Le Monde, 20 janvier 1995 par René de Ceccatty
Plusieurs points de vue se succèdent sur l’énigmatique « gouffre », sorte de trou noir symbolique où s’anéantissent la raison et la vie. [...] (Un auteur) d’une sensibilité fine et insolite, à l’écart des grands courants narratifs. Déterminée, qui sait, par les brumes et les vents du Nord-Est ?
La Quinzaine littéraire, 1er nov. 1994 par Monique Baccelli Après Orwell et Lovecraft
L’un des mérites du roman d’Enrico Morovich est d’ouvrir un débat : après Orwell et Lovecraft, autrement dit à l’époque de la science-fiction, le lecteur peut-il encore être séduit par le fantastique classique, à base de métamorphoses, fantômes et diableries ? Tout dépend évidemment de la façon dont la recette en est appliquée. Or, dans Le Gouffre, « la sauce prend », les ingrédients, bien qu’un peu éventés, produisent l’effet attendu : au bout de quelques pages on n’est plus étonné d’entendre les chiens parler – avec plus de bon sens et de gentillesse que le Chat Murr – de voir les morts, comme la sympathique Madame Be, apparaître (au chien seulement) dans son petit nuage lumineux, et Dalo le monstrueux criminel reprendre presque mot pour mot le cri du pauvre Médard des Élixirs du Diable. « Une force plus puissante que ma volonté me pousse » : à empoisonner et noyer mon chien, à battre ma douce fiancée, à assassiner ma tante et ma cousine pour avoir leur magot, et le braconnier Oscar pour qu’il ne découvre pas leurs cadavres mutilés au fond du gouffre. Lequel gouffre, une sorte de Léviathan perdu dans une forêt labyrinthique, servant de réceptacle à d’horribles quartiers de chair humaine, est sans doute l’élément fantastique le plus réussi. Il faut ajouter que ce fantastique d’inspiration hoffmannienne s’inscrit harmonieusement dans un cadre villageois de la région de Fiume, au début du siècle, et se double d’une trame romanesque pleine de péripéties ménageant un perpétuel suspens. Et ajouter encore que la descente dans le gouffre, l’apparition d’une grande main qui protège les bons et chasse les méchants, ainsi que les métempsycoses compensatoires, recouvrent des intentions allégoriques et moralisantes. La philosophie de Morovich est manichéiste, comme dans tout conte, rose ou noir, qui se respecte, mais elle est aussi profondément pessimiste, car les mésaventures de ses héros, victimes du Fatum, ne connaissent pas de happy end. Le plus étonnant restant que toutes ces manifestations surnaturelles et ces noirceurs sont énoncées sur un ton parfaitement neutre, transparent, très bien rendu par l’excellente traduction de Michel Arnaud. Hoffmann, pour en revenir à lui, semblait insister, enfler son style, colorer violemment pour convaincre le lecteur hésitant à pénétrer dans le monde du mystère et de l’interdit ; Morovich, lui, fait la même invite, mais en prenant un air détaché, comme s’il n’y était vraiment pour rien, qu’il ne faisait que rapporter des évidences. Et c’est sans doute là que résident son talent, sa véritable originalité, et son modernisme.
La Liberté (Genève), 29 octobre 1994 par Jean-Baptiste Mauroux
Si Le Gouffre est une fable amère sur la vilenie de l’homme et la nécessité d’aboyer pour ne pas être écrasé, il est aussi la métaphore de la vie et de la notoriété littéraire : c’est à ceux qui aboient le plus fort que vont les meilleurs morceaux. Enrico Morovich, lui, a enduré le purgatoire, parce que, à l’instar de son héros Pacha, il répugnait à s’abaisser à de tels exercices pavloviens ! |