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  Le Mat

  Anne Serre

  64 pages,
14,50 €
ISBN : 2-86432-446-6

Résumé

   « Alors on va me dire : mais au fond, c’est qui, c’est quoi, ce MAT ? Il est protéiforme, il change sans cesse d’aspect, de figure, il a des fonctions diverses. Mais oui.
   Si les choses étaient simples, cela se saurait. Si la terreur, l’amour, l’amitié, la mort, la folie désignaient à chaque fois une seule figure, cela se saurait aussi et l’on n’en serait pas aussi encombré. Ce qui est merveilleux, c‘est d’approcher ce corps protéiforme et inquiétant, ce changement à vue de visage, d’usage, sans jamais s’y brûler au point d’y perdre son latin (la plus grande perte). Tant que l’on peut rester vivant et possédant son latin à considérer LE•MAT face à face, c’est que l’on est écrivain, suspendu, protégé.
   Être plus fort que lui, c‘est la seule manière de survivre. »


Extrait du texte

   Pourtant, quand je pense au MAT c’est à un vagabond que je pense, un vagabond assez effrayant que j’aurais croisé moi-même un jour lointain, et cette rencontre sur la terre gaste a eu un tel effet sur moi que j’en ai perdu non pas mon latin – au contraire, je l’ai retrouvé –, mais mes souvenirs. Tout ce qui s’était passé avant s’est évanoui dans la nature. Je me souviens que j’ai eu très peur et en même temps, su tout de suite que c’était la rencontre que j’attendais depuis toujours. J’y étais préparée. Avant, sans le savoir je m’ennuyais.
   Elle eut lieu en montagne c’est-à-dire loin du monde, loin de la vie en société, dans des conditions où l’on est absolument seul. Quand je l’ai vu arriver, son bonnet à grelots circulant parmi les fougères, et mesuré à quel point j’étais isolée avec l’impossibilité totale d’un retour en arrière, je me suis naturellement armée mentalement. Le voici, ai-je pensé, n’aie pas trop peur. Puisque cette rencontre t’est destinée c’est que tu as la capacité d’y faire face. Ne tente pas de fuir, tu raterais alors la chose la plus importante de ta vie. Pendant ce temps, le bonnet à grelots se rapprochait. Fais face, me suis-je répété. Tu vas te trouver devant la mort, tu as en toi les dispositions nécessaires pour l’affronter. Parle à cet homme comme tu parles à quiconque, n’essaie surtout pas d’avoir l’air malin, n’esquive pas la rencontre – d’ailleurs, il t’en empêchera.
   Alors il est sorti des fourrés et j’ai commencé à distinguer son visage, ses attributs. Oui, ai-je pensé avec une espèce d’horreur triste, c’est bien lui, c’est LE•MAT. On croit que les choses ne figurent que sur des cartes à jouer ; c’est une erreur. Dans la réalité ces choses sont dans la vie. On a peur mais il est surexcitant, aussi, de se trouver face à un tel événement. À ce moment-là, on cesse de posséder cet instinct de survie qui semble caractériser les vivants. On est prêt à tout, même à perdre. C’est la grande bataille orgiaque, le point sublime de l’existence, la grande jouissance si on y va par là. C’est la chose de tout temps attendue que beaucoup – et moi aussi j’avais eu cette illusion – confondent avec la rencontre amoureuse.



Extraits de presse

   Marie Claire, novembre 2005
   Des mots et merveilles
   par Fabrice Gaignault

   Dans l’argot des truands, le mat, c’est le dingue de la gâchette qui tire avant de poser les questions. Dans le tarot de Marseille, le mat est un vagabond affublé d’un bonnet à grelots et d’un animal assez étrange pour ne pas être identifié. Chez Anne Serre, journaliste à Marie Claire, c’est une carte qu’elle remarque dans un jeu et qui va la hanter au point de tourner autour, comme on le fait pour une énigme, un mot qui arrive à point pour remuer les eaux basses du souvenir enfoui, semer la zizanie au grenier de l’inconscient. Ce vagabond, c’est un revenant qui perturbe la romancière, et c’est le mot qui manquait pour entreprendre un nouveau chemin d’écriture. « Le.mat » (le point posé sur la carte comme une énigme supplémentaire) est peut-être aussi quelque chose de terrible qui est advenu autrefois à la narratrice, « effrayant fantôme du passé » resurgissant et dont on devine que le souvenir et l’esquisse d’évocation font encore très mal. Mais par-delà ces pistes, Anne Serre fait surtout la démonstration éblouissante, dans un texte bref et intense, que la littérature naît parfois d’un mot, d’une figure, d’un flash. L’intrigue au service des mots, et non l’inverse, voici après tout ce que nous souhaitons aussi à la littérature.



   La Quinzaine littéraire, 1er au 15 octobre 2005
   par Bertrand Leclair

   Écrire, mine de rien – écrire avec une mine de rien, dans le rien de la mine, depuis la mine du rien, cette inépuisable source où s’abreuvent les narrateurs –, on pourrait caractériser ainsi l’art d’Anne Serre, auteur de huit romans déjà qui, à défaut de passionner les newsmagazines, ont mobilisé d’excellents lecteurs (ainsi de Jean-Pierre Richard, qui lui avait consacré l’un de ses Essais de littérature buissonnière). De cet art, elle livre une carte majeure avec Le.Mat, qui inaugure une collection de textes brefs dirigée par Alain Madelein-Perdrillat aux éditions Verdier pour associer le texte, non pas tant à l’image qu’à une image particulière, dont l’influence est prégnante sur l’œuvre même d’un auteur (deux autres textes paraissent simultanément : L’Ordre donné à la nuit, de Claude Esteban, qui évoque le Caravage, et D’un pays de parole, d’Alain Lévêque, sur une aquarelle du peintre américain Winslow Homer).
   « Mine de rien », et en tout cas à contre-temps de l’époque, c’est une écriture de la sidération qui se déploie ici, se livre ou s’en délivre, quand Le.Mat, fort de son étrange point qui soude l’article et le nom, est la figure la plus tordue du jeu de tarot. Il s’agit de viser « au point où l’image terrifiante s’annule, devient inoffensive » au rythme d’un récit jouant de l’autobiographie en déjouant ses codes dès le départ (« Mais où ai-je lu cela ? J’ai des souvenirs amputés, déformés, comportant toujours une erreur. Cela m’inquiète parce que cela s’accroît »).
   « À un livre, il manque toujours un mot. (...) Une fois le livre publié, l’absence de ce mot produit chez l’auteur un puissant appel d’air. (...) L’ayant trouvé, tout joyeux il se met à réécrire un nouveau livre auquel à nouveau manquera un mot, et caetera. » Le précédent livre d’Anne Serre s’appelait Le Narrateur, décrivant l’étrange existence de celui qui raconte tout en vivant au milieu de ceux qui aimeraient autant ne pas le savoir. Le.Mat était donc le mot qui lui faisait défaut ; il est la clé du Narrateur – Le.Mat, ou son image qui surgit et revient de très loin, sur un chemin de montagne. Figure de vagabond, il « n’est pas forcément un revenant mais il y a assurément quelque chose de cela en lui. S’il est un revenant c’est qu’il revient de la mort ». Pourtant, apparaît peu à peu que Le.Mat n’est pas seulement « Orphée, pas seulement le joueur de flûte de Hamelin, pas seulement un revenant ou un vagabond », mais « aussi l’amour ». Qu’il est – peut-être – ce que l’on désire et que l’on redoute le plus au monde. Qu’il n’est rien, cependant, sous ses mines effrayantes, rien d’autre que le signe d’un décalage, d’un creux, d’un vide entre le monde et les mots. Le passe, peut-être, qui ouvre la porte de la narration, qui fait d’un individu un drôle de cas, un narrateur. Reste à se demander quel est le mot, justement, qui manque ici ? On attend déjà le prochain livre d’Anne Serre.


   Tageblatt, septembre 2005
   Échec et mat, un tour de magie avec Anne Serre
   par Corina Mersch

   À partir d’une carte d’un jeu de tarot offert par un ami, Anne Serre fabrique à nouveau – après l’insaisissable Monsieur Real du Narrateur – un personnage énigmatique et protéiforme qui s’obstine à défendre, moyennant parfois tricheries et maldonnes, les couleurs de la littérature.

   « Et c’est ainsi que je suis devenue écrivain. À cause du MAT et de mes tactiques pour échapper à son pouvoir. » Écrire un livre sur une image énigmatique, c’est, avant toute chose, faire alliance avec ce qui nous menace, tâcher d’en arriver au point où le côté terrifiant s’annule. Pour Anne Serre, il s’agit de dompter ce petit personnage du jeu de tarot, évoquant tour à tour le revenant-vagabond-joueur-de-flûte taiseux et menaçant. Bien évidemment, dans cette affaire, c’est le « tour à tour » qui est fascinant : « Ce tournoiement. C’est lui qui vous cause des délices, mêlant l’effroi à la jouissance, la jouissance à l’effroi. »
   En explorant les sous-bois du récit, le lecteur est prié d’être « à la fois d’une vigilance extrême et dans un état de rêverie extrême » pour que lui parviennent toutes les indications qui plus tard réunies, examinées, étudiées, lui permettront de progresser un peu. Apprivoiser LE MAT, c’est commencer par lui ôter son bonnet de fou qui est aussi le casque ailé de Mercure. L’interroger ensuite sur sa manière excentrique de porter sur l’épaule droite le bâton qu’il tient de la main gauche. Chasser la bête immonde – chien, renard, hyène ou chimère – qui essaie d’attraper sa bourse. Finir par admettre qu’il y a, dans la composition du personnage, quelque chose d’impensable, d’innommable, « une aberration facile à sentir mais difficile à désigner ».
   À un détour de chemin, l’Autre peut révéler soudain sa face terrible, « ce visage sans passé qui signe quelque chose comme l’arrêt de mort ».
Tout en le considérant avec une espèce d’« horreur triste », la narratrice comprend que LE MAT, c’est aussi l’événement tant attendu, que beaucoup confondent avec la rencontre amoureuse, et qui frôle, pour peu qu’on le regarde en face, « la grande bataille orgiaque, le point sublime de l’existence, la grande jouissance si on y va par là ».
Quoi qu’il en soit, affronter ce genre d’apparition, c’est abolir le temps pour lui substituer un autre Temps, privilégié, souverain, digne d’un T majuscule, qui est le Temps du récit. En tant que fantôme du passé, LE MAT, c’est aussi la quintessence de ces souvenirs amputés, déformés, contenant toujours une erreur salutaire qui vous pousse à vous lancer dans la fiction comme dans un bain réparateur : « Il y a entre ma mémoire et moi, une lutte de lutteurs », s’inquiète Anne Serre. « Bientôt, si je vieillis, je dirai de mes souvenirs des choses qui n’ont rien à voir avec ce que j’ai lu ou appris. Quand j’aurai lu “Marion va au bal” je traduirai par “Pierre travaille en usine” ce qui n’est pas du tout conforme à la réalité. »
   Tant qu’à perdre la mémoire, autant brouiller les cartes et sortir un MAT nouveau – métamorphosé, printanier, bienveillant – de sa manche. Contrairement à la langue ésotérique, la langue poétique n’a de pouvoirs que bienfaisants. « La langue poétique – on le sait mais ce n’est pas bête de le répéter – est une médecine, et comme tous les narrateurs du monde, ayant besoin d’être soignée, je m’administre la langue poétique régulièrement. » (D’ailleurs, en tentant d’apprivoiser la bête, Anne Serre nous livre, au passage, de très belles pages sur Emma Bovary et Hans Castorp, sur les écrivains suisses et les pionniers américains.)
   Après avoir endossé nonchalamment l’habit du Mistrigri, d’Orphée, du roi des Aulnes, voici LE MAT déguisé en Hamelin, le joueur de flûte, l’homme qui entraîne une ville entière vers la mort… Si les choses étaient simples, cela se saurait, conclut Anne Serre, étourdie elle-même par tant de tours et détours narratifs. Si l’amour, l’amitié, la peur, la folie, la disparition désignaient à chaque fois une seule figure ésotérique ou romanesque – cela se saurait également et l’on n’en serait pas aussi perplexe, aussi curieux de découvrir la suite des hostilités. « Ce qui est merveilleux, c’est d’approcher ce corps protéiforme et inquiétant, ce changement à vue de visage, d’usage, sans jamais s’y brûler au point d’y perdre son latin (la plus grande perte). Tant que l’on peut rester vivant et possédant son latin à considérer LE MAT face à face, c’est que l’on est écrivain, suspendu, protégé. » À l’instant même où la bête, hypnotisée, battra des cils et baissera la garde, on en profitera pour tourner la page et considérer déjà, d’un œil amusé ou affolé, le livre à venir.