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Roman
Traduit de l’espagnol par Dominique Blanc |

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96 pages
10 €
ISBN : 2-86432-226-9 |
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Dans une taverne où il est entré par hasard, un petit employé de banque rencontre un homme étrange qu’intuitivement il sent lié à son passé. Dès lors cette sensation ne le quitte plus. Tandis que sa vie devient un enfer, son entourage juge ses désordres de plus en plus inquiétants. De surprise en révélation, sa quête effrénée d’une nouvelle rencontre avec le personnage de la taverne l’entraînera jusqu’en France, à Pau, où sa famille a vécu bien des années auparavant. Là, les visages et les lieux reconnus retisseront les liens perdus de la mémoire, le piège se refermera et l’intrigue se dénouera autour de la figure obsédante. À la fois nouvelle policière et chronique intimiste imprégnée de fantastique, Le Fou est le récit, maîtrisé à la perfection, d’une mystérieuse aventure qu’un homme simple raconte, avec ses mots à lui et sur le mode épistolaire de la confidence, à un frère très cher qu’un drame a éloigné. On sait avec quelles couleurs, délicates et violentes, Delibes peint les visages de la Castille. C’est avec la même subtilité qu’il évoque ici toute la richesse du monde intérieur d’un citadin ordinaire. |

Mon petit David, s’il te plaît, mets-toi à ma place. Une impulsion, un pressentiment... Rien de plus, c’est la vérité. Et ma femme contre moi, et ma santé contre moi, et tout contre moi, et moi ferme sur mes positions. Sanchez, mon collègue du service, s’est rendu compte lui aussi de ma contrariété, et un jour il m’a dit : « Attention, Lenoir. Ne te laisse pas obséder par une idée fixe, une idée fixe dans la cervelle sans avoir l’estomac plein peut te conduire jusqu’à l’asile. » Moi j’ai eu un peu peur, mon petit David, car réellement mon excitation était très grande ; mais, finalement, mon obsession a pris de nouveau le dessus sur ma frayeur et je me suis promis de ne pas me reposer avant d’avoir retrouvé Robinet. Et, sans rien dire à Aurita, tous les soirs, en sortant du bureau, je parcourais les ruelles proches de la taverne du jeune gominé. À Aurita je disais que nous avions trouvé une différence dans les comptes, c’est quelque chose qui en vérité arrive fréquemment et nous occupe beaucoup. Un de ces soirs, fatigué de faire des recherches de manière aussi candide et aussi vaine, j’ai poussé la porte de la taverne et je suis entré. — Bonjour, j’ai dit au garçon gominé. — Bonjour, il a dit. — Et Robinet ? — Pourquoi cet acharnement à voir Robinet ? Moi, mon petit David, j’étais disposé à payer ses services et je lui ai glissé un douro dans la main. Son rire strident et saccadé et sa manière de brandir le douro au-dessus de sa tête m’ont fait mal. Il a hurlé, tout à coup : — Si vous voulez coincer Robinet, cherchez-le ; moi, il ne m’a rien fait de mal. Et quand j’ai cru qu’il allait céder, il m’a jeté le billet au visage, tout humide et tout collant. Moi je me suis armé de patience et je suis ressorti, et à mon arrivée à la maison, Aurita m’a arraché violemment à mes cogitations : — D’où tu viens, dis ? elle m’a dit. — Du bureau, j’ai dit. Nous avons trouvé une différence. — Ce n’est pas vrai ! elle a crié. Et je me suis aperçu que dans mon foyer il existait un malentendu depuis l’apparition de Robinet. Aurita avait des doutes sur ma fidélité. — Je t’ai appelé du magasin, elle a ajouté. On m’a dit qu’il y avait une heure et demie que tu étais parti. J’ai sursauté, mon petit David, comme toujours quand je suis pris la main dans le sac. — Bon, j’ai dit pour finir. Je cherche Robinet. — Encore cet homme ? a dit Aurita, énervée. — Ce sont des choses contre lesquelles on ne peut rien, j’ai ajouté, pendant que j’enlevais mon pardessus. À ce moment-là, mon petit David, j’ai eu envie de ma femme, et de ses épaules, et de sa gorge, et je me suis assis sur le bras du fauteuil qu’elle occupait et je lui ai passé la main autour de la taille et j’ai senti le tressaillement électrique de son corps sous ma paume. Elle me laissait faire passivement et ça m’excitait plus encore. Elle m’a regardé dans les yeux, tout à coup. — Dis-moi que tu ne penseras plus à Robinet, elle a dit, sinon, non ! Et je le lui ai promis comme je lui aurais promis à cet instant de me jeter dans un puits la tête la première. Alors moi je te demande « Mon petit David : tu la crois valable, toi, une promesse faite dans des moments pareils ? » |

Libération, 21 décembre 1995 par Jean-Baptiste Harang
Longue nouvelle ou court roman, Le Fou de Miguel Delibes n’est pas aussi fou qu’il en a l’air. Mais il en a l’air. Lenoir, modeste employé de banque d’une petite ville espagnole qui n’est pas nommée, que l’on imagine être Valladolid, pays natal de l’auteur, est possédé par Robinet. Lenoir aperçoit un soir dans un estaminet une silhouette étrange, comme surgie de l’au-delà de la conscience, obsédante à lui faire perdre la raison. La mesure même d’une vie simple et heureuse. On imagine Valladolid pour la bonne raison que ce conte fantastico-policier, presque irréel, paraît psychanalytiquement autobiographique. En effet, il n’est pas indifférent que le héros castillan porte un nom typiquement français et que l’intrigue trouve son dénouement à Pau, notre en deçà des Pyrénées. Malgré les apparences, Delibes est un nom français même si, depuis cinquante ans qu’il se place en figure de proue de la littérature espagnole, on le prononce « Délibesse ». Miguel Delibes est l’arrière-petit-neveu de Léo Delibes, le compositeur de Lakmé, Coppélia et Sylvia. On trouve même, page 20 de ce court roman, un détail authentiquement biographique : « Je me souvenais parfaitement, mon petit David, de l’histoire du grand-papa Lenoir, quand il est venu poser la ligne de chemin de fer Reinosa-Santander, et dans un petit village où il forait un tunnel, il a connu la grand-mère... » Le village s’appelle Alar del Rey, la grand-mère était basque et le grand-père Frédéric était le frère de Léo Delibes, il ne refranchira jamais les Pyrénées. Un beuglant enfumé Dans la littérature de Delibes, Le Fou joue le rôle exutoire de tuer cette mémoire française, et en la tuant, de lui donner une place dans le passé révolu. Difficile d’en dire plus sans gâcher le plaisir d’avancer pas à pas dans le déroulé très épuré d’une énigme policière. Disons qu’on y croise des ombres, un faux suicide et un vrai crime, un beuglant enfumé, un peintre de premier ordre et la quête morbide et jalouse de la gloire résignée d’une Joconde. À travers sa quête déraisonnable de Robinet, le narrateur suit le chemin du deuil de son père qu’il n’avait pas été capable de faire jadis, trop jeune orphelin. Il s’adresse avec les mots les plus simples à son petit David, son frère en allé le jour même de la mort du père. Un frère de chair et presque abstrait, pourtant, puisqu’il ne l’a jamais revu, il s’adresse à l’absent, trop désemparé pour affronter une présence : « Et tu vois, mon petit David, je suis là. Un peu perturbé par les choses qui dernièrement me sont arrivées. Je ne sais toujours pas jusqu’où va la vérité ou le mensonge. Je sais seulement qu’il y a une grande confusion et que de la confusion, les choses sont nées d’une autre manière. Alors, assieds-toi, mon petit David, allume une cigarette si tu fumes (bien que je ne te le conseille pas, à cause du cancer), et lis ces pages avec attention. » Ces pages sont le livre lui-même, le récit d’une obsession, d’une folie assumée, dite avec toute la précision et le doute explicite qu’autorise un regard nu, parfois fiévreux, posé sur soi-même. Lenoir admet la folie mais ne peut s’abstraire de l’idée que cette ombre entrevue, ce Robinet fantomatique et envoûtant, vient de très loin, vient du père : « Embarqué dans cette histoire, je me suis dit : ``il est possible que tout me vienne de papa.’’ Nous sommes le prolongement d’autres êtres, mon petit David, et rien de ce que nous croyons nôtre n’est né en nous par génération spontanée. Nous avons hérité de tout. Aussi j’ai commencé à me convaincre que papa avait pu me transmettre la sensation de Robinet comme il m’avait légué sa grande bouche et ses cheveux rebelles », page 34. Murs griffés, langue coupée On a dit qu’on ne dirait rien. Il faut bien dire pourtant ce retour à Pau, l’employé modèle devenu aventurier rétif, ces murs griffés de souvenirs enfouis qu’un doigt d’enfant lisse et vient réveiller, une langue oubliée, coupée, et l’épouse innocente et responsable, en gésine et en voyage, qui dit pour lui des mots français qu’elle n’a eu ni à renier, ni à apprendre. Il ne faudrait pas dire la rencontre à la fois surprenante et préméditée avec l’obsédant Robinet, elle a lieu, et la farce tragique qu’il s’invente en guise de vie, comme un mythe fondateur et stérile. Ni cette fin heureuse, si raisonnable qu’elle paraît irréelle après qu’on s’est si bien accommodé de la folie. Se taire. Miguel Delibes a écrit plus de cinquante livres dont dix-sept romans. Son œuvre couvre tous les genres de la littérature de ce siècle, on le connaissait en France pour sa Trilogia del campo, trois romans de la campagne publiés ces dernières années par Verdier dans une excellente traduction de Rudy Chaulet (Les Rats, 1990, Les Saints-lnnocents, 1992, Le Chemin, 1994), en fait écrits sur trente ans, de 1950 à 1981. On découvre ici un Delibes des villes tout aussi attachant que le Delibes des champs, mais un autre pourtant, au point que deux traducteurs ont cru bon de se les partager. Bon, tant pis.
Elle, 4 décembre 1995 par Gérard Pussey
Un modeste employé enquête sur son passé. Roman policier ou conte métaphysique ? Qui est Miguel Delibes, inconnu en France ou presque ? « Je suis un chasseur qui écrit » : ainsi se définit l’homme, né en 1920, à Valladolid, où il dirigea un important quotidien pendant plus de quarante ans. Un citadin épris d’une campagne castillane qu’il s’applique à dépeupler en perdreaux et à décrire dans ses livres : cinquante titres dont une vingtaine de romans. Camilo José Cela, lorsqu’il se rendit à Stockholm chercher son Nobel, reconnut que le prix aurait pu tout aussi bien couronner l’œuvre de son ami Miguel. Merci pour lui, mais les Espagnols savent très bien qu’ils tiennent en Delibes un immense écrivain. Dans son dernier ouvrage traduit, Le Fou, l’auteur abandonne son sujet de prédilection, la paysannerie castillane, qu’il met habituellement en scène avec de violents accents buñueliens (notamment dans Les Rats et Les Saints Innocents, chez Verdier), pour nous montrer un citadin de province, Lenoir, modeste employé de banque, irréprochable jusqu’au moment où un homme, Robinet, entr’aperçu dans un café, fait basculer son existence. Possédé par le souvenir de cet individu qui semble lié à son passé et qu’il veut à toute fin retrouver, Lenoir dérape, sa femme, Aurita, et ses collègues de bureau s’alarment. « Nous passions un mauvais moment, et moi, je savais que la cause, ce n’était pas Aurita, ni moi, mais Robinet... » Un Robinet qui détient sans aucun doute les clefs d’un moment capital de la vie du narrateur. La filature engagée par Lenoir va le conduire à Pau, sa ville natale, où l’intrigue se dénouera de façon inattendue autour de l’obsédante figure. Un livre noir, curieux et haletant, qui maîtrise un parfait équilibre entre le roman policier et le conte métaphysique et où Delibes serre au plus près deux thèmes récurrents de son œuvre : la marginalité et la mort. |

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