en idéaux. Fils d’un soldat mort au combat pendant la Première Guerre mondiale et d’une femme de ménage, il se passionne, enfant, pour la littérature et devient militant communiste, puis résistant pendant la Seconde Guerre. Il se raconte avec une innocence déconcertante. Comme si tout était question de curiosité, de rencontres heureuses, de hasards. Là se niche la pudeur d’un homme qui aime à dévoiler une époque, un contexte, et ne cherche jamais à s’expliquer. Une force que l’on découvre avec plaisir dans ses entretiens pleins de complicité avec Laure Adler.
Télérama, du 28 mai au 3 juin 2011 Maurice Nadeau Propos recueillis par Marine Landrot
Faux timide, vrai volubile, critique littéraire puis éditeur, il continue de creuser son sillon. À 100 ans révolus, Maurice Nadeau se veut toujours un découvreur de talents.
Cet homme est un chêne sous lequel les plus grands écrivains du 20e siècle sont venus s’abriter. Critique littéraire depuis 1945 à Combat, L’Express, Le Nouvel Observateur puis La Quinzaine littéraire, Maurice Nadeau a mené une carrière parallèle d’éditeur chez Buchet Chastel, Julliard, Denoël, Mercure de France, pour finir par voler de ses propres ailes, en créant une maison d’édition à son nom, en 1984. Sa haine de la fausse modestie et son goût pour la discrétion lui ont permis de toujours trouver le ton juste, et de bâtir une existence entièrement fondée sur la Résistance. Maurice Nadeau aime les livres, il a besoin de les toucher, d’entendre le craquement de la reliure, de passer son index sur les lignes, comme un petit enfant. À 100 ans, il continue de déplier brusquement son corps immense pour marcher à grandes enjambées jusqu’à sa bibliothèque, et attraper un volume de l’auteur dont il est en train de vous parler…
Les manifestations se multiplient autour de votre centième anniversaire. Une soirée vous a même été consacrée au Théâtre de l’Odéon, à Paris. Comment vivez-vous cette célébration ? Je trouve cela vraiment exagéré. Il faut arriver à cet âge-là pour susciter l’intérêt ! Avoir 100 ans, c’est devenu un fait social, un exploit. Alors on célèbre l’exploit. On fait l’addition. Liquidation totale, on ferme ! On ne fera pas mieux avant l’enterrement. Voilà l’impression que ça me donne, même si je m’y prête volontiers. Ma hantise, c’est qu’on se dise : “ Mais pour qui se prend-il ? ” C’est dur de faire une vie, puisqu’on en est là…
D’André Breton à Albert Camus, de Samuel Beckett à Georges Perec, vous avez croisé la route des écrivains phares du 20e siècle, tout en restant toujours dans l’ombre. Ces grands de la littérature vous intimidaient-ils ? Je passais pour timide, mais je ne sais pas si je le suis vraiment. Parce que j’aime bien m’exprimer, comme vous le voyez ! Je me sens à ma place, minuscule, mais je ne vois pas de gens qui m’intimident. Un jour, je rencontre André Gide, chez Gallimard. J’ai tout lu de lui. Il est un modèle pour moi. Bon, il me parle… Je lui parle… J’ai conscience de ma petitesse, mais mon admiration ne me paralyse pas. Je me sens respectueux, sans que ça se manifeste forcément. C’est bizarre hein ? L’autre soir, Frédéric Mitterrand vient faire mon éloge, au cours d’une soirée qui m’est consacrée. Il a ce début de phrase malheureux : “ Moi qui suis innocent… ” Alors je me mets à l’interpeller : “ Ah ben parlons-en, de votre innocence ! ” Naturellement, tout le monde s’est esclaffé. Il est resté un peu coi et puis il a repris son discours. Ce n’est pas parce qu’il est ministre de la Culture qu’il va m’intimider.
Pensez-vous comme Cioran que “ le livre est l’ami des heures difficiles ” ? J’ai été élevé à la campagne. On habitait un peu loin de l’école, je ne voyais pas les autres gosses, je n’avais pas d’amis. Ma sœur était plus jeune que moi, je ne jouais pas avec elle… Je crois que je me suis mis à lire pour avoir de la compagnie, pour me sentir un peu moins seul. Mon père a été tué à la guerre à Verdun. J’ai ressenti fortement sa disparition. J’ai cherché à savoir s’il avait écrit, s’il avait lu des livres. Je voulais porter mes yeux sur des textes sur lesquels il avait porté les siens. J’en ai découvert, effectivement. Ça a été une consolation. On a retrouvé sur son corps une montre de gousset, et un petit carnet que j’ai conservé longtemps, où il avait écrit des chansons qui n’avaient pas grande valeur, sauf pour moi. Et puis je suis tombé sur ses livres, notamment les Contes de La Fontaine. Je n’y comprenais rien. Je sentais que c’était leste, que ce n’étaient pas des choses à lire. Mais ça me permettait de sortir de moi. Pourquoi mon père lisait ça ? Mystère. Ma mère, elle, ne savait pas lire…
Que vous a-t-elle transmis ? Quand elle est morte, elle avait 70 ans, et pourtant, elle était encore au travail. Elle faisait le ménage et la cuisine chez des particuliers. Elle n’a jamais cessé de travailler. C’est peut-être l’exemple qu’elle m’a donné. Bon ou mauvais, je n’en sais rien. Je crois qu’elle aimait la vie. Elle était très joyeuse, très moqueuse. Elle avait de ces audaces ! Une fois, je ne sais pas ce que j’avais fait, mais pour me punir, elle m’a dit : “ Tiens, voilà ! ”, et elle a relevé sa jupe pour me montrer son derrière J’avais 4 ans, je suis resté sans voix ! Elle aimait observer les gens, et cernait très bien leurs travers. Après son veuvage, elle était très courtisée. Un notable du village, notamment, venait de temps en temps la voir. Elle lui jouait des tours. Quand elle l’apercevait, elle filait au fond du jardin, en me chuchotant : “ Tu lui diras que je ne suis pas là, mais que je vais revenir ! ” Alors le pauvre mec attendait… Et elle revenait, au bout d’un long moment : “ Ah ? Vous êtes là ? ” Enfin, elle aimait jouer, quoi ! Elle n’avait aucun complexe. Elle était très franche, parfois au risque de faire mal. “ T’as pas été désiré, tu sais, toi ! ” m’a-t-elle avoué, un jour qu’elle était de méchante humeur. C’est mauvais de me l’avoir dit. Enceinte, elle a tout fait pour se débarrasser de moi. Il n’était pas question d’avortement à l’époque, alors elle prenait l’autobus le plus souvent possible… Mais une fois que je suis né, elle s’est dévouée pour moi toute sa vie. Elle s’était remariée avec un ouvrier électricien qui aurait voulu qu’à 16 ans, hop, je me mette au boulot. Elle a eu le courage de dire : “ Non, non, Maurice apprend bien, il faut qu’il continue. ” Grâce à elle, j’ai poursuivi mes études, pour devenir instituteur, puis professeur dans un collège…
Aimiez-vous le métier d’enseignant ? C’est curieux, ça ne m’a jamais déplu. Au début, pour des raisons politiques, j’ai tenu à être instituteur alors que j’avais mon professorat en poche et que je pouvais enseigner en collège. Après, on s’est débarrassé de moi, on s’est dit : “ Qu’est-ce qu’il fait là, avec ses diplômes ? ” et on m’a collé au collège Arago à Paris, où j’ai enseigné pendant toute la guerre. Ça me laissait du champ pour mes activités de Résistance. Je m’absentais quinze jours par-ci, une semaine par-là, le proviseur ne voyait rien. Auparavant, comme instituteur, dans les années 1930, j’enseignais à Thiais, en banlieue parisienne. C’était moins dur qu’aujourd’hui, mais il y avait déjà beaucoup d’immigrés. Ces gosses me plaisaient. Je me souviens d’un petit Portugais formidable, que j’avais au premier rang, l’un de mes meilleurs élèves… Je leur enseignais Eluard, Aragon, au grand scandale du directeur d’école, qui me disait que ce n’était pas à la portée des enfants. Il y avait un peu de provocation de ma part, il faut bien le dire, mais je voulais leur faire sentir ce que c’était que la poésie. Le surréalisme fut une telle découverte pour moi…
Vous avez failli donner des cours particuliers au fils de Raymond Queneau… Je n’ai pas voulu parce qu’il cherchait un prof de maths et que je n’étais pas assez fort. C’est drôle, Queneau, on nous prenait toujours l’un pour l’autre, à l’époque de notre jeunesse. Il n’en était pas très flatté. Alors il s’appliquait à changer de look régulièrement, mais je changeais en même temps que lui ! On faisait partie d’un même jury littéraire, on se réunissait dans un petit restaurant près de Saint-Sulpice, et il n’était jamais content quand je m’asseyais à côté de lui… Un jour, son épouse nous a confondus, c’est devenu plus grave ! Dans le hall d’un théâtre, je sens deux mains qui se posent sur mes yeux : “ Ah, Raymond, t’es déjà arrivé ! ” De dos, elle m’avait pris pour lui ! Il paraît que j’avais le même rire… Des années après, on m’a proposé d’écrire un ouvrage sur Queneau, parce que je connaissais toute son œuvre. Au pied du mur, je ne me suis pas senti de taille, j’ai refusé. Il n’en a jamais rien su, j’espère.
Vous avez écrit une Histoire du surréalisme en 1945. Pourquoi n’avez-vous jamais appartenu à ce mouvement dont vous fréquentiez assidûment les membres ? Parce que je ne m’en sentais pas digne. Cela supposait une vie que je n’avais pas, le rejet de beaucoup de choses. Je menais une existence “ bourgeoise ” : enseignant, marié, deux enfants. Comment aurais-je eu le droit d’être surréaliste ? Ils me permettaient de graviter autour d’eux, parce que j’étais à leur service. C’est ce que j’ai toujours fait, d’ailleurs. Je me suis mis au service du trotskisme, du surréalisme, et grâce leur soit rendue, au service des écrivains en général. Ça doit aussi venir de ma mère, qui était bonne à tout faire. Les articles de critique que j’ai réunis, je les ai d’ailleurs intitulés Serviteur !, comme on terminait ses lettres, au 17e siècle…
Vous avez permis à de nombreux écrivains de prendre leur envol, mais beaucoup ont connu ensuite la gloire chez d’autres éditeurs. Comment vivez-vous cette infidélité ? Est-ce que je leur en veux ? Je ne crois pas. Je trouve normal qu’un écrivain fasse carrière sans se préoccuper de moi. Un petit éditeur et un grand n’ont rien à voir. La maison Gallimard et moi, on a beau fêter tous les deux notre centenaire, c’est quand même pas pareil ! Parfois, je me retrouve dans de drôles de situations. Il y a un auteur, par exemple, je publie son premier livre. Puis il va ailleurs pour des raisons financières, parce que je ne peux pas lui donner de mensualités. Eh bien, alors que je ne le publie plus, il continue de m’écrire, de me téléphoner : “ Vous êtes mon éditeur… ” C’est quand même pas mal ! Ça va, je jouis d’une bonne image… J’ai eu le cas inverse avec l’écrivain Leonardo Sciascia, dont j’ai publié onze livres. Quand j’ai été remercié par les éditions Denoël, il m’a dit : “ Bon, je reste avec vous, je vous apporterai l’argent. ” Il faut dire que l’argent, partout où je suis passé, j’en ai toujours perdu. Sciascia voulait que je continue à publier ses œuvres en les finançant lui-même, c’est incroyable ! Pourtant, tout le monde lui courait après… Voilà un bel exemple d’amitié et de fidélité.
Vous avez souvent dit qu’il valait mieux ne pas rencontrer les auteurs qu’on aime… Non, ce n’est pas toujours souhaitable. J’ai eu des déceptions, mais en même temps il y a des exceptions. Henry Miller, par exemple. J’avais créé avec André Gide un comité pour le défendre, alors qu’on le traitait de pornographe. Il m’en a été très reconnaissant, de sorte qu’il m’a écrit régulièrement, jusqu’à la veille de sa mort, en 1980. Il a habité trois semaines chez moi avec sa femme. On n’a jamais parlé de son œuvre. Sans doute est-ce le secret de notre amitié. Mais aurait-il été mon ami s’il n’avait pas été écrivain ? Je ne crois pas. Le contraire s’est produit avec Céline. J’adore Céline. Quand il s’est révélé être l’ignoble personnage qu’il était, il s’est réfugié au Danemark et j’ai pris sa défense dans Combat, parce que je crois qu’un écrivain a le droit de tout écrire. C’était le journal de la Résistance, il y a eu quelques désabonnements… Céline m’a écrit pour me remercier. Puis, quand il est revenu à Paris et qu’il a été amnistié, il a voulu me voir. J’ai refusé.
Vous avez écrit : “ À 20 ans j’ai eu besoin de liqueurs fortes comme Breton, ensuite j’ai eu besoin de maîtres, comme Gide. ” Et maintenant ? De quels écrivains avez-vous besoin ? Je suis attiré par les philosophes. Ce doit être la fin de ma vie, en effet… Je n’ai pas eu de culture philosophique. À 16 ans, j’ai lu Ainsi parlait Zarathoustra, parce que Nietzsche, c’est facile. C’est de la philosophie, vous me direz, mais c’est aussi beaucoup de poésie. Je découvre maintenant Spinoza, Schopenhauer, Deleuze, Guattari. Je viens de me mettre à Peter Sloterdijk. Je ne comprends pas toujours tout. Il parle des globes… La conjugalité, les amis, le métier, le milieu… il dit qu’il faut être à l’intérieur, à tant de distance du centre… Je lis, je relis. J’essaie, je tente. Dans Sloterdijk, il y a tout un vocabulaire à décortiquer. Il faut revenir à l’étymologie, et on arrive un peu à comprendre. Ça m’élargit, ça me plonge dans le monde des grands esprits… Alors là, oui, je suis peut-être intimidé. J’ai l’impression de vivre dans le cosmos, dans quelque chose qui m’échappe. Dans un autre monde… Enfin, non, dans le monde, mais dont je ne devinais pas qu’il était aussi vaste, aussi grand… Ces lectures me donnent l’impression de ne pas être réduit. C’est une sensation bizarre que je suis en train d’éprouver, à 100 ans…
Maurice Blanchot disait que pour bien écrire la critique d’un livre qu’on aime il faut d’abord s’en éloigner. Comme critique littéraire, de Combat à La Quinzaine littéraire, quelle fut votre ligne de conduite ? Maurice Blanchot, Georges Poulet… Pour moi, ce sont des critiques. Ceux qui écrivent dans les journaux comme moi ne font pas vraiment de la critique. C’est du journalisme critique, c’est autre chose. Je ne les mets pas sur le même plan. Un journaliste gagne sa vie, je ne suis pas sûr qu’il ait de réels besoins philosophiques qui le poussent à décortiquer, ni même la capacité. En tout cas, moi, je n’en suis pas capable. Souvent, un texte me touche ou ne me touche pas, mais je n’ai pas envie de le désosser, de le comparer. Il faut juste que je sente quelqu’un derrière. Une voix, un être vivant. Est-ce qu’on peut appeler cela de la critique ? Je ne suis pas sûr. Je me sens dans la situation de tout lecteur…
Quel est le secret de votre inépuisable énergie ? J’ai de bons écrivains… J’ai Ling Xi, cette Chinoise qui écrit un français impeccable, je voudrais que tout le monde la reconnaisse. J’ai Yann Garvoz, un jeune qui m’a envoyé un manuscrit dans le style 18e siècle. Je voudrais bien que son livre soit remarqué, qu’on entende que ce n’est pas du tout-venant. Alors je me dis, bon, il faut que je tienne encore le coup pour ces gens-là, parce qu’ils se sont confiés à moi, je ne peux pas les laisser tomber. Je ne peux pas dire : “ Oh, laissez-moi tranquille, je suis fatigué, allez voir ailleurs ! ” La bonne âme… Je suis la bonne âme…
La Presse littéraire, juin 2011 Maurice Nadeau est grand par Guy Daro
Maurice Nadeau a 100 ans. Ce siècle d’immortalité, il le doit à la lecture. « Lire fait vivre » pourrait être sa devise. Instituteur, militant trotskiste, journaliste, éditeur, écrivain, voici quelques facettes de ce prosélyte en curiosité toujours actif. Cela vaut une célébration. Tous les enfants de la Littérature se lèvent pour Maurice Nadeau. Je fus l’un de ces enfants gâtés. Mon père qui avait appris à aimer lire dans les soutes des cargos mit un jour pied à terre. Il travaillait avenue Victoria et n’avait que quelques rues à arpenter pour rejoindre le siège de La Quinzaine littéraire où Maurice Nadeau en personne (ce sosie de Raymond Queneau) lui remettait en mains propres (c’est-à-dire lavées du cambouis qui les noircissait) le dernier numéro des Lettres nouvelles, revue dans laquelle avait débuté Georges Perce. C’était mon cadeau du soir. Mon père n’avait qu’une seule théorie : « Un grand lecteur s’en sortira toujours. » Je ne sais de quoi je suis sorti mais d’avoir lu très tôt La Quinzaine littéraire et Les Lettres nouvelles me rend sensible à la longévité de leur créateur. Gloire au grand homme ! On réédite Grâces leur soient rendues. Mémoires littéraires tant attendues en 1990, tout de même que les conversations qu’il eut avec Jacques Sojcher (Une vie en littérature, Complexe éditions). Les éditions Verdier associées à France Culture publient un merveilleux parallélépipède couleur soleil. Ces entretiens avec Laure Adler sont intitulés Le Chemin de la vie, du nom de la collection que le jeune éditeur dirigeait chez Corrêa et où il fit paraître, en 1950, Au-dessous du volcan de Malcolm Lowry, provoquant de la part des critiques un silence de plomb. Comment devient-on l’éditeur ayant passé du Pavois au Sycomore, en ayant connu entre temps les grâces et disgrâces d’Edmond Buchet, René Julliard, Claude Gallimard et Robert Laffont ? La question trouve sa réponse dans les entretiens réalisés par Laure Adler, en partie issus de l’émission « Hors-champ ». Où Maurice Nadeau nous renseigne sur ses commencements en tant que lecteur à la sauvette des volumes qu’avait laissés son père tué à Verdun en 1916. Il n’a pas dix ans mais l’on se doute que ce contact avec le père manquant à travers le toucher des livres sur la guerre de 1870 et les romans populaires de Xavier de Montépin ou d’Henri Conscience vont orienter un certain chemin. Celui de la révolte jamais éteinte qui lui fait rejoindre, après un bref passage par le PCF, l’opposition de gauche au Parti communiste, autrement dit la voie trotskiste que représente Pierre Naville, surréaliste et membre de la Ligue communiste dont l’organe, La Vérité, sera vendu à la criée par Maurice, Nadeau dans le 13e arrondissement, autour des usines Panhard-Levassor et à la sortie du métro Italie. Militant pendant quinze ans, il enchaîne meetings, réunions, collage d’affiches tout en exerçant le métier d’enseignant puis de journaliste à Combat (quotidien vendu à 300 000 exemplaires dont l’éditorialiste est Albert Camus et le rédacteur en chef Pascal Pia, érudit aux multiples pseudonymes, incollable sur la littérature du 19e siècle), un véhicule parfait pour devenir le propagandiste d’écrivains méconnus. Journaliste par goût de la littérature, Maurice Nadeau apprit à se rendre compte de l’effort que nécessitait la rédaction de ce qu’on appelle un papier en voyant Henri Calet suer sang et eau sur des articles qui semblaient avoir été écrits d’un jet rapide. En lisant La Quinzaine littéraire (née en 1966), on peut se dire que c’est à Combat, en regardant travailler l’auteur de La Belle Lurette, qu’il prit ses marques. L’écriture journalistique est un exercice exigeant. La Quinzaine littéraire est le seul journal présent à La Sorbonne, en 1968. Pour Maurice Nadeau, membre du comité de rédaction de la Revue Internationale (qui plaçait dans ses sommaires Henri Michaux, Ferdinand Alquid, John Dos Passos et René Dumont) et ancien crieur de La Vérité, il va de soi que la littérature est partie prenante. Il est, avec Maurice Blanchot (homme du refus aux engagements caméléons), Marguerite Duras, Dionys Mascolo et Louis-René Des Forêts, sur le front de la lutte qui, faute de changement de politique, actera un changement de vie. Il assume l’imagination au pouvoir. Pour reprendre un jeu de mots de Jean-Pierre Faye. Maurice Nadeau est hunique. Hunique en son genre (autrement dit, terriblement opiniâtre), il est avant tout le monde celui qui prend le risque de publier l’œuvre censurée de Henry Miller. « J’avais écrit un article assez dithyrambique dans Combat, tandis qu’une ligue bien pensante voulait qu’on l’interdise pour pornographie. J’ai écrit à Gide, j’ai téléphoné à Martin du Gard, à un certain nombre de gens… ainsi s’est formé un comité de défense de Henry Miller. La police possédait des moyens très spéciaux pour empêcher un livre de paraître : ils allaient chez l’imprimeur – à l’époque on composait avec des caractères de plomb – et ils fichaient tout par terre. C’est ce qu’ils ont fait pour Sexus. » Au temps que publier de la littérature était un combat (mais le combat continue si l’on en juge par l’étendue du vide que la librairie met à notre portée), Maurice Nadeau publie Lawrence Durrell, Arno Schmidt, John Hawkes, Witold Gombrowicz et se fait congédier. Pas rentable. Aucun potentiel commercial. Il rend visible (et comment !) Georges Perec, Angelo Rinaldi, Hector Bianciotti, Leonardo Sciascia. Ce dernier, indéfectible en amitié, suivra Maurice Nadeau coûte que coûte. « Lorsque j’ai été remercié par Denoël, il m’a dit : "Je continue avec vous… Vous n’avez pas d’argent, ce n’est pas grave, c’est moi qui le fournirai ! » Maurice Nadeau est un militant visionnaire. On découvre dans ses conversations avec Laure Adler que Michel Butor autant que Claude Simon doivent beaucoup à sa belle intuition. S’il aima Marguerite Duras (au point de lui refuser des textes), il fut sceptique quant à la personnalité de Michel Houellebecq mais clairvoyant à propos d’Extension du domaine de la lutte qu’il édite en éprouvant la satisfaction d’avoir publié son meilleur livre. Découvreur de talent adossé à de robustes fortifications, il avoue ses préférences absolues : Charles Baudelaire (« Je me promenais, je me souviens, près de la porte Saint-Martin, je voyais Baudelaire sur le boulevard. J’étais constamment avec lui »), Gustave Flaubert (« L’écrivain exemplaire »), Henri Michaux (« Une fois qu’on est passé par Michaux, je crois qu’on devient d’une exigence impossible »), Sade (« Il est devenu un maître pou moi »), Michel Butor (« Les livres de Butor m’ont toujours fait une forte impression, si bien que je le mettais en boîte : "Ne vous prendriez-vous pas par hasard pour Victor Hugo ? Mais je suis Victor Hugo !" me répondait-il. ») Éditeur des écrivains de la Beat Generation, de David Rousset (lequel fut le premier à décrire l’univers concentrationnaire, une locution qui lui revient, dans Les Jours de notre mort), des poèmes de Pier Paolo Pasolini, du mythique La Gana de Jean Douassot alias Fred Deux ou encore de Stig Dagerman, Maurice Nadeau n’est pas prêt de cesser bataille. À Laure Adler, il confie ses derniers enthousiasmes et l’on est certain que, dans les écrivains qu’il défend aujourd’hui, certains passeront à la postérité. Ainsi peut-être de Ling Xi qui témoigne d’une foi impossible à déboussoler. Elle n’ira jamais vers d’autres eaux. Maurice Nadeau est son commandant de bord. Et l’on devine presque ce qu’elle pense : si le navire coule, elle périra avec. Et c’est ainsi que Maurice Nadeau est grand.
Le Monde magazine, samedi 21 mai 2011 Maurice Nadeau : Cent ans de rectitude par Michel Boujut
Il a publié Miller, Beckett et Houellebecq. Éditeur, critique, directeur de journal, Maurice Nadeau évoque son parcours pour son centième anniversaire : une vie droite dans un siècle compliqué. Ses guides : le sens de la justice et le goût des livres.
Est-ce en lui l’esprit de dissidence, le refus du conformisme et des modes, le désintérêt à faire carrière ou à se mettre en avant ? Mais c’est ainsi : Maurice Nadeau, qui fête ses 100 ans le 21 mai, demeure un irremplaçable « passeur ». Malcolm Lowry ; Henry Miller, Roland Barthes, Gombrowicz, Beckett, Sciascia, Chalamov, Perec… Il nous a révélé nombre des écrivains qui ont modifié notre regard et notre sensibilité. Critique, éditeur, directeur de revue ou de journal, ce « héros du travail », comme disait son ami Michel Leiris, reste un formidable éveilleur. Son Histoire du surréalisme parue au lendemain de la guerre fait toujours référence soixante ans plus tard. De son métier d’enseignant, il a gardé le désir de transmettre le goût de la liberté. Attentif et accueillant aux autres, pudique, scrupuleux, ironique, il s’interroge à haute voix et minimise ses mérites. Modeste ? « Un excès de modestie peut confiner à l’orgueil », dit-il. « La vastitude de ses curiosités est sans limites », prévient Gilles Lapouge, qui a longtemps travaillé à ses côtés à La Quinzaine littéraire. La longévité, chez Nadeau, passe par la lecture. Lire est sa façon d’être au monde. On se souvient des hommes-livres du film de Truffaut,Fahrenheit 451, ayant pris le maquis et portant chacun dans leur mémoire un seul grand texte pour le sauver de la destruction et de l’oubli. Nadeau, lui, est l’homme de tous les livres. L’homme, aussi, de la fraternité et du courage. Celui qui affirme haut et fort : « J’existe par les autres. » Aujourd’hui, centenaire oblige, il doit accepter en rechignant un peu les hommages qui lui sont rendus de toutes parts : une soirée France Culture à l’Odéon, un film bientôt sur Arte, un livre d’entretiens avec Laure Adler, Le Chemin de la vie (reprenant le titre d’une collection fameuse qu’il dirigea jadis), la réédition de ses Mémoires littéraires, Grâces leur soient rendues… La légende est en marche. Me rendant chez lui, rue Malebranche à Paris, je découvre un calicot sur une façade voisine, comme un clin d’œil : « L’Institut d’océanographie fête ses 100 ans. » Maurice Nadeau, trésor national ? Non, mieux : trésor vivant.
Le Monde Magazine : Comment vis-tu ce centenaire ? Maurice Nadeau : J’essaye de passer entre les gouttes. Au fond, ça m’emmerde un peu ! À ceux qui viennent me voir, je dis : « Ah ! vous venez visiter le monument ! » L’autre jour, Bertrand Delanoë m’a remis une médaille de la Ville de Paris. Tout en le remerciant, je lui ai rappelé la phrase de Flaubert : « Les honneurs déshonorent. » Ça l’a fait sourire. Qu’est-ce que j’ai fait pour la Ville de Paris, moi ? J’aurais préféré qu’elle m’aide à renflouer la Quinzaine ! Voilà, c’est comme ça, faut arriver à 100 ans pour que les honneurs vous tombent dessus ! J’ai refusé par deux fois la Légion d’honneur, parce que ça, vraiment, c’est pas possible. Je suis quand même commandeur des Arts et Lettres, mais personne ne le sait ! Heureusement, tout ça va passer, en juin, on n’en parlera plus.
Qu’est-ce qu’on se dit au moment d’avoir 100 ans ? Qu’il est temps de dégager, que tu es là un peu en surplus. On se demande pourquoi on est encore là. En même temps, on s’accroche. Moi, je m’accroche à un journal, à la lecture, à des tas de choses pour continuer à vivre… Annie Le Brun, une grande amie, m’a dit en plaisantant : « Vous n’avez pas honte ? »
Pour toi, tout a commencé par Combat en 1945 ? Et par hasard. J’étais professeur à Arago. Au départ, avant-guerre, j’avais voulu être instituteur, et en banlieue, pour être en conformité avec mes convictions de militant trotskiste. Trotski, découvert grâce à Pierre Naville, m’avait plu par son indépendance, et puis c’était aussi un écrivain. Ma vie est un livre d’écrivain. Plus tard, j’ai édité, sous le label des Lettres nouvelles, Littérature et Révolution, ses textes sur l’art dans une société socialiste… Bref, Paul Bodin, que j’avais connu dans la Résistance, m’a emmené un jour à Combat et m’a présenté à son directeur, Pascal Pia, qui y faisait tout, sauf les éditos de Camus ! Il avait lu mon Histoire du surréalisme. Il me tutoie tout de suite. Coup de foudre et malentendu. Il croit que je viens chercher du travail et il me dit « Alors, à demain ! » J’abandonne l’éducation nationale, je deviens journaliste, dépêches de l’AFP et chiens écrasés, avant de m’occuper de la page littéraire du jeudi. Pia, mon aîné, m’a porté sur les fonts baptismaux. On est devenu très amis. Il ne jouait pas au directeur du plus grand journal de la Résistance, qui tirait à 300 000 exemplaires. Il y passait ses nuits. Au fond, je cherchais un père, le mien était mort à 26 ans à la guerre, la première.
Tu es toujours resté un dissident… C’est très flatteur. Disons que j’ai toujours refusé de m’inféoder, et d’abord chez les communistes. J’étais revenu de Berlin en 1932 en disant à mes camarades, constatant la ligne aberrante du KPD [le Parti communiste d’Allemagne], « Staline fait des bêtises ! » Je n’ai pas fait de vieux os. Le trotskisme était une organisation un peu fantôme qui me convenait, une autre façon de voir la vie, d’imaginer le futur.
« Tout ce qui est inconvenant me plaît », dis-tu dans ton livre d’entretiens avec Laure Adler. C’est vrai, je suis fait comme ça. C’est Zilda, ma mère, qui m’a sans doute appris ça : ne pas faire comme tout le monde. Or, elle était illettrée, fille de paysan, femme de ménage et cuisinière. Elle voulait que son fils, pupille de la nation, devienne instituteur. Elle savait se faire respecter, et rendre son tablier au besoin. Elle pensait par elle-même et ne se considérait pas comme une servante. J’étais très sensible à ça. Je me rends compte qu’elle fut un modèle pour moi. J’ai pourtant été placé à l’Assistance publique, mais dans de bonnes conditions. Je n’ai pas eu une enfance malheureuse. Il y a toujours eu quelqu’un pour me tendre la main, pour me prêter attention, un instituteur, d’abord, puis des profs. Au fond, j’ai toujours été favorisé. Je n’ai pas eu vraiment à me battre, ce qui me manque peut-être un peu, va savoir ! Si, j’ai quand même dû lutter, pour mes idées politiques et pour la littérature, ne serait-ce qu’en défendant ce que j’aimais. Enfin, bon, faut pas exagérer…
Il y a un côté farceur en toi ? Tu crois ? Je me demande parfois si j’ai assez d’humour, mais j’aime ceux qui en ont. Un jour, à Combat, j’ai demandé à Pia pourquoi il était gaulliste, et il m’a répondu : parce que de Gaulle a beaucoup d’humour !
Combat fut une grande aventure pour toi… Oui, mais ce n’est pas moi qu’on lisait, c’était le journal. Il était très apprécié par les intellectuels de Saint-Germain-des-Prés, et je bénéficiais de son aura. Disons que j’étais au bon endroit au bon moment.
Dans Grâces leur soient rendues, tu te montres plutôt sévère avec la critique… Oui, se permettre de juger, je n’aime pas trop ça. Gombrowicz, qui ne supportait pas la critique, disait que c’est une activité satanique. Défaire ce que l’auteur est arrivé à faire péniblement. C’est vrai que le critique cherche souvent le côté par lequel l’œuvre pèche. J’ai toujours eu une autre conception du métier : chercher au contraire ce qui, dans le livre, révèle l’auteur, et révèle aussi celui qui le lit. Mon impression, c’est qu’il s’agit trop souvent d’une activité parasitaire : tu vis sur quelqu’un d’autre, il te faut ça pour pouvoir exister. Pour moi, le critique, c’est celui qui dit ce qui le touche personnellement dans une œuvre, en quoi elle lui parle.
Un écrivain qui n’est pas parmi tes préférés, Mauriac, semblait t’apprécier comme critique, non ? Oui, il essayait de m’appâter avec des compliments. Il prétendait que j’aurais été le meilleur critique de ma génération si je n’avais pas été opaque au spirituel ! C’est mon grand défaut, et je l’assume…
Ça ne s’est pas amélioré ? Je fais des efforts ! Mais le grand écrivain catholique, pour moi, reste Bernanos, à cause de son courage politique.
Te vois-tu avec plusieurs casquettes ? Non, il n’y a qu’un seul Maurice Nadeau, qu’il soit critique, éditeur ou directeur de journal. Un manuscrit te parle ou ne te parle pas. S’il ne me parle pas, je dis à l’auteur qu’il n’est pas pour moi. Le bonheur, c’est de tomber sur un manuscrit qui te transporte.
Finalement, le mot qui te définit le mieux, c’est celui de lecteur ? Oui, je suis arrivé à un âge où je ne fais plus que ça : lire. Il y a des livres contre lesquels on se blottit, ils vous protègent, avec eux on peut se laisser aller. Autrefois, j’accumulais les livres pour mon vieil âge. Maintenant que j’y suis, je me rends compte qu’il me reste tant à lire ou à relire. Une bibliothèque, c’est à la fois un cimetière et une nursery. Je tiens à la Quinzaine, car elle me donne la griserie de continuer à découvrir de nouveaux textes. Au départ, mon modèle était le Times Literary Supplement dont les articles, alors, n’étaient pas signés. Seulement, demander à des gens qui ne sont pas payés de renoncer à leur signature, c’était trop ! Ce que nous voulions, François Erval et moi, c’était faire entendre une voix différente, ni une voix officielle ni la voix de l’opinion publique. Je fais tout pour que le journal ait des lecteurs – je m’étonne d’ailleurs qu’il en reste encore ! – mais je ne leur cours pas après. Depuis quarante-cinq ans, je le fais sans fonds, avec les moyens du bord, et je t’assure que les fins de mois sont difficiles. Mais la Quinzaine reste le journal où il y a le moins de complaisance, c’est notre fierté. Quand ça va trop mal, je fais un appel aux lecteurs. Aujourd’hui, ce que je regrette, c’est l’époque où la maquette se faisait avec des ciseaux et de la colle. Cet aspect manuel a disparu, il me manque.
Quelle relation entretenais-tu avec les éditeurs qui t’hébergeaient ? Je leur rends hommage à eux tous, auxquels j’ai fait perdre de l’argent. Tous m’ont donné une grande liberté : Buchet-Chastel, Julliard, Denoël et même Robert Laffont.
C’est Julliard qui t’a proposé de créer ta propre revue ? Oui, Les Lettres nouvelles, qui ont existé de 1953 à 1977. C’est là que j’ai publié Roland Barthes et ce qui allait devenir sesMythologies. Des tas d’autres. Je ne voulais pas refaire la NRF, niLes Temps modernes, de Sartre. C’est la littérature que je voulais défendre, pas la notion d’engagement en soi. Un auteur s’engage déjà en écrivant. Nous ne passions pas pour autant à côté de la politique. La littérature a des accointances avec l’état d’esprit d’une époque, la liberté, l’oppression, ou alors à quoi bon écrire ? La guerre d’Algérie était très présente dans nos colonnes. Nous avons soutenu le « Manifeste des 121 » en faveur de l’insoumission. C’est même grâce aux Lettres nouvelles que j’ai pu faire du recrutement et recueillir des signatures. Comme d’autres, j’ai d’ailleurs dû comparaître à la suite de ça… Bon, on en reste là, si tu veux, et on va déjeuner.
La Croix, jeudi 19 mai 2011 Maurice Nadeau, cent ans de compagnonnage par Sabine Audrerie
Éditeur, critique, fondateur de la Quinzaine littéraire, Maurice Nadeau est avant tout un lecteur. Présentation d’un passionné à la forme stimulante
Dans deux jours, le 21 mai, Maurice Nadeau aura 100 ans. Mais il ne fêtera cet anniversaire que le lendemain, car le jour même sa petite-fille, Zoé Bruneau, comédienne comme sa maman Claire Nadeau, sera sur les planches du théâtre du Palais-Royal. La famille, vraie ou d’adoption, voilà peut-être le secret de longévité de Maurice Nadeau. S’il vit seul avec son facétieux chat noir Grizby dans son appartement rempli de livres et d’objets africains, et si éditer ou critiquer revient souvent à un choix solitaire, l’homme a su s’entourer et concevoir son métier comme une œuvre collective. Avec les écrivains, avec qui il a formé des duos féconds, de Perec à Houellebecq et avec ses collaborateurs, à Combat en 1945, puis chez Julliard où il sera voisin de palier de Sartre, chez Buchet-Chastel, Denoël, et, à partir de 1966, à la Quinzaine littéraire. Le 16 mai est sorti le numéro 1038, auquel Maurice Nadeau s’affairait encore à son domicile il y a quelques jours, avant de filer à son bureau pour le comité de rédaction du numéro 1039. « Il y a encore des choses à caler avec le maquettiste, expliquait-il avec un enthousiasme intact. Si mon anniversaire pouvait être utile à laQuinzaine ce serait bien ! J’ai lié ma vie à ce journal, ça fait quarante-cinq ans que ça dure, mais les moyens ne sont jamais venus… Avant la Quinzaine, ce furent les Lettres nouvelles, revue qu’il créa en 1953. Maurice Nadeau grimpe allègrement sur un sofa pour attraper sur une étagère des éditions des années 1960. Sur les couvertures se succèdent Claude Simon, Soljenitsyne, Prévert, Bonnefoy, Beckett… « Ce qui m’intéresse, autant que la lecture, ce sont les rencontres. C’est quand même une façon pas trop désagréable de passer sa vie. C’est ce que j’en retiens : les amitiés. Et aujourd’hui, en temps de crise, tout ce qui est collectif me remplit d’espoir. » On sent chez lui cette grande force d’avoir fait face à la perte d’êtres chers, parmi lesquels sa collaboratrice Anne Sarraute, en 2008, et son épouse Marthe, il y a vingt-cinq ans. « Le monde a changé, mais j’ai l’impression de toujours vouloir ou pouvoir jouer un rôle, agir, de pouvoir vivre sans dépendre, en me disant "contre" Cela vient de mon passé, de ce qu’on m’a pris mon père, mort à la guerre quand il avait 26 ans et moi 5 ans, de ce que ma mère était femme de ménage, de ce que je me suis engagé, puis qu’il y a eu la guerre, la Résistance… il y a toujours un entourage, un contexte. » Le travail est le moteur de Nadeau, que Michel Leiris appelait « un héros du travail ». Cette opiniâtreté amusait aussi Henry Miller, qui lui lançait souvent avec humour, en français avec son accent américain avalant les « r » : « Maurice : toujours au boulot ! » et qui lui écrivit, saluant la publication de son essai sur Flaubert : « Maurice, il écrit aussi ! pas seulement un tâcheron... » Nadeau travaillera bientôt sur leur correspondance qui commença en 1947. Elle paraîtra en janvier prochain chez Buchet-Chastel. « Je me suis toujours donné entièrement, confie Maurice Nadeau avec un peu plus de gravité. Comme enfant de chœur, comme militant politique, comme éditeur. Je croyais fermement aux saints. Quand j’ai perdu la foi, je les ai retrouvés sous forme de créatures politiques, d’écrivains, et je me rends compte que les gens que j’ai le plus admirés, ceux dont je parle dans Grâces leur soient rendues,sont morts comme le Christ, se sont sacrifiés… La foi au fond ne s’en va jamais. Elle se transforme. »
|

Valeurs actuelles, jeudi 19 mai 2011 Dans le siècle, parmi les livres par Bruno de Cessole Avoir 100 ans aujourd’hui n’est plus exceptionnel, mais exercer encore un métier à cet âge voilà qui l’est beaucoup plus. À dire vrai, il s’agit moins d’un métier que d’une passion. Au fil des ans, cette passion – la lecture – s’est confondue avec un mode de vie. Et il est probable que seule la mort y mettra fin. Le centenaire (il fêtera ses 100 ans ce 21 mai) dont je parle n’est autre que l’éditeur Maurice Nadeau, dont l’anniversaire est célébré par la parution d’un recueil d’entretiens avec Laure Adler et la réédition de deux livres : Grâces leur soient rendues. Mémoires littéraires et Serviteur ! Un itinéraire critique à travers livres et auteurs depuis 1945. Face à Laure Adler, à qui il ouvrit les colonnes de son journal, la Quinzaine littéraire, alors qu’elle était encore étudiante, Maurice Nadeau se dévoile un peu plus que dans ses Mémoires, acceptant de raconter quelques épisodes d’une vie bien remplie, du militantisme politique à l’engagement littéraire, et jalonnée surtout de rencontres avec des « passants considérables » de Boris Souvarine à André Breton, de Samuel Beckett à Jorge Luis Borges, de Michel Leiris à Henry Miller, d’Henri Michaux à Victor Serge… Issu d’un milieu modeste, cet élève brillant, grand et précoce dévoreur de livres, gravit une à une les marches de la « méritocratie républicaine » jusqu’au concours de Normale Sup Saint-Cloud, où il devient un ardent propagandiste du Parti communiste avant de se faire exclure et d’adhérer à ce qui deviendra le mouvement trotskiste. C’est après la Seconde Guerre mondiale, et son engagement dans la Résistance, que Maurice Nadeau abandonne l’enseignement pour le journalisme – à Combat auprès de Camus et de Pascal Pia –, puis l’édition où il livrera ses batailles les plus admirables. Grâce à René Julliard – avec qui, pourtant, il ne partageait pas grand-chose, comme, plus tard, Robert Laffont –, il lance une revue, les Lettres nouvelles, qui se prolongera en collection où il publiera des auteurs alors inconnus promis à devenir des classiques : Lawrence Durrell, Henry Miller, Malcolm Lowry, Leonardo Sciascia, Witold Gombrowicz, Arno Schmitt… Qu’il ait privilégié les auteurs étrangers ne doit pas faire oublier qu’il fut aussi le découvreur de Claude Simon, de Georges Perec, et l’éditeur de Michel Houellebecq, envers qui il se montre aujourd’hui lucidement critique : « Un bricoleur qui a du talent et dont le souci est de se faire connaître. » Se penchant sur son étonnant parcours de franc-tireur de l’édition, Maurice Nadeau, avec modestie, rend grâce au hasard et aux rencontres, occultant ce qui fait de lui l’un des grands éditeurs de son temps : la curiosité, le flair, la générosité, l’intransigeance, le goût d’admirer, le primat de l’écriture, le désintéressement, et la persévérance. Au mépris de la quête du best-seller, du factice et du retour rapide sur investissement, auxquels sacrifient trop de ses confrères. Le Point, jeudi 19 mai 2011 Nadeau, cent ans de littérature Propos recueillis par Valérie Marin La Meslée et François-Guillaume Lorrain Il a découvert et publié quelques-uns des plus grands écrivains mondiaux. Maurice Nadeau a 100 ans le 21 mai. Ses entretiens avec Laure Adler (Verdier/France Culture) célèbrent cet anniversaire. Visite à un contemporain capital. Un père tué à Verdun, une mère femme de ménage, le jeune homme fait des études brillantes et s’engage très tôt en politique. Compagnon de Pascal Pia au journal Combat, né de la Résistance, Maurice Nadeau va révéler au 20 e siècle des auteurs majeurs, Malcolm Lowry, Gombrowicz, Chalamov, Perec et… Houellebecq. Le critique, qui se dit journaliste d’abord, continue de diriger sa Quinzaine littéraire (fondée en 1966) et l’éditeur de publier les livres qu’il aime. Le dernier, Plantation Massa-Lanmaux, de Yann Garvoz, lui est arrivé par la poste. Une rencontre avec Maurice Nadeau n’est pas seulement le privilège de converser avec un immense serviteur de la littérature qui n’a jamais cédé. C’est aussi le bonheur de voir un homme de 100 ans debout, extraordinairement vivant, pour le meilleur. Qu’est-ce qui vous a amené au métier d’éditeur ? J’avais été un des premiers trotskistes de France, mais après la guerre ce à quoi je croyais était tombé en miettes. J’étais journaliste à Combat, je tenais la rubrique littéraire. Avec les trotskistes, on avait voulu transformer le monde ; avec la littérature, c’était une autre façon d’agir sur le monde, à travers les écrivains. L’édition a été pour moi l’illusion de continuer le combat par d’autres moyens. Chez chaque éditeur qui m’a hébergé, Corrêa, Julliard, Denoël, etc., j’ai obtenu une clause qui me garantissait de pouvoir publier ce que je voulais. Le premier texte que j’ai édité a été Les jours de notre mort, de David Rousset, sur son expérience des camps. Par provocation, j’avais appelé la collection « Le Chemin de la vie ». Sur ce « Chemin », très vite vous rencontrez de grands auteurs… J’ai eu beaucoup de chance dans ma vie. J’avais comme ami Max-Pol Fouchet, qui me dit qu’aux États-Unis le livre d’un poivrot sur l’alcoolisme faisait florès. Il s’agissait de Malcolm Lowry et d’ Au-dessous du volcan. Max-Pol avait essayé de le traduire, mais sa traduction avait été refusée par Gallimard. À l’époque, Corrêa, mon éditeur, qui ne pouvait s’engager financièrement seul, a dû s’allier au Club français du livre, et j’ai proposé alors que le roman paraisse dans ma collection. Une autre de mes chances fut de publier Henry Miller. Miller, que vous avez très bien connu… J’avais écrit un article très élogieux sur Tropique du Cancer dans Combat. J’étais à la bonne place, j’avais pris sa défense quand il était accusé de pornographie. Comme ma voix n’avait pas assez de poids, j’avais téléphoné à Gide, à Martin du Gard et d’autres pour que nous formions un comité de défense, ce qui n’a pas empêché le livre d’être interdit à l’étalage… Mais j’ai entamé ainsi une correspondance avec Miller (elle sera publiée l’an prochain chez Buchet-Chastel), qui est venu en France et habitait chez moi. En guise de reconnaissance, il m’a donné à publier la suite de son œuvre. C’est lui qui m’a recommandé Lawrence Durrell et Le Quatuor d’Alexandrie. L’édition est un enchaînement de circonstances. Vous êtes l’éditeur du premier grand texte de Georges Perec, Les Choses, qui paraît en 1965. Quelle a été votre réaction à sa lecture ? Georges, tout jeune, m’avait écrit quelques années plus tôt, et il a d’abord collaboré à ma revue, Les Lettres nouvelles, où il traitait du cinéma. Il est parti faire son service militaire à Pau, chez les paras. Il m’envoyait des lettres, puis il est revenu à Paris et, un jour, m’a apporté le manuscrit des Choses. J’ai été intéressé par ce nouvel univers, moderne, qu’il décrivait, mais j’ai trouvé que la troisième partie frôlait le plagiat de L’Éducation sentimentale. Il en est convenu, l’a modifiée et son roman (publié chez Julliard) a obtenu le prix Renaudot, avec 200 000 exemplaires vendus. Ce fut le seul succès de ma carrière. Hélas, j’avais été remercié par Julliard juste auparavant. On a comparé Houellebecq, dont vous avez publié le premier roman, Extension du domaine de la lutte, à Perec. Vous partagez cet avis ? Quand il est venu me voir, Houellebecq m’a déclaré : « Vous avez publié Perec, je suis le nouveau Perec. » Je lui ai répondu, un, qu’il n’était pas Perec, deux, que Perec était devenu célèbre après sa mort et que lui n’était pas encore mort. J’ai lu son roman, j’ai été séduit par son écriture sobre, sans emphase et l’univers des cadres qu’il décrivait. Il y avait quelque chose de neuf, mais j’hésitais, car je venais de publier pas mal de jeunes auteurs qui m’avaient mis en péril financièrement, et je me disais qu’avec celui-là le déficit allait s’accroître. Puis son épouse a débarqué chez moi en disant : « C’est une honte de ne pas le publier. » Alors, j’ai fini par accepter. Vous avez été déçu qu’il aille publier Les Particules élémentaires chez Flammarion ? J’avais refusé entre-temps son recueil de poèmes. Mais je suppose qu’il me l’avait proposé pour que je le refuse et qu’il puisse s’en aller… Les hommes ne sont pas toujours à la hauteur des œuvres… Je ne les ai pas toujours rencontrés. Par exemple, Chalamov, qui m’a été transmis, si je puis dire, par le canal diplomatique : l’attaché d’ambassade à Moscou avait caché un microfilm dans un rouleau de pellicule au fond de son sac… Mais je me méfiais, car, en tant que trotskiste, j’étais en butte à la vindicte des staliniens, et même signalé dans les encyclopédies soviétiques comme infréquentable. Chalamov, je n’étais pas sûr qu’il existait ! Jusqu’à ce qu’un jour il m’envoie lui-même sa photo. Une autre histoire encore, celle de Walter Benjamin. Je savais qu’il avait existé par Adrienne Monnier, dont je fréquentais la librairie. Elle me faisait lire les bons auteurs, m’a présenté à Gide, à Michaux. Je me suis adressé à Suhrkamp, son éditeur allemand, qui était en pourparlers avec Gallimard, et comme toujours Gallimard attendait que les autres prennent les bons auteurs avant de les récupérer. Alors, l’éditeur s’est lassé : « C’est bon, prenez-le. » Maintenant, il est presque à la mode. J’ai découvert l’œuvre au fur et à mesure, et je continue. C’est un homme avec qui on peut vivre, Benjamin. Avec quels autres auteurs vivez-vous, justement ? Quand je vais bien, je lis Montaigne, et pour me donner du courage, quand je vais mal, je lis Kafka, c’est un frère. Je relis Flaubert aussi – j’ai publié ses œuvres complètes dans les années 6o –, surtout sa correspondance. C’est l’homme qui me touche, bien plus que Madame Bovary. Cet ascète, ruiné par sa sœur, voit sa rente disparaître, mais il s’en moque. Ce bourgeois bien tranquille a été le pire ennemi de la bourgeoisie de l’époque, son œuvre est une destruction de l’esprit bourgeois. Flaubert, c’est moi aussi. L’intérêt ne suffit pas, il faut se sentir tout proche. C’est un peu comme avec les auteurs que je publie, l’auteur parle pour moi. Ensuite, il y a le côté technique. Beaucoup de gens savent écrire, mais il s’agit d’être touché par une écriture. Je ne suis pas tenu par l’argent, car je n’en ai pas. Je peux donc prendre ce que je veux et laisser tomber le reste. Finalement, qu’est-ce qu’un écrivain ? Va savoir… Moi, je ne me considère pas comme tel, mais plutôt comme un critique, et encore, pas au niveau d’un Starobinski… Écrivain ? Ça voudrait dire avoir un but bien précis, une vocation, un besoin d’écrire et de se montrer. Il y a beaucoup de narcissisme là-dedans. Le besoin de trouver sa place dans le monde, d’imprimer sa marque quelque part. Le refus de la mort, aussi. Vous y pensez ? Pas du tout, malheureusement ! Je ne suis pas angoissé. Je me dis que ça va continuer comme ça. Et pourquoi pas ? Rationnellement, ce n’est pas possible, il va arriver un jour où… Bon. Attendons. Le chemin d’une vie Maurice Nadeau s’est entretenu l’an dernier sur France Culture avec Laure Adler ; la transcription de ces entretiens paraît chez Verdier. Trois textes critiques et des témoignages complètent cette publication anniversaire. Alors que dans ses Mémoires littéraires Grâces leur soient rendues (réédition Albin Michel) Nadeau se racontait à travers les grands auteurs, ce Chemin de la vie est plus proche de l’homme : enfance chaotique, mariage, famille, libres confidences politiques et, tout du long, la force d’un tempérament et d’un engagement.
21 mai 1911 Naissance à Paris. 1916 Mort de son père à Verdun. 1934 Mariage. Enseigne les lettres à sa sortie de Normale sup de Saint-Cloud. 1945 Journaliste à Combat. Publie son Histoire du surréalisme (Seuil). 1947 Création de la collection « Le Chemin de la vie ». 1950 Publie Au-dessous du volcan de Malcolm Lowry. 1953 Fonde la revue Les Lettres nouvelles. 1965 Publie Les Choses, de Georges Perec (prix Renaudot). 1956 Fonde la revue La Quinzaine littéraire. 1977 Fonde les éditions Les Lettres nouvelles, qui deviennent les Éditions Maurice Nadeau en 1984. 1990 Publie ses Mémoires, Grâces leur soient rendues (Albin Michel), réédités pour son centenaire. 1993 Publie le premier roman de Michel Houellebecq. 1994 Crée la collection « Voyager avec », en partenariat avec Vuitton. 2011 Le Chemin de la vie (Verdier), entretiens avec Laure Adler.
La Montagne, dimanche 15 mai 2011 La mémoire vive par Daniel Martin Centenaire couvert d’éloges parce que grand découvreur de littérature, Maurice Nadeau n’a jamais eu le sens de l’utile, ni du rentable. Avec un peu d’avance – il est né le 21 mai – célébrons le centième anniversaire de Maurice Nadeau. Un homme remarquable pour cent raisons. Et si l’on devait n’en retenir qu’une, ce serait son caractère d’indépendance qui lui a permis de toujours choisir les auteurs qu’il aime et qu’il apprécie, sans se soucier ni de la postérité, ni des mondanités, ni du gain. C’est ainsi, par un retour dont le temps a le secret, qu’il s’est inscrit dans l’Histoire des lettres, pour longtemps. Peu importe la fonction, critique ou éditeur il a permis à des écrivains d’être reconnus ou de ne pas passer totalement inaperçus, ce qui est déjà énorme quand il s’agit de Perec, Gombrowicz, Kerouac, Le Clézio, Coetzee, John Hawkes ou Beckett, dont il fut un des premiers à mesurer l’importance. Tant d’autres encore qui lui sont restés fidèles ou non. Nadeau est le découvreur que l’on quitte très vite pour aller se faire publier dans une grande maison. Il en fut ainsi de Michel Houellebecq. Mais Nadeau, c’est aussi un individu, un mari, un parcours politique. Deux livres reprennent l’ensemble : Grâces leur soient rendues, des Mémoires qui n’ont pas pris une ride bien que vieilles de vingt ans, et Le Chemin de la vie, des entretiens avec Laure Adler. Les deux témoignent de la vitalité, de la verve de celui qui se présente comme timide, de son aplomb dans la repartie, le jugement. De ses engagements. On croisera dans ces pages des événements, des personnes oubliées. Mais tous tellement importants dans la vie de cet homme et, parfois, celle du monde, qu’il serait dommage de s’en priver. Maurice Nadeau dirige La Quinzaine littéraire qu’il a créée en 1965 et sa maison d’édition : « Je continue à perdre de l’argent avec ce que j’édite et je me demande où je vais pouvoir trouver de quoi continuer », dit-il. Blog Le poing et la plume, samedi 14 mai Maurice Nadeau centenaire par William Irigoyen Elle, vendredi 13 mai 2011 Maurice Nadeau, 100 ans à pleins volumes Interview de Dorothée Werner L’éditeur mythique fête son centenaire avec un beau livre d’entretiens et un savoureux portrait filmé. Rencontre. Quartier Latin, un appartement envahi par les livres poussant comme le chiendent, envahissant bibliothèques, murs, tables, sol. Un jeune homme à l’œil vif vit ici, un rare mélange d’exigence et de délicatesse, de révolte et de douceur. Ancien professeur, résistant, trotskiste, il est l’un des plus subtils critiques littéraires et éditeurs français. Son infaillible flair a bâti sa légende, comme le nombre ahurissant d’auteurs qu’il a fait connaître, parmi lesquels Gombrowicz, Barthes, Bataille, Perec, Beckett, Michaux, Queneau, Leiris, Bianciotti… La liste de ses amitiés pourrait remplir un « Que sais-je ? » sur la littérature du 20 e siècle. Le 21 mai, cet adolescent tout sauf résigné fêtera ses 100 ans. Un fabuleux livre d’entretiens avec Laure Adler et, sur Arte, un portrait documentaire tendre et joyeux célèbrent l’événement. Le jeune homme accueille les médailles avec une humilité amusée, en gardant toujours en tête le mot de Flaubert : « Les honneurs déshonorent ». En s’étonnant que personne ne songe à soutenir davantage La Quinzaine littéraire, la revue qu’il a fondée il y a quarante-cinq ans, une institution prestigieuse, en semi-faillite, et à laquelle il tient plus que tout. Quelles sont les femmes qui vous ont le plus marqué ? Il y en a tant ! Ma mère, ma femme, mes collaboratrices Geneviève Serreau et Anne Sarraute… J’ai publié le premier Nathalie Sarraute, j’ai aussi été l’éditeur malheureux de Virginia Woolf. Son livre s’est tellement mal vendu que la maison d’édition a fait faillite. Cette histoire s’est répétée souvent, hélas. Mais je publie encore beaucoup de femmes : Sylvie Aymard, Française Grauby, Natacha Andriamirado, Christine Spianti… Existe-t-il une littérature féminine ? C’est une idiotie ! Même si les femmes sont peut-être plus douées pour le côté passion, expression des sentiments… Tenez, je publie en août La Fente d’eau, de Pascaline Mourier-Casile, elle commence par décrire les sentiments d’une femme enceinte et voilà que ça me touche profondément, que j’entre dans les mystères de l’enfantement. Comment est-ce possible ? Je n’ai jamais fait la différence entre les hommes et les femmes. On vous le rappelle souvent, vous avez édité le premier roman de Houellebecq C’est ce qu’il a fait de mieux. Ensuite, il a exploité un filon rentable. Un bon auteur transparaît à travers ses livres. Lui, c’est un bon bricoleur, pas plus. Parmi tous les auteurs prestigieux que vous avez connus, quels sont ceux qui restent les plus chers ? Ceux qui sont devenus des amis. Beckett, Queneau, Sciascia et tant d’autres… J’ai compris très jeune, en lisant Proust, qu’un auteur ne ressemble pas tellement à l’homme qui écrit. Mais c’est rarement moche, un écrivain. À part certains, comme Céline, que j’admire comme écrivain, mais qui me répugne comme homme. Quel livre offririez-vous à un ami ? Au-dessous du volcan, de Malcolm Lowry. Et si l’on vous fait le coup de l’île déserte sur laquelle on n’en emporte qu’un seul, vous qui en lisez plusieurs à la fois ? Les Essais, de Montaigne… C’est d’une banalité écœurante ! Mais l’homme me plaît, il est tout entier dans l’écrivain et vice versa. Il est un exemple de liberté totale. Et Kafka, dont vous parlez souvent ? Ah, c’est le plus haut, le plus grand. Il vous oblige à vous poser des questions sur la condition humaine. Mais il me fait mal quand je le lis. En cas de baisse de moral, Montaigne me fait du bien à coup sûr ! Ouest France, vendredi 13 mai 2011 Laure Adler à Caen comme dans son jardin par Xavier Alexandre L’historienne et productrice de France Culture participe au Salon du livre. Ce soir, à l’abbaye d’Ardenne, elle s’entretient avec Maurice Nadeau. Samedi, elle évoque Françoise Giroud et Marguerite Duras. Entretien. Laure Adler, historienne, journaliste et productrice de France Culture, Caen représente quelque chose pour vous ? Un profond attachement. C’est la ville où ma mère est venue me donner naissance. Mes parents vivaient en Afrique. Quand ma mère y est repartie avec moi, je n’avais que huit jours. Au moment de l’indépendance de la Guinée, il a été recommandé aux ressortissants français de rapatrier leurs enfants. Ce départ de Conakry a été plutôt violent. Ma sœur et moi, nous nous sommes retrouvées chez ma grand-mère, qui habitait rue du Gaillon. J’y ai passé deux années très importantes pour moi, de 11 à 13 ans. Chaque été aussi, on les passait en Normandie, à Saint-Aubin-sur-Mer. La plage, les tennis, la promenade, les villas… Pour moi, rien n’a vraiment changé. Il vous arrive d’y revenir ? Bien sûr. Je vais certainement y retourner faire un tour ce week-end. Je renoue avec mes attaches à chaque fois que je vais à l’abbaye d’Ardenne, à l’institut Mémoires de l’édition contemporaine. J’y viens souvent travailler. Je suis très liée à ses directeurs, Olivier Corpet et Albert Dichy. Justement, vous êtes ce soir, à l’Imec pour la soirée consacrée à Maurice Nadeau. Quelques mots sur ce monument de l’édition, bientôt centenaire ? Maurice Nadeau, c’est le jeune homme le plus impétueux que le connaisse ! J’ai fait avec lui une série d’entretiens pour mon émission « Hors-Champs », sur France Culture. Je les ai repris dans un livre Le Chemin de la vie pour lequel nous avons eu d’autres conversations. J’ai la nostalgie de ces samedis matins où nous nous retrouvions pour cela. Maurice Nadeau est un homme extrêmement généreux, un découvreur de talents, un grand éditeur. Il a un humour ravageur pour lui-même et pour les autres. Vous le connaissez depuis longtemps ? Depuis l’époque où, jeune universitaire, je collaborais à La Quinzaine littéraire. C’est quelqu’un qui n’accepte pas l’admiration et ça n’est pas chez lui de la modestie feinte. Non, avec lui les liens deviennent vite de la camaraderie. Il place tout le monde à sa hauteur, c’est la marque de son génie. […] Le Nouvel Observateur, jeudi 5 mai 2011 Tendance par Jérôme Garcin C’est un petit livre érudit et cocasse désormais introuvable. Dommage que son auteur, entré depuis dans la légende, l’ait retiré de sa bibliographie. Paru chez Flammarion, en 1968, il s’intitulait les Critiques littéraires et il était signé… Bernard Pivot. Le jeune journaliste du Figaro y portraiturait les grands chroniqueurs de jadis et de son temps, parmi lesquels Maurice Nadeau, dont France Culture va célébrer, le 21 mai, le centenaire de la naissance. De celui qui était alors essayiste, directeur de la Quinzaine littéraire, éditeur chez Denoël et membre du jury Renaudot, Pivot écrivait : « C’est le meilleur », ajoutant que cela n’allait pas « sans un certain terrorisme, parfois injuste, contre tout ce qui est classique, bien écrit, trop bourgeois. » Voici peut-être le secret de sa longévité, de sa persistante jeunesse : l’homme qu’on s’apprête à honorer n’a jamais donné dans le consensus. Il incarne, mieux qu’aucun autre critique, le célèbre « Sans la liberté de blâmer il n’est point d’éloge flatteur », de Beaumarchais. Pour en juger, il suffit de relire son autobiographie, Grâces leur soient rendues (1990), ou de lire Le Chemin de la vie, ses entretiens avec Laure Adler. D’un côté, il y a le Nadeau visionnaire qui découvre Beckett, Sciascia, Cioran, Henry Miller, à qui l’on doit les premières traductions de Lowry, Gombrowicz, Chalamov, Coetzee, et qui publie des inconnus nommés Perec, Rinaldi, Bianciotti, ou Houellebecq. De l’autre, l’intraitable et flaubertien Nadeau, qui condamne, en grognant, Camus, Paulhan, Mauriac, Malraux, Breton, malmène Duras et Robbe-Grillet, juge que, depuis Extension du domaine de la lutte, Houellebecq est un « bricoleur », et se traite lui-même de « critique lourdaud et pédagogue ». À Laure Adler, il confie qu’il est « tout près de l’éternité ». Le fils d’une femme de ménage et d’un jeune mort de Verdun s’y présentera sans avoir jamais triché. C’est rare, dans ce métier. Le Point.fr, mercredi 4 mai 2011 Maurice Nadeau honoré par Valérie Marin La Meslée L’éditeur va avoir cent ans. Un livre, des rencontres et les medias célèbrent en mai un parcours d’exigence. C’est un cas dans l’histoire de la littérature française. Une longévité qui n’est pas seulement de l’âge (il aura cent ans le 21 mai), mais dans la rigueur de ses choix éditoriaux, au sein de la maison qui porte son nom. Il a dirigé des collections chez de nombreux éditeurs, fondé La Quinzaine littéraire (ne manquez pas le numéro spécial de mai) et publié aussi bien un Georges Perec, Les Choses, que David Rousset (Les jours de notre mort)… Au-dessous du volcan de Malcolm Lowry, c’est lui, le grand Sicilien Leonardo Sciascia, Benjamin et Gombrowicz, c’est encore lui, et il faudrait citer bien sûr celui qui devint son ami et correspondant, Henry Miller. Plus récemment, Maurice Nadeau, qui continue de lire chaque jour comme il respire, a révélé des talents d’un peu partout et s’en tient, luxe inouï qu’il paye cher puisqu’il ne cache pas perdre de l’argent, à n’éditer que ce qu’il aime. Il a hésité à publier le premier roman d’un certain Michel Houellebecq, Extension du domaine de la lutte, et combien de talents ont ainsi éclos chez lui pour s’épanouir ensuite ailleurs. Pour entendre ces voix nouvelles, France Culture a réalisé une soirée de lectures par des comédiens à l’Odéon, avec une apparition qui sera diffusée le 21 mai à 23 heures, et c’est à partir de leurs entretiens pour la même antenne que Laure Adler a proposé aux éditions Verdier, en coédition avec Radio France, un livre vivant et généreux intitulé Le Chemin de la vie. Plusieurs occasions sont données d’aller à la rencontre de Maurice Nadeau : la SCAM le reçoit le 5 mai rue Velasquez (www.scam.fr.) et, lors du festival « Paris en toutes lettres », il s’entretient avec Tiphaine Samoyault à la Gaîté lyrique (le 7 à 16h30). Il sera encore en ouverture du Salon du livre du Caen « Passage de témoins » reçu par l’Imec à l’abbaye d’Ardenne le vendredi 13 au soir, où sera projeté le film de Gilles Nadeau sur son père. Enfin, Arte diffuse le 28 mai (à 16h55) un documentaire de Ruth Zylberstein qui lui est consacré. Le Magazine littéraire, n°508, mai 2011 Nadeau, un siècle d’écrivains par Olivier Cariguel Éditeur, critique et directeur de la Quinzaine littéraire, Maurice Nadeau est une figure majeure de l’édition française. Voilà qu’il fête ses cent ans, et pour cet anniversaire plusieurs publications sont évidemment prévues. La plus passionnante est sans doute la réédition ne varietur de ses Mémoires littéraires, Grâces leur soient rendues ; mais il y a aussi Le Chemin de la vie, livre d’entretiens extraits de la série d’émission de Laure Adler « Hors-Champs » sur France Culture, complété par quatre textes critiques sur Henri Calet, Baudelaire, Balzac et Malcolm Lowry. Un livre qui reprend le titre de la première collection de Nadeau créée en 1947 aux éditions du Pavois où parurent Les Jours de notre mort de David Rousset. Le parcours de ce serviteur de la littérature est celui d’un enfant de la méritocratie : orphelin de père à 5 ans, puis pupille de la nation, Maurice Nadeau intègre l’école normale d’instituteurs, puis l’École normale supérieure de Saint-Cloud. Nommé professeur en collège, il rejoint le mouvement trotskiste, distribue des tracts à la sortie des usines et vend à la criée le journal La Vérité. Nadeau, qui avait tourné casaque devant les dérives staliniennes, ne s’en laissait pas conter. Au contact d’Adrienne Monnier, la grande libraire de la rue de l’Odéon, il découvre Georges Bataille et « l’expérimentateur » Henri Michaux. Engagé dans la résistance, il accède à la notoriété en publiant la première Histoire du surréalisme dès 1945. « Votre livre définitif, déjà traditionnel, où je vis que je n’étais pas oublié, qu’un homme avait voulu rappeler mon travail dans la vie », lui témoigna Antonin Artaud. À la Libération, Maurice Nadeau entre comme « rédacteur » à Combat, journal dirigé par Albert Camus et Pascal Pia. Il accueillera, cette fois chez l’éditeur Corrêa (et non aux éditions du Pavois, où il débuta), Au-dessous du volcan de Malcolm Lowry. Car Nadeau transporta, d’une maison d’édition à l’autre, les auteurs qu’il publiait dans sa revue les Lettres nouvelles : souvent il s’entendit dire que ses livres perdaient de l’argent, et souvent il fut prié de déménager. Son chemin intellectuel est jalonné par la révélation d’écrivains majeurs (David Rousset, Malcolm Lowry, donc, mais aussi Georges Perec, Leonardo Sciascia, Witold Gombrowicz, Michel Houellebecq…). Cet infatigable « héros du travail » (Michel Leiris) tient toujours sa maison d’édition, fondée en 1977. L’Indépendant, samedi 23 avril 2011 Maurice Nadeau, le centenaire militant des lettres françaises par Serge Bonnery Journaliste, Maurice Nadeau a débuté à Combat. Il a ensuite fondé sa maison d’édition et son journal de critique, La Quinzaine littéraire toujours publié. Une livre d’entretiens avec Laure Adler vient de paraître aux éditions Verdier de Lagrasse. Esprit aiguisé, lecteur avide, Maurice Nadeau continue à 100 ans de marquer le paysage littéraire : éditeur et critique, lui qui a révélé tant d’auteurs cultes, de Perec à Malcom Lowry ou Kerouac, se voit comme un passeur, dont la vie se confond avec les livres. « Pendant toute ma vie, j’ai toujours eu la bonne place pour découvrir des écrivains. J’étais à l’affût, j’écoutais, je lisais beaucoup, des manuscrits, les revues, la presse étrangère », explique ce grand Monsieur des lettres, né voici un siècle, le 21 mai 1911. « Je continue de lire beaucoup. Ma vie passe toujours par les livres, mais j’ai perdu beaucoup de mes ambitions. Je me définis comme un passeur », ajoute Maurice Nadeau, regard vif et gourmand posé sur les dizaines d’ouvrages qui parsèment les bureaux de la Quinzaine littéraire, sa tour de guet depuis près de quarante-cinq ans. Chroniqueur à Combat « Je fais le journal avec Omar (Merzoug), je compose le numéro, je relis les articles des jeunes qui travaillent tous bénévolement, donne mon avis sur les livres », dit-il, sans sembler remarquer qu’à son âge ce pourrait être un exploit ! « Avoir cent ans ? Je n’y suis pour rien ! », sourit-il. À l’heure où pleuvent les hommages, il avoue : « Je suis flatté qu’on s’occupe de moi. Mais je vois aussi tout le monde disparaître autour de moi, ce n’est pas marrant », dit-il, assurant ne pas être angoissé, lui qui a été opéré à 95 ans d’un anévrisme à l’aorte. Maurice Nadeau a la carte de presse 5262, obtenue en juillet 1945 quand il était chroniqueur à Combat, avant de signer à L’Observateur, à L’Express. Il a connu Aragon, Breton, Prévert, écrit une Histoire du Surréalisme. « Ma vie a été une suite de hasards… Je n’ai jamais réussi en tant qu’éditeur, ma maison est toujours en quasi faillite », relève-t-il sans amertume. « C’est difficile d’être indépendant mais je l’ai toujours été ». Avant de créer sa propre maison, il a été directeur de collection chez de nombreux éditeurs. « J’ai été viré de chaque maison parce que je perdais de l’argent, Julliard, Laffont, Denoël… Mais je trouvais toujours quelqu’un pour me recueillir », poursuit-il avec bienveillance. « Je suis très fier de certains écrivains que j’ai publiés, Henry Miller, qui m’a donné toute son œuvre. Malcom Lowry, c’est ma plus grande découverte. C’est un ami qui revenait des États-Unis qui m’a dit, tiens, il y a un poivrot qui vient de publier un livre… C’était Au-dessous du volcan, l’une des plus poignantes histoires d’amour que j’ai jamais lue ». « Georges Perec, aussi, je suis très fier de l’avoir découvert. Il avait été refusé partout. La plupart de ceux que je publiais avaient été refusés partout d’ailleurs. Après leur premier succès, ils me quittaient aussi », s’amuse-t-il. « Houellebecq n’a plus rien à dire » « Mon plus grand regret, c’est d’avoir raté Samuel Beckett. Mais j’ai publié le premier article sur lui et il m’en a été toujours reconnaissant », raconte Maurice Nadeau. Quant à Michel Houellebecq, qu’il a été le premier à publier, « il est fichu pour la littérature parce qu’il a cherché à paraître, et non plus à être. Il sait trousser une histoire, mais il n’a plus rien à dire », assène-t-il, sévère. « Le roman français perd de son influence, c’est à l’étranger que ça se passe, aux États-Unis encore mais maintenant surtout à l’Est et dans les pays du Nord », poursuit-il. « J’assiste aussi à la fin de l’édition de famille. Aujourd’hui, ce sont les finances qui dirigent », confie-t--il, soudain désabusé. Et lui qui fut militant communiste puis trotskiste poursuit : « Je voulais changer le monde, j’étais un utopiste. Aujourd’hui j’ai baissé pavillon. Je me révolte encore mais je ne risque rien. » |

« Affinités électives », par Francesca Isidori, France Culture, samedi 21 mai 2011, de 22h10 à 23h « Perspectives contemporaines », France Culture, samedi 21 mai 2011, de 23h à 0h (retransmission de la soirée soirée
exceptionnelle « Maurice Nadeau, Le chemin de la vie », coorganisée par l’Odéon-Théâtre de l’Europe,
les éditions Radio France et les éditions Verdier, le mardi 26 avril 2011, dans la grande
salle du Théâtre de l’Odéon) |

|
 |