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  Le Recours

  Georges-Arthur Goldschmidt

  Récit

  128 pages
13 €
ISBN : 2-86432-429-6

Résumé

   Pensionnaire chargé de soins domestiques dans une institution des montagnes de Haute-Savoie, soumis à des punitions archaïques, un adolescent orphelin et solitaire s’initie à l’étrangeté de vivre à travers les angoisses de la guerre, la découverte des paysages, les émois du corps, les rencontres et la littérature. De punition en punition, il finit par oublier son malheur en se délectant de ce qu’on lui inflige, et paye sa survie illégitime – porter un nom juif, bien que protestant, dans un monde dominé par le nazisme – par le contentement de vivre, comme en remerciement à ceux qui se sont risqués pour lui.
   Plus tard, il découvre Paris, retourne sur ses propres traces dans l’Allemagne sans lendemains de 1949, et s’émerveille de l’amour pour une femme.


Extrait du texte

   On ne le punissait jamais moins d’un jour après la faute. Il avait de longues heures devant lui à s’imaginer tel qu’il se connaissait exposé aux regards. On le laissait dans le vague, puis soudain on l’obligeait à s’exposer longtemps, verges à la main, et enfin on l’autorisait à solliciter une punition sévère. Pendant des heures et des heures, ces images ne le quittaient pas mais étrangement l’exaltaient : il se voyait en pleurs, lèvres tremblantes, mouillées de larmes et incapable de retenir ses cris, bien qu’on le lui eût interdit. Lui qui n’était en somme qu’une sorte de jeune domestique, on lui faisait l’honneur d’un châtiment réservé aux jeunes aristocrates.
   Conduit plus tard en chambre de punition, il crierait encore à l’auscultation du jeune surveillant d’internat qui se faisait à chaque fois plus subtile et à laquelle il résistait chaque fois plus longtemps. Pâmé, il s’abandonnait toujours davantage, tandis que la lune s’envolait au-dessus de la lucarne, à ces longues mains fines, froides de pédagogue faites pour séduire, pour apprivoiser, courber, expertes en cajoleries aiguës et en cinglantes fessées.
   À partir de seize ans, il avait porté en lui ce savoir glorieux, cette attente.


Extraits de presse

   La Quinzaine littéraire, du 16 au 31 mars 2005
   Un garçon solitaire
   par Agnès Vaquin

   Il est des enfances dont on ne se remet pas. En parler, écrire des livres, ça ne sert à rien, on n’en finit jamais. C’est le tonneau des Danaïdes. Et si quelqu’un en sait quelque chose, c’est bien Georges-Arthur Goldschmidt !…

   L’auteur de ce petit livre troublant a choisi de se désigner à la troisième personne. Sa famille habitait Hambourg. D’origine juive, son père était de confession protestante. Voyant venir le pire, ce dernier, en mars 1939, envoie ses enfants en France. Georges-Arthur est confié à une institution religieuse près de Sallanches, en Haute-Savoie. Il a alors une dizaine d’années. Les quatre ans de guerre passent. La famille, c’est terminé : « Sa mère était morte de mort naturelle, son père avait survécu à la déportation et venait de disparaître ». On est en 1947. Le jeune homme se retrouve « en face de Pontoise », dans un orphelinat. Ses études, l’amour du pays d’accueil et, plus tard, la présence d’une « femme aimée » vont sauver en lui ce qui pouvait l’être. Mais il lui reste un chagrin « inguérissable », « ineffaçable » : « Pourquoi ne peut-on pas rester avec les parents ? Ce chagrin irréparable évide l’être à tout jamais. » On en prend pour la vie, de cette : « souffrance telle qu’elle aurait dû d’un coup abolir le monde. » S’y ajoute le ressentiment, contre l’offense, en particulier, faite à la langue allemande que l’adolescent pratique encore parfaitement : « Cette langue souillée à tout jamais, sans rémission, par le crime qui l’habite au cœur. » Contre l’oubli aussi, constaté en 1949, lors d’un premier voyage : « Il n’avait pas une maison, pas une rue, pas une personne qui n’ait vu passer les convois gris dont tout le monde connaissait la destination. » Il sera question d’un second voyage, au lendemain de la réunification : « Rien n’a eu lieu et sur l’Ettersberg on ne voit rien de l’immense pente de Buchenwald, on ne voit plus rien de la souffrance accumulée là. »
   Toutefois, dans ce livre, si l’on va à l’essentiel, on lit autre chose. C’est la guerre. Ce garçon est juif et sait ce que cela signifie. Il grandit sans famille, dans une pension perdue où l’on use et abuse des punitions, où les châtiments corporels tombent avec une sévérité et une ostentation suspectes. Comment se forme une personnalité dans un tel contexte ? À quelles sources d’énergie la volonté de vivre peut-elle puiser ? En un mot, quel « recours » contre l’horreur de chaque jour ? La solution ici trouvée est crue, brutale, choquante pour les belles âmes, encore que Georges-Arthur Goldschmidt ne se départe en aucun cas de son urbanité et prenne soin d’éviter le moindre mot trivial : « Tout à l’heure, dans quelques instants peut-être, il fermera sa porte à clé, laissera monter en lui ses rêveries des soirs qui tombent, des paroles chuchotées et il renouera avec les gestes familiers, précis, toujours neufs qui pour lui seul construisent le monde. »
   Naturellement, on connaît la honte qu’un adolescent persécuté pour ses « mauvais instincts » ne manque pas d’éprouver. La directrice de l’institution, une dominatrice inflexible, guette sur son visage les traces de la faute pour mieux le corriger. Mais, avec la honte, il découvre la volupté. Son besoin de réconfort est tel que, dans l’athanor de sa sensibilité, tout se mêle et se transmue en perversions succulentes et multiples que, bien longtemps après, l’écriture capte encore toutes palpitantes. Le Recours est un texte de bout en bout érotique dont l’onde de choc se communique au lecteur étrangement investi.
   C’est d’une élémentaire banalité que de rappeler la relation entre le fouet et le plaisir : « Elle le connaissait de façon plus intime que n’importe qui puisqu’elle se plaisait tant à le punir. Et lui, la gratitude l’étouffait. » Par contamination, la magie de la transmutation gagne les tâches ménagères, les corvées dont on l’accable. Encore que le mot n’apparaisse pas, il « jouit » de porter de lourdes charges, quand il fait le garçon de courses au service de l’institution : « Quand il portait ainsi des charges, à l’arrivée, on n’osait pas le punir, c’était sa récompense, lui disait-on. Et pourtant il aimait cette rigueur et les punitions qu’on lui infligeait si souvent, sous lesquelles il criait et implorait et qui l’exaltaient tant. » Plus insolite, par contre, l’intrusion de ses « rêveries » là où on ne les attendait pas. Du pays où il se trouve, il ne connaît rien encore. Mais il sait lire et ce pays, il le rêve. Ses lectures fournissent un combustible de choix à l’incendie secret. Aux lectures s’ajoutent des images, un monde de fantasmes se lève et foisonne sous les brimades et le fouet : « Il connaissait le bruit de la mer, salée, onctueuse (…). Les embruns le submergeaient, lui aspergeaient le visage avec “je ne sais quoi de compact et de blanchâtre” et séchaient puis s’effritaient en petites croûtes translucides qui finissaient par se recroqueviller. » Un hommage inattendu est ainsi rendu aux auteurs de ses lectures et à certains peintres. Est notamment décrite une Flagellation de Hans Holbein l’Ancien. Une eau-forte découverte bien plus tard dans la maison de Goethe suscite la même émotion.
   Le garçon solitaire ne l’est pas resté. Sauvé par cette alliance amère avec lui-même, il a rejoint la compagnie des hommes. À la Libération, autre et inexpiable forfait, il est vivant. Quoi de plus lourd à assumer que cette monstrueuse difficulté d’être mais il détient déjà, en quelque sorte, la solution : « Chacun devinerait tout, il portait la marque de sa faute sur son visage. Il serait forcé de raconter sa guerre de luxe, pendant que mouraient des millions d’innocents » ?
   Une leçon de vie exceptionnelle que ce Recours, lié à un devoir sacré d’écriture.




   L’Humanité, 10 mars 2005
   Georges-Arthur Goldschmidt, le signe du double
   par Jean-Claude Lebrun

   En lisant Le Recours, l’on ne peut s’empêcher de faire le lien avec le premier livre paru de Georges-Arthur Goldschmidt. C’était en 1972, l’année où il devenait également l’un des traducteurs de Peter Handke, et l’ouvrage s’intitulait Un corps dérisoire. Trente-trois ans ont passé, mais l’écrivain né à Hambourg dans une famille de la bourgeoisie juive, exilé par ses parents au printemps 1938, six mois avant la Nuit de cristal, et caché dans un orphelinat de Megève de 1939 à 1945, continue de fouiller le terreau sur lequel il s’est constitué. Son nouveau récit autobiographique, où l’on voit poindre aussi le lecteur constant de Freud, vient encore une fois poser la question décidément centrale du corps, lieu de sensations et de pulsions contraires, et des deux langues qui, depuis la fuite hors d’Allemagne, l’occupent dans une cohabitation toujours mouvante. Si le livre rejoint, par certains côtés, l’esprit du roman de formation de la tradition allemande, il en excède cependant les habituelles limites. L’on retrouve donc l’enfant, qui était arrivé à onze ans dans l’institution. Il en a maintenant quinze. Séparé de ses congénères, traité en paria, il se trouve affecté aux travaux domestiques, jusque dans l’acception la plus dégradante du terme. Il y subit en effet des châtiments corporels et d’autres sévices, qui provoquent en lui une sensation mêlée de douleur et de plaisir. En même temps qu’il découvre son corps et l’étrange machinerie de ses émois, le pensionnaire accède à d’autres émotions jusque-là inconnues : celles que lui procurent les livres qui lui tombent sous la main, dans cette langue dont il ressent les résonances avant même d’en comprendre complètement le sens et de se l’approprier. Pour lui d’abord, la langue de la vie et de l’exploration intime, face à l’autre langue, perçue comme celle de l’arrachement, de la guerre, de la mort possible. Mais dans ces Alpes qui lui offrent un rude havre, le garçon fait des rêves de mer du Nord et d’îles, il voit se dresser devant lui les falaises de Heligoland, s’étendre l’estran de Neuwerk. L’autre langue ne s’est pas retirée. Elle se tient là, sous une apparence seulement inerte, avec ses profondeurs troubles. Georges-Arthur Goldschmidt évoque en poète, avec une infinie subtilité, cet emmêlement qui s’est opéré dans l’adolescent et ne cessera plus de se continuer. À la confusion des sentiments répondait l’entrée dans ce bilinguisme qui aura marqué toute sa carrière. Au pensionnat, le garçon avait bientôt vécu comme une distinction la particularité de son statut. Maintenu en marge, soumis aux caprices des surveillants, malmené par la directrice, il trouvait à chacun de ces instants un plaisir inconnu. En marge mais survivant, abusé mais en proie au plaisir, malmené mais vertigineusement troublé par celle qui le brusquait. Ici l’écrivain trouve un timbre d’écriture, en même temps net et grêle, comparable à celui de Musil dans Les Désarrois de l’élève Torless. Les ambiguïtés de l’adolescence se trouvent en l’espèce redoublées par la conscience indécise de sa position, la prégnance commune de l’allemand et du français en lui. De ce qui peut initialement lui apparaître comme une faiblesse – il a « honte de savoir si bien encore cette langue souillée à tout jamais » –, il fait très tôt une force, il accepte en effet cette dualité, qu’il évoquera en 1999 dans sa grande autobiographie La Traversée des fleuves. À la fin de la guerre, le jeune homme qui allait passer son bac avait quitté la Haute-Savoie et rejoint Paris qu’il connaissait déjà tant par les livres. Le récit, nourri des citations les plus éclectiques, depuis Rousseau et Rimbaud, jusqu’à Claude Michel Cluny et Marie Rouanet, montre comment chez lui, très tôt, la vie s’est confondue avec la littérature. Comment de cette vie et de ses deux langues est née une œuvre à double face, aux multiples et permanents passages. Pour cela, il avait fallu le bref retour en Allemagne, en 1949, alors que son pays natal entrait lui-même dans une longue division. Des pages d’une beauté poignante disent ces moments où fut rétablie la connexion avec le passé. Ceux qui étaient restés et avaient survécu gardaient le souvenir de wagons à bestiaux résonnant de coups sourds : tout près de Hambourg se trouvait le camp de Neuengamme. Plus tard encore, après 1990 et la réunification, il est allé à Buchenwald et a renoué avec un autre pan du temps : le souvenir de l’étudiant en médecine, ancien du pensionnat, que la milice avait exécuté en juin 1944, et qui disait dans une lettre « son étonnement quant à la capacité du corps humain à supporter la souffrance ». Une manière de lien complètement rétabli, de totale récapitulation du passé, qui ouvrait la porte à ce pénétrant et bouleversant récit.