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  Léonard et Machiavel

  Patrick Boucheron

  160 pages
12 €
ISBN : 978-2-86432-547-5

Résumé

La scène se passe à Urbino, au palais ducal, à la fin du mois de juin 1502. Dans l’effet de souffle des guerres d’Italie, les petits États tremblent sur leur base ; ils seront à qui s’en emparera hardiment. Insolent et véloce comme la fortune, César Borgia est de ceux-là.
Le fils du pape donne audience à deux visiteurs. Le premier est un vieux maître que l’on nomme Léonard de Vinci, le second un jeune secrétaire de la Chancellerie florentine du nom de Nicolas Machiavel.
De 1502 à 1504, ils ont parcouru les chemins de Romagne, inspecté des forteresses en Toscane, projeté d’endiguer le cours de l’Arno. Un même sentiment d’urgence les fit contemporains. Il ne s’agissait pas seulement de l’Italie : c’est le monde qui, pour eux, était sorti de ses gonds.
Comment raconter cette histoire, éparpillée en quelques bribes ? Léonard ne dit rien de Machiavel et Machiavel tait jusqu’au nom de Léonard. Entre eux deux coule un fleuve. Indifférent aux efforts des hommes pour en contraindre le cours, il va comme la fortune.
Alors il faut le traverser à gué, prenant appui sur ces mots rares et secs jetés dans les archives comme des cailloux sonores.


Extrait de texte

   Léonard et Machiavel n’étaient pas de ces éclaireurs à l’avant-garde, mais au cœur de la bataille, dans la mêlée confuse, où rien ne se discerne nettement sinon la vérité du combat. Ils n’ont pas fait leur temps ; parce qu’ils furent si intensément du leur, ils sont toujours du nôtre. Il y eut entre eux un temps commun, qui les fit contemporains. Non pas continûment, et d’une manière si sourde et si souple, sans doute, qu’ils ne trouvèrent guère de mots pour le dire. Mais la même urgence d’agir et une semblable écoute aux rythmes du monde ; l’évidente certitude que sa cadence hésite, et qu’il appartient aux hommes d’en ressentir la pulsation pour doucement l’amener à reprendre son cours réglé ; le courage de grimper la montagne pour contempler la plaine, et de descendre dans la plaine pour regarder la montagne, afin de toujours rester en éveil, brusquer les points de vue, et maintenir vibrante l’indétermination du moment ; pour cette raison la volonté têtue de ne jamais s’attarder en compagnie des mêmes ; et surtout, surtout, s’arracher à la splendeur des mots, à leur entêtante séduction, pour fouiller toujours plus loin, plus douloureusement aussi, la vérité des choses.
   Et puisque tout se dit en si peu de temps, ne plus s’attarder désormais. Raconter la fin de César Borgia est superflu une fois accompli le drame de Senigallia : il disparaît dans les coulisses, comme un acteur exténué qui a subjugué le public de son morceau de bravoure. Détourner le fleuve est impossible quand sa puissance reprend son cours : regardez-le sauter les digues pour aller se perdre dans la mer. Et comment décrire la fuite des blessés milanais, quittant par la gauche le champ de bataille d’Anghiari ? Ils s’estompent dans la poussière soulevée par les combattants acharnés et sauvages qui luttent pour l’étendard. Finir n’est rien, car seul compte ce moment si lent et si brutal, suspendu comme un souffle coupé, où tout éternellement commence.



Revue de presse

Presse écrite

   Vient de paraître, n°34, février 2009

   Dans un ouvrage qui tient à la fois de l’essai, de la biographie et du récit historique, Patrick Boucheron confronte deux figures qui, chacune dans son domaine, représentent l’aboutissement de la Renaissance. Léonard et Machiavel part d’une rencontre réelle qui eut lieu au palais ducal d’Urbino en juin 1502 sous les auspices de César Borgia. La force de cette biographie croisée tient en partie à sa chronologie serrée. Le texte est centré sur une période relativement brève (1502-1505) durant laquelle Léonard et Machiavel ont été amenés à se côtoyer et à collaborer ensemble sur des projets aussi divers que la dérivation du cours de l’Arno dans le but d’assécher le port de la puissance rivale qu’est Pise ou la peinture murale de La Bataille D’Anghiari commandée à Léonard pour la salle du Conseil du palais de la Seigneurie à Florence. Deux projets ambitieux qui engloutiront des sommes colossales sans être menés à leur terme : des crues mettent fin à l’endiguement du fleuve en détruisant le canal tandis que la Seigneurie finit par couper les fonds à Léonard qui tarde à mettre son œuvre à exécution. Le léger déséquilibre de l’ouvrage en faveur de Léonard s’explique par le fait qu’il s’agit là d’une période d’activité particulièrement intense de sa vie, alors que Machiavel a encore toute sa carrière devant lui. Il faudra attendre une dizaine d’années avant qu’il ne se mette à rédiger Le Prince (1513) et le Discours sur la première décade de Tite-Live (1513-1520). Pour l’heure, les héros de cette histoire n’ont pas encore été tirés au sort. Aucune trace, aucun écho direct ne subsiste de ces rencontres et collaborations dans les écrits de Léonard et de Machiavel qui semblent s’ignorer mutuellement. À l’affût de « la preuve, l’irréfutable trace d’une histoire commune entre les deux hommes, si fugace dans ses inscriptions documentaires », Patrick Boucheron dispose tout au plus d’une poignée de faits tangibles glanés dans les archives, les registres de comptes, les missives diplomatiques, les contrats notariés. De ce « rendez-vous manqué de l’érudition », il tire néanmoins la matière inédite d’une comparaison, d’une confrontation de deux génies qui s’ignorent encore, mais dont l’alchimie inconsciente éclaire toute la Renaissance.



   Notes bibliographiques, 1er février 2009

   Il est avéré qu’en 1502, au palais ducal d’Urbino, se sont croisés trois personnages hors du commun, César Borgia. Léonard de Vinci et Nicolas Machiavel. Le premier est le nouvel homme fort d’Italie, conquérant, opportuniste, prêt à se saisir du pouvoir chancelant à Florence. Le second est peintre, architecte, géographe, touche-à-tout de génie, et il se cherche un protecteur. Le troisième est secrétaire de la chancellerie florentine et, à ce titre, au courant de toutes les manœuvres diplomatiques de l’époque. Tous, en avance sur leur temps, méritaient de se rencontrer et de s’influencer…
   Ce livre n’est pas un roman : écrit par un historien, il rapporte une somme remarquablement précise de faits historiques puisés aux sources les plus sûres, biographies, lettres, mais aussi textes littéraires des personnages. Ceux-ci ont traversé une période d’immense bouleversement, prémisse de la Renaissance, avec « la même urgence d’agir et une semblable écoute aux rythmes du monde ». Alternant une langue raffinée, les récits de bataille, l’étude d’un tableau ou les secrets des coulisses du pouvoir. Patrick Boucheron donne vie et puissance au récit de ces vies exceptionnelles. Une lecture exigeante, toute de sensibilité et d’érudition.



   Le Journal du médecin – Week-end, n°1971, vendredi 23 janvier 2009
   Dans la mêlée, en ces temps incertains
   par Olivier Isaac

   Roman ? Essai ? Ni l’un ni l’autre. Dans son Léonard et Machiavel, l’historien Patrick Boucheron médite sur leurs rencontres et leurs vies croisées. Pour dresser le portrait de deux figures majeures de la Renaissance qui, vraisemblablement, partagèrent une « même conception de la qualité des temps ». Passionnant.

   Tous deux marquèrent la Renaissance. Tous deux gravitèrent à proximité des pouvoirs en place. Tous deux fascinent : Machiavel (1469-1527) pour la complexité et l’ampleur de sa pensée politique […], Léonard de Vinci (1452-1519) pour la multitude de ses dons – sculpteur, peintre, architecte, ingénieur, inventeur – et les mystères qui nimbent autant son œuvre peinte que ses nombreux codex et carnets manuscrits. Pas étonnant, dès lors, que le premier suscite souvent incompréhension ou rejet, tandis que, sur le second, se greffent des fantasmes en tous genres, dans lesquels un Da Vinci Code butina habilement.
   Mais au-delà des images d’Épinal en trompe-l’œil, qui furent-ils ? Quelle fut la teneur de leurs relations ? Une chose est sûre, rappelle Patrick Boucheron : au seuil de ce XVIe siècle mouvementé, ils se croisent, se parlent et travaillent ensemble. Mais de cela ne restent que quelques traces d’archives qui, d’ailleurs, ont fait l’objet d’assez peu d’études au regard de la postérité des deux hommes. C’est que « Léonard, qui a tout écrit et tout dessiné, ne dit rien de Machiavel. Et Machiavel, si prolixe, tait jusqu’au nom même de Léonard ».
   Pourtant, en 1502, tous deux sont à Urbino. Léonard, longtemps au service de la Cour milanaise, a dû quitter sa ville d’adoption lors de sa prise par Louis XII en 1499. Il erre un temps en Italie avant d’officier comme ingénieur ducal auprès de César Borgia : le fils du Pape Alexandre II, Cardinal devenu Duc, multiplie alors les conquêtes territoriales en Romagne avec un brio stupéfiant. À son service, Vinci recense forteresses et places fortes. Quant à Machiavel, diplomate au service du Conseil des Dix florentin, il est envoyé en mission à Urbino afin de sonder les intentions de ce nouveau César encombrant. Il y découvre un personnage « très secret », d’une habilité politique et stratégique inédite. Il y côtoie celui qui deviendra l’une des figures centrales du Prince. De là, une hypothèse, celle d’un « roman d’espionnage » : portrait d’un Léonard en agent double travaillant pour Florence et rapportant à Machiavel. Secret oblige, ni l’un ni l’autre n’évoque leurs discussions dans les parages de la Cour d’Urbino…
   Mais il y a plus. Après la disgrâce de Borgia, ils sont de retour à Florence et se penchent sur le siège de Pise, qui n’en finit pas, imaginant détourner le cours de l’Arno pour mettre la rivale portuaire à genoux. Une crue de l’Arno ruinera ce projet mais Machiavel supervisa l’entreprise dont Léonard fut l’un des ingénieurs, en sa qualité d’hydraulicien de génie.
   Mais il y a davantage. Pendant trois années, de 1503 à 1506, le peintre entame le chantier de La Bataille d’Anghiari, destinée à orner la Salle des Cinq-Cents du Palazzo Vecchio. Le projet n’aboutira pas. On ne le connaît qu’à travers croquis et reproductions. Loin des fresques glorieuses, l’œuvre entendait montrer la violence et le grouillement de la guerre, son omniprésence sanglante. Et c’est en ce point que se niche la substance même des liens entre Machiavel et Léonard, qui partageaient « cette même qualità dei tempi marquée par l’omniprésence de la guerre. » Le premier, qui eut la politique pour seule philosophie, entendait montrer que « décrire la politique, c’est figurer la bataille » et non lui trouver des fondements. Le second, qui eut la peinture pour philosophie, s’est pareillement attaché à figurer avec cette Bataille inachevée les mystères de l’Histoire.
   Dès lors, ce texte précieux dresse le portrait d’un binôme qui fut « au cours de la bataille, dans la mêlée confuse, où rien ne se discerne nettement sinon la vérité du combat ». Deux hommes qui « n’ont pas fait leur temps. Parce qu’ils furent intensément du leur, ils sont toujours du nôtre. »



   La Libre essentielle, n°118, 6 et 7 décembre 2008
   La joie du texte

   Ce récit sur la rencontre entre Léonard (de Vinci) et Machiavel écrit avec « la précarité des hypothèses » (selon l’expression de Pierre Michon, une des influences majeures de Patrick Boucheron) ne cessera de vous mettre en joie. Alors, pour la prolonger, souvent, vous le reposerez délicatement pour savourer ses phrases et réfléchir à la justesse de ses constats (sur l’humain et le monde). Et toujours vous le reprendrez avec le même plaisir.
  


   Force ouvrière, n°2873, mercredi 3 décembre 2008
   La rencontre d’Urbino

   Juin 1502 : à Urbino, « angle mort de l’Italie princière », César Borgia, autoritaire et cruel, règne sur son « Palazzo ducale », dont les couloirs sans fin voient se croiser deux personnages majeurs de la Renaissance. Ce sont Léonard de Vinci, artiste humaniste et inventeur déjà accompli, et Nicolas Machiavel, jeune secrétaire ambitieux, travaillant pour la chancellerie florentine. L’entrevue eut vraiment lieu : les deux hommes n’en parleront jamais et les documents d’époque sont rares. L’historien Patrick Boucheron a décidé de passer outre, et c’est une audace payante car il nous livre ainsi un texte dans lequel la connaissance érudite s’allie au plaisir esthétique d’une écriture brillante. Cette confrontation entre deux génies sert de prétexte à une méditation dense sur une époque médiévale qui se clôture et une Renaissance en gestation. L’Italie bascule dans un autre monde : Léonard et Nicolas en incarnent à merveille l’effervescence intellectuelle et artistique. Leurs deux vies parallèles se construisent, leurs pensées s’influencent, les machineries politiques de l’un trouvant leur écho dans les machineries techniques de l’autre. D’autres personnages, fort bien brossés quoiqu’un peu secondaires, fournissent une toile de fond qui amplifie la richesse culturelle de cette période : ainsi, dans les montagnes voisines du château, Louis XII, Isabelle d’Este et Michel-Ange confortent leurs projets, rêvent à leurs destins ou philosophent sur le sens du « Beau ». On sort de ce livre en se disant que d’autres siècles basculent, mais moins brillamment.



   Philosophie magazine, lundi 1er décembre 2008
   Génies de la Renaissance
   par Martin Legros

   Nicolas Machiavel et Léonord de Vinci ont vécu à la même époque et aux mêmes endroits, et ont jeté un même regard, à la fois désenchanté et entreprenant, sur le monde qui les entourait. Mais si de nombreux indices laissent à penser qu’ils se sont rencontrés et même soutenus dans l’adversité, ces esprits si vifs et curieux, qui l’un comme l’autre notaient et dessinaient presque tout de ce monde de la Renaissance qui surgissait sous leurs yeux, n’ont pourtant pas eu un mot l’un pour l’autre. Les archives aussi sont muettes. C’est pour combler ce silence incompréhensible que l’historien Patrick Boucheron a mis en scène leur rencontre dans le cadre d’une collection littéraire. Il n’imagine pas ce que le génie de la modernité, incapable d’achever un tableau, aurait pu dire de l’auteur du Prince et de sa nouvelle science de la politique, mais restitue avec précision les différents moments, entre 1502 et 1504, où Machiavel et Léonard ont dû se croiser. Sans jamais remplir les blancs. Boucheron fait surgir derrière le théâtre des événements une proximité essentielle, une « connivence intime entre deux mondes, deux rêves, deux ambitions ». Peu importe, suggère l’auteur, qu’ils se soient rencontrés, tant leurs œuvres sont contemporaines, chacune affirmant une même vision philosophique de l’histoire en rupture avec l’humanisme classique, avec l’idéal d’imitation des anciens et de la maîtrise du temps.



   Centre National du Livre,
1er décembre 2008
   Note de lecture
   par Agnieszka Gratza

   Dans un ouvrage qui tient à la fois de l’essai, de la biographie et du récit historique, Patrick Boucheron confronte deux figures qui, chacune dans son domaine, représentent l’aboutissement de la Renaissance. Léonard et Machiavel part d’une rencontre réelle entre les deux Florentins qui eut lieu au palais ducal d’Urbino en juin 1502 sous les auspices de César Borgia. Personnage hautement controversé dont Machiavel fera pourtant un des héros du Prince, le fils du pape Alexandre VI est alors au sommet de sa gloire, ayant récemment conquis toute la Romagne ainsi que le duché d’Urbino. Inquiète de ses visées, la Chancellerie florentine charge son secrétaire, Nicolas Machiavel, de l’observer. Lors du premier entretien qui lui est accordé, Léonard de Vinci est présent en tant qu’architecte, ingénieur militaire et artiste de cour. Après avoir été forcé de quitter le duché de Milan envahi par les troupes françaises aidées par Borgia même, il est en quête d’un nouveau mécène. César Borgia fait ainsi le lien entre deux hommes qui gravitent dans son orbite jusqu’à ce que la mort du pape en 1503 ne précipite le revirement de fortune (thème cher à l’auteur du Prince) qui finira par entraîner sa perte.
   La force de cette biographie croisée tient en partie à sa chronologie serrée. Le texte est centré sur une période relativement brève (1502-1505) durant laquelle Léonard et Machiavel ont été amenés à se côtoyer et à collaborer ensemble sur des projets aussi divers que la dérivation du cours de l’Arno dans le but d’assécher le port de la puissance rivale qu’est Pise ou la peinture murale de La Bataille D’Anghiari commandée à Léonard pour la salle du Conseil du palais de la Seigneurie à Florence. Deux projets ambitieux qui engloutiront des sommes colossales sans être menés à leur terme : des crues mettent fin à l’endiguement du fleuve en détruisant le canal tandis que la Seigneurie finit par couper les fonds à Léonard qui tarde à mettre son œuvre à exécution. Le léger déséquilibre de l’ouvrage en faveur de Léonard s’explique par le fait qu’il s’agit là d’une période d’activité particulièrement intense de sa vie, alors que Machiavel a encore toute sa carrière devant lui. Il faudra attendre une dizaine d’années avant qu’il ne se mette à rédiger le Prince (1513) et le Discours sur la première décade de Tite-Live (1513-1520). Pour l’heure, les héros de cette histoire n’ont pas encore été triés au sort.
   Aucune trace, aucun écho direct ne subsiste de ces rencontres et collaborations dans les écrits de Léonard et de Machiavel qui semblent s’ignorer mutuellement. À l’affût de « la preuve, l’irréfutable trace d’une histoire commune entre les deux hommes, si fugace dans ses inscriptions documentaires », l’historien Patrick Boucheron dispose tout au plus d’une poignée de faits tangibles glanés dans les archives, les registres de comptes, les missives diplomatiques, les contrats notariés. De ce « rendez-vous manqué de l’érudition », il tire néanmoins la matière inédite d’une comparaison, d’une confrontation de deux génies qui s’ignorent encore, mais dont l’alchimie inconsciente éclaire toute la Renaissance. En s’interrogeant sur leur proximité, il dresse le tableau de toute une époque et tisse une histoire qui, si elle se lit comme un roman, évite les écueils de l’histoire romancée dans lesquels était tombé le Roman de Léonard de Vinci du russe Dmitri Merejkovski, qui se penchait sur la rencontre des deux génies au palais ducal d’Urbino et que Freud mettait pourtant au rang de ses livres préférés.



   Télérama,
n°3070, mercredi 12 novembre 2008
   Rendez-vous chez le Prince
   par Daniel Conrod

   Au palais Borgia, Vinci et Machiavel se sont côtoyés. L’Histoire n’en dit rien, mais on peut lire dans ses silences.

   Urbino, un jour de juin 1502, au Palais ducal. Ils sont trois. Ce pourrait être du théâtre ou du roman. C’est de l’histoire. César Borgia, 27 ans, fils de pape, nouveau maître d’Urbino, dit « le Valentinois », un astre nouveau et prometteur de la politique italienne ; Niccolo Machiavelli, notre Machiavel, 33 ans, secrétaire de chancellerie au service de la république de Florence, futur auteur du Prince ; et Léonard de Vinci, le grand Léonard, 50 ans, artiste parmi les plus reconnus et nouvel « ingénieur ducal » auprès de César Borgia. Trois hommes donc, en tous points dissemblables et cependant contemporains, acteurs ou témoins de l’invraisemblable chambardement de leur temps. Borgia cherche comment asseoir son pouvoir ; Machiavel, lui, est chargé par ses patrons florentins d’observer cet animal politique de près ; enfin, Vinci est là parce qu’il a trouvé en la personne de Borgia son nouveau mécène, un patron en somme. Commence, avec cette rencontre, Léonard et Machiavel, le « premier vrai grand livre », selon lui, de Patrick Boucheron, historien du XVe siècle, spécialiste de la Renaissance italienne et auteur d’une thèse sur l’urbanisme et les pouvoirs princiers à Milan au XVe siècle.
   Oublions Borgia, un prince qui ne tiendra pas ses promesses, et regardons un peu mieux les deux autres. Si une génération les sépare, les temps qu’ils traversent sont les mêmes, cul par-dessus tête, inintelligibles pour qui refuse de les penser. Avec les guerres d’Italie, engagées en 1494 par les Français, quelque chose s’est rompu. Des rêves se sont écroulés. Le temps s’est mis à galoper. Machiavel surtout l’a compris : faire autrement de la politique est le meilleur moyen de survivre à la défaite et d’inventer le monde qui vient.
   Que Léonard de Vinci et Machiavel se soient rencontrés ne fait pas de doute. Ils en eurent maintes fois l’occasion, notamment à Urbino (1502), puis en Toscane, avec l’extravagant projet de détournement de l’Arno (1503), puis à Florence, lorsque Vinci entreprend de peindre au Palazzo Vecchio la bataille d’Anghiari (1504). Seulement, nous n’en savons pas davantage. Il n’y a pas de preuves matérielles de leurs échanges. Aucun des deux n’a mentionné l’autre dans ses écrits. Et pourtant, leurs deux existences semblent se répondre, quelquefois s’appeler, marcher côte à côte. Est-ce assez pour engager le rêve ou l’écriture d’un livre d’histoire ? À lire Patrick Boucheron, il apparaît que oui. L’historien s’en tient à ce que disent les documents. N’invente rien. Ne comble rien. Cherche les traces. Dégage quelques motifs épars et fragiles, comme s’il restaurait une fresque. Il dit simplement, dans son premier chapitre, qu’il interroge le silence.
   A-t-il été tenté de sauter par-dessus le fleuve et de faire dire par la fiction ce que le savoir scientifique est incapable de dire ? Possible. Mais s’il avait franchi le pas, le lecteur eût été privé d’un livre d’une singularité exceptionnelle et d’une ambition littéraire indiscutable. Car en se tenant ainsi au plus près de la réalité, telle qu’il est permis de l’écrire, en se contraignant de la sorte au respect de son pacte initial, Patrick Boucheron engage, peut-être involontairement, un autre récit, tout aussi bouleversant mais infiniment plus intime, celui d’une tentation : écrire.



   Valeurs actuelles, 6 novembre 2008
   Superbe : Léonard et Machiavel de Patrick Boucheron
   par Frédéric Valloire

   Léonard de Vinci et Nicolas Machiavel se sont-ils rencontrés le 24 juin 1502 dans le palais ducal d’Urbino, sous l’égide du jeune César Borgia, prince des temps nouveaux ? C’est possible, probable même. Mieux, d’octobre 1502 à janvier 1503, le maître et le jeune secrétaire de la chancellerie florentine se sont côtoyés à la cour de César, à Imola. De ces rencontres entre ces deux génies et ce jeune fauve qui préfère les armes à la pourpre cardinalice, nous ne savons rien. Patrick Boucheron les imagine. Pourtant il ne s’agit pas, stricto sensu, d’un roman. Car tout y est vrai. Livre d’histoire alors ? Pas exactement, car la fiction intervient. Livre superbe, où l’écriture d’une fort belle tenue renforce une érudition subtile, qui donne le vertige.



   L’Histoire, n°336, novembre 2008
   Dialogue de génies

   Léonard de Vinci (1452-1519), qui a tant écrit et tant dessiné, n’a rien dit de Machiavel. Et Machiavel (1469-1527), si prolixe, a tu jusqu’au nom de Léonard. Pourtant ils se sont rencontrés, ils se sont certainement parlé. À trois reprises au moins : en juin 1502, à un projet de fortification en Toscane au palais d’Urbino en compagnie de César Borgia, le fils du pape Alexandre VI ; en 1503, à un plan de dérivation de l’Arno dans le cadre de l’entreprise florentine de défense de son territoire ; entre 1505 et 1506, à l’élaboration de la peinture murale de la bataille d’Anghiari, à Florence – il s’agissait d’une immense fresque qui devait magnifier la salle du conseil de la seigneurie au Palazzo Vecchio.
   Patrick Boucheron a été attiré par la part d’ombre recouvrant une confrontation qui sans cesse se dérobe, ce dialogue évanoui entre deux génies de la Renaissance : l’homme qui se donna la peinture pour philosophie et celui qui eut la politique pour seule philosophie. Il s’agit, en somme, d’écrire une histoire en marge de l’histoire. Et aussi d’écrire l’histoire de trois échecs : la mort du pape Alexandre VI en février 1503 entraîna la chute de César Borgia, annulant les plans que l’ingénieur avait conçus ; des milliers d’ouvriers s’embourbèrent dans le lit de l’Arno qui menaçait de rompre ses digues, interdisant toute dérivation du fleuve ; la grande fresque du Palais Vieux resta à l’état d’ébauche… Mais l’inachèvement n’est-il pas, précisément, la condition même de l’exercice du génie ?
   Il reste que Léonard et Machiavel furent contemporains ; ils ont partagé un temps commun. Que veut dire « être contemporain » ? C’est une des qualités de ce livre de nous faire goûter la qualita dei tempi, ces temps qui ont changé, brutalement, profondément, avec la « descente » des armées françaises à partir de 1494 et le début des « guerres d’Italie », qui obligent à penser, à écrire et à peindre autrement.
  


   L’Humanité,
jeudi 23 octobre 2008
   Vies de papier
   par Alain Nicolas

   La littérature crée ses personnages et les importe du dehors […].
  
   Réels et imaginaires, enfantés par l’histoire
[…], la littérature les absorbe, les dévore, les incorpore à sa troupe de personnages de papier. Une fois dans ses pages, on ne demande plus de passeport. […]

   À la recherche de la conversation perdue :
   Que se disaient Léonard de Vinci et Machiavel lors de leurs rencontres ?

   Ils se sont rencontrés. On en a la certitude. Se sont-ils parlé ? On a de bonnes raisons de le penser. Que se sont-ils dit ? On n’en sait rien. Niccolo Macchiavelli n’en souffle mot dans ses écrits, pourtant détaillés. Pas de trace non plus dans les carnets de Léonard, même sous une des nombreuses formes codées qu’il affectionnait. Imaginer, reconstituer les conversations de ces deux génies, quoi de plus tentant ? « La fiction exerce une pression si forte que les digues posées par l’historien risquent de lâcher. » Entre alors en scène le romancier. Il en exista un, au moins, le Russe Dimitri Merejkovski, pour céder à la tentation et composer un Roman de Léonard qui, nous dit Patrick Boucheron, compta au nombre des dix livres préférés de Freud, et ne fut pas pour rien dans la genèse du célèbre Souvenir d’enfance de Léonard de Vinci.

   Deux rencontres au moins
   Le Léonard et Machiavel que nous lisons aujourd’hui ne sacrifie pas aux conventions du genre, tout en se tenant au bord du roman historique. Il est vrai que la réunion, dans le palais ducal d’Urbino, en cette fin de juin 1502, de l’auteur du Prince, ouvrage considéré comme fondateur par la philosophie politique contemporaine, et du peintre, ingénieur, anatomiste, prototype de l’homme universel de la Renaissance, ne manque pas de romanesque. Surtout si elle a lieu à l’initiative de César Borgia. Au moment où la scène prend place, le fils du pape Alexandre VI a vingt-sept ans. Il est au sommet de sa puissance. Moins de quatre ans plus tard, chassé de Rome, devenu « condottiere » au service du roi de Navarre, il va trouver une mort lamentable sous les murs d’une forteresse espagnole. En attendant, il est l’enfant chéri du destin. Machiavel en fait le personnage principal du Prince, le modèle de l’homme de pouvoir moderne. Allié au roi de France, il se taille une principauté en Romagne, pendant que Louis XII conquiert le Milanais. Florence, encore ébranlée par le bref épisode de Savonarole, le soutient à sa manière, sans grande efficacité. C’est d’ailleurs pour s’en expliquer que Machiavel, mandaté par la seigneurie toscane, rejoint César Borgia, fait duc de Valentinois par son allié français. Léonard de Vinci, lui, a quitté Milan. Séjournant à Florence, il n’a d’autre activité que de refuser les commandes des grands de ce monde. On dit de lui que « les spéculations mathématiques l’ont tellement détourné de la peinture qu’il ne supporte plus le pinceau ». César Borgia, là encore, réussira où les autres ont échoué. C’est comme ingénieur et inspecteur des fortifications des nouvelles conquêtes qu’il arpentera les cités conquises, des cols de l’Apennin à la côte adriatique. César parle de lui comme son « familier ». Il donne du « secrétaire » à Machiavel.
   Léonard et Machiavel se rencontrent deux fois, au moins. La première à Urbino, en juin 1502. La deuxième à Imola, en 1503. On sait qu’ils sont restés plusieurs mois dans l’orbite du « Valentinois ». L’absence même d’allusions à leurs conversations nourrit toutes les hypothèses. On en est venu à imaginer que le silence de Machiavel sur Léonard couvre les activités de l’artiste comme agent secret au service de Florence. Dans sa correspondance avec les dirigeants de la seigneurie, le diplomate fait en effet allusion à « un autre dépositaire des secrets du duc », « un ami ». Léonard évidemment : on ne prête qu’aux riches. Selon une autre thèse, en effet, il aurait espionné pour le roi de France, ce qui n’aurait pas été étranger à sa retraite dorée à Amboise. Dans le roman d’espionnage, « pourvu qu’on en accepte le postulat, chaque indice devient un argument qui le conforte ». Pour l’historien, il est probable que Machiavel, dans ses dépêches, a attribué à des sources inconnues ses propres conclusions. Un schéma qui fait songer au Tailleur de Panama, de Le Carré.

   Le mystère accumulé des intervalles
   C’est que cette stratégie de la déception, qui fait miroiter les situations les plus romanesques pour mieux en éviter la description, s’avère plus productive encore que le recours à l’invention. D’épisode en épisode, ces rencontres, directes ou indirectes, naissent du mystère accumulé dans les intervalles. On apprend que les deux hommes collaborèrent dans un projet de détournement du cours de l’Arno afin d’assécher Pise. Un fiasco qui pesa sur la carrière de Machiavel. Qu’il intervint peut-être en faveur de Léonard pour obtenir la commande de la Bataille d’Anghiari. Son nom figure en effet sur le contrat, ce qui ne prouve rien. Dans les blancs à jamais vierges du récit se jette l’imaginaire de la science. Un dialogue entre Léonard et Machiavel ? Il existe, mais ce sont leurs œuvres qui conversent, telles que nous les lisons, telles que nous les voyons. C’est la théorie de la violence politique de Machiavel qui répond à la confusion de la Bataille, signe de celle de ces temps de doute et de crise, à l’image du fleuve resté indompté. « Léonard et Machiavel n’étaient pas de ces éclaireurs à l’avant-garde, mais au cœur de la bataille, dans la mêlée confuse où rien ne se distingue que la vérité du combat. » Le fleuve ne sera pas détourné. César mourra en mercenaire et en proscrit vaincu. La fresque restera inachevée et retournera à la poussière. La « splendeur des mots » n’y pourra rien. Seuls demeurent des œuvres et des idées. Refusant les tentations du romanesque, Patrick Boucheron donne à la littérature un nouvel espace, tout aussi fascinant.



   Le Magazine littéraire, n°479, octobre 2008
   par Pierre Assouline

   À gauche, Léonard de Vinci, artiste de cour et génie multicarte ; à droite, Nicolas Machiavel, fondateur de notre raison politique ; au milieu César Borgia, nouveau prince en Italie centrale. Les trois hommes travaillent de concert à détourner le cours de l’Arno. La rencontre se déroule en juin 1502 à Urbino, dans ce palais ducal que l’on dit être un rêve de la Renaissance. On ne sait rien de leur conversation bien que Léonard et Machiavel aient, l’un beaucoup écrit, l’autre beaucoup parlé. Ce sommet de l’intelligence et de la culture est un trou dans l’érudition. Là est le rendez-vous manqué. Avec les historiens. Cette énigme a décidé Patrick Boucheron, spécialiste de l’Italie médiévale, à interroger le silence et la qualité des temps après avoir épuisé les archives et les livres. Cette histoire de huis clos, seul un historien au tempérament de dramaturge et à la plume d’écrivain pouvait la ressusciter. Patrick Boucheron est ces trois hommes-là à la fois. La réussite de ce texte éblouissant tient à sa discrétion. Son érudition est toute en nuances, et le fil narratif en dentelle. Au-delà de la conversation perdue dans la nuit urbinate, il s’agit de comprendre ce que signifie « être contemporain », une réflexion portée avec une vraie légèreté. Telle est la grande ambition de ce petit ouvrage. En réanimant une ancienne manière d’écrire l’histoire, avec l’humilité de celui qui ose douter à voix haute, l’auteur a tout simplement écrit l’un des plus beaux livres de la rentrée.



   La Quinzaine littéraire, du 1er au 15 octobre 2008
   Fantômes de la Renaissance
   par Hugo Pradelle

   […] D’un silence […] s’extrait le récit savant de Patrick Boucheron, du silence de deux hommes l’un à l’autre rendus, d’un de ces mystères de l’Histoire qui défait les certitudes en même temps qu’elle en établit. Le titre est limpide : il s’agit de comprendre ce que furent l’un pour l’autre Léonard de Vinci et Nicolas Machiavel, de s’interroger sur leur mutité respective, alors qu’il apparaît clairement qu’ils se connurent, se rencontrèrent en plusieurs occasions, dans la « connivence intime entre deux mondes, deux rêves, entre deux ambitions ». À partir d’un creux dans les biographies de chacun de ces deux génies de leur temps, il décide de tenter d’inventer, de rétablir en quelque sorte, ce qui a dû se passer, leurs intérêts communs, leur « connivence », ce qu’il répugne à appeler leur « collaboration », les moments qu’ils partagèrent en cette fin de l’Humanisme.
   Il décrit le « monde sorti de ses gonds » lorsqu’ils se rencontrent à Urbino en 1502 après l’établissement du pouvoir de César Borgia sur la Romagne, raconte les escarmouches politiques, la répression des conjurés de Magione, la chute du Prince, leur coopération pour « divertir de son cours » l’Arno afin de rétablir la domination de Florence sur ses ennemis pisans, les intrigues, les rêveries hydraulique (1) et l’aveuglement de Léonard devant les horreurs de la guerre, les passions littéraires de Machiavel. Il nous plonge aussi dans leur passé, dans la quête inlassable de mécènes qu’entreprend de Vinci après la « furia francese » lorsque Louis XII s’empare de Milan, dans les méandres du parcours de Machiavel, sa formation, ses stratégies.
   Le livre ne se cantonne pas à une simple reconstitution de leurs rencontres et des enjeux qui s’en dégagent, à une digression documentaire, mais réfléchit la place fondamentale que ces deux hommes occupent dans leur époque. Il explore la somme des intérêts de de Vinci « qui se rêve homme universel », ses contradictions, ses zones d’ombre, sa pensée de la peinture comme philosophie, sa conception de la perspective, de la sculpture, la richesse et la variété de ses analyses. Il clarifie la pensée de Machiavel, redessine les contours d’une politique de la raison et de la nécessité. Il met en lumière les questionnements essentiels de ces hommes divers, profonds, qui évoluent dans un monde changeant, tendu entre concret et abstrait. En parallèle, Patrick Boucheron s’interroge sur les archives, les documents, les traces fragmentaires que laissent les génies, le secret et l’officiel, il reconstitue les réceptions qu’eurent les œuvres de Léonard et de Machiavel (2), ainsi que la genèse des travaux qui accompagnent le livre qu’il écrit.
   […] Patrick Boucheron tente une gageure scientifique, celle d’inventer, de recréer dans une fiction (puisque l’on ne sait pas et qu’il raconte) ce qui fut. Il reconnaît « l’immense chance que cette histoire offre à celui qui prétend aussi l’écrire en historien : elle ne ménage aucune prise à toute tentative de reconstitution psychologique ». Il retrace modestement, se remettant sans cesse en cause, le cheminement commun de ces héros magistraux.
   […] Boucheron écrit toujours au travers des traces qu’il collecte, avec les voix de ces hommes indiciblement intelligents, en dedans de leurs vies, de leurs voix, nous enchante de leurs complexités, de leurs détours, et nous enjoint avec joie de les lire et d’essayer de les comprendre mieux.

   1. Nous redécouvrons les textes magnifiques de de Vinci, en particulier son De la nature de l’eau dans le second volume de ses Carnets paru dans la collection « Tel » (Gallimard).
   2. Il commente en particulier l’Introduction à la méthode de Léonard de Vinci de Paul Valéry (Folios Essais).



   La République des livres, blog de Pierre Assouline, lundi 1er septembre 2008
   Une conversation dans la nuit d’Urbino



   Le poing et la plume, blog de William Irigoyen, jeudi 18 septembre 2008



   Libération, jeudi 18 septembre 2008
   Ils turbinaient à Urbino
   Propos de Patrick Boucheron recueillis par Éric Aeschimann

   L’historien Patrick Boucheron explore les points de recoupements de deux figures essentielles : Léonard de Vinci, l’artiste universel par excellence, et Nicolas Machiavel, l’inventeur de la raison politique. Ni fiction, ni biographie, Léonard et Machiavel est plutôt une méditation sur l’esprit de la Renaissance.
  
   « Nous savons que les deux hommes se sont croisés, probablement à plusieurs reprises, entre 1502 et 1505. Leur rencontre n’a laissé que d’infimes traces dans leurs œuvres respectives. Elle a pourtant bien eu lieu, et à un moment essentiel de l’histoire européenne. Les guerres d’Italie répandent dans les esprits le sentiment que le monde est en train de changer de base et, s’il y a une actualité à cette histoire, c’est peut‑être l’idée que, quand tout nous désoriente et nous déçoit, le devoir de l’intellectuel est d’abord de nommer les choses avec exactitude. Ce que Léonard et Machiavel feront l’un et l’autre, à leur manière – en maîtres du réalisme.
   Cette histoire commence dans les Marches, aux confins de la Toscane et des États de l’Église. Là, des hommes nouveaux tentent de profiter de l’instabilité des temps pour se tailler un destin. Parmi eux, il y a César Borgia, fils du pape Alexandre VI, dont le nom incarne la promesse, ou la menace, du prince des temps nouveaux. En juin 1502, il s’empare du petit duché d’Urbino et s’installe dans le palais ducal, construit trente ans auparavant et considéré comme le plus beau palais du monde. Depuis cette base, il veut fonder un État à la mesure de son ambition. Inquiète, Florence dépêche son jeune secrétaire à la chancellerie, Nicolas Machiavel.
   L’auteur du Prince n’a encore rien écrit, sinon des dépêches diplomatiques. Il est dans l’action et défend la République de Florence, le combat de sa vie. Confronté à la violence politique, il va suivre, fasciné, les étapes de l’aventure de Borgia, jusqu’au désastre final, en 1504. Il y forgera l’idée maîtresse du Prince : la politique est l’art du rythme, du moment de la décision. Quand Borgia est dans le tempo, il gagne ; dès qu’il lâche la cadence, il perd.
   Léonard de Vinci arrive au même moment à Urbino, à la recherche d’un nouveau mécène. Depuis la chute du duché de Milan, en 1500, il est sur la route, ballotté par les incertitudes politiques. Inventeur et mathématicien autant que peintre – même s’il commence la Joconde en 1503 –, sa renommée est d’abord celle d’un maître des machines de guerre ou de théâtre. C’est sans aucun doute l’ingénieur que Borgia prend à ses côtés. Mais Léonard veut surtout comprendre la grande machinerie du monde, ce que Machiavel appelle la “vérité effective de la chose”. On en prend la mesure dans le carnet qu’il tient durant son année auprès de Borgia, et que j’ai pu consulter à l’institut de France. Là, au gré de sa vie errante, il note ses observations sur le vol des oiseaux, ses projets de fortifications, ses rêveries mathématiques et, de manière de plus en plus obsédante, ses relevés sur les forces hydrauliques.
   C’est d’ailleurs à propos de l’aménagement d’un fleuve que les deux hommes se recroisent, à l’été 1503, à Florence cette fois. Il s’agit de détourner les eaux de l’Arno pour noyer les défenses de la cité rivale de Pise. Machiavel soutient ardemment le projet conçu par Léonard et, si les pluies de l’automne 1504 auront raison du chantier, cette “pensée du fleuve” est peut-être ce qui les aura le plus rapprochés. Pour le théoricien politique, gouverner, c’est dompter la fortune qu’il voit comme des eaux toujours promptes à déborder – on retrouve la métaphore dans le Prince, longuement développée. Et pour le peintre, celui qui saura, par son art, canaliser la puissance hydraulique se rendra maître des forces déchaînées de la nature. C’est, porté à sa quintessence, le rêve de la Renaissance. »



   Le Monde, vendredi 5 septembre 2008
   Quand deux génies se rencontrent chez le « Prince »
   par Claire Judde de Larivière

   Patrick Boucheron imagine ce que Machiavel et Léonard se sont dit lors d’une mystérieuse entrevue
  
  Urbino, juin 1502. Dans les couloirs assoupis du Palazzo ducale, sous les auspices de César Borgia, prince cruel et insolent couronné d’un succès aussi fulgurant qu’audacieux, un vieux maître de renom et un jeune secrétaire ambitieux se croisent, sans doute pour la première fois : Léonard de Vinci, « humaniste, ingénieur et artiste de cour » accompli, et Nicolas Machiavel, secrétaire de la chancellerie florentine à l’orée d’une brillante carrière.
   De cette entrevue, aucun des deux maîtres ne parlera pourtant, et, malgré les tentatives des historiens, depuis un siècle, d’en percer le mystère, les sources restent muettes. Devons-nous pour autant en conclure qu’elle n’a jamais eu lieu ? « Peu importe au fond », répond Patrick Boucheron, médiéviste à l’université Paris-I, qui se laisse aller au plaisir de braver les silences, les ombres et les absences, et d’explorer ce qui a disparu ou n’a jamais été.
   Ainsi prend-il prétexte de ce non-événement « dans un angle mort de l’Italie princière » pour raconter l’histoire d’un siècle qui commence. La confrontation entre les deux hommes devient le point de départ d’une réflexion sur la nature d’un temps dont ils représentent l’aboutissement, au moment même où la Renaissance s’épanouit et où les richesses de la péninsule attisent toutes les convoitises. Léonard et Machiavel sont parmi les protagonistes de cette Italie qui bascule, contemporains plutôt que précurseurs d’un monde et d’une époque dont ils incarnent le bouillonnement intellectuel et artistique. On y rencontre un Louis XII qui, malgré ses « grands airs d’empereur romain (…) n’a pas lu Tite-Live avec assez d’attention et d’ardeur », une Isabelle d’Este « qui se pense plus belle qu’elle ne l’est », et un Michel-Ange au « visage enduit et enfariné de poudre de marbre, semblable à un boulanger, couvert de petites écailles comme s’il avait neigé sur lui », tel que se plaît Léonard à moquer les sculpteurs. Les lieux eux-mêmes deviennent les acteurs de cette histoire, du « plus beau palais du monde » aux montagnes de Romagne qui « griffent le regard, tellement plus brutales que les caressantes collines de Toscane ».
   Léonard, ingénieur infatigable, y poursuit ses voyages et ses entreprises titanesques au service de Florence, tentant d’imposer à l’Arno un nouveau cours, luttant contre l’eau qu’il craint « salubre, nuisible, laxative, astringente, sulfureuse, salée, incarnadine, sinistre, rageuse, coléreuse, rouge, jaune, verte, noire, bleue, graisseuse, grasse, subtile ». Machiavel, secrétaire appliqué, remplit avec talent ses fonctions auprès de la Seigneurie, se nourrissant au contact des princes de la matière qui constituera son œuvre. Vies parallèles de deux Florentins qui, pour un instant, se croisent, alors que l’alchimie s’opère : « Machiavel devient machiavélien au contact de Léonard et Léonard léonardesque sous le regard de Nicolas. » Leurs œuvres respectives reflètent « une même conception de la « qualité des temps ». Léonard dans ses machineries ambitieuses, son cheval de bronze gigantesque ou sa Bataille d’Anghiari, inachevés avant même d’avoir été commencés ; Machiavel dans ses machineries politiques, son Prince ou ses traités où il affirme résister à « l’éclat trompeur des mots » pour accéder à « la vérité effective de la chose ».
   Ni essai ni roman, le récit de Patrick Boucheron trouve le point d’équilibre entre l’histoire que l’on raconte et celle que l’on étudie. S’il dit ses dettes et cite ses sources, dans un ouvrage où les références sont riches et subtiles, il se libère pourtant des notes de bas de page, devenant ainsi « comme l’enfant à qui on vient d’ôter les “petites roues” de son vélo ».
   On peut alors se laisser porter par l’écriture sans jamais craindre ni balivernes ni affabulations aux implications douteuses. La vérité et la fiction se côtoient, s’observent. L’historien aurait pu faire sien l’avertissement placé par Salman Rushdie en ouverture de son dernier roman, The Enchantress of Florence (à paraître chez Plon en octobre), où Machiavel occupe justement l’un des rôles principaux : « Quelques libertés ont été prises avec les faits historiques dans l’intérêt de la vérité. » Et, bien que Patrick Boucheron avoue lui-même ne pas savoir comment nommer ces « lieux » dans lesquels il s’est aventuré, son Léonard et Machiavel satisfera tout autant le désir de connaissance de l’érudit que le plaisir esthétique du lecteur.



   Livres hebdo, vendredi 29 août 2008
   1502 : le camp des Trois d’or
   par Jean-Maurice de Montremy

   À Urbino, César Borgia rencontre un obscur trentenaire, Machiavel, et un quinquagénaire déjà célèbre : Léonard de Vinci. Rendez‑vous secrets ? Rendez‑vous manqués ? Patrick Boucheron suit le trio de 1502 à 1504.

   Fin juin 1502, ils sont tous trois au palais ducal d’Urbino, dans les Marches. Évidemment, tout le monde n’en a que pour le conquérant des lieux : César Borgia, vingt‑sept ans, fils du pape, et super‑condottiere. L’impérieux, brusque et secret personnage tétanise l’Italie en pleine décomposition/recomposition : il fait son marché parmi les États grands ou petits qui tombent dans son escarcelle, s’appuyant sur les rois de France, Charles VIII et Louis XII.
   En mission près de lui, pour l’observer et le sonder, un obscur secrétaire de la chancellerie de Florence – laquelle s’inquiète à juste titre des intentions du César. L’ambitieux délégué, Nicolas Machiavel, trente‑trois ans, n’a ni l’autorité d’un ambassadeur, ni celle d’un négociateur. Un simple truchement, encore de second ordre. Mais déjà manœuvrier.
   Également présent, un quinquagénaire qui jouit, pour sa part, d’une forte réputation : Léonard de Vinci. Ses contemporains louent sa maîtrise du dessin, de la peinture, de la sculpture, de la musique, de l’anatomie, de la géologie. Il passe surtout pour le meilleur architecte‑ingénieur de son temps : fortifications, machines, canaux, etc. Autant d’atouts pour la guerre.
   Léonard est venu négocier avec un éventuel nouveau protecteur. Un homme de génie a besoin des puissants. Léonard accepte de travailler aux sièges et batailles mais à condition de pouvoir élaborer sa « vision du monde », vaste projet intellectuel et artistique menacé d’inachèvement dans cette Italie structurellement inachevée, où les gloires se trouvent si vite cul par‑dessus tête. Une défaite, un revers, et les cours princières se dispersent. César Borgia, lui-même, choira de façon saisissante. L’an suivant, 1503, sa baraka l’abandonne comme un tapis qu’on tire sous les pieds. Ce qui nourrira les réflexions de Machiavel.
   Dès les premières pages, Patrick Boucheron (né en 1965) campe fortement cet étrange rendez‑vous d’Urbino. Discret mais autrement décisif que le camp du Drap d’or où, plus tard, François 1er et Henry VIII tenteront un partage du siècle. César Borgia rencontre Machiavel et Léonard. Mais qu’en est‑il des rapports entre le secrétaire et l’ingénieur ? Les deux hommes contribueront au projet fou d’un détournement du cours de l’Arno pour vaincre Pise. Ils se croiseront souvent et longuement les années suivantes – l’un et l’autre spectateurs engagés de ces jours capitaux dans le destin de l’Italie et des politiques européennes. Pour les arts et la philosophie, tout se déroule avec l’exceptionnelle intensité des grandes crises. Ce dont Patrick Boucheron rend compte en excellent historien – il enseigne à Paris-I – et en narrateur averti.
   Si l’histoire des idées et celle de l’esthétique trouvent bien sûr leur compte dans cette biographie croisée de Nicolas et Léonard, on en apprécie d’autant plus l’art du récit. Net, dense et précis, Patrick Boucheron s’est nourri de cette « connaissance des actions des grands hommes » et de la « longue expérience des choses modernes » dont parle Machiavel lorsqu’il écrit Le Prince après avoir observé l’ascension et la chute de César Borgia.
   Pour l’auteur de La Joconde, le XVIe siècle italien ressemble au tourbillon des eaux et de l’air : le vol des oiseaux, le vortex des flots. Ce vertige, Machiavel entend le décrire froidement. Patrick Boucheron en fait revivre, avec talent, les virulences et les nuances.

Articles parus en revues

Radio et télévision

« Les lundis de l’histoire », par Roger Chartier, France Culture, lundi 21 septembre 2009 de 15h à 16h
« Concordance des temps », par Jean-Noël Jeanneney, France Culture, samedi 13 septembre 2008 à 10h