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  L’Entretemps
Conversations sur l’histoire

  Patrick Boucheron

  144 pages
13 €
ISBN : 978-2-86432-672-4

Résumé

Quel est le problème ? On le dira ici simplement, tant est criante son actualité. Il s’agit de trouver les lieux où peut se dire le politique.
Non pas la parole instituée et instituante de la grande émotion révolutionnaire, mais celle, vibrante, efficace pour chacun, qui cheminera librement dans nos vies. Car elle s’énonce partout, sauf là où elle s’annonce comme politique.
Face aux textes, devant l’image, il faut pour la saisir s’adonner à quelques exercices de lenteur.
Faire comme eux, les trois philosophes. Trois hommes d’âge différent, qui méditent, qui commentent et qui espèrent. Ils prennent la mesure de la diversité du monde, tandis que le jour faiblit. Mais qui sont-ils ?
Giorgione a peint la succession des âges comme une énigme. Alors tentons de les faire converser, depuis le pli du temps qu’ils occupent, arrêtés là, désœuvrant le cours glorieux des siècles – dans l’entretemps.


Revue de presse

Presse écrite

   La Croix, jeudi 27 septembre 2012
   Une histoire au « demi-clair matin »
   par Jean-Pierre Rioux

   Deux livres du médiéviste Patrick Boucheron, très intéressé par la culture mondiale, permettent d’appréhender une histoire vagabonde et interstitielle

   Tous ceux qui ne veulent pas perdre le fil du temps et qui tentent encore de lire notre présent ravagé par les crises et les doutes se doivent d’accompagner Patrick Boucheron sur ses sentiers de grande randonnée historique. On s’y oxygène, on y découvre, on s’y fait des ampoules, mais on avance. Car ce médiéviste multiséculaire, aussi carré qu’affété, expert dans l’art très musical de mettre une érudition impeccable au service d’une imagination bien tempérée, nous touche au vif en proposant une histoire moins instituée, moins nationalisée, moins dominée par l’orgueil européen, intrinsèquement globale, lavée de ses naïvetés fabuleuses ou héroïques, sans ornements rhétoriques et téléologiques : délivrée de l’identité temporelle de ses siècles dégrossis à la hache, de ses frises chronologiques préfabriquées et des « flèches énergiques » du grand événement, de la révolution ou du basculement.
   Bref, une histoire vagabonde et interstitielle, patiente, lovée dans « l’entretemps » et qui « espace un peu le temps », sensible au « malgré tout » face aux pensées augustinienne ou hégélienne du grand Tout et qui zèbre un espace toujours résolument mondial : une histoire nomade et métisse, très « post », à traçabilité moins arrogante, à l’écriture réinventée ; une histoire témoin d’une « texture du temps granuleuse et friable », fruit d’un décloisonnement du regard historien, à l’heure où « le jour faiblit » et nous submergent l’indécision du monde et la désorientation du temps. En clair : une histoire à la pensée dispersée mais porteuse d’un « incendie du sens » qui devra plus aux Considérations intempestives de Nietzsche qu’à la longue durée braudélienne, à Foucault ou Ginzburg plus qu’à Marc Bloch ou Furet. Et qui, ainsi ragaillardie, pourrait mieux vibrer dans nos vies.
   Avec son complice Sylvain Venayre, aussi bon marcheur que lui, Patrick Boucheron propose une mise en jambe de cette ambition avec Histoire au conditionnel*, un fabliau qui dynamite le sacro-saint exercice pour étudiants et agrégatifs d’histoire, l’« explication de texte ». Que se passe-t-il, disent-ils, lorsqu’on leur propose, au risque du scandale, une « forgerie », un de ces textes ludiques et scrupuleux rédigés par un historien mais qui respecte la forme et le sel d’un document ancien ? Alain Corbin, on s’en souvient, vient de maçonner tout un livre sur ce principe-là, ses Conférences de Morterolles (Flammarion, 2011) où il a reconstitué au plus juste le parler d’un instituteur limousin en 1895. Et c’est précisément un de ses textes qui excite la verve de nos compères. Comment diable un « texte », quel qu’il soit, devient-il un « document » probant aux yeux du chercheur, puis un « bon texte » au concours ou en classe ? Comment, dans ce parcours du combattant d’histoire, démêler les effets du vrai, du faux et du vraisemblable ? La pochade – l’action se passe en 2058 – en dit déjà très long.
   Au printemps dernier, L’Entretemps avait suivi joyeusement la piste, grâce à deux fortes « explications de texte » qui font respirer ce petit livre au bel avenir : l’examen de la relation par Thomas de Split d’un sermon de François d’Assise en 1222 sur une place de Bologne ; et, surtout, leitmotiv, prétexte et contexte, un commentaire ébouriffant des Trois Philosophes, le tableau énigmatique du non moins énigmatique Giorgione, peint à Venise en 1506 et conservé aujourd’hui au Kunsthistorisches Museum de Vienne. Trois Rois mages improbables, trois figures du Philosophe antique, du Glosateur médiéval et du jeune Renaissant mesurent l’acuité de la flèche du savoir humain et de la connaissance historique et méditent sur l’histoire saccadée de la succession du temps et des entretemps, sur la force de pénétration des grandes lueurs savantes du Levant et du Couchant dans l’évolution de l’humanité. Tous les grands historiens d’art avaient tâtonné dans le commentaire : Boucheron, lui, tente d’expliquer, parce que, homme du 21e siècle, il a besoin de nouvelles lueurs. Il ne convainc pas toujours. Mais il entraîne.
   On n’en dira pas plus ici. Il faut le lire et, comme l’aurait dit Péguy, saluer son œuvre de « demi-clair matin », déjà scandée, entre autres, par un remarqué Léonard et Machiavel (Verdier) en 2008 et la direction d’une Histoire du monde au 15e siècle (Fayard) en 2009.

   * L’Histoire au conditionnel
de Sylvain Venayre et Patrick Boucheron, Mille et Une Nuits.



   L’Ours,
n°421, septembre-octobre 2012
   par Robert Chapuis

   C’est un tableau célèbre de Giorgione, peint vers 1505, qui sert d’appui à ces « conversations sur l’histoire ». Sous un titre approximatif – Les trois philosophes – le tableau évoque trois personnages d’âge différent, qui appartiennent à des époques et à des lieux différents. C’est dans ces interstices qu’intervient l’historien, avec le recul nécessaire. Il lui revient de mettre en relation des informations, des documents, des témoignages et de dire son fait au réel. Patrick Boucheron cite Michel Foucault : « Savoir, même dans l’ordre historique, ne signifie pas "retrouver" et surtout pas "nous retrouver"… [L’histoire] creusera ce sur quoi on aime à la faire reposer, et s’acharnera contre sa prétendue continuité. C’est que le savoir n’est pas fait pour comprendre, il est fait pour trancher. »
   Ainsi ces personnages qui peuvent représenter l’Antiquité, le Moyen-Âge et la Renaissance devant la caverne de Platon (mais on leur a donné bien d’autres significations !) ont chacun leur spécificité qu’il faut révéler sans les revêtir de nos propres manières de penser. Spécialiste du Haut Moyen-Âge (il a dirigé la collection de l’ouvrage sur L’Histoire du monde au 15e siècle), Patrick Boucheron est un pédagogue hors pair. Dans une langue imagée et suggestive, il se saisit des données fournies par les écrits du passé pour nous conduire à la compréhension « historique » des faits. Ils sont parfois fort minces, ainsi d’un discours de François d’Assise sur la place publique à Boulogne, cité par un auteur au hasard d’un passage dans cette ville. En creusant la matière qui lui est fournie, il révèle un moment clef de l’histoire de ce qui fût la chrétienté. J’ai eu l’occasion d’entendre Patrick Boucheron proposer une démonstration de ce type à Lagrasse où il participait au Banquet du livre : ces « conversations sur l’histoire et la façon qu’elle a d’espacer le temps » l’ont précisément engagé à écrire ce petit livre dont on ne saurait trop recommander la lecture. L’écrit vaut l’oral et réussit à en traduire l’intérêt et l’agrément.



   Non fiction.fr,
mardi 19 juin 2012
   Continuités historiques et entretemps : Entretien avec Patrick Boucheron (2/3)
   par Pierre-Henri Ortiz



   Le choix des libraires.com, jeudi 14 juin 2012
   par Jean Morzadec



   Le Monde des livres, vendredi 8 juin 2012
   L’Histoire, jeux d’écriture
   par Philippe-Jean Catinchi

   […] l’historien Patrick Boucheron livre ses réflexions sur son métier et sur le temps.

   Thucydide, Polybe, Tite-Live ou Tacite, l’écriture de l’Histoire fut un genre littéraire en soi. Mais l’émergence de la discipline universitaire s’est souvent doublée d’une négligence du style. Comme si le sérieux du travail dispensait de l’élégance de la formulation, presque suspecte de frivolité. Jules Michelet ou Georges Duby ont toutefois des émules et la réputation de Mona Ozouf, d’Alain Corbin ou de Maurice Sartre tient aussi à la clarté et à la facture de leur langue. De fiction ou non, le récit emprunte des voies aux audaces heureuses.

   […] Désastre, désir… Ces mots traversent-ils l’esprit du jeune homme, muni d’un compas et d’une équerre, qui observe l’obscur d’une grotte sur la toile de Giorgione que l’usage nomme Les Trois Philosophes ? Peint en 1504, ce tableau captivant par son irréductible mystère – s’agit-il plutôt des trois âges de la vie, des trois religions du Livre, des temps historiques tels que les rêve l’aube du Cinquecento ? – est le point d’amorce d’une réflexion fascinante de Patrick Boucheron sur la matière même de l’histoire, le temps, la scansion et le flux, son rythme et ses séquences, héroïsées mais fractionnées en siècles.
   À l’école de Carlo Ginzburg (Enquête sur Piero della Francesca, 1983), de Daniel Arasse (On n’y voit rien, 2000) ou Georges Didi-Huberman, mais aussi en écho à l’étude du diplomate et philosophe Nicolas de Cues – récemment promu cardinal lorsqu’il publie en 1453 De icona. De visione Dei, que Les Belles Lettres viennent de traduire (Le Tableau ou la vision de Dieu, « L’Ymagier ») –, Boucheron scrute au plus près la toile et y revient sans cesse. Décentrer le regard et accepter la lenteur, entendre le politique là où il s’énonce sans s’afficher. Dans un rapport à la longue durée qui peut évoquer Braudel mais ne résume pas la profonde réflexion méthodologique de l’auteur du décapant Léonard et Machiavel, Boucheron interroge le besoin de morcellement, de fracture temporelle qui fausse le regard en le cloisonnant. Œillères dangereuses au cœur du tumulte du monde. Rappelant le double cri du dramaturge Wajdi Mouawad « Nous sommes en guerre / nous sommes en manque », l’historien revient à Machiavel, ce penseur par gros temps quand le péril imminent est encore innommable. « L’histoire n’est rien d’autre que cela : un moyen de dévisager cette hantise, avec la froide exactitude qu’exige l’urgence des temps cassants. »
   Dans une langue splendide qui conjugue malice et gravité, Boucheron, avant de citer Mon siècle d’Ossip Mandelstam pour prendre congé, rappelle la maxime de Benjamin qu’il a adoptée comme boussole : « Faire œuvre d’historien ne signifie pas savoir “comment les choses se sont réellement passées” Cela signifie s’emparer d’un souvenir, tel qu’il surgit à l’instant du danger. » Un exercice que romanciers et poètes ne craignent pas de faire leur aujourd’hui.



   Le Matricule des anges, n°134, juin 2012
   Le corps du doute
   par Benoît Legemble

   Avec L’Entretemps, l’historien Patrick Boucheron allie la rigueur de l’étude scientifique aux entrelacs d’une rêverie poétique.

   Marqué d’une inextinguible soif de savoir, l’itinéraire de Patrick Boucheron semble le fruit d’une inclinaison naturelle pour l’Italie médiévale, ses villes et ses artistes. Telle fut d’ailleurs la matière de son très remarqué Léonard et Machiavel, paru en 2008. Avec L’Entretemps, l’auteur lorgne désormais vers cet espace silencieux dont Michelet saisit mieux que quiconque la dimension tragique. Au gré de ses « conversations sur l’histoire », il donne à voir la somme pédagogique d’un projet porté par une rhétorique léchée. L’essai puise son origine dans les séances plénières tenues depuis plusieurs années à l’occasion du Banquet du livre de Lagrasse. Dans une démarche qui mêle l’analyse à la vulgarisation, l’écrivain place ainsi son dernier essai sous la tutelle de Giorgione et de sa célèbre toile Les Trois Philosophes. Un choix justifié par l’urgence du temps émanant de la toile. Par la menace de l’obscurité qui s’apprête à envahir la peinture. Enfin, parce qu’il s’agit d’une « énigme de la connaissance » qui donne à repenser la représentation du monde à travers les époques.
   Revêtant l’habit de l’enquêteur, Boucheron prend soin d’effacer les traces biographiques impropres à éclaircir les zones d’ombre de l’œuvre. Il se garde des pentes douces menant vers l’artiste réifié, tout entier disparu sous l’éclipse des âges, non sans en appeler à voir au-delà de la critique des influences. Ce sens caché et friable se situerait dès lors à la périphérie. Parfois, c’est le titre même qui est à l’origine de la révélation. Chez Giorgione, ils sont nombreux pour une seule toile, varient, servent à semer le trouble sur l’identité des personnages. Comme si les racines reposaient sur du sable. Une source d’insatisfaction pour l’historien, qui se doit de chercher, en écho à la tradition franciscaine, ce « rasoir d’Ockham qui saura trancher à la base le buissonnement des hypothèses inutiles. »
   Sous le divin patronage de Dante, l’auteur en appelle à une dramaturgie de la lumière nécessaire à la relecture du mythe de la caverne. Au plus près du dessein poétique et métaphysique, Boucheron convoque alors Yves Bonnefoy. Dans les pas du poète, la question n’est plus donc de s’échiner sur des énigmes, mais préalablement d’appréhender leur caractère d’énigmes ». Comme si, finalement, celles-ci ne constituaient que les prémisses nécessaires au cheminement vers l’ineffable de la peinture. Un itinéraire vers cette « musique infuse » d’un sujet disparu de la toile.
   S’il prend soin de ralentir le rythme et de baisser la voix, Boucheron le fait dans un souci d’exhortation au murmure. C’est-à-dire un appel à se défaire des oripeaux des « mots vaporeux » et des « rêves ésotériques », pour mieux réhabiliter « l’ombre portée du regard » sur la toile. Le hors-champ cristallise ainsi la dimension spirituelle de l’oeuvre. Car, comme l’indique l’auteur, il y a ce que Giorgione voit et donne à voir, mais il y a aussi ce qu’il recouvre et transforme ». Les trois personnages se tiennent ainsi là, les lèvres closes, sans que jamais ne soit esquissée la possibilité d’une conversation. L’occasion pour Boucheron de convoquer Leibniz et Deleuze. De parler du pli, de l’absence de lieu pour la parole politique. Doué d’une « mystique de l’enracinement », Boucheron envisage alors la mission guerrière qui incombe à l’historien chez Foucault. Il rappelle Ginzburg, qui vit en lui le précieux dépositaire de la vérité des pères. Pour sa part, l’auteur privilégie une conception contemplative, qui appelle un ralentissement nécessaire à l’observation comme à la flânerie. Car, ainsi que l’avait compris Sigried Kracauer, l’historien reste un esprit nomade. Il est celui qui, pour mener à bien son projet, doit se méfier des réécritures vertueuses et des visées hagiographiques. Face à l’effacement désastreux du symbolique, l’auteur dénonce l’avènement d’une époque fondée sur « l’exactitude du nombre », sur « l’affolement des mots, l’évidement de leur sens ». Une démarche ancrée dans la sédition, marquée par cette «froide exactitude des temps cassants », et qui n’est pas sans rappeler la grande rigueur intellectuelle d’Annie Le Brun.
   Avec une grande liberté de ton, Boucheron rompt avec le registre classique traditionnellement assigné à l’historien. S’il convie l’auditoire à renouer avec la tradition séculaire des humanités, il ne s’empêche pas de recourir au cinéma de Fellini ou de Lars von Trier. Un geste qui révèle son goût pour le mystère et fait de l’entretemps un lieu tout à la fois moderne et hérité de la pensée scholastique. Saluons donc le talent d’un fabuleux pourvoyeur d’aventures humaines, qui s’avère également un guide précieux dans les dédales de l’histoire des idées.



   Histoire pour tous, mardi 29 mai 2012
   Entretien avec Patrick Boucheron



   Notes bibliographiques, mai 2012

   La réflexion du médiéviste Patrick Boucheron sur l’histoire et la pensée politique qui la traverse part d’un tableau énigmatique peint en 1504 par Giorgione et généralement appelé Les trois philosophes. Adoptant une hypothèse communément admise, il voit, en ces trois âges de la vie, l’Antiquité incarnée par le vieillard (Aristote ?), le Moyen Âge représenté par l’homme au turban (Averroès ?), la Renaissance dans le jouvenceau assis, tourné vers une caverne (les néoplatoniciens). L’auteur de Léonard et Machiavel (NB février 2009) analyse avec brio les traits spécifiques des trois périodes et leurs conséquences considérables, encore sensibles aujourd’hui. Lui, l’historien, est le commentateur qui « se faufile dans l’entrebâillement des âges » et constate que le cheminement de l’homme « avance moins par embardées soudaines que par l’imperceptible effritement de l’ordre ancien », ce dont il donne un exemple lumineux avec le prêche de François d’Assise en 1222, détaché des sermons universitaires. Style raffiné, érudition encyclopédique et pensée puissante, mais réellement complexe.



   L’Humanité, lundi 23 avril 2012
   Une méditation sur la temporalité et l’histoire
   par Jérôme Lamy

   Le médiéviste Patrick Boucheron montre comment les historiens sont tributaires d’une vision a priori de la succession des âges qui gouverne le sens même du temps.

   Boucheron livre une méditation sur le temps et l’histoire en prenant le tableau de Giorgione les Trois Philosophes comme fil conducteur. L’historien remarque tout d’abord que l’œuvre du peintre est une énigme sans clé, un mystère pour le sens, une béance interprétative dans le poudroiement chromatique. Qui sont-ils ces trois philosophes d’âge différent ? On croit reconnaître Aristote, Averroès et la jeune Renaissance ; mais ce sont des symboles que nous attachons ainsi à des corps peints dans un paysage mêlant la roche d’une grotte, la pâleur d’un ciel mordoré et les stries lourdes de quelques arbres.
   Patrick Boucheron propose, à partir de cette fresque chancelante, de questionner la scansion, le temps saccadé, le partage du flux historique. La temporalité en archipel permet ainsi de mesurer la prégnance d’une perspective occidentale dans la lecture du monde : décloisonner le regard, rendre étrange ce que l’on croit familier, voilà la tâche de l’historien.
   Ainsi, les grandes invasions ne résistent pas à ce décentrement du sens : la mystique de l’enracinement émerge comme une antienne rassurante, une manière de construire des socles d’identité fictifs. Dans le remuement du temps, l’ancrage est la plus incertaine des perspectives. Patrick Boucheron propose, en contrepoint d’une histoire construite pour ourler de quelques dates marquantes les sombres chronologies psalmodiées, de laisser une place à l’entretemps.
   Ce pli, cet espacement n’enferme pas le sens dans un a priori qui balise les interprétations. Ainsi le récit que donne Thomas de Split, au 13e siècle, d’une harangue à Bologne de celui qui sera plus tard connu sous le nom de saint François d’Assise, est l’occasion d’une lecture corrosive et jubilatoire d’un entretemps qui permet de pointer la force du politique dans l’irruption de l’Ordre des frères mineurs et la revitalisation d’une tradition pastorale chrétienne. Les historiens en raisonnant sur le siècle ont instauré des cassures artificielles, ils fragmentent un temps discontinu pour mieux le saisir en périodes closes qu’ils condensent et coagulent. Le jeu des déplacements que propose Patrick Boucheron interroge ce besoin d’annoncer le morcellement, de prononcer la fracture du temps. L’entretemps, dans le tableau de Giorgione, c’est finalement cette irréductible tension entre des âges qui toujours se croisent, se mêlent et s’entrechoquent, là où l’historien, chrono-entomologiste impénitent, s’évertue à les séparer, les distinguer et les nommer.



   La Quinzaine littéraire, mercredi 16 mai 2012
   L’entretemps ou le métier d’historien
   par Maïté Bouyssy

   Ces « conversations » sont un discret manifeste pour le métier d’historien, son usage de l’image et de la culture, quand l’énigme du sens doit néanmoins permettre d’imaginer ce qui a fait société au sein de ces passés que nous ne repérons que dans le « zébré » de discontinuités ; de là, une autre façon de montrer les ruses de la politique.

   Diverses urgences et exigences traversent ce texte : d’abord une mise à plat de nos incertitudes et l’éviction, généralement sereine, des truismes qui ont encombré le métier d’historien. La démarche est tout à fait benjaminienne. Est évoqué, sollicité, imaginé ce qui peut servir « à l’instant du danger », dans une vision insidieusement narquoise où le neuf ne tient qu’à l’effritement du vieux : la poussière, est-il dit, ruine plus sûrement les pouvoirs, lesquels tiennent moins de la contrainte que parce qu’ils « circonviennent » (un mot et une pensée de Merleau-Ponty tirée de sa note sur Machiavel de 1949). La violence de la conception téléologique des choses s’en épuise, ce qui n’est pas sans rapport avec la circulation des thèses, dans un échange profond avec le monde musulman, qui veulent croire le contrat social issu d’une violence préalable. Liminairement est en outre rappelée la fuite actuelle des centres de l’économie-monde vers l’Orient. Être vaincu n’arrête en rien l’analyse ni l’imagination historique, ce n’est que de la meilleure tradition au moins depuis Hérodote et Thucydide.
   Médiéviste, l’auteur a pour aune la longue durée et pour passion le 15e siècle et ses alentours. On connaît la magistrale Histoire du monde au 15e siècle (Fayard, 2009) qu’il a dirigée. La question politique et la constitution du sujet moderne, celui de la devotio moderna, permit l’individualisme occidental et l’adhésion personnelle à un corps de doctrine. La question du mesurable et du marché d’ailleurs accoucha tout autant du monde moderne. Alors à chacun de se nourrir des lectures offertes et de sa propre culture afin d’imaginer « l’entretemps d’une parole évasive » des pouvoirs et des transgressions mesurées du jeu des normes. Cet air frais contextualise un monde et le livre aux poètes et aux peintres, non pour le réenchanter mais pour leur en confier le sfumato.
   Dans une très belle prose, non pure poésie mais fluidité de la pensée, ce qui fait sa marque, l’auteur n’a pas que l’amour des formules, il se livre aux exercices connus sans s’appesantir, ce qui ne lui vaut pas que des amis car le fleuret moucheté fonctionne.
   Au départ est un tableau énigmatique de Giorgione que possède un Contarini marchand de Venise, beau-frère de Vendramin, le propriétaire de La Tempête. Pas vraiment identifiables, ces Trois philosophes, titre actuel, qui auraient pu être trois savants, les trois religions, les temps historiques tels qu’on peut les penser en l’an 1504, car le tableau est daté et au péril de dérives, mille autres choses qui restent possibles, tels des Rois mages car on n’en sait pas plus que Vasari, qui dès le 16e siècle a dit ces personnages dépourvus de sens. Ce sont trois hommes, trois âges de la vie, le plus âgé, barbu éventuellement face au soleil couchant, le deuxième plus oriental, l’homme mûr à tunique écarlate et le plus jeune, doté d’une équerre, et c’est cela qui relance la conversation, les hypothèses et le texte pour une pensée des temps qui intègre « la stratégie de l’énigme » d’Yves Bonnefoy.
   Car c’est la réflexion tout en dentelle d’un auteur rodé à toutes les ruses du vrai commentaire de texte historique, cet exercice roi qui est en train de sombrer dans la dissertation, faute de faire confiance à l’inquiétude ancrée à quelque détail indiscutable, même là où il faudrait reprendre la maïeutique du « on n’y voit rien » de Daniel Arasse. Le travail des images questionne ici le décentrement du regard car penser le politique au Moyen Âge, c’est penser le temps et s’interroger sur ce qui permet d’envisager une histoire qui n’est pas seulement l’éloge de Rome (comme passé, présent et avenir). L’apport de l’image se négocie alors entre des méthodes de Ginsburg et de Georges Didi-Huberman, sans oublier les luttes de Bologne et de Padoue quand s’étripaient les scolastiques et les averroïstes latins. La querelle des Anciens et des Modernes n’a pas moins droit de cité car « on nomme littérature la fragilité de l’histoire », a déjà défendu Patrick Boucheron (dans Le Débat, 2011). Apprivoiser le discontinu, c’est aussi comparer et recourir à l’anthropologie de Serge Gruzinski et de Philippe Descola ou à la philosophie d’Alain de Libéra. La diversité des ateliers de l’historien trousse mises en perspective et cas d’école. De près, de loin, « l’ogre historien », selon le mot de Jacques Le Goff, n’en désigne que mieux des vacuités propres à rendre possible/impossible la pensée des malheurs de notre monde, ceux qui nous taraudent et nous font converser.
   Un grand moment tient à ce qui doit s’entendre et s’imaginer d’un fragment, quand un bout de manuscrit de Thomas de Split raconte comment, trente ans plus tôt, il avait entendu et vu François d’Assise prêcher à Bologne. Revenu d’Égypte et un peu avant sa mort, le « jongleur de Dieu » a subverti la communauté et su faire société avec « quasi » toute l’assemblée d’un temps où rien ne sépare l’Église des réalisations politiques en cours. Pour comprendre ce qui fut une tactique et une affaire de bande, mais en vue d’un accord négocié, Boucheron redonne couleur et saveur au débat au sein « d’une société urbaine puissamment judiciarisée, une société de la vengeance et du recours au procès [qui] n’est qu’une des étapes d’un parcours ritualisé qui dose et temporise ce processus vindicatoire qu’on appelle la faide ». Le retour aux sources et au blanc du texte qui est le savoir de la contextualisation et de l’historien déjoue alors magistralement la construction de mémoire de l’ordre franciscain qui fut acharnée et une politique immédiatement mise en place afin d’unifier peut-être 30000 fidèles.
   La méthode combinatoire, souvent moquée - reconnaît l’auteur qui doit exaspérer de très bons et de moins bons esprits -, permet une compréhension de la rencontre « d’un homme et d’un moment » mais aussi des arcanes du politique quand la réforme aboutie fait révolution et transformation du monde dans ce qui est relance des questionnements, jadis et pour nous, loin des continuités de la langue ou du sol, comme de la tentation nominaliste de l’historien qui tranche. Le démontage des temps s’en découple au passage de nombre d’associations, un pont aux ânes, sans en rajouter à la manière des histoires contre factuelles, mais 1431 reste autant la fondation de Phnom-Penh que Jeanne au bûcher. Cette vision très policée et tendue se saisit d’une érudition vagabonde et sûre, tel un gai savoir. Reste que poser l’action dans la subversion franciscaine est autant pari qu’exercice d’intelligence.
   La conversation, c’est donc ce qui combine du savoir aux intuitions étayées d’une culture au présent tandis que l’écriture redonne l’irisation des couleurs, la variété qui ne lasse point et fait à son tour société. C’est sans doute la grâce des rencontres du 15 août qui se déroulent autour des éditions Verdier, à Lagrasse, bien sûr, en son lieu, sa terre, sa querencia comme on dit en tauromachie. À chacun d’en tirer profit à sa guise mais le bonheur de lecture est pour tous.



   La République des livres, jeudi 12 avril 2012
   Patrick Boucheron, un historien qui bouscule les siècles
   par Pierre Assouline



   Libération, jeudi 5 avril 2012
   Résurrection, année zéro
   par Marc Semo

   Le médiéviste Patrick Boucheron s’interroge sur l’effritement et les découpages du temps.

   Son temps est toujours celui d’un entre-deux. « L’historien est le fils d’au moins deux époques, la sienne et celle qu’il étudie », notait le philosophe allemand Siegfried Kracauer, soulignant que « son esprit n’est pas localisable et il déambule sans domicile fixe ». C’est là aussi d’un « entre-temps » qu’il s’agit, tout comme l’est autrement le Moyen Âge, défini comme tel par les humanistes en même temps qu’ils inventaient la Renaissance. D’où le titre de ce nouvel essai du médiéviste Patrick Boucheron que l’on pourrait comparer à un divertimento – genre musical brillant dont la légèreté n’est qu’apparente. L’ouvrage s’ouvre avec un tableau, les Trois philosophes, de Giorgione, énigmatique comme nombre d’autres œuvres du maître vénitien du Cinquecento.
   À gauche de la toile, l’ouverture ténébreuse d’une caverne sur fond de soleil couchant. À droite du cadre, trois hommes d’âges différents, un vieillard vénérable et barbu qui serait Aristote, un jeune homme assis regardant vers la grotte qui est une très transparente référence au mythe platonicien. Vêtu à l’antique, le jouvenceau qui tient en main une équerre et un compas serait l’incarnation de l’esprit nouveau de la Renaissance. Entre les deux, un homme enturbanné, un « turco » comme il y en avait tant dans la peinture vénitienne de l’époque, symboliserait le Moyen Âge, c’est-à-dire l’entre-deux. Ce serait Averroès, le grand philosophe andalou réputé avoir été le passeur de ce savoir de l’Antiquité vers l’époque moderne, celui qui a permis ce « retour à Rome » qui fut l’obsession de l’humanisme classique.

   Deux génies.
   Les diverses interprétations autour de ce tableau sont le fil – la basse continue, dirait-on pour une mélodie – de ce livre présenté comme des « conversations sur l’histoire ». Patrick Boucheron aime à rappeler « qu’être médiéviste est une autre façon d’être contemporéaniste ». Il avait publié récemment avec Nicolas Offenstadt un très dense ouvrage collectif sur l’Espace public au Moyen Âge. Débats autour de Jurgen Habermas (PUF). Là, il renoue avec la verve de son Léonard et Machiavel (sur une possible, bien qu’incertaine, rencontre entre ces deux génies de la Renaissance). L’objet en est cette fois l’histoire elle-même, avec sa temporalité et ses ruptures ou supposées telles. « On s’épuise inutilement à chercher de grands bonds en avant et d’étourdissantes culbutes pour animer l’histoire des hommes qui, chacun le sait bien, avance moins par embardées soudaines que par l’imperceptible effritement de l’ordre ancien », écrit Patrick Boucheron. Il rappelle que « la métaphore géologique s’impose toujours à qui veut décrire les étagements du temps : sédimentation, érosion, épanchements, glissements, failles ». C’est « la longue durée » chère à Fernand Braudel, mais celle-ci ne signifie pas pour autant une histoire immobile en raison de la réalité de « l’inégale texture du temps ».

   Lumières.
   Il y a le découpage des siècles, dont Marc Bloch déjà dans son Apologie pour l’histoire relevait le caractère arbitraire : « Nous nous donnons l’air de distribuer selon un rigoureux rythme pendulaire, arbitrairement choisi, des réalités auxquelles cette régularité est tout à fait étrangère. » Pour de nombreux historiens, le 20e siècle démarre réellement avec la guerre de 1914. En fait notre séquençage des siècles découle du choix de Denys le petit, moine du 6e siècle, qui décida de faire démarrer l’ère chrétienne à la naissance du Christ fixée au 25 décembre de l’an 753 après la fondation de Rome. Patrick Boucheron s’amuse à imaginer ce qui se serait passé si le religieux avait choisi comme point de départ – ce qui eut été tout aussi logique – la Passion et la résurrection du Christ trente-trois ans plus tard. Ce nouveau découpage où l’on retranche trente-trois ans aux dates que nous connaissons, fait parfois étrangement sens. « À ce jeu, le 19e siècle perd les guerres napoléoniennes, la Restauration, Stendhal, Hegel, Goethe [...] qui tous rejoignent un très convainquant siècle des lumières », note Boucheron, soulignant « qu’ainsi décalé d’un tiers ce même siècle devient le grand siècle moderniste et révolutionnaire englobant largement 1848 et 1917, et faisant la part belle aux avant-gardes politiques et esthétiques ».
   Ce sont les délices de l’histoire contre factuelle. Mais au-delà de brillantes digressions sur le temps, ce livre s’interroge aussi sur les tragédies qui viennent. Il fait sienne la maxime de Walter Benjamin : « Faire œuvre d’historien ne signifie pas savoir comment les choses se sont réellement passées ; cela signifie s’emparer d’un souvenir tel qu’il surgit à l’heure du danger. » L’historien écrit écartelé, mais toujours au présent. Dans le tableau du Giorgione la nuit pointe, mais les trois philosophes sont là : « Ils sont venus nommer les choses qui viennent, calmer l’affolement des noms, reconnaître ce qu’il y a de cassant dans le temps. » Il n’est peut-être pas trop tard.

Radio et télévision

« La Fabrique de l’Histoire », par Emmanuel Laurentin, France Culture, jeudi 3 janvier 2013 de 9h06 à 10h
« Les Matins de France Culture », par Marc Voinchet, France Culture, lundi 9 avril 2012 de 7h41 à 7h56
« Le Journal de la philosophie », par François Noudelmann, France Culture, mardi 20 mars 2012 de 10h50 à 11h