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Le Corbusier Urbs Ex Machina |


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116 pages
12 €
ISBN : 2-906229-00-8 |
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| Il fallait mettre un terme – déjà théoriquement – aux trop nombreux
dégâts pratiques qu’ont entraînés les projets et réalisations de Le
Corbusier. L’auteur parfaitement conscient des enjeux politiques de la
promotion d’une architecture machinique et d’un urbanisme totalitaire a
tenté de démonter l’œuvre-système d’un homme qui a malheureusement su
anticiper – avec un tel savoir-faire ! – la misère actuelle de
notre existence souvent réduite aux bien peu passionnantes maisons
d’habitation ou à l’indigence des villes modernes. Il est souhaitable
que ce livre en irrite quelques-uns, comme il devrait en satisfaire
d’autres. |

L’Architecture d’Aujourd’hui par Françoise Harmel
[…] Nous ne résisterons pas à citer le livre passionnant et polémique –
d’ailleurs existe-t-il une pensée non polémique ? – de Marc
Perelman, Urbs ex machina, Le Corbusier paru en 1986. Puissant antidote […] le préambule est explicite : « […] Des
biographies existent et en grand nombre. Et sans doute
s’emploient-elles à débusquer les faits et gestes du personnage. Mais
ces faits souvent ne servent qu’à un sociologisme décati, surtout
attentif à faire ou à reconstituer un passé, et à le remanier
constamment en fonction de la pire forme “d’histoire pragmatique qu’est
la petite psychologie” (Hegel) […] j’ai préféré agir en toute
partialité, et dans le cadre d’une connaissance dialectique et engagée.
[…] L’analyse critique d’une œuvre-système renvoie l’œuvre à l’analyse
dans les termes d’une implication partiale et d’une vision consciente,
c’est-à-dire engagée avec elle-même et dans la chose qu’elle
vise. » Quelles sont donc les réflexions et convictions qui produisent la
démarche architecturale de Le Corbusier ; qu’y signifie le corps
devenu paramètre géométrique dans la thèse du Modulor ; qu’en
est-il du concept de nature qui fonde toute la démarche réflexive et la
référence absolue de l’architecture corbusienne ; quel est le sens
de l’« humanisme » qui fait du standard la clef de ce
système : Perelman se sert des outils réunis de la philosophie, de
la psychanalyse et de l’analyse architecturale pour atteindre le sens
du discours si brillamment illusionniste du « Père de la tribu des
architectes […] agitateur culturel et politique de grande envergure […]
le propagandiste acharné de ses idées ». Il faut ajouter le talent oratoire et le sens de la formule, la force
affirmative du discours échappant ainsi à la démonstration ; tout
ce qui a fabriqué un florilège disparate, servant à tout va pour le
meilleur et le pire, pétrifiant à l’avance, par l’impact de sa
nouveauté et de sa radicalité, une véritable analyse globale du propos. Commençant par des « Remarques culturelles », Perelman situe
l’homme dans ses choix fondamentaux en en citant des propos beaucoup
moins souvent répétés que tant de formules exemplaires et que la simple
circonstance n’atténue pas : on redécouvrira la constance des
attitudes dans la suite de l’œuvre. Ainsi s’exprime donc Le Corbusier
en 1939 dans Sur les quatre routes : « Depuis 1922, très
vives réactions nationales contre toutes les influences extérieures,
contre celles aussi qui sentaient quelque chose de très particulier,
dont l’odeur était véritablement nauséabonde – peintures berlinoises
d’entre deux lumières, morbides, interlopes, méritant en fait
l’excommunication. Dans ce sévère bouleversement, une lueur de
bien : Hitler réclame des matériaux simples et souhaite par ce
retour aux traditions, retrouver la robuste santé qui peut se découvrir
en toute race quelle qu’elle soit… L’Italie a mis au monde un style
fasciste vivant et séduisant. » Parlant ailleurs de la Manufacture
des tabacs Van Nelle à Rotterdam, il manifeste un enthousiasme
révélateur d’une vision personnelle : « Tout est ouvert au
dehors… Dedans voici le poème de la lumière. Le lyrisme de
l’impeccable. L’éclat de l’ordre. L’atmosphère de la droiture. Tout est
transparent et chacun voit et est vu travaillant… Les ouvriers, les
ouvrières sont propres, dans des sarraus ou des blouses écrues, cheveux
bien coiffés… Mais ici, il n’y a pas de prolétariat. Il y a l’échelle
hiérarchique, fameusement établie et respectée. Ils ont admis pour se
gérer en tribu d’abeilles travailleuses : ordre, régularité,
ponctualité, justice et bienveillance. » Tout au long de son texte, Perelman va démontrer la cohérence profonde
de Le Corbusier à travers les différentes époques de ses réflexions et
de ses œuvres bâties, ce qu’il appelle « le courant froid de
l’architecture ». Passant de l’étude du standard au thème de la
nature, de l’analyse de l’espace à l’urbanisme de la Ville
Radieuse ; finissant par « l’itinéraire liquide » du
Corbu à Ronchamp, il démontre une pratique terroriste de
l’architecture. La violence explicite du texte de Perelman désocculte
la violence implicite d’une architecture décrétant un bonheur tout fait
pour une humanité qu’elle va guérir : « Le monde a besoin
d’urbaniser pour terrasser la misère des hommes » ; le projet
initial, l’éthique de Le Corbusier ont mené tout son imaginaire, sa
rhétorique et ses projets. L’ordre doit tuer le désordre : dès
lors tout s’organise, l’urbanisme devenant outil et moyen uniques de
transformation ou de régénération. La nature, bien loin du tumulte
brownien des particules, du beau chaos, devient l’exemple rationnel,
organisé, pyramidal que doivent imiter la société humaine, ses
bâtiments, ses villes. Une société sans histoire, cristallisée dans une
logique verticale, un empilement statique du pouvoir, une géologie
inerte ; une ville sans rue, plantée sur de la nature contingentée
et fabriquée – du vert – avec des axes de circulation motorisée, son
piéton remisé aux voies internes des bâtiments préconçues pour lui,
ville aussi concentrée que concentrationnaire. L’option du plan libre,
de la ligne horizontale fabrique, en standard, un espace contenu par
« un mur-membrane » dans un espace extérieur infini,
dévorant. Les pilotis séparent le bâtiment de la terre : la
géométrie du Modulor, fondée sur les mesures et le modèle du corps
humain, ne renvoie plus qu’à « un corps sans chair » dont
seules les articulations squelettiques deviennent paradigmes. Tout est
concentré, organisé d’avance. Il n’y a plus ni ville, ni campagne, ni
histoire, ni société : tout ressemble à un os pétrifié de lumière.
Ronchamp même, si courbe, « liquide », est un lieu de
transcendance radicale d’où finalement l’homme est exclu, livré au flot
de la lumière se fusionnant à l’espace : « l’homme
abstrait » n’a plus qu’à s’y faire absorber. Le Corbusier a
inventé des machines contre le machinisme déréglé : des machines à
habiter, à prier, instillant un caractère inorganique à toutes ses
créations qui revendiquent pourtant l’homme et la nature. Le sport
comme épuisement de l’inutile, l’espace comme absorption de
l’imprévisible, l’urbanisme comme la défaite ou l’abolition de
l’histoire : une architecture excluant l’homme, ne s’inspirant que
de sa structure osseuse, « désincarnée » et
« fossilisée ». Toute pensée invoquant le déterminisme d’une
nature et sa seule rationalité recèle un arbitraire contre la mouvance
et l’aléatoire du devenir, une idéologie de nature totalitaire. La postérité de Le Corbusier et son utopie a barré l’avenir de nos villes.
Bulletin d’informations architecturales, février 1987 par Jean-Claude Garcias
Sur le versant iconoclaste, minoritaire on s’en doute, signalons le
pamphlet de Marc Perelman. L’auteur s’intéresse depuis une décennie à
la vision corbuséenne du corps, pour en dénoncer l’hygiénisme plat et
« les relents fascisants ». Il a donc remanié quelques
articles anciens, et les a encadrés de textes plus théoriques ou plus
méchants. Méchants pour Le Corbusier qui n’en a cure, mais surtout
cruelle pour les architectes néo-corbuséens, les universitaires et les
critiques. À ce jeu de massacre, nul n’est épargné. On sympathise bien
sûr avec cette démystification de quelques « concepts » du
maître : celui de la hiérarchie et de l’« ordre
fatal », dans lequel Perelman voit très justement un délire de
l’organisation, ou celui de l’impossible réconciliation avec la nature,
ce « naturalisme machinisé ». On regrette pourtant que ce
démontage d’une œuvre-système ait si souvent recours à un système
analogue, celui du discours « philosophique » :
citations péremptoires, appel aux autorités intellectuelles, silence
relatif sur le lieu social d’où on parle. Cela dit le travail de
Perelman peut être lu à petites doses comme antidote à l’indigestion
corbuséenne qui nous guette. Bibliographie détaillée qui en fait un
outil irremplaçable.
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