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  Le Dicôlon

  Yannis Kiourtsakis

  Roman. Traduit du grec par René Bouchet

  512 pages
26 €
ISBN : 978-2-86432-634-2

Résumé

Le Dicôlon – figure qui hante le narrateur et l’engage à raconter son histoire – est ce personnage à deux corps du théâtre populaire grec, ce héros de carnaval qui porte en permanence sur son dos le corps mort de son frère.
Le conflit intime du même et de l’autre va jeter Haris, le frère, dans un désenchantement qui touche aussi bien la terre d’origine – une Grèce mythique – que la terre d’accueil – une Europe idéalisée –, et aboutit à l’échec amoureux puis au suicide dans la solitude de l’exil.
Mais le mort que l’on porte en soi, au point que les deux corps n’en forment qu’un, se révèle, au fil du récit, comme le signe de la fraternité fécondante de la vie et de la mort, capable d’engendrer du sens, une parole et une existence renouvelées.
« C’est toujours ainsi que les choses se passent : toutes nos idées ne sont-elles pas toujours dues à des morts, que nous devons ramener à la vie et pousser plus avant ? Et si nous étions tous d’une certaine manière Dicôlon ? »



Extrait de texte

Ce fut l’année où les deux scènes de notre « théâtre » familial s’unirent encore plus intimement dans mon esprit, grâce à mes expériences et à mon imagination. Je vivais à Athènes et au même moment je vivais dans cette Europe dont je sentais qu’elle s’insinuait de plus en plus profondément dans ma vie. Le samedi soir, je sortais avec mon père et ma mère dans « Athènes » : nous allions au cinéma ou flânions dans les rues et allions nous asseoir au Zonar’s pour manger une nougatine ou un mille-feuilles et, pour finir, nous nous retrouvions généralement au « Panthéon », le restaurant de la rue Panépistimiou, où je choisissais et goûtais des plats aux noms exotiques pour mes oreilles, comme vol-au-vent financière, côtelette pannée jardinière, escalope viennoise ou filets mignons sauce madère (et ces mots, ma façon de les épeler et de les ressasser avaient certainement leur part dans mes plaisirs gustatifs), tandis qu’au-dessus de nos têtes, au-dessus des garçons vêtus de noir qui couraient dans la salle et qui s’inclinaient sur notre table pour y déposer un plat fumant, en haut, au balcon, un petit orchestre parachevait notre festin familial en jouant quelque ouverture d’opéra bien connue ou une valse de Vienne. Là survivait ce climat de l’Europe centrale et de l’entre-deux-guerres qui convenait si bien à mon père et qui continuait à imprégner, en de rares endroits, la vie de notre capitale méditerranéenne – même s’il était désormais obsolète dans ces années cinquante où l’Amérique manifestait chaque jour un peu plus sa présence en tous lieux : dans les films que nous voyions, dans les magazines suspendus à la devanture des kiosques à journaux de la place Syndagma ou de la place Omonia, dans les chansons que les jeunes fredonnaient ou dans les danses qu’ils dansaient, dans les voitures, toujours plus nombreuses, qui circulaient dans les rues, et même dans la solitude d’Ékali où, pour équilibrer le budget familial, notre maison de campagne était désormais louée à un officier de la mission américaine. La domination de l’Amérique était à son zénith, mais nos regards restaient fixés sur l’Europe.
De toute façon, notre vie se déroulait entre deux mondes : deux mondes différents, voire opposés, mais en même temps fraternellement unis, dont la coexistence forcée et néanmoins pacifique se manifestait dans les noms des cinémas d’Athènes – leur simple énumération résonne encore en moi comme un manifeste : d’un côté le « Panthéon », l’« Orpheus », l’« Hespéros », l’« Attikon », l’« Asty », le « Pallas » (qui pouvait aussi bien se lire Palace) ou encore l’« Arès » ou l’« Atthis » de mon quartier, de même que les cinémas en plein air « Hellénis » et « Athéna », deux pâtés de maisons plus loin ; de l’autre, l’« Astor », le « Maxim », le « Rex », l’« Idéal », le « Mondial », le « Metropol » ; tant d’autres encore… Nous circulions entre ces deux séries de noms, qui du reste ne se distinguaient pas clairement dans mon esprit à cette époque (après tout, les racines grecques ne se mêlaient-elles pas continuellement à cette nomenclature ?), et nous participions ainsi de toute façon à ces deux mondes. De même que nous participions à deux mondes par les noms que nous portions nous-mêmes, chrétiens pour les uns, païens pour les autres – encore que même ces derniers prenaient parfois une allure « européenne », voire « américaine » : comme cet antique et archaïsant « Haridimos », le nom de baptême de mon frère (le nom, m’avait-on dit, d’un antique stratège athénien, qui restait toujours vivant sur les terres de Crète), que Haris lui-même avait si naturellement américanisé en « Harry », chaque fois qu’il l’écrivait en caractères latins.



Revue de presse

Presse écrite

   Orients, Bulletin de l’AAÉALO, octobre 2011
   par Yohanan Lambert

   « Mais au juste, qu’est-ce que je cherche à faire ? Mon livre sur Haris [son frère], ce livre que je ne pouvais écrire sur lui, ne se trouve-t-il pas déjà derrière moi ? N’est-ce pas précisément Le Carnaval et Karaghiozis, ce livre avant tout dédié – et ce n’est pas un hasard – à sa mémoire ? En y évoquant, comme on le fait dans une étude, des réalités qui m’étaient extérieures, ne parlais-je pas en même temps de Haris et de moi ? Et le livre que je brûle d’écrire, que j’ai peut-être déjà commencé à écrire avec ce préambule du mois de décembre – voilà presque quatre ans déjà – pour l’abandonner ensuite, qu’est-il donc ? Un livre de mémoire ? Un récit autobiographique ? Ou bien un essai romanesque ? Quelque chose comme un roman ou une sorte d’étude ? Sera-t-il même écrit un jour ? » (page 16).
   Le Dicôlon est un personnage du théâtre populaire grec qui porte en permanence sur son dos le corps mort de son frère. Haris, le frère, confronté au désenchantement entre une Grèce mythique et une Europe idéalisée, finira par se suicider dans la solitude de l’exil.
   Tout le livre porte sur cette dualité permanente entre la vie et la mort que nous portons tous en nous. « Et si nous étions tous d’une certaine manière Dicôlon ? ».
   Yannis Kiourtsakis est né à Athènes en 1941. Il a fait des études de droit à Paris où il a vécu pendant une dizaine d’années. Romancier et traducteur, il a reçu plusieurs prix. Le Dicôlon est paru en grec en 1995.



   Le Monde des livres, vendredi 8 juillet 2011
   par Fl. N.

   Qu’est-ce qu’un Dicôlon ? C’est un personnage, non à deux têtes comme Janus, mais à deux corps, portant sur le dos le cadavre de son frère. À partir de cette figure du théâtre populaire grec, l’essayiste et romancier Yannis Kiourtsakis, né à Athènes en 1941, bâtit un roman puissant et prémonitoire. « En Grèce, grâce à quelques romans publiés dans les années 1990, on a pressenti que la "crise économique" qui secoue le monde occidental n’est que l’épiphénomène d’une crise "humaine" grave, peut-être fatale », lit-on dans le n°65 de L’Atelier du roman, entièrement consacré au Dicôlon. Un roman à lire pour dépasser toutes les analyses superficielles sur la fameuse « crise grecque ».



   Le Figaro littéraire, jeudi 16 juin 2011
   Les vivants, et les morts
   par Sébastien Lapaque

   Un livre monumental et ébouriffant sur fond d’histoire de la Grèce au 20e siècle.

« La Grèce existe-t-elle ? » demandait récemment notre confrère belge Michel Grodent, critique littéraire et traducteur du grec moderne, dans un essai paru aux Éditions de la Différence. On cherchera la réponse à cette question en lisant Le Dicôlon, roman ébouriffant de Yannis Kiourtsakis, publié à Athènes en 1994, qui vient d’être traduit par les éditions Verdier.
   Ce livre de 500 pages qui procure un ravissement permanent est une aventure de l’esprit peuplée de vieux mythes, un roman total sur l’histoire grecque au 20e siècle où le singulier et le collectif s’entremêlent dans une langue somptueuse. Avec une interrogation pointue sur la mémoire et l’identité européennes qui nous repose des disputes convenues.
   L’incipit étincelle comme un rêve. « En montant ce matin sur la colline d’Ekali, je songeais aux livres que j’ai écrits et au livre que je veux écrire – que j’ai toujours voulu écrire, je crois – sans lui avoir encore donné la vie. Car ce que nous faisons est toujours différent de ce que nous voulons faire. Voilà une chose qu’avec le temps j’ai fini par apprendre… » Quatre cents pages plus loin, la relation par le narrateur d’une série de rêve maintient l’état de tension spirituelle de ce livre stupéfiant. Rêves : nuit d’été, marins, animaux bizarres… On est comme ça, quand on a grandi à Athènes et qu’on a connu ses premiers émois devant la splendeur de l’univers à Spetsai… Ce n’est pas à la semelle de ses souliers qu’on emporte sa patrie, mais au cœur de ses nuits, entre le sommeil et la veille, couple contraire qui émerveillait les anciens Grecs à l’égal du sourire et des larmes, de la mémoire et de l’oubli, de l’ombre et de la lumière.
   Dans Le Dicôlon, Yannis Kiourtsakis campe sans cesse ces dyades face à face, installant les différents protagonistes de son roman-monde dans une façon de champ magnétique. Souvenir du Phédon, dans lequel Pluton assimile la relation de la vie et de la mort à celle de l’éveil et du sommeil ? Il est tentant de le croire. Le Dicôlon, dans le théâtre populaire des populations hellénisées des pourtours de la mer Noire, « les Grecs du Pont », est un personnage de carnaval « qui porte en permanence sur son dos le corps de son frère mort ».

   Comme un fardeau
   Marqué par la disparition précoce de son frère Haris à Bruxelles au début des années 1960, le narrateur pressent qu’il est un nouveau Dicôlon et qu’il ne peut pas se défausser. À lui de tenir et de retenir la mémoire de son frère comme un fardeau, à lui de dire ce que fut son écrasement, son incapacité à trouver sa place en Grèce puis en Europe de l’Ouest. À lui de dire la mort pour repenser la vie, de parler de son frère pour parler de lui. « Oui, les années passant, je le perçois de plus en plus clairement : pour dire quelque chose de nouveau sur le Dicô-lon, je dois à présent raconter mon histoire, l’histoire de Haris ; pour poser sur le monde un regard plus pénétrant, pour parler avec plus de justesse de son inépuisable diversité, je dois avant tout regarder en moi ; parler de moi dans le monde et de ce monde en moi. »
   En lisant Le Dicôlon, on songe à Proust et à sa fabuleuse course contre la mort pour retrouver le Temps. On songe également à Joyce, en particulier à une nouvelle de Gens de Dublin intitulée Les Morts et à son final somptueux dont George Steiner a remarqué qu’il épousait le rythme de la phrase grecque classique : « Son âme lentement s’évanouit comme il entendait la neige tomber délicatement sur l’univers et délicatement tomber, comme au jour du Jugement dernier, sur tous les vivants et les morts. »
   D’autres ombres tutélaires planent sur Le Dicôlon : celle de Shakespeare, de Caladerón et des maîtres du théâtre baroque espagnol. C’est dire si ce roman est européen, si les contrariétés et les insuffisances d’une vie qu’il met en scène à travers le tragique destin d’Haris, le frère suicidé, touchent notre présent, jusqu’à cette réflexion terminale, à la fois réminiscence et réelle présence : «  Pourquoi la Grèce d’aujourd’hui n’a-t-elle toujours pas réussi à réaliser son rêve – ou, à tout le moins, à se trouver ? pourquoi n’est-elle toujours pas devenue "européenne" – alors qu’elle n’avait, qu’elle n’a d’autre projet que celui-là, alors qu’elle a renié tant de choses de ce qu’elle était autrefois pour réaliser ce rêve ? »



   Artpress, n°378, mai 2011
   par Olivier Renault

   Cela commence par un extrait de journal intime. Le dimanche 21 décembre 1986, Yannis Kiourtsakis raconte sa montée sur la colline d’Ékali. «  C’était une matinée radieuse, lumineuse et je marchais sous les mêmes pins, sur les mêmes sentiers où je passais, enfant, […] avec la même odeur de lentisques, d’aiguilles de pins, de terre humide avec la même lumière limpide de décembre. » Sensualité, lumière. Surgit alors l’expérience implacable, la révélation subite, physique et mnésique. Le ciel se déchire ? Non, mais l’imperméabilité du temps. « Soudain, le filet infranchissable qui sépare le présent du passé s’est déchiré sous mes yeux. J’ai senti que cette lumière avait tout à coup usé l’étoffe du temps. » Alors tout revient, ses parents pourtant morts sont présents avec lui, ainsi que son frère qui s’est suicidé à l’âge de vingt-cinq ans, alors que le narrateur en avait dix-huit.
   Comme dans une commotion lumineuse, il réalise qu’il a écrit d’autres livres que celui qu’il devait écrire, « car ce que nous faisons est presque toujours différent de ce que nous voulons faire. » En effet, « depuis mon enfance j’ai aspiré à écrire des romans, des poèmes, un journal, je n’ai réalisé à ce jour, à quarante-cinq ans, que quelques études qui, si imprégnées soient-elles de mon aventure personnelle, demeurent néanmoins très éloignées de mes projets de jeunesse. » Parmi ces livres, le Carnaval et Karaghiosis dans lequel, et dans la foulée de Bakhtine, l’auteur analyse notamment la figure du Dicôlon, ce personnage qui porte sur son dos le corps mort de son frère. Révélation après-coup : il est lui-même ce Dicôlon, portant en lui ou sur lui son frère mort. Surgit donc ce paradoxe qu’il note six pages plus loin (et quatre ans plus tard) : ce livre qu’il a différé, il l’a déjà attaqué, mais autrement, en parlant de l’extérieur. Pendant ce temps, tout en écrivant autre chose, Kiourtsakis note ses recherches dans son journal. Il éprouve maintenant, pour les maintenir vivantes, le besoin de les « réécrire », de « repenser » tout ce qu’il a écrit, dans « un nouveau livre (ou, peut-être, en continuant le seul et même livre que je ne terminerai jamais), où je me chercherai d’abord moi-même : le même que je suis dans l’autre que je ne cesse de découvrir en moi, que je ne cesse de devenir jour après jour ».
   Ne vous étonnez pas que le titre de cette trilogie autobiographique dont le Dicôlon est le premier volume soit justement le Même et l’Autre. Car c’est la première leçon de ce formidable roman : plonger dans sa mémoire pour découvrir qui est ce « moi » est d’abord, nécessairement, une expérience de l’altérité. Logiquement et physiquement un être humain existe d’abord parce qu’il y a et qu’il y a eu de l’autre. Ses parents et ses ancêtres, pour commencer : « Pour moi, les autres, c’était avant tout ceux qui m’avaient donné la vie par leur corps et dont mon propre corps gardera l’empreinte tant qu’il vivra », mais aussi ses proches. Voire les inconnus qui peuplent ce théâtre qu’est notre monde. Pour faire revivre ce frère qui est en lui, le narrateur doit se connaître ; pour se connaître, il doit connaître l’histoire de ses parents. Et même l’Histoire tout court « parler de moi dans le monde – et de ce monde en moi ». Cette Histoire qui façonne les hommes mais qu’eux, en retour, façonnent si peu. Alors l’histoire personnelle du narrateur, celle de son frère Haris, est celle de leurs parents, donc celle de la Crête (par le père) et de la Grèce contemporaine. Cette Grèce paradoxale à la fois archaïque mais coupée de son Antiquité, attardée et devenant moderne, tournée avec envie vers l’Europe et l’Amérique mais fière, voire méprisante – à l’instar de Haris en Belgique, fasciné par l’Europe mais méprisant les Belges, ayant choisi l’exil mais nostalgique de son pays. La famille attend impatiemment les lettres de Haris l’étudiant, ses émois, sa détresse, ses espoirs. Des années plus tard, ayant dépouillé le corpus de ces lettres, le narrateur se rend compte que nombre d’entre elles, racontant les atermoiements de Haris en Belgique, étaient prémonitoires de sa propre destinée. Lui aussi partirait étudier « en Europe », mais à Paris, et vivrait certaines situations similaires. À tel point qu’il affirme : « J’étais Haris ou, plus exactement, Haris était moi, puisqu’il n’y avait plus que moi maintenant pour donner une forme à ses rêves, pour donner un corps à son âme, seul moyen pour elle de revivre. »
   C’est donc par l’écriture qu’il va tenter de les faire revivre, même s’il doute parfois du succès de son entreprise : «  Oui, je vois tout cela, je le hume, je le vis ; mais mon écriture n’en restitue qu’un reflet bien imprécis ! » Car l’auteur-narrateur a bien conscience que son « moi » de l’enfance est bien différent maintenant, durant la rédaction, et même entre le début de l’écriture (1986) et la fin (1994). C’est au mythe du vaisseau Argo que renvoie Kiourtsakis : qu’y a-t-il de commun entre l’enfant qu’il était et le cinquantenaire qu’il est devenu ? Mais aussi la question de la perspective, du point de vue : quelle crédibilité donner aux propos d’un narrateur qui, quarante ou cinquante ans après les faits, fait parler un enfant ?
   Mais c’est précisément la magie de tout vrai roman, et celui-ci en est un, magnifique de justesse, du rendu des sensations et de leurs résurgences mnésiques. Proustien en diable. Et musicalement fugué, une mosaïque de matière (journal, lettres, narration) et d’histoire, l’histoire d’hommes dans l’Histoire.



   Lire, avril 2011
   Odyssée vers l’enfance perdue
   par André Clavel

   Dans cette fresque désenchantée, le narrateur pleure son frère et son pays abandonné par l’Europe.

   Un magnifique roman d’apprentissage. Une odyssée vers l’enfance perdue. Un voyage au pays des morts. Un livre qui raconte comment on devient écrivain, pour apaiser ses blessures. Une parabole sur le destin de la Grèce, tiraillée entre son passé légendaire et son désir de se fondre dans une Europe qui l’ignore et qui la méprise. Tous ces fils se croisent dans Le Dicôlon, où Yannis Kiourtsakis – né à Athènes en 1941 – part à la recherche d’un frère à tout jamais disparu, une quête qui se dessine sur les sables mouvants d’une nation de plus en plus fantomatique, cruellement abandonnée par l’Histoire.
   Le narrateur, 45 ans, est un homme déchiré. S’il décide d’écrire, c’est pour ressusciter le visage de son frère aîné, Haris, « un chien fou qui aimait passionnément la vie » mais qui s’est suicidé une nuit d’hiver à Bruxelles à cause d’un échec amoureux, à l’âge de 26 ans. Depuis qu’il a perdu son double, le narrateur est hémiplégique et il s’identifie au Dicôlon, ce personnage du théâtre populaire grec « dont la bosse n’est autre que le cadavre de son frère mort ». C’est cet être qu’il fera peu à peu revivre, afin de se retrouver lui-même : « Pour que tu voies ce que tu es, il faut que tu te reflètes dans ton frère », dira-t-il avant de remonter vers son enfance, pendant la Seconde Guerre mondiale, une époque où Athènes était encore un « immense village ». Cette enfance, le narrateur l’évoque avec une nostalgie délicate et il raconte comment il fit provision d’innocence entre un père juriste, une mère aux allures de pietà et Haris, ce frère tant admiré qui n’allait pas tarder à quitter le foyer pour faire des études en Belgique : on le suit pas à pas jusqu’à son suicide grâce aux lettres qu’il envoie à sa famille, des missives mélancoliques où il explique à quel point il fut déçu par l’Europe, un géant cynique qu’il croyait être le messager des Lumières… À travers son témoignage – qui se mêle aux confidences du narrateur –, ce sont toutes les désillusions de l’âme grecque que l’on découvre avec, en toile de fond, le lent naufrage d’un pays orphelin, privé de ses racines mythiques et condamné à l’exil dans les marges d’une Europe*. Écrit il y a seize ans, ce Dicôlon est un grand roman sur le deuil, une fresque désenchantée à lire à la lumière des dramatiques événements qui, depuis, ont confirmé les analyses de Kiourtsakis.

   * Voir L’Atelier du roman (mars 2011) : la Grèce et l’Europe dans Le Dicôlon de Yannis Kiourtsakis.



   Page, n°144, mars 2011
   Être par l’autre
   par Olivier Renault, Librairie L’Arbre à Lettres, Paris 14e

   Premier livre traduit en France de Yannis Kiourtsakis, et premier volume de son autobiographie. Une magnifique découverte, une écriture lumineuse, intelligente, sensible.

   Le Dicôlon est cette figure du théâtre populaire grec qui charrie en permanence sur son dos le corps de son frère mort. C’est aussi l’auteur portant en lui l’histoire de son frère Haris, qui s’est suicidé lorsqu’il avait 28 ans et l’auteur 20. Ce livre qu’il commence à écrire est celui qu’il a toujours voulu entreprendre et toujours différé. Par strates temporelles et physiques, le livre s’échafaude. Pour dire l’histoire de Haris qu’il porte en lui, il doit se raconter, et pour se raconter, il doit raconter les autres. Car c’est l’une des grandes leçons de cette formidable autobiographie : on existe d’abord physiquement parce qu’il y a les autres, parents et ancêtres, leur semence qui devient soi. Ensuite, nous sommes façonnés par l’entourage et par l’Histoire qu’en retour nous façonnons si peu. Enfin, le « Je » ou le « moi » de l’époque n’est plus vraiment le même… tout en l’étant. « Je découvre ainsi une créature diverse et multiple, ondoyante, nuancée, contradictoire, sans cesse changeante, et finalement insaisissable », écrit-il sur son père. Paradoxe de l’identité, mythe du vaisseau Argo. Cette formidable et proustienne autobiographie est aussi l’histoire de la Grèce moderne, et peut--être de ce qui nous attend.



   Notes bibliographiques, avril 2011
   par C.R.P. et M.-C.A.

   Yannis n’a pas vingt ans quand Haris, son aîné, se suicide, en 1959. Leur enfance athénienne a été choyée, voire surprotégée, par un père déjà âgé qui les adore et une mère un peu moins tendre. Quand, à sept ans d’intervalle, ils quittent, pour des études en Belgique ou en France le cocon familial, ils sont peu armés pour affronter les autres, leurs différences, leurs exigences. Haris n’y survivra pas. Dès lors Yannis est habité par la disparition de son frère et pour le retrouver il commence à écrire…
   Yannis Kiourtsakis emprunte au théâtre d’ombres la figure à deux têtes du carnaval populaire grec : le Dicôlon. Ce personnage qui porte sur son dos le corps de son frère mort l’obsède et l’inspire dans ce roman largement autobiographique. Sans cesse les mêmes thèmes – altérité et identité, survivance des morts, douloureux exil, difficile retour, place de la Grèce dans l’Europe – s’introduisent, se réintroduisent, se chevauchent, se démultiplient. Et de l’introspection élargie naît une fugue musicale quelque fois un peu longue, mais toujours incantatoire. L’auteur maîtrise magistralement son sujet tant dans la précision des souvenirs familiaux que dans l’évocation de son pays bien-aimé.



   Transfuge, février 2011
   Délivré de la mort
   par Sophie Pujas

   Dans Le Dicôlon, Yannis Kiourtsakis fait du récit du suicide de son frère la trame d’une réflexion universelle. Un roman d’apprentissage poétique et lumineux.

   « Toutes nos idées ne sont-elles pas toujours dues à des morts, que nous devons ramener à la vie et pousser plus avant ? » C’est à un trouble voyage au pays des disparus que l’écrivain grec Yannis Kiourtsakis, tel Orphée, convie son lecteur en même temps qu’à une méditation sur l’impossible retour des êtres, des lieux, des émois.
Le Dicôlon qui donne son titre français à un poétique roman d’apprentissage est une figure de carnaval empruntée au théâtre populaire grec : un personnage qui porte sur son dos le corps mort de son frère. Celui de Yannis Kiourtsakis se suicida autrefois : « l’idée d’écrire un livre sur mon frère mort me poursuivait depuis ma prime jeunesse, explique-t-il. Je le ressentais comme une dette. Il a pourtant mis près de dix ans à venir à bout de ce texte. « C’était une aventure existentielle longue et inattendue pour moi, qui jusque-là n’avais écrit que des essais », précise-t-il.
   Autour du mystère persistant de la mort choisie, il esquisse un dialogue avec le disparu, comme un hommage aux pouvoirs orphiques de l’écriture. « L’altérité et l’identité se rencontrent dans un corps double, le mort et le vif, explique-t-il. Le narrateur écrit ce livre avec son frère. C’est vrai au sens littéral, puisque des fragments authentiques des lettres de mon frère ont été intégrés au livre. La dette envers le mort, la dette de la vie envers la mort, devient une sorte de don de la mort à la vie ! La mort gratifie le vivant de quelque chose de précieux.  » Chez cet admirateur de Montaigne et de Proust, l’exercice autobiographique n’est pas narcissique, mais plutôt le moyen de reconquérir le passé et d’atteindre à l’universel. « On ne retourne jamais à son enfance, la patrie inaugurale de l’homme. Seule l’altérité du livre permet de se retrouver soi-même, de regagner le temps perdu à travers l’écriture. » Chaque fragment du réel est inépuisable, et chaque être permet d’accéder au cœur de l’humain. « En creusant au fond de soi, on trouve l’autre. »
   Mais le deuil, ici, est aussi celui d’un pays et d’un rêve européen. Le romancier parcourt plusieurs décennies d’histoire intime et collective. Son père, attentif et doux dans le cocon heureux de la famille, et en public, procureur intransigeant qui instruisit le procès de l’écrivain Panaït Istrati, est le symbole d’un pays déchiré entre aspirations intimes et collectives. « Ces deux images ne correspondaient pas, mais pour cette raison même, elles racontent un moment de l’histoire grecque. Elles me permettaient d’interroger les fondations collectives, communautaires, du psychisme individuel. Les idéologies nous poursuivent dans chaque détail du quotidien. »
Le frère est écartelé entre son amour de la patrie et un rêve européen qu’il poursuivra à travers des études en Belgique. Sa relation d’amour-haine pour l’Europe est celle de son pays tout entier. « La Grèce n’a jamais pu s’insérer totalement dans la modernité européenne. Nous cultivons la fierté de nos illustres ancêtres, alors qu’en réalité, il y a eu une coupure très profonde avec l’Antiquité. Des tiraillements dont la situation d’aujourd’hui est l’un des symptômes », pense Yannis Kiourtsakis. « La crise actuelle n’est pas seulement la crise grecque. C’est celle de notre monde. On peut rejeter la responsabilité sur les politiciens, les économistes, les banques. Et c’est très vrai, mais nous sommes tous fautifs. Le primat absolu donné à l’économie crée une perte de mémoire, un reniement de la dette envers les morts et le passé historique auquel nous participons tous. C’est un oubli ontologique, un oubli de l’être. »
   Pourtant, cette méditation mortuaire se clôt sur l’image lumineuse d’un amour naissant, et l’espoir entendu comme un humanisme et un acte de foi. « M’avoir vu comme mort m’a permis de me libérer de l’angoisse de la mort. Je sais maintenant que ma patrie, c’est le visage de l’autre. J’espère le lecteur à venir, celui qui n’est pas encore né et qui formera un Dicôlon avec moi, une fois que je serai parti. Si un seul humain dans le monde dans dix ou vingt ans la lit vraiment, l’œuvre aura été justifiée. »

Radio et télévision

« À plus d’un titre », par Marc Voinchet, France Culture, jeudi 5 mai 2011, de 7h40 à 7h55
« L’invité du jour », par Jacques Munier, France Culture, jeudi 5 mai 2011, de 16h à 17h (entretien avec Jean-Yves Masson autour du n°65 de la revue L’Atelier du roman, « La Grèce et l’Europe. Autour du Dicôlon de Yannis Kiourtsakis »)
« Hors-Champs », par Laure Adler, France Culture, jeudi 5 mai 2011, de 22h15 à 23h

Vidéo

   Blog de L’Arbre à Lettres, mardi 10 mai 2011