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  Le fil et les traces
Vrai faux fictif

  Carlo Ginzburg

  Traduit de l’italien par Martin Rueff

  380 pages
32 €
ISBN : 978-2-86432-616-8

Résumé

Juifs de Minorque et cannibales du Brésil, chamans et antiquaires, les romans médiévaux, Les Protocoles des Sages de Sion, la photographie et la mort, Voltaire Stendhal Flaubert Auerbach : tels sont, parmi tant d’autres, les sujets qu’on trouvera traités dans ce livre.
Chaque chapitre interroge quelques-unes des manières dont, au cours de plus de deux millénaires et demi, le vrai, le faux et le fictif se sont opposés et entrelacés. Leurs rapports changeants ne sont pas seulement au fondement de la connaissance historique : ils déterminent notre présence au monde.



Revue de presse

Presse écrite

   Nonfiction.fr, mardi 30 août 2011
   L’histoire entre récit et vérité
   par Julie Bruxelle



   Acta Fabula, lundi 13 juin 2011
   par Laurence Giavarini



   Études, juin 2011
   par Bruno Pinchard

Ce livre du grand historien italien appartient au genre récapitulatif auquel peuvent se prêter les maîtres quand ils ont accédé à une notoriété majeure. Non que Carlo Ginzburg se répète ou se contente de se citer dans ce livre foisonnant où la micro-histoire – sa spécialité – est mise à l’épreuve sur tous ses terrains de prédilection. Mais le livre (qui est en réalité une reprise augmentée et révisée de Mythes emblèmes traces) cherche plus à nous faire apprécier les effets induits par une méthode qu’à avancer des thèses. Carlo Ginzburg s’engage plutôt dans le jeu subtil du faux et du vrai, de l’imposture, de la fiction, du subjectivisme de l’historien et de son scepticisme spontané. Ici la grossièreté serait de conclure. Le propos en arrive à une telle maîtrise de l’ambiguïté qu’il suffit de faire des signes et de créer des attentes : et comment s’en étonner chez un historien du chamanisme et des sabbats ? Si l’on voulait traverser en quelques mots ce dossier où Montaigne, Voltaire, Stendhal, le prétendu Protocole des Sages de Sion, Flaubert et tant d’autres rivalisent d’ingéniosités équivoques, il faudrait suggérer que l’historien ne sait jamais comment se croisent le sujet et l’objet dans son savoir, qu’il lui faut entendre la parole du témoin dans sa fragilité et la confronter à la partialité de sa propre écriture. La croyance en une réalité historique indiscutable en ressort bien amoindrie, mais c’est pour faire place à la présomption d’innocence que nous devons accorder au témoignage, quelles que soient les fictions dont il se travestit pour se faire entendre : jusqu’à ce que le survivant, fût-il unique, arrive à faire basculer des pans entiers du savoir et à imposer sa plainte solitaire comme le critère de l’universel.



   La vie des idées.fr,
lundi 4 avril 2011
   Carlo Ginzburg ou la polyphonie de l’histoire
   par Perrine Simon-Nahum



   Artpress, janvier 2011
   Carlo Ginzburg, Le Fil et les Traces. Interview
   par Laurent Jeanpierre

   L’historien italien Carlo Ginzburg a bouleversé les manières de faire de l’histoire, mais aussi de l’écrire et de la penser. Nombre de ses livres, comme son analyse célèbre de plusieurs œuvres de Piero della Francesca ou Le Fromage et les Vers. « L’univers d’un meunier du 18e siècle », ont connu un succès bien au-delà des cercles d’historiens. Dans ce dernier ouvrage, Garlo Ginzburg inventait une manière de travailler et de raconter qui ressemblait à une enquête policière. Il parvenait à reconstituer tout un monde en partant de la vie et de la pensée d’un individu ordinaire. Appelée parfois « microhistoire », cette façon de faire était assortie d’une théorie de la connaissance qui proposait un nouveau modèle pour les sciences humaines – le « paradigme indiciaire », inspiré aussi bien de Freud que de Sherlock Holmes. Dans ce cadré de pensée, expliquait Ginzburg, « des traces, même infinitésimales, permettent de saisir une réalité plus profonde, impossible à atteindre autrement. » On réédite aujourd’hui en édition de poche un recueil d’essais (Mythes emblèmes traces. « Morphologie et Histoire », éd. Verdier), qui expose plusieurs facettes de cette hypothèse de travail, avec une postface de l’auteur.
   Un autre recueil, Le Fil et les Traces. « Vrai faux fictif » (éd. Verdier), poursuit ses réflexions sur l’histoire dans une direction nouvelle. À travers une série d’études sur Montaigne, Voltaire, Stendhal, Flaubert, Eric Auerbach ou Siegfried Kracauer et des méditations sur les Protocoles des Sages de Sion et le négationnisme, la photographie et le montage, le témoignage et la citation, Carlo Ginzburg trace une voie pour l’histoire à distance du postmodernisme comme du positivisme. D’un côté, il s’agit d’armer les historiens contre l’idée que l’histoire n’est au fond qu’une mise en récit semblable à la fiction. « Affirmer que le récit historique ressemble à un récit inventé est évident, écrit Ginzburg. Il me semble plus intéressant de se demander comment nous percevons comme réels les événements racontés dans un livre d’histoire. » D’un autre côté, le « scepticisme positiviste » qui a pu autoriser certains à nier l’existence des chambres à gaz doit aussi être combattu en instruisant cette fois l’historien des techniques de l’histoire fictive, de l’art littéraire et de l’esthétique, lui permettant d’exploiter au mieux les éléments qu’il aura pu rassembler. Il s’agit alors de comprendre les modes variés de production de la vérité. Il résulte, de ce double exercice critique que la preuve reste l’expérience cruciale de l’historien. Corollaire : l’invention lui est absolument interdite, en quoi il se distinguera toujours du poète.
   Il faut donc différencier l’art de l’historien de celui du créateur. Mais cet essai érudit de poétique des savoirs n’en inspirera pas moins aussi les artistes. Il les invitera à revenir sur leur manière de faire des. prélèvements dans la réalité et sur leur mode de composition et de totalisation. Car les livres de Ginzburg témoignent par leur forme même qu’il n’est pas d’œuvres sans un certain « relief » – un motif récurrent dans Le Fil et les Traces –, permettant de donner sens à la juxtaposition ou à l’écheveau des individualités, des cas et des fragments qui font la matière première du chercheur comme de l’artiste. L’entretien qui suit entend témoigner des attendus de ce réarmement réciproque de l’art et de l’histoire.

   Alors que vous avez commencé vos recherches comme historien des hérésies et des cultures populaires en Europe, vous vous intéressez depuis longtemps à la littérature moderne – Conan Doyle, Virginia Woolf, Marcel Proust, notamment – et à ses procédés. Pourquoi ?
   Je suis né dans un milieu où les romans avaient beaucoup d’importance : mon père avait traduit de grands romans russes, par exemple Anna Karénine ; ma mère était romancière. En lisant les romans, j’ai très tôt compris qu’à travers eux nous élargissons notre imagination morale. Ils nous apprennent des choses sur la réalité par personne (fictionnelle) interposée.

   Vous insistez à plusieurs reprises dans votre dernier livrer Le Fil et les Traces, comme dans toute votre œuvre, sur les fonctions cognitives de certains procédés poétiques ou esthétiques. C’est par exemple le cas pour l’estrangement ou la distanciation brechtienne. Les portraits composites de Francis Galton permettent, dites-vous, de dresser des « ressemblances de familles ». Lorsque vous évoquez Stendhal, il est question des écorchés. En quoi toutes ces figures peuvent-elles fournir des protocoles d’écriture ou des méthodes pour l’historien ?
   L’idée que certains procédés poétiques ont des implications cognitives a une grande importance dans mon travail d’historien. Vous avez évoqué la distanciation brechtienne (qui avait été théorisée par Chlovski) ; j’ajouterai le montage. Avec les « portraits composites » de Francis Galton, sur lesquels j’ai travaillé un peu, on a le cas inverse : une expérimentation scientifique qu’on peut transformer en un objet esthétique. Ces démarches, ces objets, ouvrent des possibilités qui ne sont jamais illimitées : il faut toujours les soumettre aux contraintes (et aux défis) des documents.

   Effacer, condenser, supprimer

   Le recours au document caractérise-t-il l’histoire ? Faut-il différencier le document de la preuve ? Tout artefact peut-il faire document ?
   Je commencerai par votre dernière question en répondant : oui, tout artefact (mars aussi une empreinte involontaire, par exemple) peut faire document. La preuve est autre chose, elle est construite : c’est plutôt un argument fondé sur des documents. Dans la revue Documents fondée par Bataille et Carl Einstein (il faudrait démêler leur rôle respectif), il y avait plusieurs choses : l’effet de choc lié à certaines images, le déplacement produit par certaines approches. Mais, là aussi, il y avait documents et arguments.

   Dans un article de cet ouvrage, vous utilisez la notion de « formes simples », qui désignait, chez l’historien de l’art néerlandais André Jolles, en 1930, des formes qui n’étaient pas alors considérées par la rhétorique, la stylistique et la poétique, comme la légende, le cas, le mythe, le conte, le trait d’esprit, la devinette, etc. On a l’impression que ces « formes simples » ont inspiré votre manière de faire de l’histoire. Pouvez-vous préciser ce que cette notion peut recouvrir et comment s’est développée votre réflexion sur les genres d’écritures ?
   C’est surtout l’approche morphologique du livre d’André Jolies qui m’a fasciné : l’idée qu’on peut analyser un phénomène historique (par exemple un texte littéraire quelconque) dans une perspective tout à fait a-historique. C’est toujours l’idée de l’avocat du diable : il s’agissait en somme de jouer contre soi-même. En ce qui concerne les relations entre fiction et histoire, il s’agit d’un thème qui a été d’abord au centre de ma pratique en tant qu’historien et, ensuite, au centre de mes réflexions de méthode. Mais à ce moment-là, comme je l’ai souligné plusieurs fois, le contexte intellectuel et politique (au sens large du mot) avait changé.

   Selon vous, l’histoire vraie n’exclut pas l’artifice et vous comparez en passant l’art de l’historien avec celui de Bernard Palissy ou du maniérisme italien. Parallèlement, vous refusez de réduire le travail et l’écriture de l’historien seulement à un art, comme le font en substance Hayden White ou Benedetto Croce. Pouvez-vous préciser quel est le pas de deux que l’historien entretient avec la fiction entendue comme fabrication ?
   Il y a « fabrication » dans l’écriture de l’histoire, certes, mais il s’agit d’une fabrication qui est soumise à la recherche de la vérité sans guillemets.

   Avez-vous des principes de montages et de totalisation dans votre écriture ? Quand jugez-vous qu’un article est fini ?
   En principe, toute écriture historique est provisoire. Lorsque j’écrivais mon premier livre (Les Batailles nocturnes), j’ai ajouté quelques pages à la dernière minute : j’avais découvert un article qui portait sur un document (un procès de la fin du 17e siècle contre un vieux loup-garou livonien) qui ouvrait à nouveau un dossier que je croyais à peu près fermé. Des principes concernant l’écriture ? Je crois avoir plutôt des penchants.

   Alors comment écrivez-vous vos livres et vos articles ?
   Écrire, pour moi (comme pour d’autres), veut dire surtout effacer. Auparavant, lorsque l’ordinateur n’existait pas encore, il fallait aussi copier, en tapant et en retapant le texte à la machine : opération longue et ennuyeuse, et pourtant pas inutile, parce qu’elle impliquait une relecture minutieuse, donc des changements et donc la possibilité d’effacer. Avec l’ordinateur, on fait vite, on colle. Mais ce qui m’a tout de suite fasciné a été la possibilité d’écrire pendant des heures en détruisant des dizaines et des dizaines des pages : à la fin de la journée, on voit sur l’écran quelques lignes, et c’est tout. Ce n’est pas mal ! Effacer veut dire condenser, supprimer ce qui est inutile, ce qui tient du bavardage. Lorsqu’on est entouré par le bruit, il faut parler à voix basse. Mon but n’est pas d’être lu ; c’est plutôt d’être relu.

   Dialogue avec Warburg

   Vous mentionnez dans votre ouvrage certaines critiques formulées à l’encontre de la microhistoire, notamment celle d’Eric Hobsbawm dont le travail avait pu inspirer partiellement vos premières recherches. Il vous reproche de décrire autrement des situations mais de ne pas les analyser, comme devrait le faire l’historien selon lui. La causalité vous paraît-elle inutile en histoire et si oui, pourquoi ? Que pensez-vous de l’histoire contrefactuelle qui utilise aussi les ressorts de la fiction, mais pour essayer de déterminer des causes ?
   Causalité est un bien grand mot. On peut construire des narrations historiques où il y a des acteurs, des relations de pouvoir, parfois des persécuteurs et des victimes. Mais en ce qui concerne la causalité, on tâtonne. En tant que forme de savoir, l’histoire est encore dans son enfance. Comme le soulignait Marc Bloch, les expérimentations sont interdites aux historiens. Pour contourner cette difficulté, il suggérait de recourir systématiquement à l’histoire comparée – qui est beaucoup plus efficace, à mon avis, que l’histoire contrefactuelle. Plus difficile aussi, peut-être.

   Diriez-vous que toute science historique se doit de restituer à la fois le réel et le possible ?
   Je dirais plutôt que le possible, qui a des limites, évidemment, doit être exploré en tant qu’instrument pour la reconstitution et l’exploration du réel.

   Quel est aujourd’hui votre regard sur l’œuvre d’Aby Warburg, sur laquelle vous écriviez déjà il y a plusieurs décennies ?
   Depuis longtemps, l’œuvre d’Aby Warburg et sa bibliothèque, bien sûr, sont très importantes pour moi. Je viens d’achever l’introduction d’un recueil de textes qui sera publié en France par les Presses du Réel : Peur révérence terreur : Quatre essais d’iconographie politique. L’inspiration qui lie ces textes se rattache à la notion warburgienne de Pathosformeln, c’est-à-dire de « formules d’émotions ». J’entretiens donc avec Warburg un dialogue à distance qui continue.

   Pour certains, comme Siegfried Kracauer, le cinéma a libéré des possibilités pour l’écriture de l’histoire. A-t-il inventé des procédés nouveaux par rapport à la littérature ?
   Serguei Eisenstein aurait peut-être douté de cela. Mais il n’a jamais dit non plus que le cinéma n’avait rien inventé. Ce qu’il a fait avec le montage, même s’il avait été inspiré par Dickens (et par Griffith), était autre chose que la littérature.

   Quelles sont vos relations avec les cultures populaires contemporaines ?
   S’agit-il de culture populaire ou de culture de masse, ce qui serait autre chose ? J’entretiens avec les deux des rapports tout à fait marginaux. Auparavant, c’était différent : le cinéma a joué un grand rôle dans ma vie, jusqu’à un certain âge. À un certain moment, j’ai été déçu. Était-ce la faute du cinéma, était-ce ma faute ? Je ne sais pas. II y a des exceptions, certes – mais elles sont rarissimes.

   [Laurent Jeanpierre est professeur à l’université de Paris 8-Vincennes-Saint-Denis]



   Histoire,
n°360, janvier 2011
   La leçon de méthode de Carlo Ginzburg. Entretien avec Carlo Ginzburg
   par Patrick Boucheron et Séverine Nikel



   Books, novembre 2010
   Le vrai, le faux et le fictif

   Quelle relation s’instaure dans la connaissance historique entre le vrai, le faux et le fictif ? Comment s’entrelacent-ils ? Les essais réunis dans Le Fil et les Traces se présentent comme « une longue postface méthodologique aux réflexions sur les sources historiques développées tout au long de sa carrière par le père italien de la micro-histoire », résume le médiéviste Giuseppe Sergi dans L’Indice.
   Des écrits d’Auerbach sur Voltaire à l’essai de Montaigne sur les cannibales brésiliens, en passant par les Protocoles des Sages de Sion et les procès de l’Inquisition, Carlo Ginzburg décortique le rapport entre le fil d’un récit qui veut rendre compte de la réalité et les traces que la subjectivité de son auteur y laisse.



   Le Monde des livres, vendredi 29 octobre 2010
   L’art de placer les guillemets
   par Patrick Boucheron

   Carlo Ginzburg avec force répond aux attaques des « sceptiques » contre la scientificité des récits historiques.

   Sur le sabbat des sorcières ou les énigmes de Piero della Francesca, Carlo Ginzburg a longtemps écrit des livres d’histoire, sous forme d’enquêtes policières. Il compose désormais ses ouvrages comme des recueils d’intrigues où, à la manière de Borges, l’étourdissement du fantastique vient d’une érudition délicate mais implacable.
   Mais que l’on ne s’y trompe pas : Ginzburg y est toujours pleinement historien – l’un des plus célèbres et des plus traduits au monde. Lorsqu’il déchiffrait les procès de sorcellerie par-dessus l’épaule de l’Inquisiteur, l’historien italien cherchait déjà les traces de faits passant au tamis de l’interprétation. Il n’a guère changé de méthode. Voilà pourquoi on entre toujours dans ses essais par une porte étroite : celle d’un texte – rare ou célèbre, peu importe – lu par un tiers. Un tel prologue offre au lecteur le spectacle de l’intelligence créatrice qui est peut-être le sujet même de son dernier recueil, Le Fil et les Traces.
   Il s’agit très vite pourtant de franchir le seuil de l’histoire. Car l’historiographie n’est jamais pour Ginzburg une fin en soi : elle sert à marquer l’écart entre l’historien et son objet, à « stériliser ses instruments d’analyse », de manière à ce que nos propres préoccupations ne viennent pas contaminer le texte. Cette mise à distance est aussi une manière d’imposer un rapport de forces. Ainsi, dans son bel article sur Montaigne, où l’auteur de l’essai Des cannibales incarne ces « figures du passé que le temps rapproche au lieu de les éloigner ». Car si nous ressentons inévitablement de l’empathie pour Montaigne dès lors qu’il s’intéresse à l’Autre, l’historien doit doucher nos enthousiasmes en rappelant qu’il s’y intéresse certes, mais pour des raisons qui nous sont devenues radicalement étrangères.
   L’histoire, telle que Ginzburg l’écrit, est toujours déroutante. Se jouant des périodes et des frontières académiques, elle mène vers des issues imprévues – obligeant sans cesse l’historien à fouiller les rayons d’une nouvelle bibliothèque, où il peut jouir, momentanément, de cette « euphorie de l’ignorance » que seuls viennent calmer les charmes plus subtils de la science. Parfois, elle débouche sur de bien désagréables surprises : c’est le cas lorsque l’historien italien analyse Le Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu de Maurice Jolly (1864). Il montre d’abord comment cet auteur obscur, désespéré par le régime autoritaire de Napoléon III, pense son découragement politique en donnant la parole à Machiavel – cet autre lui-même, alors paradoxalement plus moderne que le « démocrate » Montesquieu – pour y exprimer la voix de l’ennemi. Puis vient l’effet de surprise : apprenant comment et pourquoi les tristement célèbres Protocoles des sages de Sion ont largement plagié le texte de Jolly et qu’ainsi « une parabole politique raffinée s’est transformée en une falsification grossière », le lecteur comprend mieux sans doute le triptyque qui donne son sous-titre au livre : « Vrai faux fictif ».
   Car la force de ce dernier livre est d’offrir une ligne de fuite à une méthode que l’on appela jadis « microhistoire », et que Carlo Ginzburg décrirait plutôt aujourd’hui comme une pensée par cas. Il s’en explique d’ailleurs fort bien dans une passionnante postface à Mythes emblèmes traces, le livre qui le rendit célèbre en mettant en circulation son fameux concept de « paradigme indiciaire », et que Verdier réédite également en poche dans une traduction remaniée. Parce qu’il considère la littérature comme une ressource pour l’histoire et décrit les « défis réciproques » qu’elles se lancent l’une à l’autre, Ginzburg a pu être enrôlé de force dans les rangs des postmodernes, et notamment sur les campus californiens où il enseigna. Sous prétexte d’avoir établi une homologie formelle entre la fiction et l’histoire, ceux qu’il appelle les « sceptiques » refusent de reconnaître aux textes leur caractère référentiel : pour eux, le témoignage ne témoigne que de lui-même.
   C’est à répondre à « l’attaque sceptique lancée à la scientificité des récits historiques » que Le Fil et les Traces est consacré. Et d’abord en réarmant épistémologiquement la notion de preuve en histoire. L’affaire est sérieuse : évoquant l’épreuve qu’a constitué pour tous les historiens l’impératif de répondre aux négationnistes, mais aussi son engagement en faveur d’Adriano Sofri, ex-leader d’extrême gauche accusé de meurtre, Ginzburg affirme la nécessité de traquer le réel derrière la représentation qu’on en a. Mais toujours mezza voce.
   Car telle est aussi la voix singulière de Ginzburg, difficilement audible dans notre époque assourdissante qui n’entend plus que les véhémences appuyées des prédicateurs : il a la politesse, ou l’imprudence, de prêter à son lecteur une ouïe si fine qu’il saura percevoir l’idée tapie dans le blanc du texte.
   « Aujourd’hui, des mots comme vérité ou réalité sont devenus imprononçables pour certains, à moins qu’ils ne soient renfermés entre des guillemets écrits ou mimés » : ce n’est pas en agitant les doigts que l’on conjure le spectre du positivisme (qui prétend faire des textes historiques une fenêtre ouverte sur ce qui fut réellement), mais plutôt en plaçant justement les guillemets. Stendhal croyait pouvoir s’en passer : analysant le style direct libre par lequel le romancier mêle sa propre voix à celle de ses personnages, Carlo Ginzburg y voit un procédé « interdit aux historiens ». Car leur art est tout autre. Il est de manier les mots avec tact, pour prendre soin des morts.



   Livres hebdo,
vendredi 17 septembre 2010
   Ginzburg dans le labyrinthe
   par Jean-Maurice de Montremy

   Comment le vrai, le faux et le factice s’entremêlent dans la connaissance historique. Carlo Ginzburg tire le fil.

   « Les Grecs racontent qu’Ariane offrit un fil à Thésée. Grâce à ce fil, Thésée s’orienta dans le labyrinthe, trouva le Minotaure et le tua. Quant aux traces que Thésée laissa en entrant dans le labyrinthe, le mythe n’en dit rien. »
   Ce bref apologue ouvre le recueil de quinze études consacrées par le grand historien italien Carlo Ginzburg (né en 1939) au rapport entre le fil – le fil du récit qui nous guide dans le labyrinthe de la réalité – et les traces de ceux qui ont parcouru ce labyrinthe. Il analyse ainsi de manière remarquable les rapports entre le vrai, le faux et le fictif qui sont au cœur du travail de l’historien. La littérature n’est jamais loin, chez lui. Son œuvre semble un laboratoire particulièrement fécond pour ceux qui s’interrogent sur le récit, la narration et le rapport qu’entretient la « fable » avec le réel.
   On retrouve dans les études de Ginzburg son érudition et sa rigueur critique, mises au service d’une écriture splendide dont le fil guide le lecteur sans l’encombrer de savoir technique. Au-delà de ses sujets de prédilection – le médiéviste Ginzburg a renouvelé l’étude de la sorcellerie et des marges –, l’historien part sur les traces de Montaigne, de Voltaire, de Stendhal. À quoi s’ajoute un démontage attentif de tous les négationnismes : non seulement pour rétablir les droits du vrai mais aussi pour comprendre comment fonctionnent la perversion de l’Histoire et les trucages de la mémoire.
   Fils de Natalia Ginzburg, Carlo était sans doute le mieux placé pour comprendre le passionnant rapport entre l’histoire et la littérature, entre la fiction et la non-fiction. Derrière cette distinction apparemment pragmatique, chère aux Anglo-Saxons, se déploie la complexité de la connaissance telle qu’elle se joue aujourd’hui.

Radio et télévision

« Le Journal de la philosophie », par François Noudelmann, France Culture, lundi 21 novembre 2011 de 10h50 à 11h
« Quai des savoirs », Radio La Novela, lundi 7 mars 2011
« Les nouveaux chemins de la connaissance », par Raphaël Enthoven, France Culture, mercredi 26 janvier 2011 à 10h50 (Martin Rueff est l’invité du journal)
« Hors-champs », par Laure Adler, France Culture, lundi 10 janvier 2011 de 22h15 à 23h
« Du jour au lendemain », par Alain Veinstein, France Culture, vendredi 5 novembre 2010 de 23h30 à 0h05
« Les lundis de l’Histoire », par Roger Chartier, France Culture, lundi 1er novembre 2010 de 15h à 16h
« Ce soir (ou jamais !) », par Frédéric Taddéï, France 3, jeudi jeudi 14 octobre 2010 à 23h


Annexes

Article de l’Encyclopædia Universalis