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Tirage numéroté sur Ingres signé par l’auteur (39 € - 203,35 F) |

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64 pages
9 €
ISBN : 2-86432-238-2 |
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On ne saurait dire de Pierre Bergounioux s’il croit que la nature qui les environne trempe les hommes d’une certaine façon ou si l’écrivain ne s’attache aux paysages que pour autant qu’ils offrent des parallèles dans le règne des humains. Avec Le Matin des origines, il nous avait livré son côté lumineux, l’or et l’azur du Lot. Le côté âpre, ombreux et mouillé, c’est vers la Corrèze, un peu plus tard dans la vie, qu’il faut le chercher. L’horizon y est borné par la succession des combes et des hauteurs, les éléments s’interpénètrent, tout s’y altère, se dissout dans l’indistinct ou manifeste un caractère hostile, accidenté. L’ingratitude du pays y fait faire très tôt l’expérience de la contrariété. Mais cette expérience même recèle son précieux antidote : le rêve. Non pas les songes faciles mais les vrais rêves, « ceux qui nés du réel, travaillent à y retourner ». Il arrive que cette opiniâtreté porte ses fruits, le rêve se fait réalité. Or, à peine goûté cet instant de grâce, une nouvelle adversité se lève. Il n’est pas jusqu’au plateau qui n’échappe à cette présence obscure. À celle-ci le lecteur lui aussi trouve un antidote : la richesse chatoyante de la langue de Bergounioux, sa précision scrupuleuse, la profondeur de la vision qu’elle porte. |

Les plus beaux rêves, les plus nécessaires et décisifs, c’est sous bois, les yeux ouverts, et conscient, au plus haut point, de rêver, que je les ai faits. Bien sûr, dira-t-on, quelle image n’est merveilleuse lorsque tout est oblique, mouillé, décevant ? À cela, je répondrai qu’on n’est peut-être pas aussi regardant qu’on pourrait l’être quand les choses sont bonnes ou simplement passables. On n’y voit pas malice. On prend ce qui se présente sans chercher au-delà et l’on s’expose ainsi à méconnaître ce qui était meilleur et qu’on aurait trouvé un petit peu plus loin. On n’est peut-être qu’à moitié fortuné lorsqu’on a la faveur de la fortune. Parce que notre lot, c’est la finitude, que le bon qu’on a touché n’est certainement pas le parfait, dont c’est notre droit de supposer qu’il fleurit quelque part, qu’il règne, à charge, pour nous, de marcher vers lui à travers les taillis de la réalité. De sorte que la plus haute faveur résiderait, presque, dans la pire disgrâce. On va la repousser, ou elle nous, avec une telle vigueur qu’à l’opposé surgira son contraire, son image immatérielle, incertaine, son idée, d’abord, dans la bigarrure du sous-bois, puis, si l’on a fait ce qu’il faut, son corps hésitant, son visage de chair, sa présence même. Ce n’est pas tout. La fameuse chambre où l’on serait, paraît-il, mieux inspiré de se tenir en repos, les rêves qu’elle enfante souffrent d’un défaut grave, rédhibitoire. Ils participent de la délicatesse des chambres, de leur langueur, de l’abandon qu’elles inspirent. Ils ne sont pas viables. Ce que je dis des rêves vaut pour les desseins concrets, les préparatifs matériels auxquels on travaille à quelque petite table, sous une lampe, en vue d’agir dans la réalité qui bat le mur extérieur. Ces résolutions, ces projets vont s’effilocher au contact des choses, se diluer dans l’atmosphère. Le petit clou qu’on avait soigneusement limé pour arracher aux rochers leurs paillettes se tord au premier coup. L’engin subtil auquel la truite devait se prendre, les joncs s’en amusent et le brisent. Une branche de l’aulne s’en empare et nous le confisque. C’est ainsi que finissent les projets les plus méticuleux lorsqu’on les engage dans la réalité et qu’ils sont nés dans une pièce quiète ornée de dentelle, à l’ombre des volets. |

Rien ne donne sans doute comme l’enfance une idée plus précise et juste des forces adverses qui dominent nos vies et sèment la durable contrariété. Bergounioux explore ce continent d’impostures avec une tendresse horrifiée, parfois vengeresse, qui protège l’ouvrage des pâles atteintes de la nostalgie. « Si grande est la disproportion entre ce qu’il y a et ce qu’on est qu’on se sent pris, quand on s’en aperçoit, d’un grand désarroi. » C’est cet égarement que le romancier transforme ici en outil et sujet d’écriture, à travers les accidents du destin dont il est à perpétuité responsable : le volailler qui rêvait d’opéra, le photographe qui voulait être peintre, ou ce maréchal d’Empire qu’un peuple ivre de folie jeta dans le Rhône.[...] Le présent de chacun est fait de tous ces ratages, et les murs de nos villes retiennent la lumière morte des histoires qui n’ont jamais eu lieu. A-t-on jamais mieux décrit cette constellation d’anachronismes à quoi se résume toute existence, considérée du point de vue des fantômes qu’elle parvient à dissoudre ? On ne peut qu’approuver les désordres qui ont fait de Pierre Bergounioux l’écrivain de ces provinciales tristesses. Elles ne sont qu’un prétexte, mortel peut-être, futile sans doute, mais si prometteur, à la vraie littérature.
Jean-Louis Ézine, Le Nouvel Observateur, 25 avril 1996.
C’est au style bien sûr, à la frappe des mots, à leur agencement plus encore qu’à leur choix, au balancement singulier des phrases, qu’on connaît un écrivain et que, les livres se succédant, on le reconnaît. C’est le style – ce mystère musical qui précède le sens de quelque infime mesure – que le lecteur, même sans le savoir, suit de l’oreille et du regard. C’est par le style qu’il est introduit dans l’univers de pensée et de rêve, de mémoire et d’images d’une œuvre littéraire, dans le paysage physique et mental que l’écriture dessine. [...] Cet art de la prose, Pierre Bergounioux, tout au long de la quinzaine de livres qu’il a publiés depuis 1984 et qui forment à présent véritablement une œuvre – n’a cessé de l’affiner.
Patrick Kéchichian, Le Monde, 10 mai 1996.
Tous les personnages de Bergounioux, toutes les figures, lumineuses ou effrayantes, surgies de son enfance ont en partage une expérience de l’ombre, de la souffrance, que le sol où ils sont nés leur a brutalement imposée. Le « chevron » désigne justement un relief propre aux alentours de Brive, la répétition presque infinie d’une succession de collines pentues et boisées, séparées par des combes sombres et humides d’où le marcheur, le grimpeur, celui qui rêvait de s’échapper ou de découvrir d’en haut le bel horizon, ne sort jamais qu’éreinté et déçu. Au pays de Bergounioux, tout effort, toute marche ramène à la déception, à l’ombre du sous-bois ou de la rue tortueuse. « Marcher, nous dit-on, dans Le Chevron, s’apparente à un travail de force, à une expiation, à un châtiment. » À chaque pas nous tente le rien ou le néant, mots qu’on croirait tombés d’une bouche janséniste dans ces phrases vraiment belles et hautes, comme revenues soudain du Grand Siècle ou de Saint Simon. Et ce sont bien sûr nos brèves vies qui sont mesurées à l’aune de cette terre si âpre et de ces échappées impossibles.
Jean Védrine, Valeurs actuelles, 22 juin 1996.
Pierre Bergounioux poursuit son archéologie personnelle, explore ses soubassements, quelque part du côté de la Corrèze et de Brive. Nulle nostalgie là-dedans. Nulle complicité béate avec le sol où notre histoire s’enracine. Bergounioux est l’anti-Giono. Il ne cesse de déclarer la guerre à sa terre, il n’en finit pas de vider « son différend » avec elle, avec son père mélancolique, avec toute une lignée austère et funèbre. S’il interroge sa mémoire, c’est pour s’affranchir d’un enfer. [...] Le « on » si caractéristique de Bergounioux secrète un découragement collectif, atavique et macabre. On est pris dans les rets d’une pulsion de mort inscrite dans les pierres, dans la répétition du même obstacle, de ce plissé, de ce chevron géologique.
Patrick Grainville, Le Figaro, 13 juin 1996. |

Un livre, des voix, par E. Vallès, France Culture, 28 mai 1996. Panorama, par Nadine Vasseur, France Culture, 10 avril 1996. |

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