L’Indépendant, samedi 7 avril 2012
Des vies si grandes par Serge Bonnery
« Je suis debout, immobile devant la fenêtre face aux arènes » Avec son dernier livre, Alain Montcouquiol l’ouvre grande, cette fenêtre, pour réveiller des souvenirs tombés d’un ciel de pluie, en fines perles.
Depuis la mort de son frère Christian – le grand Nimeño II – après l’accident survenu dans les arènes d’Arles et qui l’avait laissé impotent, le monde d’Alain Montcouquiol est peuplé de fantômes. Connus ou anonymes, tel cet homme-ombre promenant son chien et qui, arrêté devant la statue d’un torero, « attend impassible la charge d’un toro imaginaire et dessine lentement dans le vide quatre passes magnifiques ».
Le toro de Miura qui a eu raison de Nimeño II, un jour maudit de septembre 1989, ce toro-là ne l’était pas, imaginaire. Il a poussé le matador au suicide. Ce avec quoi il vaut vivre « seul, aujourd’hui ».
Alors, contre la mort hirsute, reviennent des moments de vie, plus antidotes qu’anecdotes. « Tout commence sous la pluie, dans un banal paysage de campagne du côté de Salamanque » Il y a « un chemin de terre ocre très boueux », « il fait froid »… Des commencements, il y en a des chapelets dans le livre. Ce sont des commencements qui ne finiront jamais. Le toro ne vous lâche plus quand vous vous y êtes frotté et que vous y avez laissé toutes vos plumes. Sous celle d’Alain Montcouquiol, les souvenirs sont plus vastes que le souvenir. Ils sont comme les prairies infinies et mouvantes du
campo charro où poussent des toros de rêve.
C’est aussi parfois dans les cafés que survient l’épiphanie. Calle Sierpes. Séville. Un gosse mal fagoté pénètre dans la salle, salue l’assistance, appelle d’un sifflement son petit chien gris, « sympathique bâtard » qui fonce sur la casquette que l’autre lui présente comme une muleta. « Tue-le maintenant… » lui demande le public. « Le gosse se saisit du chien, [...] recule de deux pas pour simuler l’estocade. Il s’élance, la casquette en avant, laisse glisser sa main droite sur le cou et le dos de l’animal qui soudain se couche comme mort »…
Ainsi Alain Montcouquiol « allume les souvenirs que lentement il fume, le soir venu. Que reste-t-il d’un tel périple ? Les mots. Ceux que l’écrivain triture pour les assouplir et leur donner la patine des capes qui ont tant servi. Et cette chemise en lambeaux encore maculée du sang du frère, avec pour tout ornement son dérisoire trèfle à quatre feuilles. « Je me réveille baigné de sueur, le corps frissonnant, la gorge douloureuse ». Il est des vies si grandes, si lourdes, qu’elles vous empêchent de dormir pour toujours.
Libération, jeudi 29 mars 2012
Les signaux de fumée du torero par Jacques Durand
Alain Montcouquiol est au Mexique. Il accompagne Christian, son frère qui y torée. Le photographe taurin Iginio Hernandez l’invite à venir avec lui dans un village du Michoacán, le jour de la Toussaint. Il veut se recueillir sur la tombe de ses parents. De son père, employé de banque, « excellent aficionado », décédé dans un accident d’automobile. De sa mère, institutrice, « morte de chagrin. » Iginio plaint Alain d’être, ce jour-là, loin de ses morts à lui et lui dit qu’il est heureux de savoir où sont enterrés ses parents, heureux d’aller leur rendre visite. On apprend à la toute fin du récit qu’Iginio est un enfant trouvé, qu’il n’a jamais connu ses parents mais qu’il a déniché dans un cimetière un couple d’Hernandez morts, sans famille, et que lui, l’orphelin, il les a adoptés comme parents posthumes.
Trèfles. Les souvenirs d’Alain Montcouquiol qui forment le dernier volet de sa trilogie consacrée au monde des toros, à sa propre vocation de torero et au matador Nimeño II, son frère suicidé, ressemblent à certaines nouvelles de Raymond Carver. Celles qui se retournent brusquement à la fin et vous sautent à la figure ; celles qui ont l’air de poursuivre quelque chose qui s’évapore ; celles qui évoquent la buée d’un univers en peu en miettes, déchiré, déchirant mais drôle ou incongru ou inattendu. Ici, celui du toro. Un univers sédimenté à égale distance par le sentiment et le cynisme mais que l’auteur évoque, tout en faisant l’économie du pathétique, du côté du seul sentiment. Dont il fait le tuf de sa mémoire. Sur quoi pousse une humanité intense et déglinguée. Elle abrite, sous ses coquetteries, les passions incombustibles des grands brûlés du toreo : celle par exemple de Pedro Romero, accoucheur de toreros français,
beautiful looser à l’enthousiasme intact malgré des panades et des déconvenues qu’il avait l’élégance de cacher sous l’impavide de son air. C’est un monde plus pudique que son pittoresque exhibé et où nombre des personnages évoqués par l’auteur, lui le premier, semblent toujours, comme Beckett dans sa correspondance, se demander « où ils ont fourré leurs larmes ».
Les larmes, on les savonne. Comme Alain, découvrant dans son armoire une chemise déchiquetée par les ciseaux des chirurgiens, la savonne pour effacer rageusement les taches de sueur et de sang, sang du toro, sang du frérot, afin de décourager la relique en elle et sans, évidemment, essorer la douleur qu’il transporte depuis en lui. C’est la chemise, brodée de trèfles à quatre feuilles, que Christian portait à Arles quand le Miura l’a démoli en 1989. Pendant l’été de la
Lambada précise-t-il. Et les corps jeunes et sains des danseurs viennent en surimpression du corps désarticulé et paralysé de Christian.
Le titre du livre,
Le Fumeur de souvenirs, indique la liberté zigzagante du récit. L’auteur, comme les Indiens, communique par la fumée et d’ailleurs, joli signe, son premier habit de lumières, offert par le torero Chacarte, portait déjà la présence de cette nicotine mémorielle. Il était tabac et or. Sa mémoire Marlboro dépose donc, non sans mélancolie, ses fines cendres dans ces pages où il ressuscite ses fantômes. On ne s’en plaindra pas. On ne lui conseillera pas d’aller fumer dehors sur le trottoir. Avec ces cibiches du souvenir on voyage par tafs. En vagabondant. On en grille une par exemple dans la canicule à Valdepeñas où une main, sortie par la fenêtre d’une voiture de torero filant vers les toros, semble, par jeu, toréer l’air torride. Un jeu ? Au même moment, au passage de la voiture, des femmes en noir se signent. La peur referme l’enfantillage. On en grille une autre au buffet de la gare de Floirac, attablé avec Manolo Chopera et Antonio Ordoñez. Une « phrase éblouissante » d’Ordoñez, depuis, partie en fumée, en fait rougeoyer une de Sartre, comme on allume une clope à une autre : « l’émotion est une intuition de l’absolu ». Ce qu’à sa façon disait le fameux péon Bojilla : « Compañero, hay que vivir con émocion ». Conseil inutile. Ce livre vit d’émotions. Leur absolu peut se planquer dans la dégustation du relatif : une odeur de friture de la sévillane calle Sierpes dans les années 60, la voix de Rafael Farina, la silhouette d’un gamin toréant son petit chien pour récolter 3 francs 6 sous dans sa casquette de maletilla.
« Akène ». L’art délicat de conteur d’Alain Montcouquiol surgit de cette attention fervente aux petits faits. Un détail infime, une sensation éphémère portent en eux, si on sait souffler sur leur braise, un au-delà plus incandescent, de la félicité ou du drame. Ou une sorte de magie qui passe sur la pointe des pieds. Comme ce type, la nuit, qui, soudain, pour lui, pour son chien, pour rien, esquisse un geste taurin devant la statue de Christian. Parfois tout se défait brusquement, parce que le réel aussi donne d’imprévus coups de corne. Ainsi il fait lumineusement beau sur le Campo Charro, l’herbe est verte et grasse, on part, heureux, tienter dans un élevage, la vie est belle et soudain un moineau s’écrase contre la vitre de la voiture et laisse une étoile de sang. Ainsi José Correalsa se coupe un peu le doigt en cassant un morceau de sucre, fait la comptabilité des femmes désirables qui passent dans la rue et puis, d’un coup, va se jeter sous un autobus. C’est juste raconté comme ça, sans appuyer, sans faire rougeoyer le tragique. Alain Montcouquiol est un fumeur attentionné, poli : il ne nous expédie pas ses bouffées dans la figure. Il les aspire et les expire d’abord pour lui. À nous d’en capter les arômes. Il écrit dans son court préambule : « Un jour le jeune torero que je fus et l’homme désorienté qu’il est devenu s’apercevront que le poids de leur différence est un akène ». Akène. On saute sur le mot parce que, comme les akènes de la fleur de pissenlit soufflés par la semeuse du dictionnaire Larousse, Alain Montcouquiol sème au vent ses souvenirs. Avec la même distinction.
Olé !, n°513, du 21 mars au 4 avril 2012
par Michèle Solans
Alain Montcouquiol se dit plutôt auteur qu’écrivain, « artisan » d’une écriture qu’il veut simple en veillant à sa musicalité. Si parvenir à la simplicité et à la poésie est un souci pour lui, alors il nous récompense de ça, de ce travail qu’il vient encore de faire en nous donnant à lire, avec toute la générosité et l’humanisme qui le caractérisent, 29 séquences, comme des morceaux choisis de sa vie, et celle de son frère, Nimeño II, grand et jeune torero français. Si nos souvenirs sont bons (il a peut-être écrit avant sans publier ?), il s’y est mis comme on dit, 8 ans après la mort tragique de Christian, avec le magnifique texte
Recouvre-le de lumière, en 1997, puis le
Sens de la marche. Le titre
Le Fumeur de souvenirs lui a été inspiré par une
ranchera, une rengaine mexicaine chantée par Amparo Ochoa et qui commence par ces mots, « J’ai allumé un souvenir et lentement je l’ai fumé ».
Et si les deux premiers livres étaient inondés du deuil, impossible à faire, celui-ci est consacré aux souvenirs radieux, aux rencontres avec des anonymes, des grands noms du cinéma et de la tauromachie, avec des descriptions si justes d’ambiance de café, de rues, d’arènes, de Madrid à Lisbonne, de Nîmes au Michoacán…
On y découvre un Nimeño II croquant la vie avec enthousiasme, heureux, fier, confiant, et lui, le frère qui écrit, a ce courage étonnant de nous raconter sa peur, un jour, face à « son toro », et l’écriture, là, à cet endroit-là, bascule : sa forme est haletante, continue, tendue, quand les autres récits sont doux, enlevés, souvent drôles. Nous, amateurs ou pas, devrions être comme lui, car Alain Montcouquiol ne s’intéresse pas aux questions d’être anti ou pro corrida, parce que le sujet n’est pas celui-là, il est au-delà. Ce que l’on lit, ici, est une attention aux hommes, à ce qu’ils vivent, à leur misère, leur bonheur et ce qu’ils vont savoir laisser au monde, et dans quel état nous allons le laisser à nos enfants, aux générations qui vont suivre.
Le Fumeur de souvenirs est un ouvrage qui lui ressemble humble, humain, cultivé, où les émotions des « choses simples de la vie » nous rappellent l’empathie nécessaire à tout être civilisé.
Sud Ouest, dimanche 11 mars 2012
Noirs éclats du passé par Yves Harté
Les nuits disent toujours leurs secrets. Tout au fond de cette obscurité, Alain Montcouquiol tisse, livre après livre, une toile qui devient une œuvre. Son sujet ? Son frère, Christian, Nimeño II, que la grande corne de Panolero souleva, fit pirouetter dans les airs. Quand il retomba, nuque cassée, il était tétraplégique. À force de volonté, il remarcha, mais son bras gauche tombait inerte le long de son corps. La corne de Panolero le poursuivit longtemps. Elle finit par le rejoindre dans un garage où il se donna la mort, désespéré de ne plus pouvoir toréer.
De ce jour, Alain Montcouquiol n’a eu de cesse de revisiter ce passé, ces mois et ces jours qui se sont arrêtés en cet après-midi d’automne d’Arles. Montcouquiol avait écrit le bouleversant
Recouvre-le de lumière, où il parlait de sa culpabilité, de sa tristesse, de ses regrets et du temps que nul n’arrive à toréer.
Son dernier livre ouvre sur un titre magnifique :
Le Fumeur de souvenirs. Il est tiré d’une rengaine mexicaine, un blues local qui commence par ces mots : « J’ai allumé un souvenir et lentement je l’ai fumé. » Ce sont les lueurs de cette cigarette que Montcouquiol a rassemblées. Une série de minuscules histoires comme les éclats surgis d’un temps enfui, comme des reflets de mica à l’intérieur des pierres. Ce sont des voyages dans ce Mexique où son frère était tenu pour l’un des plus grands toreros, au point d’y avoir une statue.
Ne vous attendez pas à une suite taurine. Ce sont les strophes d’une complainte qui voudrait remonter le cours de la vie, comme une œuvre euclidienne, qui tente d’inverser le sens d’un fleuve. On ne peut dans ce recueil préférer un texte à un autre, tant ils sont ajustés avec une précision de mortaise. Mais le livre terminé, on ne peut s’empêcher d’y revenir tant il vous revient par bribes.
Les mots d’Ordoñez Il est une histoire qui se déroule à Bordeaux juste après l’inauguration des arènes de Floirac en 1987. Manolo Chopera, l’immense impresario d’alors, et Antonio Ordoñez, une des légendes de la tauromachie, étaient là. L’hôtel fermait. La conversation était loin d’être terminée. Alain Montcouquiol, Chopera et Ordoñez allèrent dans le seul bar ouvert, celui du buffet de la gare. Ils parlèrent toute la nuit. Ordoñez exprima en « une longue phrase éblouissante le lien entre tous les toreros, les célèbres, les inconnus, les morts et les vivants ». Montcouquiol se fit le serment de ne jamais oublier ces mots. Il s’endormit épuisé d’émotions, du triomphe de son frère dans les nouvelles arènes, de cette nuit d’échange avec Ordoñez. Quand il se réveilla le lendemain matin, il ne retrouva jamais la phrase, comme envolée par la fenêtre. C’est ainsi qu’est la vie, fragile et belle comme un oiseau. C’est ainsi qu’aujourd’hui, Alain Montcouquiol la raconte à nouveau, sans plainte et sans apprêt, mais dans le dépouillement d’une douleur revisitée.
Le Midi libre, vendredi 2 mars 2012
Souvenirs des jours anciens par François Martin
Il est des livres que l’on prend soin de garder. Bien en vue dans une bibliothèque. Rangés dans un recoin de notre mémoire. Toujours à portée de la main et du cœur, en tout cas.
Le Fumeur de souvenirs est l’un de ceux-là. Le dernier opus de la trilogie du souvenir du Nîmois Alain Montcouquiol nous accompagne, comme ses deux autres recueils, dans le long chemin de la vie. Les images, les anecdotes, les portraits, plus ou moins tauromachiques, se succèdent au fil de ces tendres nouvelles. On se berce au son de la musicalité des phrases. On se délecte dans la fumée épaisse des souvenirs. On se laisse embarquer dans des histoires improbables. Il faut dire que les lignes restent d’une extrême pureté. Les mots d’une singulière simplicité. Le style aussi sobre et chatoyant qu’une bonne
faena. Et la sensibilité, intacte, baigne toutes les pages, certainement les plus personnelles qu’ait écrites Alain Montcouquiol. Celles où flotte la douleur du frère disparu et aimé, avant d’apaiser l’âme au petit matin. A l’heure de refermer ce livre, avalé d’une traite, on reste là, bras ballants, bouche bée, le cœur encore palpitant à le laisser choir…
La Dépêche.fr, mardi 7 février 2012
Inséparables « Nimeño »
par Patrick Louis
Pas de deuil, non, juste un chemin balisé de souvenirs. La suite du
voyage brisé un dimanche de septembre dans la douceur assassine des
bords du Rhône. Alain Montcouquiol avance depuis, main dans la main avec
l’ombre lumineuse de ce frère héros.
À la surface tranquille de ce puits trop noir, de jour ou de nuit, il
recueille doucement les souvenirs qui remontent comme des papillons aux
ailes d’un bonheur pas tout à fait brisé. Il a la gentillesse de nous
les ramener.
Recouvre le de lumière ressemblait à une renaissance sur l’insupportable lit de l’absence.
Le Sens de la marche, aux éclairages discrets et aux si belles douleurs invitait à la nostalgie. Voilà
Le Fumeur de souvenirs.
Séquences ranimées d’un très riche passé formé de pauvres types et de
grands personnages, célèbres ou anonymes, mais tous figuras.
« Cette année-là, Christian avait été pris d’une frénésie d’achats
hétéroclites : papillons, araignées, petites reproductions de sculptures
en terre, bijoux… Edgar et lui étaient devenus copains. Edgar était
borgne. Il nous révéla un soir comment un accident l’avait obligé à se
retirer des toros, car il avait voulu devenir matador ». L’accident,
c’était le coup de bec d’un condor. Au Pérou, parfois, les toros
déplient leurs ailes et les oiseaux sacrés donnent de terribles cornadas
Des photos, des mots et des toros, samedi 4 février 2012
par Marc Delon
La Marseillaise, lundi 30 janvier 2012
Dialogues croisés de l’inscrit à l’écrit par M. J. Latorre
Après le très beau Sens de la marche,
Alain Montcouquiol reprend le fil de ses souvenirs « J’ai allumé un souvenir et lentement je l’ai fumé. »
Cette « ranchera » mexicaine est des plus justes pour illustrer cette
manière très spéciale, ce style si pénétré que déploie Alain
Montcouquiol pour resserrer chaque fois en quelques lignes, quelques
pages tout au plus, récits et anecdotes très apparentés pour la plupart
au genre de la nouvelle. Une entrée qui, sans y toucher, de la manière
la plus naturelle, la plus anodine, va amener le lecteur sur des
sentiers, des parcours parfois improbables sinon terriblement escarpés.
Plus dure sera la chute pourrait-on dire et il est vrai que le couperet
du verbe peut trancher le silence à 7 heures du matin dans un bar ou
qu’au cours d’une fête un oiseau pourtant de bon augure peut crever
l’œil d’un aficionado lors d’une passe de cape. Mais tout n’est pas
tragique dans ce
Fumeur de souvenirs. Il y a entre les nuits où
les rêves de sang et de mort envahissent le sommeil, des moments
d’humour, de drôlerie et de cocasserie, de distance spéculaire,
notamment lorsque l’auteur souligne cette myopie dont il s’accommode
finalement plutôt bien.
« L’émotion est une intuition de l’absolu »
Alain Montcouquiol cite cette phrase de Sartre pour illustrer son
regret de ne pas pouvoir retenir l’expression en une « longue phrase
éblouissante » prononcée par Ordoñez, ce « lien entre ces toreros, les
célèbres et les inconnus ; les morts et les vivants, ceux d’aujourd’hui
et ceux qui viendraient. » Il se trouve et c’est un bonheur, que dans
cette faena de mots traversée de peurs, de violence parfois contournées,
d’amitiés et d’amour assumés, l’auteur construit en quelques dizaines
de textes ce liant qui articule sans heurter un paysage de campagne à
des dauphins de la Maestranza et relie avec cette élégance poétique rare
la pleine lune et une étoile à des emblématiques trèfles à quatre
feuilles.
Midi Libre, lundi 30 janvier 2012
« J’écris des trucs, mais je n’ai jamais rêvé d’être écrivain » Propos recueillis par Roland Massabuau et Mathieu Lagouanère
Avec Le Fumeur de souvenirs,
Alain Montcouquiol, frère de Nimeño II, publie son troisième ouvrage.
Un recueil d’une trentaine de récits forts, émouvants ou drôles. Comment est né ce troisième livre, Le fumeur de souvenirs ? Au moment de la parution du
Sens de la marche, mon
deuxième livre, il y a plus de trois ans, j’avais envoyé tous mes
manuscrits à Jean-Michel Mariou, le directeur de la collection « Faenas
», chez Verdier. Il m’a dit : « C’est vachement bien, mais il y a deux
livres là-dedans ». Il a pris de la matière pour publier
Le Sens de la marche. J’ai retravaillé le reste, j’y ai ajouté de nouveaux textes, et voilà
Le Fumeur de souvenirs.
Je n’ai aucun plan. Je ne fais jamais un livre, j’écris des trucs.
D’ailleurs, je ne me considère pas comme un écrivain, je suis un auteur.
Un écrivain, c’est autre chose, c’est un professionnel de l’écriture.
Je suis quelqu’un de profondément désorganisé. J’essaie juste de faire
de mon mieux, avec deux soucis constants : être simple et qu’il y ait un
minimum de musicalité dans la phrase.
On écrit toujours, dit-on, pour quelqu’un. Et vous, pour qui ?
Si j’écris, c’est pour les enfants de mon frère, Sophie et Alexandre.
Ou pour leurs enfants à venir. Pour eux, je tiens à être le plus exact
et précis, avoir une base de données sérieuse. Christian est mort quand
ils étaient très jeunes. Lorsqu’on est indirectement les enfants d’une
statue, c’est très compliqué dans la vraie vie. Qu’ils aient basculé
dans le « bien » me remplit de joie.
Depuis quand écrivez-vous ?
Quand mon frère est mort, j’ai écrit. Il valait mieux écrire que me «
péter la gueule ». Quand je sortais, j’avais l’impression que tout le
monde me regardait et me plaignait. J’étais mal. Mais je n’ai jamais
rêvé d’écrire des livres ni songé à publier. D’abord, même, je ne
voulais pas. Je trouvais péjoratif d’utiliser l’image de Christian. Je
disais « Je ne vais pas le vendre comme un yaourt ». C’est Jean-Michel
Mariou qui m’a convaincu de le faire, « ne serait-ce, que pour Sophie et
Alexandre ». J’ai compris ça. Moi, si j’avais un cahier de mon père
(décédé alors qu’Alain avait 10 ans, NDLR), ou des textes qui racontent
son histoire, je serais ravi. Ensuite, un livre en devient un à partir
du moment où un lecteur inconnu l’a lu…
Recouvre-le de lumière en a rencontré énormément, de lecteurs… À titre personnel, que vous a apporté ce premier livre ?
D’abord, ce livre s’est vendu dans les villes taurines, puis on a vu
qu’il était acheté ailleurs, qu’il y avait des gens pour ne pas le
considérer comme un ouvrage de toros et qui lui ont offert une seconde
vie. Et finalement, c’est ce livre qui m’a permis de commencer à sortir
du monde des toros. J’ai continué à écrire, j’ai rencontré des gens dont
la passion pour d’autres choses ressemblait à la mienne. Philippe
Caubère ou Denis Podalydès par exemple. Eux le théâtre, nous les toros.
Vous avez dédicacé durant deux jours au Festival de la biographie. Est-ce un plaisir de rencontrer vos lecteurs ?
Très souvent, ces rencontres m’ont permis des conversations d’un niveau
humain magnifique. Par exemple quand quelqu’un me dit : « Les toros, je
ne connais pas. Je n’irai jamais voir une corrida, mais votre livre m’a
touché ». Aujourd’hui, j’ai l’impression que quand on n’est pas
d’accord avec quelqu’un, on devient son ennemi. La discussion, la
polémique ont disparu. C’est un monde désespérant ! Il me reste peu
d’années à vivre, ce ne serait pas raisonnable que j’écoute des gens me
dire ce que je dois lire, aller voir au théâtre, penser, etc. Mais lors
des dédicaces, ceux que je rencontre me sortent de ce désespoir.
Parfois, en trois minutes, quelque chose me réconcilie avec la nature
humaine.
Et maintenant ? J’aimerais essayer
d’écrire de la fiction pure, je ne sais pas si j’y arriverai. Mais
est-ce que la description d’un rêve ou d’un cauchemar, c’est de la
fiction ? Je ne sais pas. La question est posée.
Il a dit aussi Le titre :
« Ce titre, Le fumeur de souvenir vient d’une chanson mexicaine que je
connais depuis toujours, de la grande chanteuse Amparo Ochoa. Elle
débute par l’histoire d’un petit-fils qui retrouve son grand-père par
hasard sur un marché de Mexico. »
Les anti : Profondément
touché par la manifestation au pied de la statut de son frère, le
dernier jour de la feria des Vendanges, Alain Montcouquiol se refuse à
parler anti-corrida. « Je ne veux pas entrer dans cette guerre-là. Je
considère que c’est insignifiant. Il y a d’autres horreurs tellement
visibles… »
Les projets : « J’aimerais lire en
public. Récemment, j’ai fait un “mano a mano”, à La Rochefoucauld, avec
Philippe Caubère sur Le Sens de la marche. J’ai eu tellement peur, mais
quand ça a été fini, c’était tellement bon que je le referais
volontiers… »
La musique des émois : Souvenirs d’Alain Montcouquiol. par Roland Massabuau
Il y a des toros, certes. Des vrais, puissants et dont la corne frôle
le visage des maestros qui les attendent à la porte du toril pour une
larga à genoux, et ceux qu’on invente. Des toros imaginaires, devant lesquels on dessine une
faena de rêve un jour d’hiver quand la neige recouvre la piste des arènes de Nîmes.
Mais
Le Fumeur de souvenirs,
troisième ouvrage d’Alain Montcouquiol, contient bien plus que des
combats, réels ou fictifs. Il déroule une série de récits,
majoritairement courts, qui comme des flashs de souvenirs, laissent
l’humour, l’inattendu, les anecdotes de voyages, les rencontres, les
élans de générosité et les émois du quotidien habiter le paysage. Et lui
donner une dimension humaine et une délicatesse touchante.
Entre
Nîmes et l’aéroport de Lima, Valdepeñas et la gare de Bordeaux, des
scènes et des regards qui se croisent, une partition d’histoires vraies
et des tranches de journées qui font la profondeur et l’épaisseur d’une
vie.
La Gazette de Nîmes, jeudi 26 janvier 2012
Alain, de l’épée à la plume par Claire Isabelle Vauconsant
État civil. Entre
un père ardéchois et une mère auvergnate, rien ne prédisposait le petit
Alain, né à Ambert dans le Puy-de-Dôme en septembre 1945, à devenir
torero.
Enfance. Aîné de 6 enfants (deux garçons et quatre
filles), Alain est un enfant solitaire. « J’étais timide, se
souvient-il. J’avais à peine le temps de me faire des copains qu’il
fallait déjà déménager, car mon père était militaire. Alors j’ai décidé
que la meilleure façon de ne pas souffrir était de ne pas me faire
d’amis. »
Afición. Lorsqu’il a 9 ans, son père est muté
dans le Gard. Il décède accidentellement peu de temps après. La famille
s’installe à Nîmes. « J’étais un excellent élève dans tout ce qui
m’intéressait, comme le français, la lecture. » Ou effectuer des passes
dans la rue avec un bout de chiffon. Avec Simon Casas, lauréat comme lui
de la Fondation de la vocation, il part en Espagne pour devenir torero
sous le nom de Nimeño I. Pendant dix ans, il enchaîne les combats sans
jamais vraiment décoller. Il met fin à sa carrière en 1974 et rentre
chez lui pour découvrir le talent et l’afición de son petit frère
Christian.
Christian. Après avoir essayé de le décourager,
il décide de l’aider, de le conseiller. Sous le nom de Nimeño II,
Christian devient le plus grand torero français, et Alain est à ses
côtés. Jusqu’à la mort de Christian, en 1991, deux ans après avoir été
fauché par un toro Miura dans les arènes d’Arles. « La mort, dans un
premier temps, nous fait retourner en arrière, remonter dans le temps,
et pas seulement celui passé avec la personne disparue. Après la mort de
Christian, j’ai repensé à mon enfance et j’ai retrouvé le goût de la
lecture et de l’écriture. »
Écriture. En 1997, Alain écrit son premier livre,
Recouvre-le de lumière dans lequel éclate tout son amour pour son frère et son désespoir. Dix ans plus tard paraît
Le Sens de la marche, décoré du 1
er prix
Jean-Carrière. Son frère est toujours au centre de son récit, avec le
monde fascinant de la tauromachie. Son troisième livre,
Le Fumeur de souvenirs,
est présenté du vendredi 27 au dimanche 29 janvier au festival de la
biographie. Des récits tendres, drôles ou insolites dans lesquels se
croisent des grands noms de la tauromachie, et aussi des anonymes, «
cabossés de la vie ou perdants admirables ».
Mes quatre vérités Ma devise : C’est plutôt un jeu de mots : ni devise ni fortune.
Mon coup de gueule : Le crédit revolving qui assassine les pauvres.
Mon rêve : Faire moins de cauchemars.
Ma fierté : Que mon nom soit accolé à celui de Jean Carrière pour le prix que j’ai reçu.
Je me suis senti honoré.
Livres hebdo, vendredi 6 janvier 2012
Alain Montcouquiol se souvient par M. P.
Après
Recouvre-le de lumière et
Le sens de la marche, Le fumeur de souvenirs
est le troisième livre d’Alain Montcouquiol dans la collection « Faenas
», chez Verdier. Il fait revivre une galerie de personnages, humbles ou
sans gloire, et souvent perdants magnifiques, qui gravitent autour du
monde des arènes. Il y eut parmi eux, dans les années 1970, les premiers
novilleros français, dont l’auteur et son frère Christian, qui triompha
par la suite sous le nom de Nimeño II. Mais l’aventure se brisa pour
lui, le 10 septembre 1989, à Arles, avec la rencontre d’un toro de
Miura. Depuis ce drame, Alain reconnaît que « le jeune torero [qu’il
fut], et l’homme désorienté qu’il est devenu ne savent pas encore se
parler franchement »… Mais il les écoute, et il écrit, comme il l’a
toujours fait, « avant, pendant puis après que l’élan vital de [sa]
passion puis celui de [son] frère se sont si brutalement arrêtés ».