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  Le Kuzari
Apologie de la religion méprisée

  Juda Hallévi

  Introduit, annoté et traduit du texte original arabe (confronté avec la version hébraïque) par le Grand Rabbin Charles Touati.

  256 pages
30,20 €
ISBN : 978-2-86432-202-3

Résumé

Ce grand classique de la littérature juive, que Juda Hallévi acheva au terme de sa vie, est une défense du judaïsme au cœur d’une Espagne médiévale où l’islam, le christianisme et la philosophie se disputent la prépondérance.
Déplorant le pouvoir de séduction qu’exerçaient au sein même du monde juif ces trois voies, l’auteur met en lumière la spécificité de la Loi de Moïse et déploie une ample interprétation de l’existence juive sur la terre d’Israël puis en exil.
La formule dialoguée du texte s’inspire de la conversion du roi des Khazars ou Kuzari tourmenté par le problème religieux. Ce dernier interroge tour à tour un philosophe, un théologien chrétien, et un théologien musulman. Déçu par leurs réponses, il se voit obligé de faire appel à un docteur de la minorité bafouée et vilipendée, un rabbin, qui finit par le convaincre. C’est ainsi que le monarque approfondit – en même temps que le lecteur – la connaissance du judaïsme.



Extraits de presse

     Tribune juive, 19 mai 1994,
     par Laurent Cohen,
     Le Kuzari : le livre des Livres

     Apologie de la religion méprisée : tel est le sous-titre, puissamment évocateur, du Livre du Kuzari, aujourd’hui entièrement retraduit en français par Charles Touati. Essai philosophique aux structures dialogiques, composé par le poète, philologue et théologien Juda Hallévi (1075 ?-1141), ce texte invite le lecteur à explorer jusqu’en leurs moindres recoins les mystères comme les trésors de la Loi divine.
     Le Kuzari est un ouvrage qui en contient des milliers d’autres ; en 1’abordant, on ne peut s’empêcher de songer à ces littérateurs, tels Mallarmé, Flaubert, Kafka, qui brûlèrent d’écrire une sorte de livre des livres, ou encore au projet d’un Rabbi Menahem Mendel (1787-1859), le Juste de Kotsk, cloîtré durant deux décennies dans une chambre à l’intérieur de laquelle il s’ingénia à composer un Sefer ha Adam, ce Livre de l’Homme censé poser toutes les questions du monde pour enfin y répondre. Seule restriction : la longueur du texte ne devait pas dépasser une page. C’est ainsi que cette feuille – « feu-œil », comme le disait Jabès – ne nous parvint jamais.
     L’intention de Juda Hallévi, dans Le Kuzari, recèle également quelque chose de cet extraordinaire héroïsme intellectuel. Elle procède de ce désir d’appréhension frontale des énigmes de l’Écrit comme de l’Histoire, d’une croyance d’airain en la nécessité du conflit dialectique mais, surtout, du refus de comprendre la magnificence passée d’Israël comme figée dans le temps pour, au contraire, y déceler les prémisses de la consolation du peuple auquel Dieu S’est révélé. Plus tard, beaucoup plus tard, le Maharal de Prague réactualisera cette lecture, qui trouvera enfin son aboutissement le plus flagrant dans la doctrine du Rav Abraham Isaac Kook, premier théoricien du sionisme religieux.
     En attendant, on saisit d’emblée en quoi le propos d’Hallévi vient heurter de plein fouet islam et christianisme – quand il ne réduit pas en charpie les ratiocinations des intellectuels liés aux sectes philosophiques qui pullulaient à l’époque. La mise en scène du Kuzari – ouvrage ne contenant qu’une longue série de dialogues – s’inspire de la conversion des Khazars au judaïsme vers le VIIIe siècle. Le roi de ce peuple (le Kuzari) est en proie à une paralysante angoisse métaphysique. À maintes reprises, en rêve, un ange lui apparaît pour tenir ce langage : « Ton intention est agréée par Dieu mais tes œuvres ne le sont pas. » Il interroge donc tour à tour un philosophe (professant la croyance paradoxale en une divinité désincarnée, impersonnelle), un rabbin, un théologien chrétien et un Docteur de l’islam ; ces deux derniers justifient leur foi respective comme des impératifs catégoriques vis-à-vis de ce qui les précède : le chrétien, fort classique dans son argumentaire, évoque en termes élogieux l’ancien Israël, sa proximité – à l’échelle collective – du divin, ses textes fondateurs, mais ne manque pas d’affirmer que « au terme fixé pour les enfants d’Israël, la divinité s’est incarnée, elle est devenue un embryon dans le ventre d’une vierge [...]. Elle a enfanté un être extérieurement humain, mais intérieurement divin ». Pour lui, la caducité du judaïsme rabbinique est donc une évidence.
     Arrive le musulman : il convient que l’on ne peut suspecter les faits relatés par la Bible hébraïque « d’être l’effet d’un artifice ou d’une hallucination » (car là encore, ce serait croire en un phénomène de délire collectif) ; il ne repousse pas non plus l’idée d’une mission prophétique de Jésus, pourtant, « nous affirmons que notre prophète est le sceau des prophètes, dit-il : il a abrogé toutes les lois antérieures et a convié toutes les nations à adhérer à l’islam ».
     À deux reprises, il s’agit donc de révélations destinées à un seul individu (Jésus ou Mahomet) qui, par la suite, dut se charger d’user d’arguments persuasifs ou apodictiques afin de s’assurer un entourage. Rien de tel en Israël : dès l’épisode sinaïtique, Dieu fait irruption dans l’Histoire ; de cette théophanie, des centaines de milliers d’hommes furent témoins, des hommes « à l’esprit critique aiguisé, qui avaient été élevés en Égypte dans l’idée que Dieu ne peut adresser la parole à des mortels, et qui ne s’en laissaient aucunement accroire. La tradition ininterrompue, qui vaut l’expérience sensible, a transmis la mémoire de ce miracle aux générations ultérieures ». Israël est donc avant tout un fait originellement collectif. Dans l’optique de l’auteur, le consentement spirituel (l’acceptation du Joug des Cieux) est donc l’apanage d’une nation tout entière composée d’acteurs-témoins et non d’un seul être-élu visité dans le plus profond seulement condamnant ses disciples à le croire sur parole. À partir d’un tel postulat, le Kuzari ne va cesser de questionner le Rabbin sur les grandes lignes de la Loi ; et là, Juda Hallévi va déployer toute son érudition théologique : problèmes liés à l’emploi régulier des anthropomorphismes (bien avant Maïmonide qui ne rédigea son Guide des égarés qu’en 1200), élection d’Israël, centralité du pays de Sion (d’où l’influence radicale du Kuzari sur les sionistes religieux), sciences profanes, transmission de la Tradition, précellence de la langue hébraïque, attributs divins, réflexion sur les croyances « éternistes » par opposition à celle d’Israël affirmant l’apparition de la matière à partir du néant (croyance qui notamment se concrétise par la stricte observance du chabbath), considération sur la dynamique communautaire et critique de l’ascétisme – bref, la place nous manque ici pour énumérer l’ensemble des thématiques méthodiquement analysées dans cet ouvrage. Remarquablement traduit par Charles Touati, auquel on doit déjà des travaux rares et précieux consacrés à Gersonide, Le Kuzari est un livre qui se lit comme un roman philosophique ; à cette différence près qu’ici, la vérité a destitué la fiction.

 

     Les Nouveaux Cahiers, hiver 1994-1995, n° 119,
     par Michaël de Saint Chéron,
     Les philosophes sont excusables

     Charles Touati nous offre ici la première traduction intégrale du Kuzari de Yehuda Hallévi, à partir de l’original arabe, confronté avec la version hébraïque, intitulé Kitab al-khujja wa’al dalil fi nasr a din al dhalil. Cette Apologie de la religion méprisée est l’œuvre la plus célèbre de Yehuda Hallévi, traduite par un éminent hébraïsant et arabisant, auteur d’un remarquable ouvrage récemment réédité, La Pensée philosophique et théologique de Gersonide (Tel, Gallimard).
     Restituons dans son cadre historique le Kuzari, achevé aux alentours de 1135-1140 à Cordoue, où Hallévi s’était installé dès 1109, fuyant Tolède – où il naquit vers 1075 et exerça la médecine – suite aux persécutions contre les juifs. À peine publié en arabe, Yehuda Hallévi s’en fut pour Eretz Israël, où il n’arriva jamais, lui qui chanta comme nul autre son amour de la ville sainte dans ses Sionides. Il mourra, selon certaines sources, à Alexandrie au mois d’Av 1141 de l’ère vulgaire. Écrit un siècle avant que n’eût lieu la Dispute de Barcelone, qui opposa Paul Christiani et Rabbi Moshe ben Nahman (Nahmanide), son auteur, le Kuzari est une œuvre profondément différente et par son contexte et par sa problématique.
     Yehuda Hallévi avait connu l’Espagne rechristianisée, que symbolise Tolède, et à laquelle il avait préféré quand même l’Espagne musulmane du sud, dont Cordoue est le fleuron. Dans son œuvre, il met en scène un dialogue imaginaire sur fond historique, entre le Kuzari (célèbre roi des Khazars qui se convertit au judaïsme. avec son peuple, dans la première moitié du VIIIe siècle) et un rabbin, après que le monarque eut interrogé sur leurs croyances et leur conception du monde et de Dieu, un philosophe, un docteur de l’islam et un théologien chrétien. Une voix lui avait parlé en songe : « Ton intention est agréée par Dieu, mais tes œuvres ne le sont pas », et il désirait ardemment que ses actions fussent elles aussi acceptées. C’est ainsi qu’il se mit à la recherche d’un maître qui lui enseignerait la voie idéale. Tout d’abord, nous dit Yehuda Hallévi, l’idée d’interroger un représentant des juifs ne lui était pas même venue, car « ce qui apparaît de leur avilissement, de leur petit nombre et de la haine que tous leur vouent me suffit pour que je les tienne à l’écart ». Mais, déçu par ce que lui dirent ses trois premiers interlocuteurs, le Kuzari changea d’opinion et appela à lui un rabbin. Des huit premières pages du livre, on retiendra surtout sa conversation avec le philosophe, où Hallévi s’oppose d’emblée à la conception aristotélicienne du divin, selon laquelle Dieu est le « premier moteur » impersonnel et, par là, totalement étranger à l’homme. Comme il s’oppose à la religion rationnelle.
     Le rabbin explicite au contraire l’idée d’un Dieu qui s’est révélé dans l’Histoire à travers un peuple particulier. La survie du peuple juif est liée à l’intervention de Dieu dans l’Histoire. La Révélation est tangible à travers les commandements divins transmis par Moïse au Sinaï, qui sont le signe de la proximité essentielle avec YHVH que Yehuda Hallévi oppose d’une certaine manière avec Elohim, le Dieu créateur des philosophes. Ce faisant, le rabbin se lance dans une analyse des notions constitutives du judaïsme, parmi lesquelles on peut noter cet admirable passage relatif à l’impureté et à la sainteté. L’état d’impureté ne s’oppose nullement à celui de pureté objective, mais à celui de sainteté.
     Hallévi écrit : « L’impureté et la sainteté sont des notions connexes, l’une ne peut exister sans l’autre, là où il n’y a pas de sainteté il n’y a pas d’impureté. »
     La différence entre le juif d’un côté, et le chrétien et le musulman de l’autre, c’est que des trois, le juif est le seul dont toute la foi est fondée sur l’attente, et dont la destinée est de préparer la venue du Messie. Les conceptions chrétienne et musulmane sur le judaïsme et les juifs n’ont de ce fait aucune valeur pour ceux-ci, et Yehuda Hallévi inverse la croyance sans laquelle les chrétiens n’existeraient tout simplement pas en tant que chrétiens, à savoir la foi en la messianité de Jésus et son corollaire, la certitude que lorsque le bandeau tombera enfin, au dernier jour, des yeux de la Synagogue, celle-ci reconnaîtra leur messie comme le sien. Il fait donc dire à son rabbin que les religions chrétienne et musulmane ne sont que préambule et préface pour le Messie, objet de nos espérances, qui est le fruit et dont elles toutes redeviendront le fruit. Alors elles le reconnaîtront et l’arbre redeviendra un. À ce moment-là, elles exalteront la racine qu’elles vilipendaient, comme nous l’avons dit en expliquant le texte : « Voici, mon serviteur prospérera... » (p. 173).
     Il est beau que dans cette Apologie de la religion méprisée, Yehuda Hallévi fasse preuve de suffisamment de grandeur pour reconnaître la place qui revient dans l’avènement de la Rédemption, aux chrétiens et aux musulmans, même s’il ne leur concède qu’une place de second ordre. À la même époque, quelle était la place réservée aux juifs dans leurs théologies ?
     Les Livres quatre et cinq du Kuzari plongent dans la tradition cosmogonique et les sciences naturelles et astronomique, avec des commentaires sur le Sefer Yetsira et les Pirqé de Rabbi Eli’ezer. Hallévi retrouve là matière à débattre avec Platon, Socrate et Aristote, dont il se rapproche ou s’éloigne selon le sujet. Méditant sur leurs erreurs d’appréciation des choses divines, notamment en ce qui concerne le sort de l’âme après la mort, Hallévi a cette parole étonnante, que l’on trouve plus couramment sous la plume des théologiens chrétiens parlant des juifs : « Oui, les philosophes sont excusables [...], puisqu’ils étaient privés de la prophétie et de la lumière divine » (p. 216).
     On ne saurait refermer cet ouvrage essentiel sans penser à la somme de travail et de connaissances qu’il a fallu à Charles Touati pour arriver à un pareil résultat.

 

     Information juive, septembre 1994,
     par Charles Mopsik,

     Pendant très longtemps attendu, le Kuzari de Juda Hallévi vient enfin d’être intégralement traduit et publié en français. Nombreux sont les francophones qui désiraient ardemment lire cet ouvrage qui est l’un des plus grands et des plus célèbres livres que compte la pensée juive. Nul mieux que Charles Touati, savant réputé au niveau international, qui a formé plusieurs générations d’étudiants aux disciplines d’étude scientifique du judaïsme, ne pouvait affronter les difficultés de ce travail de traduction depuis l’original arabe, confronté avec la version hébraïque ancienne et méticuleusement annotée.     
     Cet ouvrage entre désormais dans la bibliothèque des livres que tout homme cultivé, tout juif soucieux de son patrimoine culturel et intellectuel, se doit de posséder. Et il y tient l’une des toutes premières places. Un livre tant espéré acquiert un statut spécial et mérite une attention particulière. Il n’est plus seulement un grand ouvrage classique, l’un de ceux que l’on doit lire impérativement. Il tient une position dans l’histoire des idées et des croyances religieuses du judaïsme, et cette position, il la conserve par-delà les siècles et les continents, car il traverse intact les multiples changements que subit la vie des peuples, et il éclaire le présent de sa lumière éternelle. De nos jours surtout, où la confusion, l’ignorance voire même le mensonge s’insinuent partout dans les milieux prétendument religieux du judaïsme, le livre de Juda Hallévi, servi avec brio par la traduction de Charles Touati, apporte une bouffée d’air frais, et nous donne le sentiment que le judaïsme a encore quelque chose à dire de l’ordre du clair, du vrai, du juste, en un mot du divin.
     Les leçons du Moyen Âge
     Le contenu de cet ouvrage, présentation systématique de la religion juive d’un haut degré d’élévation spirituelle, fait voler en éclat l’obscurité – sinon l’obscurantisme – qui sévit aujourd’hui dans les présentations qui sont faites communément de la religion de la Torah. Le Kuzari a été achevé en 1140, à Cordoue, donc en plein Moyen Âge. Ce Moyen Âge que les modernes disent souvent obscur et dont le nom est devenu synonyme d’un état de barbarie culturelle et intellectuelle, a plus d’une leçon à nous donner. Ses grands penseurs comme Juda Hallévi paraissaient des modèles de sagesse, de discernement, de raison et de savoir si on les compare aux cuistres prétentieux qui passent pour des maîtres en matière de judaïsme, qui sévissent largement aujourd’hui avec l’aide des médias de masse. C’est pourquoi les enseignements, mais aussi la tonalité et le style d’écriture et de pensée d’un Juda Hallévi, sont de précieux témoignages pour nous, génération qui n’a pas eu le mérite d’avoir de vrais maîtres, ils attestent qu’une telle forme de judaïsme, sain d’esprit, patient, méthodique et rigoureux dans ses démonstrations, élevé spirituellement, profondément sérieux dans la conscience qu’il a de lui-même, a bel et bien existé.
     Le sous-titre de l’ouvrage, Apologie de la religion méprisée, fait allusion au dialogue que le rabbin, principal intervenant du livre, a entamé avec le roi des Khazars, de ce royaume semi-légendaire qui se serait converti au judaïsme à l’instigation de son souverain. La religion juive était un objet de mépris pour les nations chrétiennes et musulmanes, ainsi que pour les philosophes, qui voyaient en elle la survivance d’un échec historique et religieux marqué par la destruction du Temple et l’exil d’Israël. Le rabbin dans la bouche duquel Juda Hallévi met son apologie du judaïsme, confronté à ce mépris universel, répond point par point en faisant la démonstration de la valeur et de la haute dignité de cette religion, allant jusqu’à affirmer que toutes les sciences, y compris la philosophie, proviennent des Hébreux et sont ensuite passées chez les Grecs. Israël, situé au cœur des nations, remplit une mission universelle en faveur du vrai Dieu et de la Loi révélée. Le rabbin, au terme de son discours, après avoir convaincu le roi des Khazars, décide de se rendre à Jérusalem car, dit-il, c’est en ce pays seulement que les œuvres religieuses peuvent être parfaitement accomplies. Le Kuzari, considéré comme un grand classique de la philosophie juive médiévale, exerça une immense influence et fut plusieurs fois commenté. Les cabalistes en particulier lui doivent beaucoup. La centralité très moderne qu’il accorde au pays d’Israël fait qu’il a été très lu par les tenants du sionisme religieux. Il est sans doute la principale source d’inspiration médiévale de la pensée juive du XXe siècle.
     À ce titre, sa lecture est indispensable pour comprendre comment et à partir de quelles prémices les discours et les idéologies religieuses modernes ont été élaborés.