Marie Claire, novembre 2005
Des mots et merveilles
par Fabrice Gaignault
Dans l’argot des truands, le mat, c’est le dingue de la
gâchette qui tire avant de poser les questions. Dans le tarot de
Marseille, le mat est un vagabond affublé d’un bonnet à grelots et d’un
animal assez étrange pour ne pas être identifié. Chez Anne Serre,
journaliste à Marie Claire, c’est une carte qu’elle remarque dans un
jeu et qui va la hanter au point de tourner autour, comme on le fait
pour une énigme, un mot qui arrive à point pour remuer les eaux basses
du souvenir enfoui, semer la zizanie au grenier de l’inconscient. Ce
vagabond, c’est un revenant qui perturbe la romancière, et c’est le mot
qui manquait pour entreprendre un nouveau chemin d’écriture. « Le.mat »
(le point posé sur la carte comme une énigme supplémentaire) est
peut-être aussi quelque chose de terrible qui est advenu autrefois à la
narratrice, « effrayant fantôme du passé » resurgissant et dont on
devine que le souvenir et l’esquisse d’évocation font encore très mal.
Mais par-delà ces pistes, Anne Serre fait surtout la démonstration
éblouissante, dans un texte bref et intense, que la littérature naît
parfois d’un mot, d’une figure, d’un flash. L’intrigue au service des
mots, et non l’inverse, voici après tout ce que nous souhaitons aussi à
la littérature.
La Quinzaine littéraire, 1er au 15 octobre 2005
par Bertrand Leclair
Écrire, mine de rien – écrire avec une mine de rien, dans
le rien de la mine, depuis la mine du rien, cette inépuisable source où
s’abreuvent les narrateurs –, on pourrait caractériser ainsi l’art
d’Anne Serre, auteur de huit romans déjà qui, à défaut de passionner
les newsmagazines, ont mobilisé d’excellents lecteurs (ainsi de
Jean-Pierre Richard, qui lui avait consacré l’un de ses Essais de
littérature buissonnière). De cet art, elle livre une carte majeure
avec Le.Mat, qui inaugure une collection de textes brefs dirigée par
Alain Madelein-Perdrillat aux éditions Verdier pour associer le texte,
non pas tant à l’image qu’à une image particulière, dont l’influence
est prégnante sur l’œuvre même d’un auteur (deux autres textes
paraissent simultanément : L’Ordre donné à la nuit, de Claude Esteban,
qui évoque le Caravage, et D’un pays de parole, d’Alain Lévêque, sur
une aquarelle du peintre américain Winslow Homer). « Mine de rien », et en tout cas à contre-temps de l’époque, c’est une
écriture de la sidération qui se déploie ici, se livre ou s’en délivre,
quand Le.Mat, fort de son étrange point qui soude l’article et le nom,
est la figure la plus tordue du jeu de tarot. Il s’agit de viser « au
point où l’image terrifiante s’annule, devient inoffensive » au rythme
d’un récit jouant de l’autobiographie en déjouant ses codes dès le
départ (« Mais où ai-je lu cela ? J’ai des souvenirs amputés, déformés,
comportant toujours une erreur. Cela m’inquiète parce que cela
s’accroît »). « À un livre, il manque toujours un mot. (...) Une fois le livre
publié, l’absence de ce mot produit chez l’auteur un puissant appel
d’air. (...) L’ayant trouvé, tout joyeux il se met à réécrire un
nouveau livre auquel à nouveau manquera un mot, et caetera. » Le
précédent livre d’Anne Serre s’appelait Le Narrateur, décrivant
l’étrange existence de celui qui raconte tout en vivant au milieu de
ceux qui aimeraient autant ne pas le savoir. Le.Mat était donc le mot
qui lui faisait défaut ; il est la clé du Narrateur – Le.Mat, ou son
image qui surgit et revient de très loin, sur un chemin de montagne.
Figure de vagabond, il « n’est pas forcément un revenant mais il y a
assurément quelque chose de cela en lui. S’il est un revenant c’est
qu’il revient de la mort ». Pourtant, apparaît peu à peu que Le.Mat
n’est pas seulement « Orphée, pas seulement le joueur de flûte de
Hamelin, pas seulement un revenant ou un vagabond », mais « aussi
l’amour ». Qu’il est – peut-être – ce que l’on désire et que l’on
redoute le plus au monde. Qu’il n’est rien, cependant, sous ses mines
effrayantes, rien d’autre que le signe d’un décalage, d’un creux, d’un
vide entre le monde et les mots. Le passe, peut-être, qui ouvre la
porte de la narration, qui fait d’un individu un drôle de cas, un
narrateur. Reste à se demander quel est le mot, justement, qui manque
ici ? On attend déjà le prochain livre d’Anne Serre.
Tageblatt, septembre 2005
Échec et mat, un tour de magie avec Anne Serre
par Corina Mersch
À partir d’une carte d’un jeu de tarot offert par un ami, Anne Serre fabrique à nouveau – après l’insaisissable Monsieur Real du Narrateur – un
personnage énigmatique et protéiforme qui s’obstine à défendre,
moyennant parfois tricheries et maldonnes, les couleurs de la
littérature.
« Et c’est ainsi que je suis devenue écrivain. À cause du
MAT et de mes tactiques pour échapper à son pouvoir. » Écrire un livre
sur une image énigmatique, c’est, avant toute chose, faire alliance
avec ce qui nous menace, tâcher d’en arriver au point où le côté
terrifiant s’annule. Pour Anne Serre, il s’agit de dompter ce petit
personnage du jeu de tarot, évoquant tour à tour le
revenant-vagabond-joueur-de-flûte taiseux et menaçant. Bien évidemment,
dans cette affaire, c’est le « tour à tour » qui est fascinant : « Ce
tournoiement. C’est lui qui vous cause des délices, mêlant l’effroi à
la jouissance, la jouissance à l’effroi. »
En explorant les sous-bois du récit, le lecteur est prié
d’être « à la fois d’une vigilance extrême et dans un état de rêverie
extrême » pour que lui parviennent toutes les indications qui plus tard
réunies, examinées, étudiées, lui permettront de progresser un peu.
Apprivoiser LE MAT, c’est commencer par lui ôter son bonnet de fou qui
est aussi le casque ailé de Mercure. L’interroger ensuite sur sa
manière excentrique de porter sur l’épaule droite le bâton qu’il tient
de la main gauche. Chasser la bête immonde – chien, renard, hyène ou
chimère – qui essaie d’attraper sa bourse. Finir par admettre qu’il y
a, dans la composition du personnage, quelque chose d’impensable,
d’innommable, « une aberration facile à sentir mais difficile à
désigner ».
À un détour de chemin, l’Autre peut révéler soudain sa
face terrible, « ce visage sans passé qui signe quelque chose comme
l’arrêt de mort ».
Tout en le considérant avec une espèce d’« horreur triste », la
narratrice comprend que LE MAT, c’est aussi l’événement tant attendu,
que beaucoup confondent avec la rencontre amoureuse, et qui frôle, pour
peu qu’on le regarde en face, « la grande bataille orgiaque, le point
sublime de l’existence, la grande jouissance si on y va par là ».
Quoi qu’il en soit, affronter ce genre d’apparition, c’est abolir le
temps pour lui substituer un autre Temps, privilégié, souverain, digne
d’un T majuscule, qui est le Temps du récit. En tant que fantôme du
passé, LE MAT, c’est aussi la quintessence de ces souvenirs amputés,
déformés, contenant toujours une erreur salutaire qui vous pousse à
vous lancer dans la fiction comme dans un bain réparateur : « Il y a
entre ma mémoire et moi, une lutte de lutteurs », s’inquiète Anne
Serre. « Bientôt, si je vieillis, je dirai de mes souvenirs des choses
qui n’ont rien à voir avec ce que j’ai lu ou appris. Quand j’aurai lu
“Marion va au bal” je traduirai par “Pierre travaille en usine” ce qui
n’est pas du tout conforme à la réalité. »
Tant qu’à perdre la mémoire, autant brouiller les cartes
et sortir un MAT nouveau – métamorphosé, printanier, bienveillant – de
sa manche. Contrairement à la langue ésotérique, la langue poétique n’a
de pouvoirs que bienfaisants. « La langue poétique – on le sait mais ce
n’est pas bête de le répéter – est une médecine, et comme tous les
narrateurs du monde, ayant besoin d’être soignée, je m’administre la
langue poétique régulièrement. » (D’ailleurs, en tentant d’apprivoiser
la bête, Anne Serre nous livre, au passage, de très belles pages sur
Emma Bovary et Hans Castorp, sur les écrivains suisses et les pionniers
américains.)
Après avoir endossé nonchalamment l’habit du Mistrigri,
d’Orphée, du roi des Aulnes, voici LE MAT déguisé en Hamelin, le joueur
de flûte, l’homme qui entraîne une ville entière vers la mort… Si les
choses étaient simples, cela se saurait, conclut Anne Serre, étourdie
elle-même par tant de tours et détours narratifs. Si l’amour, l’amitié,
la peur, la folie, la disparition désignaient à chaque fois une seule
figure ésotérique ou romanesque – cela se saurait également et l’on
n’en serait pas aussi perplexe, aussi curieux de découvrir la suite des
hostilités. « Ce qui est merveilleux, c’est d’approcher ce corps
protéiforme et inquiétant, ce changement à vue de visage, d’usage, sans
jamais s’y brûler au point d’y perdre son latin (la plus grande perte).
Tant que l’on peut rester vivant et possédant son latin à considérer
LE MAT face à face, c’est que l’on est écrivain, suspendu, protégé. » À
l’instant même où la bête, hypnotisée, battra des cils et baissera la
garde, on en profitera pour tourner la page et considérer déjà, d’un
œil amusé ou affolé, le livre à venir.
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