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128 pages
13 €
ISBN : 2-86432-429-6 |
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Pensionnaire chargé de soins domestiques dans une
institution des montagnes de Haute-Savoie, soumis à des punitions
archaïques, un adolescent orphelin et solitaire s’initie à l’étrangeté
de vivre à travers les angoisses de la guerre, la découverte des
paysages, les émois du corps, les rencontres et la littérature. De
punition en punition, il finit par oublier son malheur en se délectant
de ce qu’on lui inflige, et paye sa survie illégitime – porter un nom
juif, bien que protestant, dans un monde dominé par le nazisme – par le
contentement de vivre, comme en remerciement à ceux qui se sont risqués
pour lui.
Plus tard, il découvre Paris, retourne sur ses propres
traces dans l’Allemagne sans lendemains de 1949, et s’émerveille de
l’amour pour une femme. |

On ne le punissait jamais moins d’un jour après la faute.
Il avait de longues heures devant lui à s’imaginer tel qu’il se
connaissait exposé aux regards. On le laissait dans le vague, puis
soudain on l’obligeait à s’exposer longtemps, verges à la main, et
enfin on l’autorisait à solliciter une punition sévère. Pendant des
heures et des heures, ces images ne le quittaient pas mais étrangement
l’exaltaient : il se voyait en pleurs, lèvres tremblantes, mouillées de
larmes et incapable de retenir ses cris, bien qu’on le lui eût
interdit. Lui qui n’était en somme qu’une sorte de jeune domestique, on
lui faisait l’honneur d’un châtiment réservé aux jeunes aristocrates.
Conduit plus tard en chambre de punition, il crierait
encore à l’auscultation du jeune surveillant d’internat qui se faisait
à chaque fois plus subtile et à laquelle il résistait chaque fois plus
longtemps. Pâmé, il s’abandonnait toujours davantage, tandis que la
lune s’envolait au-dessus de la lucarne, à ces longues mains fines,
froides de pédagogue faites pour séduire, pour apprivoiser, courber,
expertes en cajoleries aiguës et en cinglantes fessées.
À partir de seize ans, il avait porté en lui ce savoir glorieux, cette attente. |

La Quinzaine littéraire, du 16 au 31 mars 2005
Un garçon solitaire
par Agnès Vaquin
Il est des enfances dont on ne se remet pas. En parler,
écrire des livres, ça ne sert à rien, on n’en finit jamais. C’est le
tonneau des Danaïdes. Et si quelqu’un en sait quelque chose, c’est bien
Georges-Arthur Goldschmidt !…
L’auteur de ce petit livre troublant a choisi de se
désigner à la troisième personne. Sa famille habitait Hambourg.
D’origine juive, son père était de confession protestante. Voyant venir
le pire, ce dernier, en mars 1939, envoie ses enfants en France.
Georges-Arthur est confié à une institution religieuse près de
Sallanches, en Haute-Savoie. Il a alors une dizaine d’années. Les
quatre ans de guerre passent. La famille, c’est terminé : « Sa mère
était morte de mort naturelle, son père avait survécu à la déportation
et venait de disparaître ». On est en 1947. Le jeune homme se retrouve
« en face de Pontoise », dans un orphelinat. Ses études, l’amour du
pays d’accueil et, plus tard, la présence d’une « femme aimée » vont
sauver en lui ce qui pouvait l’être. Mais il lui reste un chagrin «
inguérissable », « ineffaçable » : « Pourquoi ne peut-on pas rester
avec les parents ? Ce chagrin irréparable évide l’être à tout jamais. »
On en prend pour la vie, de cette : « souffrance telle qu’elle aurait
dû d’un coup abolir le monde. » S’y ajoute le ressentiment, contre
l’offense, en particulier, faite à la langue allemande que l’adolescent
pratique encore parfaitement : « Cette langue souillée à tout jamais,
sans rémission, par le crime qui l’habite au cœur. » Contre l’oubli
aussi, constaté en 1949, lors d’un premier voyage : « Il n’avait pas
une maison, pas une rue, pas une personne qui n’ait vu passer les
convois gris dont tout le monde connaissait la destination. » Il sera
question d’un second voyage, au lendemain de la réunification : « Rien
n’a eu lieu et sur l’Ettersberg on ne voit rien de l’immense pente de
Buchenwald, on ne voit plus rien de la souffrance accumulée là. »
Toutefois, dans ce livre, si l’on va à l’essentiel, on lit
autre chose. C’est la guerre. Ce garçon est juif et sait ce que cela
signifie. Il grandit sans famille, dans une pension perdue où l’on use
et abuse des punitions, où les châtiments corporels tombent avec une
sévérité et une ostentation suspectes. Comment se forme une
personnalité dans un tel contexte ? À quelles sources d’énergie la
volonté de vivre peut-elle puiser ? En un mot, quel « recours » contre
l’horreur de chaque jour ? La solution ici trouvée est crue, brutale,
choquante pour les belles âmes, encore que Georges-Arthur Goldschmidt
ne se départe en aucun cas de son urbanité et prenne soin d’éviter le
moindre mot trivial : « Tout à l’heure, dans quelques instants
peut-être, il fermera sa porte à clé, laissera monter en lui ses
rêveries des soirs qui tombent, des paroles chuchotées et il renouera
avec les gestes familiers, précis, toujours neufs qui pour lui seul
construisent le monde. »
Naturellement, on connaît la honte qu’un adolescent
persécuté pour ses « mauvais instincts » ne manque pas d’éprouver. La
directrice de l’institution, une dominatrice inflexible, guette sur son
visage les traces de la faute pour mieux le corriger. Mais, avec la
honte, il découvre la volupté. Son besoin de réconfort est tel que,
dans l’athanor de sa sensibilité, tout se mêle et se transmue en
perversions succulentes et multiples que, bien longtemps après,
l’écriture capte encore toutes palpitantes. Le Recours est un texte de bout en bout érotique dont l’onde de choc se communique au lecteur étrangement investi.
C’est d’une élémentaire banalité que de rappeler la
relation entre le fouet et le plaisir : « Elle le connaissait de façon
plus intime que n’importe qui puisqu’elle se plaisait tant à le punir.
Et lui, la gratitude l’étouffait. » Par contamination, la magie de la
transmutation gagne les tâches ménagères, les corvées dont on
l’accable. Encore que le mot n’apparaisse pas, il « jouit » de porter
de lourdes charges, quand il fait le garçon de courses au service de
l’institution : « Quand il portait ainsi des charges, à l’arrivée, on
n’osait pas le punir, c’était sa récompense, lui disait-on. Et pourtant
il aimait cette rigueur et les punitions qu’on lui infligeait si
souvent, sous lesquelles il criait et implorait et qui l’exaltaient
tant. » Plus insolite, par contre, l’intrusion de ses « rêveries » là
où on ne les attendait pas. Du pays où il se trouve, il ne connaît rien
encore. Mais il sait lire et ce pays, il le rêve. Ses lectures
fournissent un combustible de choix à l’incendie secret. Aux lectures
s’ajoutent des images, un monde de fantasmes se lève et foisonne sous
les brimades et le fouet : « Il connaissait le bruit de la mer, salée,
onctueuse (…). Les embruns le submergeaient, lui aspergeaient le visage
avec “je ne sais quoi de compact et de blanchâtre” et séchaient puis
s’effritaient en petites croûtes translucides qui finissaient par se
recroqueviller. » Un hommage inattendu est ainsi rendu aux auteurs de
ses lectures et à certains peintres. Est notamment décrite une Flagellation de Hans Holbein l’Ancien. Une eau-forte découverte bien plus tard dans la maison de Goethe suscite la même émotion.
Le garçon solitaire ne l’est pas resté. Sauvé par cette
alliance amère avec lui-même, il a rejoint la compagnie des hommes. À
la Libération, autre et inexpiable forfait, il est vivant. Quoi de plus
lourd à assumer que cette monstrueuse difficulté d’être mais il détient
déjà, en quelque sorte, la solution : « Chacun devinerait tout, il
portait la marque de sa faute sur son visage. Il serait forcé de
raconter sa guerre de luxe, pendant que mouraient des millions
d’innocents » ?
Une leçon de vie exceptionnelle que ce Recours, lié à un devoir sacré d’écriture.
L’Humanité, 10 mars 2005
Georges-Arthur Goldschmidt, le signe du double
par Jean-Claude Lebrun
En lisant Le Recours, l’on ne peut s’empêcher de
faire le lien avec le premier livre paru de Georges-Arthur Goldschmidt.
C’était en 1972, l’année où il devenait également l’un des traducteurs
de Peter Handke, et l’ouvrage s’intitulait Un corps dérisoire.
Trente-trois ans ont passé, mais l’écrivain né à Hambourg dans une
famille de la bourgeoisie juive, exilé par ses parents au printemps
1938, six mois avant la Nuit de cristal, et caché dans un orphelinat de
Megève de 1939 à 1945, continue de fouiller le terreau sur lequel il
s’est constitué. Son nouveau récit autobiographique, où l’on voit
poindre aussi le lecteur constant de Freud, vient encore une fois poser
la question décidément centrale du corps, lieu de sensations et de
pulsions contraires, et des deux langues qui, depuis la fuite hors
d’Allemagne, l’occupent dans une cohabitation toujours mouvante. Si le
livre rejoint, par certains côtés, l’esprit du roman de formation de la
tradition allemande, il en excède cependant les habituelles limites.
L’on retrouve donc l’enfant, qui était arrivé à onze ans dans
l’institution. Il en a maintenant quinze. Séparé de ses congénères,
traité en paria, il se trouve affecté aux travaux domestiques, jusque
dans l’acception la plus dégradante du terme. Il y subit en effet des
châtiments corporels et d’autres sévices, qui provoquent en lui une
sensation mêlée de douleur et de plaisir. En même temps qu’il découvre
son corps et l’étrange machinerie de ses émois, le pensionnaire accède
à d’autres émotions jusque-là inconnues : celles que lui procurent les
livres qui lui tombent sous la main, dans cette langue dont il ressent
les résonances avant même d’en comprendre complètement le sens et de se
l’approprier. Pour lui d’abord, la langue de la vie et de l’exploration
intime, face à l’autre langue, perçue comme celle de l’arrachement, de
la guerre, de la mort possible. Mais dans ces Alpes qui lui offrent un
rude havre, le garçon fait des rêves de mer du Nord et d’îles, il voit
se dresser devant lui les falaises de Heligoland, s’étendre l’estran de
Neuwerk. L’autre langue ne s’est pas retirée. Elle se tient là, sous
une apparence seulement inerte, avec ses profondeurs troubles.
Georges-Arthur Goldschmidt évoque en poète, avec une infinie subtilité,
cet emmêlement qui s’est opéré dans l’adolescent et ne cessera plus de
se continuer. À la confusion des sentiments répondait l’entrée dans ce
bilinguisme qui aura marqué toute sa carrière. Au pensionnat, le garçon
avait bientôt vécu comme une distinction la particularité de son
statut. Maintenu en marge, soumis aux caprices des surveillants,
malmené par la directrice, il trouvait à chacun de ces instants un
plaisir inconnu. En marge mais survivant, abusé mais en proie au
plaisir, malmené mais vertigineusement troublé par celle qui le
brusquait. Ici l’écrivain trouve un timbre d’écriture, en même temps
net et grêle, comparable à celui de Musil dans Les Désarrois de l’élève Torless.
Les ambiguïtés de l’adolescence se trouvent en l’espèce redoublées par
la conscience indécise de sa position, la prégnance commune de
l’allemand et du français en lui. De ce qui peut initialement lui
apparaître comme une faiblesse – il a « honte de savoir si bien encore
cette langue souillée à tout jamais » –, il fait très tôt une force, il
accepte en effet cette dualité, qu’il évoquera en 1999 dans sa grande
autobiographie La Traversée des fleuves. À la fin de la guerre,
le jeune homme qui allait passer son bac avait quitté la Haute-Savoie
et rejoint Paris qu’il connaissait déjà tant par les livres. Le récit,
nourri des citations les plus éclectiques, depuis Rousseau et Rimbaud,
jusqu’à Claude Michel Cluny et Marie Rouanet, montre comment chez lui,
très tôt, la vie s’est confondue avec la littérature. Comment de cette
vie et de ses deux langues est née une œuvre à double face, aux
multiples et permanents passages. Pour cela, il avait fallu le bref
retour en Allemagne, en 1949, alors que son pays natal entrait lui-même
dans une longue division. Des pages d’une beauté poignante disent ces
moments où fut rétablie la connexion avec le passé. Ceux qui étaient
restés et avaient survécu gardaient le souvenir de wagons à bestiaux
résonnant de coups sourds : tout près de Hambourg se trouvait le camp
de Neuengamme. Plus tard encore, après 1990 et la réunification, il est
allé à Buchenwald et a renoué avec un autre pan du temps : le souvenir
de l’étudiant en médecine, ancien du pensionnat, que la milice avait
exécuté en juin 1944, et qui disait dans une lettre « son étonnement
quant à la capacité du corps humain à supporter la souffrance ». Une
manière de lien complètement rétabli, de totale récapitulation du
passé, qui ouvrait la porte à ce pénétrant et bouleversant récit.
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