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  Le Gouffre
(Il baratro)

  Enrico Morovich

  Roman
Traduit par Michel Arnaud
Épuisé

  160 pages
ISBN : 2-86432-204-8

Résumé

     Malgré le prestige de Tommaso Landolfi ou le succès de Dino Buzzati, la littérature italienne d’inspiration fantastique reste à découvrir ; ainsi ce roman publié une première fois en 1956, et qui est aussi une fable, un suspense, une allégorie.
     Au cœur du récit, le gouffre lui-même, le précipice où se trouvent jetées les unes après les autres les victimes de Natale Mei, dit Dalo, neveu indigne en mal d’héritage. Par son attraction vertigineuse, le gouffre transforme en danse macabre l’agitation tragi-comique des personnages, humains dérisoires et chiens qui parlent, vivants et spectres dépossédés d’eux-mêmes par des forces obscures, âmes en peine que poussent des vents telluriques. Devant la fragilité des situations, ces fétus de paille, par opportunisme, évoluent du pitoyable à l’odieux, sous le regard de l’auteur dont on ne sait s’il préfère le rôle du moraliste faussement désinvolte ou du misanthrope tenté par le cynisme.
     Danse macabre, mais aussi « divine comédie », car les cercles de l’enfer sont là pour engloutir la faute et sa mémoire, tandis qu’en surface le maître mot demeure mouvement, vitesse, dans un maeltsröm où l’ivresse des apparences indique sans relâche une intériorité impossible, un idéalisme brutalement tronqué.



Extrait du texte

     Je n’étais pas content de voir que la vieille madame Be, qui peu auparavant ne se déplaçait guère dans son fauteuil à roulettes et encore uniquement à l’intérieur du logement qu’elle partageait avec son neveu Natale Mei (plus précisément de sa petite chambre jusqu’à la cuisine à travers un couloir obscur et vice versa ; jamais personne ne la faisait sortir de chez elle, car il eût fallu la porter au bas de l’escalier dans sa voiture d’infirme et la remonter pareillement une fois la promenade terminée), je n’étais pas content donc de voir qu’à présent elle était capable de courir, mieux encore de glisser si légèrement à travers le bois dont le terrain était très accidenté, avec des trous et des rochers, des montées et des descentes. Sa démarche silencieuse me faisait hérisser les poils du cou sous l’effet d’une peur inexplicable ; je gémissais, je grognais et parfois je poussais même des jappements plaintifs comme l’aurait fait un chien beaucoup plus jeune que moi.

     Elle m’adressait la parole avec douceur, mais sa voix aussi me paraissait nouvelle. Ce qui me bouleversait, c’était l’assurance qu’elle avait en s’exprimant, et j’aurais préféré entendre sa voix de toujours, faible et chevrotante. Il devait être arrivé quelque chose de grave qui avait provoqué tous ces changements.



Extraits du dossier de presse français

     Le Monde, 20 janvier 1995
     par René de Ceccatty

     Plusieurs points de vue se succèdent sur l’énigmatique « gouffre », sorte de trou noir symbolique où s’anéantissent la raison et la vie. [...] (Un auteur) d’une sensibilité fine et insolite, à l’écart des grands courants narratifs. Déterminée, qui sait, par les brumes et les vents du Nord-Est ?

 

     La Quinzaine littéraire, 1er nov. 1994
     par Monique Baccelli
     Après Orwell et Lovecraft

     L’un des mérites du roman d’Enrico Morovich est d’ouvrir un débat : après Orwell et Lovecraft, autrement dit à l’époque de la science-fiction, le lecteur peut-il encore être séduit par le fantastique classique, à base de métamorphoses, fantômes et diableries ?
     Tout dépend évidemment de la façon dont la recette en est appliquée. Or, dans Le Gouffre, « la sauce prend », les ingrédients, bien qu’un peu éventés, produisent l’effet attendu : au bout de quelques pages on n’est plus étonné d’entendre les chiens parler – avec plus de bon sens et de gentillesse que le Chat Murr – de voir les morts, comme la sympathique Madame Be, apparaître (au chien seulement) dans son petit nuage lumineux, et Dalo le monstrueux criminel reprendre presque mot pour mot le cri du pauvre Médard des Élixirs du Diable. « Une force plus puissante que ma volonté me pousse » : à empoisonner et noyer mon chien, à battre ma douce fiancée, à assassiner ma tante et ma cousine pour avoir leur magot, et le braconnier Oscar pour qu’il ne découvre pas leurs cadavres mutilés au fond du gouffre. Lequel gouffre, une sorte de Léviathan perdu dans une forêt labyrinthique, servant de réceptacle à d’horribles quartiers de chair humaine, est sans doute l’élément fantastique le plus réussi.
     Il faut ajouter que ce fantastique d’inspiration hoffmannienne s’inscrit harmonieusement dans un cadre villageois de la région de Fiume, au début du siècle, et se double d’une trame romanesque pleine de péripéties ménageant un perpétuel suspens. Et ajouter encore que la descente dans le gouffre, l’apparition d’une grande main qui protège les bons et chasse les méchants, ainsi que les métempsycoses compensatoires, recouvrent des intentions allégoriques et moralisantes. La philosophie de Morovich est manichéiste, comme dans tout conte, rose ou noir, qui se respecte, mais elle est aussi profondément pessimiste, car les mésaventures de ses héros, victimes du Fatum, ne connaissent pas de happy end.
     Le plus étonnant restant que toutes ces manifestations surnaturelles et ces noirceurs sont énoncées sur un ton parfaitement neutre, transparent, très bien rendu par l’excellente traduction de Michel Arnaud. Hoffmann, pour en revenir à lui, semblait insister, enfler son style, colorer violemment pour convaincre le lecteur hésitant à pénétrer dans le monde du mystère et de l’interdit ; Morovich, lui, fait la même invite, mais en prenant un air détaché, comme s’il n’y était vraiment pour rien, qu’il ne faisait que rapporter des évidences. Et c’est sans doute là que résident son talent, sa véritable originalité, et son modernisme.

 

     La Liberté (Genève), 29 octobre 1994
     par Jean-Baptiste Mauroux

     Si Le Gouffre est une fable amère sur la vilenie de l’homme et la nécessité d’aboyer pour ne pas être écrasé, il est aussi la métaphore de la vie et de la notoriété littéraire : c’est à ceux qui aboient le plus fort que vont les meilleurs morceaux.
     Enrico Morovich, lui, a enduré le purgatoire, parce que, à l’instar de son héros Pacha, il répugnait à s’abaisser à de tels exercices pavloviens !