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  Les aigles puent

  Lutz Bassmann

  160 pages
16 €
ISBN : 978-2-86432-613-7

Disponible également en format numérique.
Epub : 13,60 €. isbn : 978-2-86432-625-0
Pdf : 12,80 €. isbn : 978-2-86432-626-7

Résumé

Un homme, Gordon Koum, revient dans une ville détruite. Toute sa famille repose sous les décombres. Lui-même, irradié, va mourir. La guerre est partout, l’ennemi indescriptible frappe sans cesse… Près de lui il remarque un pantin noirci et la dépouille miraculeusement intacte d’un rouge-gorge.
Il se tourne vers eux pour parler, mais, au-delà, il s’adresse à ses enfants, à sa femme et à ses camarades disparus. Il raconte de petites histoires bizarres, cruelles, tendres, toutes marquées par un humour noir dévastateur. Et peu à peu il retrace la geste d’une communauté de fin du monde, où les faibles survivent en puisant leur force dans le rire décalé et dans une violence qu’ils savent inutile.
Réfugiés, errants, sous-hommes, éclopés vivant dans leurs rêves, personnages de l’après, voilà les héros dont Gordon Koum évoque la mémoire. Il leur rend hommage parce qu’il les aime. Et aussi parce qu’ils possèdent encore, au cœur du dénuement et du cauchemar, la lumière qui fait d’eux des résistants magnifiques, des amoureux, d’authentiques et indomptables humains.


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Les aigles puent

Antoine Volodine, porte parole de Lutz Bassmann, parle de son livre Les aigles puent, à paraître le 9 septembre aux éditions Verdier, en même temps que Onze rêves de suie de Manuela Draeger (L’Olivier) et Écrivains d’Antoine Volodine (Le Seuil).


Extrait de texte

Noë Balgagul était le patron du bac qu’il appelait son arche. C’était un ancien mercenaire qui prétendait avoir renoncé aux crimes contre l’humanité pour s’engager sur la voie purificatrice de la spiritualité. En réalité, les atrocités qu’il avait connues ou commises lui avaient à jamais brouillé la raison. Sa vision du monde avait noirci, elle était habitée par des monstres et des fantômes. La religion de Noë Balgagul ne prônait rien, ne se préoccupait pas de morale et ne donnait aucune explication à l’omniprésence de la souffrance dans le destin des créatures vivantes. Elle n’apportait ni soulagement ni espoir. C’était une construction obscure, dépourvue de divinités et même de principes magiques. Il avait obtenu cela en pétrissant maniaquement un goudron personnel de cruauté et de démence, et sur ce goudron ne venait pétiller aucune flamme rassurante. Les principes spirituels de Noë Balgagul se réduisaient à une pratique lugubre, dont il ne cherchait pas à diffuser les enseignements autour de lui, sinon dans son entourage immédiat, une bande de déserteurs et de brigands qui lui avaient fait allégeance.
On m’avait prévenu que Noë Balgagul procédait à une espèce de baptême au moment où les candidats à la traversée montaient dans son embarcation. Il encaissait d’abord leur dollar, puis il divisait ces malheureux en plusieurs catégories dont lui seul connaissait les critères. À ces catégories, toutes avilissantes, il attribuait des noms arbitraires, des noms d’animaux qui suscitaient le mépris de son équipage, mais qui surtout établissaient le fondement d’un jeu de rôles abject. Ce jeu durait ce que durait la lente traversée. Quelques clients réguliers échappaient parfois à cette obligation, mais les autres, non. Un à un, les passagers mettaient le pied sur son énorme barque à fond plat. Noë Balgagul prenait la pièce qu’ils lui tendaient tout en les examinant rapidement des pieds à la tête. Il leur désignait une place et, aussitôt, il les classait et les baptisait. Cette sélection obéissait à des principes religieux illisibles et, en dernière analyse, elle avait seulement pour origine les caprices et l’irascibilité mesquine de Noë Balgagul. Selon le titre qu’il avait reçu, le voyageur devait adopter des comportements de cochon, de perroquet ou d’humain femelle ou mâle. Il devait le faire avec détermination et même avec ferveur. Son sort en dépendait, et en cela il est vrai qu’il y avait une relation religieuse entre le totem dont il était affublé et les conséquences que sa mauvaise observation du rituel pouvait provoquer. Ceux qui mimaient trop mollement leur attribut étaient jetés à l’eau par l’assistant de Noë Balgagul, un spécialiste en escrime qui se réjouissait à l’idée de les piquer ensuite avec le crochet de sa gaffe et ne rechignait jamais à exécuter les directives assassines de son employeur. La rivière était mauvaise, sans transparence, des remous la ponctuaient, des bouillonnements fourbes. Elle faisait plusieurs centaines de mètres de large et Noë Balgagul n’expulsait personne de son arche avant d’avoir parcouru la moitié de la route. À de multiples endroits, des algues contrariaient les mouvements des nageurs. Les habitants de la ville, qui venaient de sortir de l’enfer de la guerre pour tomber dans l’enfer de la paix, étaient sans force. Bien peu parvenaient à regagner la rive.


Entretien avec Lionel Ruffel

   « Cendres » est le premier mot du livre. Il donne son titre au premier chapitre, ainsi qu’à six autres. Le personnage principal, dont le nom, Gordon Koum, rappelle phonétiquement le goudron, découvre sa ville détruite, recouverte de cette matière presque liquide, dans laquelle il s’enfonce et se trouve piégé. Le livre s’ouvre et se déroule en grande partie dans le contact de ces deux matières, ce que dévoile peut-être le néologisme qu’on trouve dans la première page : « la matinée du vendredi s’annonçait brouillasseuse ». Brouillasseuse, comme la contraction du brouillard (la cendre) et de la bouillasse (goudron). Pourrait-on commencer sur cette mise en place entre cendres et goudron ?
   Le feu criminel de l’ennemi est passé. La ville a perdu toute forme. L’espace a été métamorphosé et au fil du livre le paysage prend un aspect stagnant, crépusculaire. L’horizon n’est plus reconnaissable. Mais c’est à un paysage immédiat que se réfère Gordon Koum, à quelques mètres carrés qui l’entourent et qui ont perdu leur qualité de matière rassurante. La bombe expérimentale qui a détruit la ville s’est attaquée intimement à la fois aux habitants et aux constructions, fabriquant ainsi une pâte immonde, recouverte d’une couche goudronneuse mais dont on peut supposer qu’en profondeur elle mélange des restes de toute nature. La destruction par le feu ennemi est une altération insupportable de tout. Là-dessus commence le livre. Sur cette dévastation qui est une salissure illimitée, Gordon Koum prend la parole. Les flammes bizarres des bombes n’ont eu aucune noblesse, aucune beauté. Elles laissent derrière elles quelque chose qui ne peut être décrit. Les cendres et le goudron qui sont évoqués ici n’appartiennent pas à la normalité. La cendre pourrait, dans la normalité, avoir une texture douce, rappeler le sable, apporter un apaisement. Mais ici elle est étrangère au connu. On peut peut-être ajouter que, dans le roman, cendres et poussière ouvrent un chemin vers le passé, alors que le goudron est plus nettement associé à l’horreur du présent.

   Dès ses premières lignes, et notamment dans le premier chapitre, le livre développe autour des sensations créées par la cendre et le goudron un éventail de descriptions : les différentes nuances de chaleur, de suavité ; les odeurs, la vision limitée ; l’avancée difficile dans les décombres si bien qu’on a des difficultés à se représenter exactement ce qui a eu lieu mais que nous, lecteurs, nous nous sentons réellement projetés dans l’univers perceptif et sensoriel du personnage. Le scénario est pourtant simple. Un homme revient dans sa ville, qui a été entièrement détruite. Il est le dernier survivant. Il a en particulier perdu sa femme et ses trois enfants. Le livre semble alors moins s’intéresser aux circonstances de la destruction (quels belligérants ? pour quelle raison ? à quelle époque ?) qu’aux sensations suivant la destruction. Est-ce le cas ?
   Les aigles puent est un livre qui met en scène des personnages littéralement brûlés par l’Histoire. Les allusions à l’ennemi, destructeur, violent, impitoyable, sont fréquentes. Mais il s’agit d’un ennemi dont on ne connaît que les passages dans le ciel, suivis de destructions massives par des bombes et des missiles. Ceux qui sont arrosés de napalm ou de gaz asphyxiants n’ont pas la préoccupation de décrire ou de définir ceux qui les martyrisent. Par tradition, ils les associent aux riches, aux puissants, aux capitalistes. Ils savent aussi qu’ils n’ont aucune chance d’échapper à leur domination, et encore moins de les vaincre au cours d’une révolution qui est devenue pour eux un très lointain mythe. Ils essaient simplement d’échapper à leur feu et de construire pour eux et leurs proches un micro-univers de survie. Leur point de vue sur le monde est limité à ce micro-univers de survie. D’où une priorité faite aux événements immédiats, aux sensations immédiates, à des anecdotes très individualisées, à une humilité revendiquée de sous-hommes.

   Le point névralgique, c’est sans aucun doute la douleur causée par la mort de l’être aimé et des enfants. Douleur à laquelle fait suite une forme de délire. Dans cet univers dévasté, apparaissent deux protagonistes étranges : une poupée, plus précisément un golliwog, ce « pantin raciste originaire des temps historiques » et un rouge-gorge, aussi rouge que l’univers est gris-noir. À peine posé, ses pattes s’enfoncent dans le goudron liquide et il se retrouve pris au piège. Pourriez-vous évoquer cette petite et curieuse communauté ?
   Le point névralgique est en effet la perte des proches, mais aussi l’inconfort d’être encore vivant. Cet inconfort ne dure pas trop longtemps, puisque Gordon Koum perd assez vite toute force et va vers l’agonie. La honte d’avoir survécu est très présente, elle ne peut être combattue qu’en se trouvant une tâche, une dernière tâche qui après l’échec du déblaiement (Gordon Koum ne réussit pas à exhumer les restes de ses proches) devient celle de l’hommage. On rend hommage aux disparus en parlant à leur place, mais aussi en posant par principe qu’ils peuvent écouter, et donc en leur parlant. Toutefois, prendre la parole est obscène, c’est une sorte de fanfaronnade de vivant en présence des morts, ce que Gordon aimerait éviter, par désespoir. Grâce à ses dons de ventriloque, il place sa parole à l’intérieur de personnages intermédiaires, de diseurs intermédiaires qui ne sont pas vivants et qui, par conséquent, facilitent le discours aux morts. On est aussi, l’allusion y est faite plusieurs fois, à la fois sur une petite scène de théâtre et à l’intérieur d’un tableau (dans lequel la tache de couleur du rouge-gorge et la présence étrange du golliwog deviennent des éléments dérangeants mais nécessaires à la narration picturale).  

   Par chance, Gordon Koum est ventriloque, ce qui lui permet de « peupler sa solitude ». Le golliwog et le rouge-gorge vont alors se mettre à raconter des histoires. Pourquoi cette réaction face au désastre ? Pourquoi raconter des histoires ? Est-ce pour distraire les morts, comme on peut le lire ? Pour que Gordon Koum dise à ceux qu’il aime qu’il continue à les aimer ?

   Vous donnez la réponse en formulant votre question. Pour Gordon Koum, et d’une manière générale pour les personnages de Lutz Bassmann et pour Lutz Bassmann lui-même, parler aux morts a le caractère d’un devoir : évoquer leur mémoire, évidemment, réveiller la mémoire collective à laquelle ils se rattachent, nier leur mort en s’adressant à eux comme s’ils continuaient à avoir une conscience, les apaiser parce qu’ils sont morts dans des circonstances horribles et les distraire pour croire et leur faire croire qu’ils poursuivent leur existence. On est là en face d’une distorsion post-exotique du chamanisme et de la théorie de l’après-décès des bouddhistes. Mais, en premier lieu, hors de toute interprétation théorique, on est en face d’un acte d’amour. Gordon Koum n’a pas vraiment envie de prendre la parole et de raconter des histoires. Il le fait par amour et par un sens amoureux du devoir.

   Après une de ces histoires, le rouge-gorge fait remarquer : « Ces histoires n’aboutissent pas ». Et le golliwog observe : « Ce ne sont pas des histoires. Ce sont des moments isolés dans des histoires. Des scènes isolées ». Est-ce cette qualité qui fait le point commun principal de ces histoires ?
   Le rouge-gorge exprime ici un avis qui provoque un effet de distance, comme si brusquement, avec le golliwog, il était investi du pouvoir de juger littérairement. C’est une remarque ludique adressée au golliwog, et aussitôt commentée par celui-ci, mais aussi adressée à des lecteurs et à des lectrices extérieurs à l’histoire. Le rappel que nous sommes dans une œuvre de fiction, que cette œuvre se rattache à un ensemble littéraire où sont introduites des formes brèves, spécifiques, exploitées et décrites ailleurs, que Lutz Bassmann et ses camarades nomment des narrats. Pendant la seconde où ce dialogue se déroule, Lutz Bassmann poursuit sa narration, et, en même temps, il l’ancre dans le continuum post-exotique.

   Chacune de ces histoires comporte des points communs avec celle de Gordon Koum, notamment la ventriloquie qui revient à plusieurs reprises. Elles semblent alors presque des variations d’un même thème et provoquent ces effets d’inquiétante étrangeté, de reconnaissance et de différence qui étaient déjà récurrents dans Avec les moines-soldats.
   Les histoires de Gordon Koum ont des points communs, l’isolement de celui ou celle sur qui le projecteur un instant se dirige, leurs délires, la violence menaçante du monde extérieur, le dénuement généralisé, le chaos social, une tendresse et une empathie entre les personnages, l’humour du désastre et certainement bien d’autres. Les aigles puent est bien un roman, dont le centre est une communauté atomisée de gueux, de sous-hommes, de victimes carbonisées et de loosers : tous concourent à une description romanesque d’un milieu hostile et de la survie dans des conditions extrêmes. Tous se rejoignent dans le même refus dégoûté du monde et dans la persistance d’une pensée de résistance, qui file au long du texte et lui donne une ossature, l’unifie. Or les histoires que raconte Gordon Koum sont encadrées par l’histoire que vit Gordon Koum, par son présent, sa prise de parole au milieu des ruines. Et là, en effet, on voit à l’œuvre une des techniques narratives de Lutz Bassmann : la scène d’introduction, l’arrivée de Gordon Koum sur les ruines, est reprise entièrement à la fin, avec, bien entendu, des variantes qui montrent que du temps a passé. Gordon Koum arrive une nouvelle fois dans la ville pulvérisée, mais cette fois il ne parle plus à un golliwog et à un oiseau, il parle à un reste innommable qui ressemble très vaguement à un homoncule, et il agonise dans un creux de terrain d’où plus rien n’est visible. Déjà il est en train de rejoindre non plus les personnages de ses histoires, mais ses proches tels qu’ils sont sous les décombres.

   Ces histoires sont en tout cas organisées en deux grandes séries titrées « À la mémoire de X » et « Pour faire rire Y ». Le livre se termine même par un chapitre intitulé « Pour faire rire tout le monde ». Est-ce que dans ce « tout le monde », le lecteur est compris ? Et vous, Antoine Volodine, avez-vous bien ri à la lecture de ce dernier chapitre ? Plus sérieusement, pourriez-vous nous en dire un peu plus de cet humour que les titres de chapitre appellent ?
   « À la mémoire » et « Pour faire rire » sont des textes qui ne présentent pas, je crois, de grandes différences de nature. Il s’agit d’hommages doux-amers à des disparus, dans les deux cas. Toutefois, ceux et celles que Gordon Koum se propose de faire rire sont clairement nommés, et il s’agit toujours soit de sa femme, soit de leurs enfants, soit d’innocents. On aurait du mal à soutenir que les histoires sont plus légères, mais pourtant c’est l’intention de Gordon Koum. Ce sont des histoires situées au-delà du tragique ordinaire. Gordon Koum tient vraiment à faire rire ceux et celles qui l’écoutent. Et c’est pourquoi dans ces narrats il privilégie les figures grotesques et les situations où la sexualité est tournée en ridicule. Le dernier narrat est, quant à lui, destiné à faire rire tout le monde. Il est placé en fin de volume, après la mort de Gordon Koum, et je pense qu’il peut être attribué à Gordon Koum, par effet d’écho, mais qu’il s’agit aussi d’une prise de parole de Lutz Bassmann. On est là, pour finir, au cœur du système humoristique de tous les écrivains post-exotiques : la dévalorisation absolue de tout ce à quoi on croit, de tout ce à quoi on continue à croire envers et contre tous, et, au fond, une dévalorisation absolument fictive. On se moque de soi-même en exagérant la défaite, pour faire croire à l’ennemi qu’on se croit ridicule. Mais en réalité on rit entre complices et on se moque de l’ennemi. Le manifestant solitaire, hué, habillé en clown, considéré par tous comme un déchet, reste inaltérable en profondeur. Il est très fier, c’est sur cette fierté incongrue que se clôt le livre. Je pense que Lutz Bassmann lui aussi est très fier, et, personnellement, je ris avec lui du même rire.

   Deux autres chapitres se répondent : « Ici a brûlé Maryama Koum » et « Ici a brûlé Rita Yongfellow », dont on ne sait pas exactement qui les prononce. Ce qui est sûr, c’est qu’ils forment presque une pause dans l’enchaînement des histoires. Cette forme de phrase « Ici a brûlé » est récurrente dans le livre. Est-ce qu’elle suppose une difficulté à dire autrement que par un discours convenu, presque officiel ?
   On peut considérer ces deux chapitres, à la structure narrative beaucoup plus proche du poème que de l’anecdote, comme des moments d’indicible tristesse. Maryama Koum et Rita Yongfellow y passent comme deux figures féminines puissantes, stoïques, pleines d’abnégation, vivant leur fin en la méprisant et en se tournant vers la souffrance des autres. Les circonstances de leur mort peuvent être approchées, il est nécessaire même de les accompagner ici, de les accompagner au sens post-exotique, c’est-à-dire de revivre tout avec elles, mais la prose romanesque, du moins pour nous, ne peut étaler cela de manière voyeuriste ou complaisante. C’est une constante chez les écrivains post-exotiques, Manuela Draeger, Volodine, Bassmann ou d’autres, que de s’arrêter quand l’ennemi pourrait prendre plaisir à connaître la souffrance de ses victimes, fût-ce simplement prendre un plaisir littéraire. Il y a une manière particulière de faire, qui est de se taire, de parler d’autre chose ou de recourir à des formes apparemment neutres, comme les listes.

   Une fois encore dans ce livre, l’humanité des personnages est altérée. Ils oscillent généralement entre humanité, animalité et modification génétique. Une des figures très belles et très émouvantes dans ce livre est celle d’Ayïsch Omonenko, « homononcule » dont on s’étonne presque qu’il naisse sans ailes. Pouvez-vous parler de ce point commun aux œuvres de Volodine, de Bassmann et de Draeger qui signent des livres dans lesquels l’humanité et l’animalité ne sont jamais sûres ?
   Cette oscillation dont vous parlez traverse tous nos livres depuis vingt-cinq ans, depuis Biographie comparée de Jorian Murgrave. Elle s’accompagne d’une incertitude sur le statut organique des narrateurs, des narratrices et plus généralement de ceux et celles qui sont mis en lumière : on hésite à dire s’ils sont encore vivants ou déjà morts, comme c’est le cas de Gordon Koum. Ce statut indécis permet de traverser l’histoire des livres, et le temps historique, sans être suspect d’appartenir au camp des maîtres, ni même d’appartenir aux diverses catégories sociales qui ont la parole. Animalisés, agonisants, golemisés ou transformés en zombies, nos personnages sont avant tout des étrangers et des exclus. Ils constituent une communauté soudée littérairement, mais aussi marquée par la complicité, la camaraderie et le compagnonnage face à l’adversité. Cette adversité est celle du destin en général, mais plus particulièrement celle de la société humaine telle qu’elle est dans la fiction et dans la réalité, la société établie, capitaliste, raciste, guerrière. Le statut de ces personnages semi-humains, mentalement exilés dans un monde qu’ils ne comprennent pas et qui les agresse en permanence, a évolué au fil des livres. Jorian Murgrave et les « non-terrestres » de Rituel du mépris se battaient violemment contre la réalité qui les entourait, il s’agissait de guerriers préservant avec succès leur intégrité, leur espace vital. Mais ensuite les héros et les héroïnes se sont affaiblis. Les narrateurs ont été plus systématiquement emprisonnés et vaincus, les défaites se sont accumulées, l’espérance s’est éteinte. Les non-terrestres sont devenus des sous-hommes et leur ambiguité de semi-animaux et de semi-mortels ne leur a plus servi qu’à raconter des petites histoires à un peuple disparu, comme le fait Gordon Koum en essayant de distraire ses morts.


Revue de presse

Presse écrite

   La Liberté, samedi 13 novembre 2010
   Accepter d’entrer dans un triple monde non clos
   par Laurence de Coulon

   Antoine Volodine. Il publie trois romans sous trois noms différents. Tous baignent dans l’univers extrêmement original qu’il construit livre après livre.

   Signés Lutz Bassmann, Manuela Draeger et Antoine Volodine, Les aigles puent, Onze rêves de suie et Écrivains racontent tous les luttes perdues d’avance de personnages étranges, appartenant à des ethnies inconnues et dont l’humanité est sans cesse remise en question. Nommés notamment « hominidés » ou « vertébrés doués de langage » de façon à mettre en doute leur appartenance à l’espèce humaine, ces personnages marchent sur une Terre ruinée par les guerres et les exterminations, dans un futur incertain.
   En plus d’appartenir à une catégorie douteuse, les créatures de ces trois romans teintés de mystique tibétaine sont parfois vivantes, parfois mortes. Il leur arrive de transiter par une zone complètement sombre avant de renaître éventuellement à moins de s’y perdre pour le reste de l’éternité. Cette acceptation de la réincarnation rend poreuse la frontière entre la vie et la mort, mais rappelle aussi la vérité pessimiste selon laquelle tout être vivant est également un mort en sursis. Autre frontière perméable, celle de la réalité : les enfants de Onze rêves de suie se transforment-ils réellement en cormorans lors de l’incendie dans lequel ils sont piégés, ou rêvent-ils ?
   Dans ces eaux troubles, une chose est claire : les personnages de Volodine se trouvent du côté des perdants. Enfermés dans des ghettos ou des camps, pauvres, opprimés, ils n’ont que le choix de la révolte, comme Gordon Koum qui assassine le directeur de son camp au nom du Parti dans Les Aigles puent, ou les enfants de Onze rêves de suie, qui tentent de voler les armes d’un arsenal abandonné lors d’une manifestation baptisée non sans humour bolcho pride Dans cet univers hanté par les catastrophes du 20e siècle, les « sous-hommes » risquent l’extermination et les gueux ne rêvent que de l’avènement de la révolution mondiale. Ces vaincus souffrent, mais ils ont quelque chose d’héroïque, et ce sont eux qui parlent, non leurs ennemis nantis, même si Onze rêves de suie souligne ici la contradiction de leurs aspirations : « Des slogans pour la suppression du monde des camps et la construction immédiate d’un univers où nos ennemis péricliteraient dans des camps jusqu’à leur extinction définitive. »

   Pour comprendre comment lire ces romans troublants, nous pourrions nous inspirer du commentaire suivant, à propos de l’œuvre d’un des auteurs fictifs d’Écrivains : « Le monde mis en place par la narration ne renvoie qu’à lui-même… Il faut l’admettre comme tel et non y voir une description décalée du nôtre. » Mais à l’intérieur du monde d’Antoine Volodine, même s’ils peuvent tout à fait être lus séparément, ses livres se répondent et s’expliquent les uns les autres. Le Post-exotisme en dix leçons, leçon onze, par exemple, théorise ce courant et crée les personnages d’écrivains incarcérés de Manuela Draeger et de Lutz Bassmann. Ainsi, ce monde ne reste pas complètement clos : en signant Lutz Bassmann et Manuela Draeger, Antoine Volodine fait surgir des personnages fictifs dans la réalité. Par conséquent, faire paraître ces trois titres en même temps n’est pas un vulgaire coup de publicité, mais bien une façon pertinente de montrer l’originalité et la cohérence de l’œuvre de l’auteur.

   Une œuvre où se plonger, un monde à « admettre comme tel », avec ses personnages étranges, mais attachants également, comme les orphelins de Onze rêves de suie à qui Mémé Holgolde, convaincue par le déclenchement inévitable de la révolution mondiale, raconte l’histoire d’une éléphante qui renaît jusqu’à la fin du monde. Des romans qui demandent au lecteur de baisser sa garde pour apprécier leur poésie. Ou goûter à leur humour noir, comme Écrivains où un auteur se fait tabasser par deux codétenus fous furieux dans un asile psychiatrique, et où les remerciements interminables d’un autre mentionnent le jardinier qui a eu la présence d’esprit de retenir le mari d’une femme avec qui il « échangeait les propos intimes qui allaient ensuite enrichir les premières pages » de son livre. Enfin, dans Les Aigles puent, on peut apprécier l’héroïsme désespéré d’un homme qui va à la recherche de sa compagne et de ses enfants sous les décombres empoisonnées de son ghetto après un bombardement.



   La Presse de la Manche, lundi 8 novembre 2010
   Trio littéraire : qui est le chef d’orchestre ?
   par Jeanne-Marie Ravel-Hascoet

   Lutz Bassmann, Manuela Draeger et Antoine Volodine : trois noms… mais combien d’écrivains ?

   Depuis 1985, la production littéraire d’Antoine Volodine est pour le moins impressionnante. Difficile d’écrire davantage et pourtant, le talent étale de telles ramifications dans l’ombre que, tel Pinocchio prenant vie, ses personnages de romans, hommes et femmes, prisonniers sombrant dans le désespoir et la folie dans un quartier de haute sécurité dans lequel ils sont enfermés à tout jamais, racontent des souvenirs, imaginent et chuchotent des bribes de récits. Ils prennent ainsi forme. Au final, ces personnages s’avèrent bel et bien en vie. Les romans ne sont autres que leurs propres témoignages, leurs récits de vie. Volodine peut voler en éclat, les personnages sont là, présents au monde. Lutz Bassmann et Manuela Draeger se révèlent autonomes, des personnages dégagés des fils de leur auteur, leur marionnettiste. Désormais, la vie et la sensibilité de Manuela Draeger et de Lutz Bassmann sont uniques et s’expriment en toute liberté, sans oublier celle d’Eli Kronauer, autre personnage devenu auteur de cinq ouvrages à L’École des loisirs. Alors, si l’on compte bien, combien d’auteurs ?
   Volodine est devenu identités multiples de par la création de ses avatars mais toutes ces ramifications n’ont pourtant qu’une seule tête, la sienne, celle du père créateur de ces voix dites du Post-Exotisme. Pourtant, savoir qui fait quoi et qui est fondateur de qui est-ce si important ?
   L’essentiel est plutôt de plonger dans les pages de ces livres pour se laisser porter par l’ensemble d’une œuvre innovante et encore en devenir, celle d’un auteur qui, quel que soit son nom, est l’un des maîtres de la littérature.
   […]



   Le Matricule des anges, n°117, octobre 2010
   De guerres lasses
   par Thierry Cecille

   Les voix mêlées d’un auteur pluriel – Antoine Volodine – entonnent une symphonie discordante et funèbre pour un monde chaotique.

   Au seuil du troisième millénaire, les rares lecteurs seraient rassemblés en une sorte de confrérie mystérieuse et honnie, hantant des bibliothèques-catacombes et fouillant dans les gravats à la recherche de livres moisis et poussiéreux. L’un d’eux découvrirait, dans une vieille cantine rouillée, une quarantaine de volumes, rassemblés là des siècles auparavant, comme lorsque l’on jette une bouteille à la mer. Les auteurs porteraient des noms différents et quelque peu exotiques – Draeger, Volodine, Bassmann, d’autres encore… – mais ils auraient en commun de décrire un univers bien différent de celui que jusqu’alors on avait cru être celui de ces lointaines décennies qui suivirent l’an 2000, celles du capitalisme victorieux et du paradis consumériste…
   Comment cartographier ce territoire indistinct, cet archipel de textes ? Les éditeurs qui se sont comme associés à l’occasion de cette rentrée disent vouloir ainsi rendre hommage à celui qu’ils appellent « l’auteurs » : « tentons, disent-ils, ce mot pour restituer la spécificité de ce qui est en jeu ». Nous n’avons pas affaire, en effet, à un simple jeu sur les pseudonymes ou à « l’hétéronymie » telle qu’elle fut pratiquée par Pessoa. La pluralité des voix inventées par Volodine est au cœur de la thématique même de l’œuvre, elle est un élément clé du dispositif narratif. Nous sommes dans un monde d’après », quelque part dans les décennies ou les siècles à venir, devant nos yeux s’agitent des hommes et des femmes défaits, révoltés et misérables, qui s’acharnèrent à lutter contre les puissants, mais que les guerres, les exils ou les emprisonnements, la torture ou la folie ont épuisés. Cependant ils tentent de résister, de survivre encore, et, pour cela, nombre d’entre eux racontent, chantent, psalmodient des bribes d’histoires, de destins. Ces écrivains différents (et celui qui s’appelle Volodine ne serait que l’un d’entre eux) sont les voix d’un récit collectif, d’une mémoire partagée, les membres d’un chœur qui s’en tient à ce principe : « Pour nous la figure de l’écrivain est celle d’un déguenillé inconnu en train de mourir. Pour nous la figure de l’écrivain est celle d’un insane qui a tout perdu, y compris la possibilité inouïe de se taire. »
   Un des défis est donc de parvenir à doter chacune de ces voix d’un ton qui lui soit propre. Le lecteur, en effet, perçoit certaines nuances – et il peut alors avoir ses préférences. D’aucuns apprécieront l’humour noir et âpre de ces biographies esquissées d’« écrivains » que Volodine rassemble : exposés à la tentation du suicide ou torturés par des gardiens pris de folie, ils se réfugient dans les mots qu’ils agencent pour en faire des sortes d’épisodes mythologiques ou symboliques. Certains d’entre eux ressemblent fort à Volodine lui-même : Mathias Olbane, ainsi, avant de devoir subir vingt-six ans de prison pour avoir « assassiné des assassins », a écrit des récits « d’inspiration fantastique ou bizarre, composés dans un style sans brillant mais impeccable » entretenant « une certaine parenté avec le post-exotisme » (une réédition du Port intérieur chez Minuit nous permet justement de nous plonger dans ce post-exotisme). D’autres lecteurs seront sensibles à ces sortes de contes, des « rêves de suie » en effet, flous, drolatiques ou macabres, que nous offre Manuela Draeger : ils apprendront que la « bolcho-pride » annuelle peut parfois mal tourner, que « sept ou huit siècles » après la Révolution russe les « pogromistes » et les « snipers » font la loi et poursuivent les « Ybürs » – et ils écouteront « la Mémé Holgode », une vieille bolchévique, raconter les réincarnations successives d’une éléphante errant dans ce « monde sans issue ». Nous avouerons admirer surtout le pathétique retenu, la méticuleuse écriture du désastre et de la douleur de Lutz Bassmann. Nous voici au milieu de ruines qui rappellent Varsovie, Grozny ou Stalingrad dans Vie et Destin, un survivant ventriloque donne voix aux rares animaux ou aux objets qu’il croise afin, dans des sortes de récits-prières, de rendre hommage à ceux qui sont morts autour de lui. Nous ne pouvons alors échapper à la fascination qu’entretiennent les longues et parfaites descriptions des odeurs des bombes et des cadavres mêlés, du paysage noyé dans un brouillard grisâtre, nous ne pouvons que partager le désespoir de cette « gueusaille » pourchassée, de ces clandestins menacés de crachats et de tabassages ».
   La vision politique que proposent ces récits est cependant parfois caricaturale (les « maîtres » survolent en « aéronef » – sic – les « Untermenschen ») et le dispositif narratif pourrait être considéré comme une gageure esthétique. Au-delà, c’est donc la capacité proprement poétique à créer un monde autre, par le souci flaubertien ou simonien du terme propre et du rythme syntaxique, qui emporte notre adhésion.



   Le Monde des livres, jeudi 30 septembre 2010
   Écrivains, d’Antoine Volodine, Onze Rêves de suie, de Manuela Draeger et Les aigles puent, de Lutz Bassmann : mondes de cendres et de suie
   par Nils C. Ahl

   Parfois, le monde suggéré par un écrivain est si proche, si radicalement parent d’un autre, qu’on douterait presque de son indépendance. Certaines écoles littéraires, certains mouvements sont si cohérents, si clairement définis, que leurs différents auteurs se passent volontiers de s’exprimer chacun à leur tour. Gourmand et facétieux, Antoine Volodine, Grand Prix de l’imaginaire en 1987 (Rituel du mépris, Denoël, 1986) et Prix du livre Inter en 2000 (Des Anges mineurs, Seuil, 1999), endosse « sans difficulté » ce rôle de porte-parole pour le « post-exotisme », la chapelle qu’il a créée et qui regroupe ses mille visages. Trois de ses représentants sont publiés à l’occasion de cette rentrée littéraire.
   Bien sûr, et sans trahir, précisons que les trois textes sont d’une même main, signant de trois noms différents : Antoine Volodine, Manuela Draeger et Lutz Bassmann. Et comme « l’écrivain existe à partir du moment où ses livres sont livrés au public », ces trois auteurs-là existent, indubitablement. Leur porte-parole hausse d’ailleurs les épaules en souriant : « Ce sont les textes qui comptent, pas leur biographie », avant d’admettre qu’il finit par parler plus souvent du dispositif que des romans eux-mêmes – chose « regrettable » puisque l’une de ses ambitions était de dépasser la figure de l’écrivain. C’est injuste au regard de la qualité de Manuela Draeger et de Lutz Bassmann, mais à tout prendre, c’était prévisible.
   Onze Rêves de suie, chronique incendiaire au sens propre d’une farce gauchiste adolescente qui se termine mal, marque une nouvelle étape chez Manuela Draeger. Connue pour une petite dizaine de romans destinés à la jeunesse et publiés à L’école des loisirs entre 2002 et 2009, l’auteur signe là un très beau texte lyrique, indéniablement écrit pour un public plus adulte. La filiation existe cependant entre ce livre et les précédents, « dans sa désinvolture par rapport au réel et une certaine proximité affective entre ses personnages ». Antoine Volodine, très sérieux quant à son rôle de porte-parole, précise : « Souvent, dans ses livres pour la jeunesse, il y a une forme de fusion entre les personnages. À la fin de Onze Rêves de suie, ils entrent physiquement en fusion, ils échangent leurs corps. »

   « L’humour des blattes »
   Néanmoins, le basculement est évident. Si la façon conserve des traits caractéristiques de la littérature jeunesse, le conte, la tendresse et le merveilleux jouent ici avec la mort, la peur et le souvenir, de manière sensiblement différente. Plus crûment, plus franchement, sans aucun doute. Manuela Draeger nous ferait remarquer que les lecteurs de Onze Rêves de suie sont tout à fait conscients de l’acte de lecture, qu’ils ont « une culture, notamment politique », qui leur permet d’entendre la « nostalgie des mouvements de masse et du bolchevisme des années 1920 ». Même retravaillée dans un monde post-apocalyptique de camps, d’orphelins et de ghetto comme celui-là.
   Antoine Volodine ne peut s’empêcher d’intervenir : « Il s’agit de quelque chose qui ne participe pas du tout de sa littérature jeunesse », avant d’ajouter qu’il avait annoncé depuis longtemps cette dimension politique très forte de sa « consœur » dans Le Post-exotisme en dix leçons, leçon onze (Gallimard, 1998). « Rien à voir avec Lutz Bassmann », prévient-il, non sans reconnaître que, là aussi, « tout a été détruit », et qu’il y a « des camps un peu partout ». Dans Les aigles puent (Verdier), le monde est traversé en permanence par des « guerres noires où l’on ne voit pas l’ennemi », les ruines sont « fumantes ». Dans Onze Rêves de suie, la guerre est terminée depuis longtemps.
   Par la voix de leur porte-parole, les auteurs post-exotiques insistent cependant sur le peu d’importance d’une datation précise de leurs intrigues. Onze Rêves de suie est une « recherche de mémoire » qui mêle plusieurs voix, alors que les souvenirs du personnage principal des Aigles puent, unique survivant dans une cité dévastée, vont vers les morts pour finalement se taire. Aucune nostalgie d’un passé radieux chez Lutz Bassmann, qui se méfie d’un lyrisme que Manuela Draeger cultive intensivement. Il lui préfère l’humour, celui du désastre ou des survivants, celui de « ceux qui sont en train d’être brisés et détruits ». Une parole d’en dessous, celle des prisonniers et des survivants, qui peut tout se permettre, et même d’en rire. « C’est l’humour des blattes, c’est l’humour mis en scène dans les livres de Volodine », coupe l’intéressé en parlant de lui à la troisième personne.
   On ne donne pas la parole aux personnages de tous ces livres, ils la prennent. « Nous sommes les perdants », semblent-ils dire, avec une forme de fierté. « La parole existe parce qu’elle peut être silence », notent les écrivains post-exotiques. Pourtant, plus encore que la parole, ce sont des images que l’on retient de leurs romans – qu’il s’agisse du décor, traversé par le souvenir d’images d’actualités du 20e siècle, ou de l’enchaînement de plans, séquences et montage alternés très cinématographiques. « Les effets de langue ne sont là que pour faire déraper le lecteur vers l’image », convient l’auteur, tout en renvoyant au texte de Maria Trois-Cent-Treize, dans Écrivains (Seuil) d’Antoine Volodine : « Seule, l’image compte. »
   Ce troisième livre, signé du porte-parole lui-même, ressemble à un bilan, ou à un mode d’emploi. Son auteur s’en défend en partie : « Il y a une unité très grande, un ciment qui fait roman. » Les écrivains qu’il évoque font œuvre en permanence mais n’écrivent pas – ou, s’ils le font, passent inaperçus, ou ne sont pas publiés. « Je crois que ces portraits successifs créent quelque chose de cohérent et d’homogène, et que c’est suffisant pour que l’on parle de roman. » Sur l’urgence non pas d’écrire des livres, mais de prendre la parole ou de se taire. « Parce que l’adversité qui est une constante est vaincue soit par notre parole, soit par notre silence. »
   Une excellente conclusion post-exotique pour l’auteur aux trois signatures, mais dont l’œuvre étend sans cesse son territoire vers d’autres, toujours plus farfelus, noirs et réjouissants.

Presse écrite (suite)

   Chronic’art, n° 68, septembre-octobre 2010
   Antoine Volodine : « Tous nos livres décrivent un monde »
   propos recueillis par Romaric Sangars

Depuis plus de vingt-cinq ans, Antoine Volodine poursuit la création d’une œuvre réticulaire et magistrale, définie par le nom de « post-exotisme ». Son offensive désespérée contre le réel parvient aujourd’hui à de nouvelles percées, comme il publie, en cette rentrée, trois romans chez trois éditeurs différents et dont deux portent les signatures de ses propres personnages. Survol d’une galaxie.

   Livre après livre, le système de Volodine s’est sans cesse précisé, enrichi, consolidé, jusqu’à prendre la forme d’une véritable constellation littéraire venue d’ailleurs, avec sa tradition propre, ses auteurs imaginaires, ses thèmes récurrents, et son rapport particulier avec le réel. À partir d’une « pâte romanesque » unique : la rumination des horreurs du 20e siècle et des échecs des bolchéviques, le post-exotisme transmue le trauma – œuvre au noir – en beautés étranges, humour acide, mythologie révolutionnaire, incantations, malédictions – magie rouge. Procédant par brouillage des contraires : vie-mort, animal-humain, rêve-réel ou réel-fiction, la poupée russe de cette œuvre-monstre situe une fiction en amont de sa fiction : elle serait en effet produite collectivement par des prisonniers condamnés à perpétuité pour activités révolutionnaires, chuchotant et scandant à travers les murs. Quand, d’un autre côté, cette fiction s’inscrit également dans le réel au point que ses auteurs imaginaires signent les livres de leurs noms. Eli Kronauer et Manuela Draeger ont ainsi publié plusieurs livres pour adolescents à l’École des loisirs, et Lutz Bassmann, deux livres très remarqués en 2008, chez Verdier, jusqu’à cet étonnant tir groupé post-exotique assaillant cette rentrée littéraire. Deux romans d’une facture post-exotique typique : un homme, sur les ruines d’une ville dévastée, rend hommage à ses compagnons et à sa famille en cendres, en contant des histoires au cadavre d’un rouge-gorge et à une poupée (Lutz Bassmann) ; une femme dans un immeuble en feu, durant une « bolchopride », articule « onze rêves de suie » pour accompagner l’agonie de ses camarades et leur fusion dans les flammes (Manuel Draeger). Et un troisième livre, jouant lui-même sur ce jeu d’écrivains imaginaires, en met en scène plusieurs destins (Écrivains), signé Antoine Volodine. Rencontre avec le « porte-parole » d’une littérature imaginaire, collective, carcérale, magique. Et géniale.

   Chronic’art : Avec ces trois livres, vous définissez clairement trois nuances distinctes du post-exotisme…
   Antoine Volodine : En effet, il s’agit de trois approches littéraires différentes. En même temps, les trois livres se répondent, ils fonctionnent en écho. C’est quelque chose à quoi j’ai veillé : ne pas opposer un Manuela Draeger totalement fou, baroque, un Volodine plus carré et un Bassmann plus cruel, ne pas singulariser trop ouvertement les formes. On aurait senti le caractère artificiel de l’entreprise. J’aurais pu, par exemple, reproduire ce que j’ai fait avec Lutz Bassmann il y a deux ans : présenter des textes très dissemblables, puisque l’un était un recueil de haïkus et l’autre un roman. Mais cette fois, j’y ai renoncé. La différence est suffisamment nette entre les trois voix. Elle est évidente, elle est forte, même si les trois auteurs travaillent sur la même pâte et donnent des livres de même nature.

   Considérez-vous que ces trois livres sont des « romans » ?
   Pour moi, il s’agit de romans. Ils ne respectent pas les canons les plus traditionnels, mais aujourd’hui, les canons traditionnels… Les définitions précises n’ont plus cours. Disons que nos livres s’attachent tous à une narration de type romanesque. Les actions se recoupent en permanence, les acteurs prennent la parole depuis le même monde, depuis les mêmes souvenirs. Il y a un personnage collectif au centre de tout. L’unité est assurée par de multiples procédés. On est en plein dans le roman.

   Mais on pourrait lire ces textes comme des suites de nouvelles, avec une mise en situation des narrateurs…
   Ce sont des petits chapitres qui font surgir des personnages, de l’ombre, des coulisses. Ces personnages vont ensuite disparaître à la fin du chapitre, mais ils font partie d’un unique théâtre romanesque. Ils n’interrompent pas la narration, ils la font. La communauté de personnages est cimentée par le choix des noms, par la récurrence de certains rôles, de certaines situations. Dans Lutz Bassmann, on le voit très bien, il y a toujours un sur-narrateur qui intervient au premier plan ou en arrière-plan pour ordonner les histoires. Et puis le décor lui-même est un personnage. Tous nos livres décrivent un monde, ils s’emparent de lui comme s’il s’agissait d’un personnage essentiel. La catégorisation « roman » est inévitable.

   Dans ce cas, on peut considérer que tout le post-exotisme est un grand roman, puisqu’on trouve le même rapport entre les fragments de chaque livre unifiés et l’unification de chaque livre dans le projet littéraire général…
   Oui, on peut dire ça. Cependant, avec une telle définition, on se trouve en face d’un ensemble monstrueux. Une somme romanesque qui a débordé, qui n’a plus de mesure. Alors, pour ne pas souligner l’aspect inhumain de la chose, on la fragmente en volumes séparés. Chaque roman possède sa coloration propre et un sujet différent des autres. Les formes varient, on n’est pas dans une série… Et d’ailleurs, plutôt que d’un seul grand roman, je crois qu’il vaut mieux parler d’un édifice. Un objet architectural à entrées multiples… C’est aussi une machine romanesque qui fabrique du roman à partir d’une pâte romanesque unique. Elle est très variée, cette pâte, très riche, parce que les expériences individuelles qui l’alimentent ne sont pas les mêmes, les narrateurs non plus. Mais en même temps, elle est unique. Une communauté d’écrivains se trouve derrière et a un même unique point d’origine : tous se trouvent enfermés dans le même lieu, une prison imaginaire qui joue le rôle de matrice. De plus, au niveau idéologique et culturel, tous partagent les mêmes orientations. Les narrateurs ont le même vécu politique, quel que soit le livre. Un vécu qui renvoie à la même traversée tragique : la lutte armée, ses échecs, et toute l’Histoire du siècle dernier, ses défaites, ses horreurs, ses espoirs, ses illuminations… On ne sort presque jamais de ce contexte-là. C’est ce qui donne à la narration son identité, son unité. Elle est collective et obsessionnelle. Et personne parmi nous ne s’en écarte.

   Ce n’est pas une polyphonie ouvrant différentes visions du monde, mais une seule vision du monde assumée par des sensibilités différentes.
   Exactement. Avec une grande variété dans l’imaginaire, dans les approches poétiques, dans les tempéraments. Et dans cet édifice s’affirment des personnalités assez puissantes, assez originales pour pouvoir signer leurs livres et les publier de façon indépendante, comme Lutz Bassmann ou Manuela Draeger. Prenons cette dernière : voilà un écrivain à l’écriture distinctement féminine, possédant son univers propre, immédiatement reconnaissable. Mais en même temps, c’est une prisonnière qui fait partie de cette communauté imaginaire d’écrivains et qui partage leur background idéologique et historique et leur vécu militant et militaire. Un même parcours, des aventures de jeunesse qui se sont interrompues de la même manière, par la condamnation et l’emprisonnement. Globalement, tout est commun. La tragédie militante, les convictions, les échecs, les deuils, la mémoire. Tous puisent là-dedans en déclinant mille histoires où résonnent sans cesse les mêmes échos. C’est bien ce projet d’écriture collective que j’ai exposé au milieu des années 1990.

   Aviez-vous dès le début une vision précise de ce que serait le post-exotisme ?
   Le début… J’ai beaucoup écrit avant d’être publié. Et au fond, le projet avait préexisté, mais je m’en suis rendu compte plus tard. Dans les années 1970, j’avais écrit une anthologie d’une littérature imaginaire, une « anthologie de la Renaissance ». J’en ai repris une partie dans Lisbonne, dernière marge. L’idée était de présenter un livre composé d’extraits littéraires bizarres, représentatifs d’une époque imaginaire. Les textes étaient préfacés et commentés par des critiques hostiles. D’autres au contraire étaient défendus par des collectifs de critiques dissidents qui risquaient leur vie en en parlant. En suivant ces analyses littéraires et le corpus auquel elles se référaient, on s’interrogeait sur la nature profonde de l’humanité et de l’humanisme dont se réclamaient les maîtres. Les auteurs, les critiques étaient des collectifs, des groupes ; jamais des individus. En gros, cet ouvrage fossile contenait déjà tout le post-exotisme. Je voulais, au départ, faire paraître une littérature étrangère dont l’origine elle-même serait une fiction, dont la tradition serait une fiction. J’ai eu pendant six ou sept ans une pratique à l’instinct. Ensuite, j’ai théorisé pour moi-même à partir d’une matière qui existait. Je pense aussi que des chercheurs, en me posant des questions, m’ont invité à réfléchir à ce que j’étais en train de faire.

   Précisément, y a-t-il eu une influence de votre dialogue avec ceux qui ont étudié votre œuvre ?
   Le contact avec des journalistes, des critiques littéraires et des chercheurs, dans la première moitié des années 1990, m’a conduit à éclaircir mes intentions, à les commenter. Mais assez vite, j’ai su que j’avais devant moi une construction à mener à bien. Je devais non seulement donner la parole à des personnages et raconter des histoires, mais faire émerger dans le réel une littérature inclassable, une littérature de l’ailleurs. Et dans ce cadre-là, il fallait qu’existent concrètement plusieurs écrivains représentatifs de cette littérature, il fallait qu’ils s’insèrent eux aussi dans le paysage littéraire officiel. Ça a été une entreprise de longue haleine : vingt-cinq, trente ans… On est bien loin d’un simple gag, d’une espèce de lubie d’automne. En cette rentrée, on va parler de Lutz Bassmann ou de Manuela Draeger, mais ce ne sont pas des nouveaux venus. Ils existent dans le monde éditorial depuis un bon moment. Ce sont des auteurs chevronnés : Manuela Draeger est publiée depuis dix ans déjà !

   Ce background, cette prison et ses habitants : est-ce quelque chose de précis dans votre tête ?
   Quand l’un d’entre nous décrit cette prison et parle des étages, des bruits, des sensations de chaleur humide ou de froid, tout est précis, oui. Il y a une image et nous entrons ensemble dans l’image. Ce background est inscrit en moi très intimement, de même que la dimension collective, idéologique, sensible, fondée sur une expérience militante, guerrière, qui est la base commune de nos voix. Reconstruire là-dessus un monde romanesque ne me pose aucun problème. Je n’ai pas en tête le numéro exact de la cellule où est incarcéré Mario Hinz, par exemple, mais si j’ai à écrire quelque chose sur lui, je sais ce qu’il a vécu, ce qu’il voudrait dire, ce qu’il n’a aucune envie de dire.

   L’écrivain post-exotique est en prison, il est détesté par le pouvoir et les milieux officiels ; c’est un écrivain raté, socialement parlant. Or, cette situation n’est pas celle d’Antoine Volodine. Donner pleinement naissance à ces écrivains imaginaires, correspondant à la définition, est-ce une forme de compensation ?
   Je pense que le problème se situe ailleurs. Depuis toujours, les personnages que nous mettons en scène, qu’ils soient écrivains, insectes ou mutants, sont, du point de vue de la société, des exclus, des marginaux, ils sont complètement en dehors de la norme intellectuelle et sociale. En réalité, notre souci n’est pas de donner la parole à des écrivains en tant que tels, mais de surprendre la parole de gens dont nous nous sentons très proches. Des êtres qui se situent à la limite de la vie, ou après la limite de la vie, derrière la frontière de l’existence sociale, physique, humaine… Dans le livre Écrivains, on rencontre des hommes et des femmes qui n’ont rien à faire du monde éditorial, mais qui prennent la parole pour déverser leur mémoire et pour dire la vie, la mort, la souffrance, pour dire le monde ou l’inventer. Par là, ils deviennent écrivains. Nos personnages ignorent le monde des gens de lettres, mais ils accomplissent des gestes qui font d’eux des créateurs. Les héros d’Écrivains, ceux des livres de Lutz Bassmann et de Manuela Draeger, sont tous des Untermenschen, des sous-hommes qui ne soucient pas d’écriture et surtout d’écriture mondaine. Ce ne sont pas des écrivains ratés : je crois qu’au contraire on pourrait parler d’eux comme de créateurs absolus, des humiliés qui ont la grâce de transformer le monde par leur parole. Or, ce sont eux qui comptent, ces poètes instinctifs qui peuplent nos livres. Savoir qui signe ou non les textes est beaucoup moins important.

   N’y a-t-il pas une volonté profonde du post-exotisme d’être une voix des « sans-voix », volonté qui expliquerait la dimension orale de vos livres ?
   C’est un principe de tous nos acteurs : « Je prends la parole. Même si on ne me la donne pas, je la prends ». Mais en même temps, celui ou celle qui parle sait que le public est absent. Dans Écrivains, on le voit bien : Maria Trois-Cent-Treize tient un discours après sa mort. Dans le noir, un discours théorique sur l’image. Elle a peur et elle s’invente un public composé de morts, d’animaux… Dans Les Aigles puent, Gordon Koum parle sur des ruines où il est seul. Dans Onze Rêves de suie, la plupart des souvenirs qui composent le livre s’adressent à des auditeurs et des auditrices déjà réduits en cendres. Les « sans-voix » reçoivent la possibilité inouïe de la parole et ils la prennent, mais cette parole ne débouche sur rien. Le droit à la parole, pour eux, c’est articuler quelque chose d’inutile ou se taire. Car la prise de silence est aussi une manifestation d’existence des personnages.

   Vous intégrez dans vos livres des modes d’écriture d’enfants, de fous, d’incarcérés. Entretenez-vous un rapport particulier avec l’art brut ?
   J’adore le musée de l’art brut à Lausanne. Les créations exposées sont fascinantes, surtout dans le domaine pictural ou sculptural. Il existe bien sûr aussi des textes d’art brut, douloureux, parcourus de cris mystérieux, mais leur esthétique pose problème. Contrairement à ce qui se passe pour la peinture, il faut travailler sur la parole des fous pour que des images se transmettent. Lorsqu’on gratte un peu sur l’origine de la parole dans nos livres, il y a bel et bien des intuitions, des phrases, prononcées dans le cadre carcéral et psychiatrique. Des prisonniers sombrent dans la folie, répètent des choses, ruminent infiniment : voilà effectivement une des bases du langage post-exotique. Mais en tant que matière littéraire, l’art brut n’est guère publiable tel quel. Il faut le réinventer pour que la communication ait lieu. Je connais bien la question puisque j’ai travaillé sur des textes de Maria Soudaïeva, un parfait exemple d’art brut. Il était impossible de se contenter de les traduire. J’ai fait sur cette matière originelle un énorme travail d’édition, de sur-traduction et de réécriture, voire de co-écriture posthume, avec pour résultat un petit livre sans équivalent, bouleversant, mais qu’on m’a soupçonné d’avoir entièrement écrit. On a été jusqu’à mettre en doute l’existence de Maria Soudaïeva. En réalité, les textes d’origine, ces phrases et ces slogans dispersés, incohérents, n’auraient pas dévoilé leur beauté fulgurante si je n’étais pas intervenu. Le poème brut doit être révisé et donc trahi. Il doit être trahi pour redevenir la merveille qu’il était au départ.

   Et comment définissez-vous les voix fédératrices ?
   La décision se prend en cours d’écriture. Je travaille par états successifs, à partir de fragments qui se combinent peu à peu. Et assez rapidement une personnalité s’impose. Quelque chose m’indique que le texte ne sera pas signé Volodine. Je deviens l’interprète de Manuela Draeger ou de Lutz Bassmann. Il faut ensuite soutenir la voix pour qu’elle affirme sa véritable singularité. Chacune a ses traits caractéristiques. Par exemple, pour Lutz Bassmann, une plus grande brutalité, une tendance à l’inaboutissement, le refus d’un certain nombre de phrases, d’un certain nombre de développements… Ou une relation presque incestueuse entre les individus chez Manuela Draeger, une attirance pour le conte…

   La seule référence culturelle officielle dans vos livres, de manière assez régulière, c’est le surréalisme – mouvement qui s’était d’ailleurs intéressé à l’art brut et qui, comme vous, a donné au rêve une fonction cardinale. Vous voyez-vous comme un héritier du surréalisme ?
   Lorsque je me réclame du surréalisme, ce n’est pas pour avoir une petite médaille d’André Breton à la boutonnière ou les faveurs d’un sous-groupuscule moribond. À vrai dire, j’ai été beaucoup plus marqué par la peinture surréaliste que par l’écriture, même si, bien sûr, mes premières grandes rencontres poétiques s’appellent Breton, Desnos, Benjamin Péret.

   Cette quasi-absence de référence à la culture officielle (hormis le surréalisme, donc) a-t-elle à voir avec un refus de déférence à la culture « bourgeoise », comme on dirait en termes marxistes ?
   Refus de déférence : parfait ! Oui, c’est voulu. Mais en même temps, il n’y a de notre part aucun sectarisme idiot. Ce que les écrivains post-exotiques appellent la « littérature officielle », c’est la littérature « hors les murs », et dans cette littérature officielle, il y a évidemment des choses qui nous touchent et d’autres que nous n’estimons pas. Nous ne prétendons pas écrire des livres meilleurs. Des ouvrages post-exotiques prennent vie dans la littérature officielle. Écrivains, Onze Rêves de suie, Les Aigles puent, font partie de la littérature officielle. Ils s’y trouvent mal à l’aise, mais ils en font partie.

   Du reste, si le post-exotisme peut être rapproché du surréalisme, n’est-il pas au fond le contraire exact de ce qui a historiquement été la littérature officielle par excellence en France : le « réalisme-socialiste », avec son dogme d’optimisme absolu et sa volonté d’être rivé au réel ?
   La littérature réaliste-socialiste n’est pas une de nos sources, mais elle a été une de nos lectures. Et parfois nous avons même suggéré que nous nous rattachions à un courant « réaliste-socialiste magique ». Ce qui a remplacé le dogmatisme à l’heure actuelle, c’est le politiquement correct : plus récent mais pas moins totalitaire. Notre littérature est fondamentalement opposée à la pensée contre-révolutionnaire, elle a abordé le marxisme et son optimisme indéracinable en lui apportant une touche radicale, égalitariste, pessimiste et anarchisante. Et beaucoup plus qu’à ce que vous appelez la littérature officielle du Parti, elle se heurte aujourd’hui au politiquement correct. Nous ne revêtons aucun masque de tolérance ou de béatitude face au monde présent. Nous ne nous repentons pas. Nous prônons la violence, la vengeance. Nous continuons et nous continuerons à vociférer contre le réel et contre ceux qui le représentent, qui l’organisent et qui l’imposent. Nous pratiquons depuis toujours et nous continuerons à pratiquer l’insolence envers la pensée des maîtres, quels qu’ils soient, et même si aujourd’hui cette pensée conduit à un consensus hideux et puissamment réactionnaire. Et comme les personnages de Manuela Draeger dans Onze Rêves de suie, nous rêvons à la prochaine bolcho-pride.

   Mais à partir des idéaux communistes, vous créez une véritable mythologie, ce qui laisse demeurer une sorte d’ambiguïté : est-ce une commémoration, un pur jeu (ce qui implique que ces idéaux sont morts), ou une manière indirecte de reprendre la lutte en dépit du réel ?
   Pour nous, les idéaux ne sont pas morts. C’est leur mise en pratique qui a été rendue impossible et qui est morte. Nous, de notre côté, nous continuons à vivre. Dans notre prison et dans nos rêves. Et là nous manipulons jour et nuit, au niveau romanesque, toute cette pâte qui est terriblement présente en nous, la mémoire de la Shoah, des génocides, des guerres, des atrocités coloniales et impériales, accompagnée de toutes les recettes anarcho-communistes qui prétendaient y mettre fin. Et nous inventons en même temps une mémoire parallèle qui nous est propre. La Révolution, ses héros, ses animaux, ses figures… Dans notre mythologie, les dieux, les fées et les magiciens sont remplacés par des animaux bizarres, des héros rouges, des vieilles bolcheviques immortelles qui rappellent en marmonnant les valeurs prolétariennes. En créant des mondes parallèles, nous ne souhaitons pas opposer le réel et notre imaginaire mais, au contraire, ancrer la fiction dans le réel, rendre plus actuelle la mémoire historique du réel.

   Le post-exotisme rumine la mémoire atroce du 20e siècle et ses échecs, mais depuis quelques années, il semble de plus en plus s’intéresser à l’idée d’extinction finale de l’Humanité…
   Cela correspond à une évolution des mentalités à l’intérieur de la prison : un vieillissement, un détachement, un scepticisme grandissant. L’Humanité n’est plus en marche vers l’avenir radieux, elle va vers sa dégradation. Elle se dirige vers son extinction. D’où plusieurs romans qui mettent en scène une planète pratiquement déserte. D’autre part, un autre décor s’est imposé dans cette nouvelle période littéraire du post-exotisme : le camp. Il renvoie au 20e siècle mais il cristallise aussi une vision exécrable de l’avenir. Dans nos premiers livres, ce qui dominait, c’était la cité, la rue, l’action à l’intérieur de la rue. Le monde était encore ouvert. Ces dernières années, l’action s’est plus souvent repliée à l’intérieur d’un espace clos. Le monde s’est fermé. Dans Onze Rêves de suie, dans Les Aigles puent, le monde, c’est les camps et les ghettos, et rien d’autre.

   Tel est selon vous le devenir du monde ?
   L’Humanité va vers le mur. Extermination naturelle, catastrophe climatique, suicide collectif, extinction génétique, on ne sait pas trop encore. À noter que dans plusieurs de nos ouvrages, l’extinction de l’Humanité n’est pas présentée de façon apocalyptique : la Terre a retrouvé sa tranquillité ; sans les hommes, la végétation a repris ses droits ; on peut paisiblement s’intéresser au paysage, aux couleurs, au soleil. C’est plus la vision d’une ère primitive à partir de laquelle on pourrait imaginer que quelque chose va renaître. Certains évoqueraient le paradis terrestre ; je préfère pour ma part me rappeler les images non religieuses de mon enfance, quand je me penchais sur des images de l’ère primaire, avant l’apparition des diplodocus.

   On pourrait y voir le mythe du déluge et de Noé : une fois établi le constat que l’expérience humaine a raté, on détruit tout pour réessayer avec quelques-uns dans un monde purifié…
   Oui, mais chez nous, cette dimension de reconstruction n’existe pas. Après la fin de l’Humanité, on pense à autre chose pour les ultimes survivants. On les accompagne dans leur quête ahurie de la beauté. À ce moment-là, les écrivains post-exotiques ne se débattent plus : ils acceptent le passé, le présent, ils rêvent non plus à une planète unifiée par un Soviet mondial mais à une Terre paisible, apaisée par la beauté végétale de la nature.

   La Beauté est d’ailleurs une des seules valeurs posées de manière lumineuse dans le post-exotisme. N’est-ce pas la raison de votre obsession pour l’harmonie formelle ?
   Oh, l’harmonie formelle n’est pas un but. Nous aimons cette dimension, la division en sept, en quarante-neuf, l’équilibre entre les masses de prose que nous mesurons en comptant les mots, les caractères… Tant qu’à produire un objet, autant qu’il soit irréprochable. Nous ne voulons pas seulement raconter, transmettre, faire rêver. Nous avons l’ambition de poser dans le réel des objets inouïs et harmonieux. La dimension formelle compte, l’enveloppe a toute son importance. À la simple prose, nous essayons de superposer une musique mystérieuse. Mais la technique reste discrète. Nous ne voulons surtout pas, avec des galipettes techniques, contrarier ou encombrer l’émotion que suscite le texte.

   Parmi les rares références à la culture du monde officiel que vous évoquez, il y a le cinéma : dans Écrivains, vous dressez une liste de séquences de films réels…
   Oui : c’est vraiment exceptionnel dans le post-exotisme, un hommage rendu à des images de grands cinéastes, avec des références non cryptées. J’aurais pu renvoyer à des films de réalisateurs imaginaires. J’ai souvent inventé des musiciens, des peintres et des écrivains. Mais là, je me suis autorisé une coquetterie post-exotique pour montrer que nous appartenons aussi au monde réel, et que nous avons une culture cinématographique réelle !

   Le post-exotisme se définissant lui-même comme un art de l’image, y a-t-il des procédés cinématographiques qui sont intégrés par votre littérature ?
   Quatre-vingt dix pour cent, oui. Les livres appartiennent à notre culture. Mais ce qui a été le plus déclencheur, toujours, ça a été les images, et donc le cinéma. Pendant l’écriture, le souvenir du cinéma est toujours plus présent que l’évocation de textes littéraires. Nos livres ne sont pas construits comme des films mais le travail a toujours lieu à partir de l’image, des personnages dans l’image. Pour écrire, il faut « entrer dans l’image ». Dans l’image ou dans le film. Nous concevons nos livres comme une succession de séquences. Onze Rêves de suie est un film. Dondog, Songes de Mevlido sont des films. Les romans de Bassmann sont des films. Pas des scénarios, mais des films. Même si la prose nous permet de faire tenir un chapitre entier dans le noir absolu. La technique de mise en scène des personnages, la manière dont les dialogues interviennent, les silences, l’éclairage du décor, tout cela est très influencé par le cinéma. Nous utilisons le cinéma dans les scènes de combat, dans les scènes d’action mais aussi dans les scènes où tout est immobile. Nous aimons les plans fixes. Et dans Rêves de suie, où les personnages reprennent conscience à l’intérieur de flammes pétrifiées, nous utilisons les mêmes trucages qu’au cinéma…

   Vous avez collaboré avec un photographe (Olivier Aubert) et un musicien (Denis Frajerman) : avez-vous l’intention de ramifier le post-exotisme au-delà de sa dimension purement littéraire ?
   Le post-exotisme est un ensemble littéraire bien défini et hermétique. Que des artistes de différentes disciplines s’en inspirent pour créer à leur tour des œuvres originales, tant mieux, ils sont bienvenus. Nous compagnonnons. J’ai fait avec Olivier Aubert un livre sur Macau et, avec Frajerman, nous avons fait exister dans le réel une forme tout à fait ébouriffante, un cantopéra intitulé Vociférations. Nous l’avons donné en concert, nous l’avons enregistré. Dans les deux cas, seul le texte est véritablement partie prenante du post-exotisme. Il ne s’agit pas à proprement parler de « ramifications » ou d’« extension », mais plutôt de collaborations heureuses. Même chose avec les conteurs, les graphistes, et bien sûr les compagnies théâtrales qui font un merveilleux travail de « sympathisants ».

   Cela ne vous dérange pas que le post-exotisme vous dépasse, en quelque sorte ?
   Le post-exotisme ne peut pas nous dépasser, il est limité à notre propre existence et n’est ni extensible, ni immortel. On ne peut même pas imaginer que des auteurs sympathisants aient l’idée d’apporter leur brique personnelle à l’édifice. Mais en même temps, on peut imaginer et même souhaiter que des créateurs renvoient délibérément à cette masse volumineuse qu’est désormais la bibliothèque post-exotique. Denis Frajerman, par exemple, n’hésite pas à parler de « musique post-exotique ». Dans ce cadre-là, pourquoi pas ? Le label n’est pas déposé. Mais le post-exotisme en tant que tel reste un objet clos, un objet textuel que j’aimerais pouvoir clore rapidement. J’aimerais pouvoir le regarder, terminé, de mon vivant. Avec le sentiment du devoir accompli.

   La fin du post-exotisme ne coïncidera donc pas avec votre propre fin ?
   Je ne sais pas ; en tout cas elle coïncidera avec l’écriture de la dernière phrase. Cette phrase est connue depuis longtemps, il s’agit de : « Je me tais ». Ce sera un sacré moment de mon existence que de poser cette phrase à la fin d’une page.

   Si vous en finissez avec le post-exotisme, vous en finiriez avec votre littérature ?
   Ce n’est pas la mienne, de littérature, c’est la nôtre, celle d’une collectivité d’auteurs ! Je pourrais aussi choisir de continuer indéfiniment jusqu’à ma mort, comme pas mal de pauvres vieux écrivains. Et puis tout d’un coup ça s’arrêterait : « Ah ! Il n’a pu en écrire que 342 !… ». Non, ça n’a pas de sens sous cette forme.

   Vous dites que les écrivains post-exotiques sont de plus en plus désespérés avec l’abandon de la Révolution mondiale. Pourtant, depuis cinq ou dix ans (du moins chez une certaine intelligentsia, avec Badiou ou Zizek par exemple), on aperçoit la résurgence de l’idéal révolutionnaire marxiste, qu’on croyait définitivement enterré avec la chute du mur. Qu’en pensez-vous ?
   J’en pense que c’est très bien, mais en effet, on reste dans un mouvement purement intellectuel. Dans la littérature post-exotique, il n’y a pas eu de rupture, donc il n’y a pas de résurgence à observer. Ces penseurs non plus n’ont d’ailleurs jamais rompu avec quoi que ce soit. La résurgence est plutôt une illusion d’optique c’est parce que tout à coup les médias s’intéressent à ce qu’ils ont refusé de voir pendant trente ans. Il y a bien eu une continuité, mais elle était obscure.

   Vous vous défiez des intellectuels…
   Les écrivains post-exotiques ne reprennent pas les formules en vogue pendant la Révolution culturelle, qui dénonçaient les intellectuels comme des représentants de la « neuvième catégorie puante ». Il n’empêche que les écrivains post-exotiques ne sont pas du tout des intellectuels. Ils sont cultivés, mais ils n’ont pas une approche intellectuelle de ce qui se passe dans le monde et autour d’eux. ils sont très primitifs, très animaux. J’aime beaucoup leur rudesse presque animale quand ils parlent de l’espèce humaine, en se considérant en dehors d’elle et en dessous. L’idée de donner des leçons leur échappe. Ils ne se donnent jamais comme modèles à suivre. Ils profèrent des choses qui souvent n’ont aucun sens, aucun sens pratique, aucun sens théorique.

   On peut être étonné, par conséquent, que vous ayez signé le texte de soutien aux émeutiers de Villiers-le-Bel dans Libération…
   Oui, et d’ailleurs Badiou l’a signé aussi, cet appel. Un entrefilet correctif a été publié un peu plus tard pour rajouter plusieurs noms, dont le sien.

   Mais du coup, ici, Volodine ne devient-il pas un intellectuel qui prend parti ?
   Je trouvais l’analyse très fine, non seulement sur l’événement en soi et ses protagonistes, mais sur l’Histoire. Décriminaliser ceux qui participent à l’Histoire, voir un basculement historique dans l’émeute, inscrire dans l’Histoire la révolte des banlieues ; voilà ce sur quoi j’étais tout à fait d’accord. Par ailleurs, ça n’a rien d’exceptionnel que je signe une pétition. Je ne m’en vante pas. La neuvième catégorie puante a la signature facile.

   Où s’arrête votre engagement dans le réel ?
   Je pense que mon engagement dans le réel, c’est d’écrire mes livres. Je n’ai aucune compétence politique. Je suis comme mes personnages : je ne crois à rien et j’attends les ordres. Mon engagement, c’est aussi d’être dans la rue, anonyme, ou de signer un texte quand l’occasion se présente. Mais je sais que c’est dérisoire. La parole ne sert à rien.

   La Beauté sauvera-t-elle néanmoins ce qu’il reste du monde ?
   Oui. Je vais dire oui… Pour faire rire tout le monde.



   Remue.net, vendredi 17 septembre 2010
   Lutz Bassmann, Manuela Draeger, Antoine Volodine
   par Jacques Josse



   20 minutes.fr, jeudi 16 septembre 2010
   Volodine se fait un nom avec trois plumes
   par Hubert Hartus

   OUTING – L’écrivain français fait l’événement en publiant trois romans sous autant d’identités différentes…

   Il est si discret qu’on pourrait presque s’y laisser prendre. Pourtant, en cette rentrée, le voilà omniprésent. D’Antoine Volodine, on connaissait les dix-huit romans publiés depuis 1985. On avait lu par ailleurs les fictions « pour adolescents » de Manuela Draeger, publiées à L’Olivier, et les fables étranges de Lutz Bassmann chez Verdier. Mais derrière Volodine, Draeger et Bassmann se cachent en réalité la même œuvre et le même homme. Ce trio révèle en tout cas une figure réelle, bien qu’orthographiquement incorrecte : un auteurs.

   Irradiation et « bolchopride »
   « La communauté d’auteurs imaginaires » est une question importante pour Volodine. C’est sa manière de prouver qu’un écrivain est capable de plusieurs discours, en étant l’habitacle de plusieurs obsessions. D’ailleurs, Écrivains (Seuil), son nouveau livre, s’apparente à une som­me de portraits d’« auteurs post-exotiques », aux prises avec la maladie, la dictature. Un autoportrait en creux dans un monde futuriste, où l’échec le dispute au fatalisme, dans un style brillant.
   Onze Rêves de suie (L’Olivier) de Manuela Draeger raconte un ghetto dont les habitants, des créatures pleines de souvenirs et d’absence, organisent une « bolchopride », opération gauchiste qui va échouer. Piégés, ils invoquent la figure familiale et patriotique d’une grand-mère fantasmée.
   Les fables apocalyptiques de Lutz Bassmann sont plus tragiques. Les aigles puent (Verdier) suit les pas de Gordon Koum, qui revient dans sa ville, où les siens sont morts et lui est irradié. C’est l’histoire d’une post-humanité nomade, mais intouchable. Très réussi. Post-exotisme, post-communisme, post-humanité : à trois, Volodine voit très loin.



   Le Soir, vendredi 10 septembre 2010
   La trinité Volodine sort de l’ombre
   par Jean-Claude Vantroyen

   Volodine révèle ses avatars, Bassmann et Draeger. Leurs trois romans post-exotiques viennent d’être publiés ensemble.

   Antoine Volodine, on s’en doutait sans pouvoir l’affirmer, c’est une trinité : la rentrée littéraire le prouve. Derrière Lutz Bassmann et Manuela Draeger, qui ont déjà quelques titres sous leurs noms, c’est bien Antoine Volodine qui se cachait. Aujourd’hui, l’écrivain français sort du mystère de sa trinité en dévoilant ses hétéronymes, petite campagne média à l’appui, organisée de concert par les éditeurs, Seuil, Verdier et L’Olivier, qui se sont concertés pour publier, en même temps, les romans de ces trois écrivains « post-exotiques » en un. Auxquels il faut ajouter Elli Kronauer, un autre avatar, qui ne participe pas à cette rentrée.
   Post-exotisme anarco-fantastique : c’est le courant littéraire auquel Volodine a dit appartenir en réponse à une question d’un journaliste. De cette pirouette, post-exotisme est resté. Avec son cortège de formes littéraires : histoires courtes, narrats, entrevoûtes, leçons, haïkus… Et ses univers d’enfermement, de révolution ratée et d’espoir quasi abandonné, de vies imaginaires et de camarades aimés…
   D’ailleurs les Écrivains d’Antoine Volodine sont prisonniers, murmurent et ressassent leurs textes, inlassablement, comme des mantras qui ne prendraient vie qu’une fois serinés : Mathias Olbane tenté par le suicide, Linda Woo, Nikita Kouriline l’analphabète, Marie Trois-Cent-Treize, qui est déjà morte… Volodine, lui, sort de la clandestinité, révèle ses avatars, prend le micro de l’interview. Paradoxal, non ?
   « Il faut bien sûr établir une différence entre la fiction et le réel, répond-il. Les écrivains mis en scène dans le roman se situent au bas de l’échelle sociale ou même de l’échelle organique. Je ne me reconnais pas dans cet état de délabrement total et, même si je me sens très proche de mes personnages, je ne prétends pas épouser leurs aventures désastreuses. Dans le monde éditorial contemporain, la clandestinité est invraisemblable, ou alors, la plupart du temps, elle correspond à une tactique commerciale. Je me sens étranger à ce genre de calculs. Je défends mes livres, mes personnages, les écrivains post-exotiques qui sont pour moi des sœurs et des frères d’écriture. Hélas, faire paraître des textes, aussi impressionnants soient-ils, ne suffit pas. Le contexte éditorial exige une présence physique de l’auteur pour que les livres aient une petite chance d’être mis en contact avec leurs lecteurs. C’est ce que je fais à cette rentrée d’automne 2010 : accomplir une sorte de mission de combat pour que nos livres post-exotiques trouvent leur public. »

   « Je les représente »
   Dans Les aigles puent, Lutz Bassmann fait parler un homme, Gordon Koum, dont le village a été englouti dans un étrange goudron par une guerre continue. Il s’adresse à sa famille, ses amis, leur raconte des histoires, tente même de les faire rire dans une suite étonnante de rêves noirs. Noirs comme la suie des Onze Rêves de suie de Manuela Draeger, où des enfants meurent dans un incendie après la « Bolcho Pride » et se souviennent du monde d’intolérance qui fut le leur et des histoires que leur racontait la Mémé Holgolde.
   Un même monde, noir de noir, avec, de temps à autre, des éclairs de sourires, vite réprimés. Une écriture plus brutale chez Bassmann, plus lyrique chez Draeger, mais toujours très travaillée, utilisant la répétition, l’incantation, le dialogue décalé, toujours surprenante et envoûtante.
   « Mes écrivains imaginaires et moi, nous avons l’habitude de nous réclamer d’un fonds romanesque commun, d’une rumination collective de nos histoires, d’une élaboration concertée, d’une création chorale, en quelque sorte symphonique, dit Volodine. Dans cet esprit, nous attachons peu de prix à la signature. Mais chacune de nos personnalités s’exprime avec force et, rapidement, une de nos voix l’emporte sur les autres. Alors il devient clair que le livre sera un Bassmann, un Draeger ou un Volodine. »
   Aujourd’hui, toutes ces voix se rejoignent sous la seule photo de Volodine. « Je sais que ces textes, nos romans, s’adressent à un large public et pas du tout à une petite communauté de fanatiques. Nos romans méritent qu’on fasse un effort pour les faire connaître. Il faut donc accepter de les promouvoir au mieux. Je n’ai pas souhaité entretenir une confusion sur la réalité ou l’irréalité de Manuela Draeger et de Lutz Bassmann. Ce sont bien des personnages imaginaires. Leur existence, comme, au fond, pour tout écrivain digne de ce nom, se réduit à leurs livres. Je les représente, je suis leur porte-parole. Il n’y a aucune supercherie dans cet événement. Et bien sûr, si les journalistes demandent une photo de presse, seule la mienne est disponible. Je le regrette, mais c’est comme ça. Ce n’est pas moi qui invente les règles du jeu médiatique. »



   L’Humanité, jeudi 2 septembre 2010
   « À la place de l’écrivain tonnant et souverain, il y a une communauté »
   Entretien réalisé par Alain Nicolas

   L’événement de cette rentrée littéraire pourrait être la parution de trois livres attribués à des auteurs « post-exotiques » dont Antoine Volodine se donne comme le porte-parole. Rencontre avec un créateur d’univers et de littérature.

   Il a créé un des univers les plus forts et les plus originaux de la littérature de langue française. Il est étudié dans les universités du monde entier, sujet de colloques savants dont le dernier s’est tenu en juillet à Cerisy (Manche). Mais il a su rencontrer un large public, ce dont témoigne le prix du Livre Inter reçu en 2000. Son nom, Antoine Volodine, ne le résume pas. Il se veut la voix d’un collectif d’écrivains qui a créé, en un temps difficile à situer, mais postérieur à la défaite du communisme en Europe de l’Est, et même après une catastrophe écologique planétaire, une littérature. Ruminée par des prisonniers pendant des générations, effet des contraintes de l’aveu et des nécessités de la transmission, elle porte la parole d’un espoir perdu, mais, qui sait, qui peut renaître. Cette entreprise de dispersion de la notion d’auteur dans la multiplication de ses possibilités d’écriture questionne toute la littérature. Elle est présente cette rentrée sous les signatures de trois auteurs. Rencontre avec Antoine Volodine, qui parle en leur nom.

   Cet automne, paraissent trois romans signés par des écrivains appartenant à ce que vous avez appelé la littérature post-exotique. Pourquoi cette simultanéité ?
   Antoine Volodine : Elle existe depuis longtemps, puisque Manuela Draeger publie depuis dix ans à L’École des loisirs, un éditeur de littérature pour la jeunesse, et que Lutz Bassmann publie chez Verdier depuis deux ans. L’existence simultanée de plusieurs auteurs « post-exotiques » – utilisons le mot pour y revenir ensuite – est assumée depuis une douzaine d’années, puisque j’ai publié en 1997 un livre intitulé Le Post-Exotisme en dix leçons, leçon onze, un ouvrage collectif. L’intention, pour cette rentrée, est d’assumer pleinement ce qui l’était de façon discrète et pas assez claire : l’existence d’une littérature écrite en commun, venant d’un collectif d’auteurs.

   Mais on retrouve dans Manuela Draeger un esprit qui reste celui de la bande d’enfants…
   C’est sa singularité. Elle est tentée par un fantastique lié à l’enfance. Ce sont des contes pour jeunes bolcheviques. L’intérêt porté à des personnages est que ce ne sont pas vraiment des enfants, mais des préadolescents. Ce groupe central fait de très jeunes, il y a un intérêt porté à la grande jeunesse et à l’extrême vieillesse, puisqu’on y retrouve la Mémé Holgolde, une vieille immortelle. Un type de personnage qu’on trouvait beaucoup dans Des anges mineurs. C’est une résurgence d’écrits de Volodine à Manuela Draeger. Depuis longtemps, j’explique que ces voix différentes échangent leurs expériences littéraires, leurs mondes, leurs visions. Il n’y a ni copie ni plagiat, mais la démonstration qu’existe une base commune utilisée par une communauté d’écrivains pour tous ces livres.

   Cette base commune, c’est cet univers que vous avez appelé « post-exotisme »…
   C’est un terme de hasard que j’avais forgé, dans le courant des années 1990, dans un moment de dérision, terme plus canularesque qu’autre chose. Mais la notion ne l’est pas. Elle est profondément ancrée dans un projet littéraire. On peut définir ce fonds commun comme quelque chose où une fiction stable se retrouve en permanence confrontée à la mémoire du lecteur, celle des écrivains qui participent à cette élaboration littéraire, qui est celle du présent, mémoire du passé très fortement ancrée dans les catastrophes et les espoirs du 20e siècle. On est dans quelque chose qui n’est pas du tout de la fiction, mais qui est notre histoire humaine et politique, à partir d’un lieu de fiction qui est la prison où sont enfermés les écrivains, qui vont ruminer et utiliser un matériau, celui qu’on vient de définir, à partir de quoi on va avoir une transgression, une évolution vers de la fiction, mais une fiction toujours unifiée par ce qu’elle met en scène, la même expérience politique et humaine qui est celle de l’incarcération et de la défaite.

   C’est aussi la dispersion de la figure centrale de l’écrivain, personne isolée, mettant tout en place à partir de sa tête. Elle est niée, dissoute, ou, pour employer un mot à la mode, déconstruite…
   Elle est aussi reconstruite, dans la mesure où, à la place de l’écrivain tonnant et souverain, il y a une communauté. Avec cette prétention, assumée différemment, de transformer le monde par le rêve, par la fiction. Parce que cette parole vient d’un enfermement physique et mental. Cette situation et les conditions de la création, qui sont le murmure, l’échange, le fragment, sont reflétées dans les histoires racontées d’un livre à l’autre. Dans Écrivains, on voit comment est perçu ce statut. Ce sont des individus face à leur destin qui prennent la parole, racontent des histoires, sont en contradiction complète avec l’écrivain médiatisé d’aujourd’hui ou avec le bohème alcoolique génial du 19e siècle. Ces figures contournent, dépassent la figure de l’écrivain. Ce sont des gens qui ont un pistolet sur la tempe et qui, avant leur suicide, ou à sa place, content. C’est un type qui va être tué par des fous, qui se rappelle les moments d’écriture de sa très petite enfance, ou c’est Maria Trois-Cent-Treize qui parle dans la mort. Ces auteurs post-exotiques vivent l’écriture de formes plus orales qu’écrites, qui renvoient à des images très distinctes de cette image d’écrivain qu’on a en tête.

   L’écrivain Bogdan Tarassiev est celui qui a le parcours littéraire le plus classique. Il a commencé par des polars, puis de l’anticipation et cela induit des réflexions assez drôles sur la littérature de genre…
   En fait, je voulais parler sur le mode satirique du destin d’un écrivain qui a une pratique des noms tout à fait inhabituelle, puisque tous ses personnages finissent par porter le même nom, ce qui crée de la confusion dans sa lecture sans nuire à la narration. Un écrivain dont le génie n’empêche pas qu’il sombre dans l’oubli et n’existe que dans une émission médicale sur le psoriasis, dont il est l’invité par erreur.

   Les temporalités historiques sont totalement brouillées. Dans un récit, on peut dater le début des faits de 2020 et leur fin de 2050, le tout étant raconté en 2100, mais tout pourrait se produire aujourd’hui…
   L’une d’elles est très précisément datée, ce dimanche d’exécutions, le 27 juin 1938. Mais les autres sont totalement déréalisées pour entrer de plain-pied dans un univers de fiction et de rêve. C’est un effet classique du post-exotisme. On conserve toute liberté pour dire la vérité si on l’insère dans la fiction. D’abord, tous les livres ne se réfèrent pas à la même époque. C’est une projection de la mémoire du passé, de leur présent, dans des futurs différents. C’est une vision onirique du présent. Les dates ne comptent plus. Ce qui compte, ce sont les résonances avec notre vision du présent.

   Le terme de post-exotisme est presque contemporain de celui de postmodernisme…
   Pourtant, il n’est pas une réaction à ce concept. C’est une littérature profondément ancrée politiquement, idéologiquement, humainement, dans le réel du 20e siècle et dans la vie et qui a suivi l’évolution du monde, puisqu’on peut considérer que ces écrivains emprisonnés ont vécu le basculement. Pour eux, ce n’est pas la fin des utopies, ils ont vécu ce qu’on appelle les utopies de l’intérieur, ils y restent fidèles, mais depuis la prison et par écho, ils ont assisté à l’évolution du monde, ce qui fait que les fictions sont ancrées dans la mémoire historique du 20e siècle. Elles sont ancrées dans le présent, dans une mémoire active aujourd’hui qui a pris en compte l’immense défaite qu’est la fin de l’URSS, qui devient quelque chose qui éveille la nostalgie. Il y a une grande nostalgie dans Onze Rêves de suie, où l’on voit ces personnages au milieu des flammes qui écoutent un vieux disque d’une voix lyrique soviétique, qui a réellement existé, celle de Lioudmila Zykina. Elle est morte presque au même moment que Michael Jackson, en juillet 2009, ce qui fait qu’on n’en a pas dit un seul mot.

   Il y a à la fois un vocabulaire de lutte des classes et un discours écologique…
   Bien sûr. L’espèce humaine s’est elle-même mise en danger d’extinction et la planète ne s’en porte pas si mal. Dans les contes de la Mémé Holgolde, chez Manuela Draeger, l’éléphante traverse une planète où l’espèce humaine ne compte que quelques survivants, et c’est une planète tranquille.

   Oui, il y a trois cents humains, dont une dizaine de communistes, ce qui fait une proportion énorme !
   Évidemment ! Plus sérieusement, on reste dans une tradition internationaliste qui veut que les luttes soient toujours placées dans une perspective globale, d’aller vers l’homme nouveau, vers l’avenir de l’humanité.

   Dans beaucoup de vos livres, les frontières sont floues entre l’animal et l’humain…
   Depuis toujours, mais sur des modes différents. La proximité entre humain et animal venait du fait que de plus en plus les humains se réclamaient d’une sous-humanité parce qu’ils étaient rejetés par les Maîtres, parce qu’ils se sentaient eux-mêmes pratique pour porter un regard sur le reste du monde. Ce peut être un regard critique, mais aussi ironique ou tendre, sur les erreurs de l’humanité. Le statut animal permet ainsi de donner des avis sans donner de leçons. D’émouvoir, de faire réfléchir, de bouleverser, d’inciter à la révolte, oui, mais sans donner de leçons. Or, l’écrivain, d’une manière générale, et pas seulement dans la littérature engagée, donne des leçons. Un des soucis est de faire naître l’émotion et la pensée sans diriger le lecteur. Suggérer une solution en prenant la parole, pour un écrivain, c’est manipuler. C’est quelque chose que je refuse, que nous refusons.

   N’y a-t-il pas aussi un plaisir poétique dans le compagnonnage avec l’animal, jusqu’à créer des personnages un peu hybrides ?
   Il m’est assez facile, naturel, d’approcher ces personnages mi-humains mi-animaux. Cela vient de l’enfance, des contes. C’est net chez Manuela Draeger, mais depuis longtemps cette porosité est présente chez tous. Les animaux ne sont pourtant pas tous positifs. Les oiseaux peuvent représenter la beauté, mais aussi être inquiétants, voire néfastes, comme le suggère le titre de Lutz Bassmann Les aigles puent. Mais, poétiquement, il est très agréable de faire apparaître un oiseau magnifique qui est aussi une femme magnifique.

   Vous aussi, vous avez une pratique des noms bien particulière, qui reflète la diversité du collectif post-exotique, mais avec des clins d’œil, puisque certains s’appellent Togliatti ou Plissonnier…
   C’est très rare. On peut avoir de petits clins d’œil, mais ce n’est pas un système. L’anthroponymie, pour employer un mot savant, des écrivains post-exotiques, fonctionne en dehors du réel, mais pas du vraisemblable. On a des types de construction de noms qui pourraient renvoyer un peu à des communautés linguistiques sans y exister réellement. On voit beaucoup de noms terminés par « chvili » ou « jian ». par exemple. Il ne s’agit pourtant pas de renvoyer à la Géorgie ou à l’Arménie, mais d’utiliser la beauté des noms, de chercher à en faire naître une émotion. À partir des années 1990, j’ai travaillé pour que les noms soient très prononçables, harmonieux, tout en étant improbables.

   Ils renvoient à des aires géographiques…
   Majoritairement à l’aire turco-mongole. Il y a un déplacement volontaire vers l’Est, vers l’Asie centrale. Et les noms qui renvoient à la Chine sont peut-être les moins inventés, parce que c’est une pratique à Hong-Kong ou à Macao d’associer des prénoms occidentaux à des noms chinois. Ce mélange est très beau.

   On pourrait penser à un univers abstrait, idéologique, alors qu’il est très concret, même sensuel, avec la présence du chaud, du froid, des fluides, des odeurs, la sensation de la posture…
   J’évacue ce qui est abstrait, théorique. C’est hors de ma compétence même si, parmi les genres post-exotiques, il y a la leçon « qui est une proclamation politique très lyrique, sans prétention à la vérité. C’est un jeu sur un type de discours, mais assez marginal. Je travaille sur l’image. Un livre ne commence à fonctionner que si on peut être à l’intérieur d’une image, laisser se développer tout ce qu’elle peut porter d’impressions, de sensations, suivre le personnage à l’intérieur de ce monde. Sans plan préétabli.

   Quels rapports entretiennent les trois livres qui paraissent en ce moment ?
   Ils expriment d’abord la singularité de l’auteur qui est sur la couverture. Le fait qu’ils paraissent ensemble dit autre chose : l’amitié littéraire entre les trois, la cohérence dans l’affirmation de la vitalité de cette littérature venant d’ailleurs. C’est une heureuse coïncidence que le livre signé Volodine s’intitule Écrivains.

   Cela n’a rien à voir avec ce que représentent les hétéronymes d’un auteur comme Pessoa ?
   On peut parler d’hétéronymes, mais tout dépend du contexte. Les deux intentions sont très différentes, comme l’expérience même d’existence parallèle de plusieurs auteurs. Pour Pessoa, c’était un petit théâtre personnel qui s’est surtout animé après sa mort, tandis que je suis obligé d’animer quelque chose de très public, Je suis obligé de dire « je », « nous » , « ils », « elle ». Être un collectif, c’est très délicat.

Presse écrite (suite)

   La Quinzaine littéraire, n°1021, du 1er au 15 septembre 2010
   Plongée en apnée dans le post-exotisme
   par Claire Richard

   Trois auteurs, trois livres. Mais trois modulations d’une même voix, trois entrées sur un monde unique. Y plonger est une expérience de lecture sans équivalent, qui conjugue l’onirique et le politique, le lyrisme de la défaite et l’humour du désastre. Et vous laisse hanté, convaincu que l’œuvre qui s’édifie de livre en livre, de nom en nom, est l’une des plus fascinantes de la littérature contemporaine.

   Que ce soit par Les aigles puent, Onze Rêves de suie ou Écrivains, peu importe : le monde dans lequel vous entrez est noir, couleur de cendres et de décombres. L’air est rare. Vous passez dans des ghettos, dans des camps, dans des hôpitaux psychiatriques, dans des prisons. Parfois vous sentez un souffle vous balayer le visage, et vous êtes brusquement sur une steppe mongole, les herbes hautes vous caressent les genoux, le ciel est à perte de vue. Mais, très vite, vous retournez dans une cellule, au bord d’un canal aux eaux lourdes, dans une chambre sordide perdue dans un immeuble désert. Vous glissez d’espace en espace, abandonnant la logique rationnelle, vous en remettant aux principes cachés de cet univers étrange.
   Dans Onze Rêves de suie, vous assistez à une « Bolcho Pride » dans le ghetto. Le petit lmayo Özbeg court sous une pluie de bombes pour sauver son amie Rita tombée en transe. C’est un Ybür, un Untermensch, et une pancarte qu’il porte dans le dos autorise quiconque à l’abattre. La Mémé Holgolde tire d’auspicieux présages qui annoncent pour dans deux siècles l’ère de l’égalité générale et du bonheur universel. Tout fait signe vers les souvenirs du siècle, les camps, les cortèges, les défaites, les atrocités comme les explosions de liberté. Vous croyez reconnaître, mais chaque fois le référent historique précis se dérobe. La fiction suggère le sens mais le refuse – moteur même du désir, vous êtes happée. Pourtant, on vous prévient : « Contrairement aux romans d’anticipation, ce livre n’abonde pas en métaphores offertes au lecteur pour un décryptage sans peine. Les équivalences et les analogies existent, mais il s’agit plus de coïncidences que de correspondances voulues, et le monde mis en place par la narration ne renvoie qu’à lui-même. Il est clos, fabriqué avec une réalité familière, tellement distordue qu’elle n’est plus transposable. Il faut l’admettre comme tel et non y voir une description décalée du nôtre » (Écrivains). Du coup, vous vous défaites peu à peu de vos réflexes, vous cessez de vouloir interpénétrer. Vous acceptez la logique de ce monde, où vous croisez des commissaires du peuple, des chamanes, des éléphantes philosophes et des grands-mères pluricentenaires qui sentent le lait caillé et veillent de peur de rater le réveil de la révolution mondiale – où la chronologie est fantaisiste et absurde, où le rêve et la réalité sont mis sur le même pied. Et vous riez aussi, car « l’humour du désastre » est souvent burlesque et très drôle.
   Vous écoutez la voix post-exotique. Ceux qui la portent sont multiples : ils ont pour noms Maria Clementi, Yasar Tarchalski, Mathias Olbane, Maria Trois-Cent-Treize, Maryama Adougaï, Rita Mirvrakis, Imayo Özbeg, Gordon Koum, Benny Magadane, par exemple. Pour eux, la parole est survie, lien, fidélité. Vous écoutez leurs litanies pour ne pas oublier les morts : « Ton nom Imayo Özbeg. Tu es en train de brûler. Je vais à toi. Ta mémoire coule à l’extérieur de tes yeux. Mes souvenirs sont les tiens » (Onze Rêves de suie). Des slogans absurdes contre « la réalité horrible, la réalité dangereuse et horrible que fabriquent les autres ». Et des interludes, des contes sans queue ni tête, des explosions poétiques, des transes.
   Ces voix suscitent des images qui vous fascinent. Un écrivain russe presque analphabète récite à des marionnettes faites de clous et de chiffons la liste des fusillés du polygone de Boutovo, entre 1937 et 1938. Marta l’éléphante qui glisse de vie en vie, d’espace terrible en espace vide, assiste un matin à la fin du monde, le jour où « le tissu du monde se défait » dans une grande luminescence rouge et paisible. Un vieil Ybür en transe prédit à un enfant sa mort au milieu de flammes aux couleurs inconnues, « mandre camphrée, mizériane claire, lamire éblouissante… »
   Vous sentez qu’interpréter ces images serait les appauvrir de façon impardonnable. « L’image parle d’une voix sourde. Elle dit des choses d’une voix continue et sans verbe », murmure Maria Trois-Cent-Treize dans Écrivains. Vous l’écoutez. Ces images vous fascinent. Certaines vous hantent. Un silence complet s’est fait en vous maintenant, dans lequel résonnent les phrases étranges, les images puissantes au sens suspendu. Vous les emportez avec vous quand vous refermez le livre. Vous aurez du mal à quitter le monde post-exotique.

   Peu d’écrivains ont créé un monde fictionnel aussi personnel et aussi puissant que celui de Volodine. Depuis ses premiers romans, il y a plus de vingt ans, il creuse et déplie ces contrées oniriques, terribles, poétiques et politiques. À bien des égards, son entreprise littéraire est fascinante.
   Elle a d’abord ceci de frappant qu’elle est l’une de celle qui affronte le plus directement notre moment historique et politique (entendu pour lui comme défaite des projets révolutionnaires du siècle), avec toutes les ressources de la littérature, de la fiction et de l’imaginaire. Certes, la défaite est un thème récurrent de ses fictions. Mais bien plus : toutes les caractéristiques, les coordonnées de cet univers imaginaire, découlent de ce diagnostic historique. Ainsi le temps y est statique, ou circulaire, car l’échec du projet révolutionnaire fait disparaître le temps linéaire et orienté. La fiction est toujours explicitement un mode de protection pour les narrateurs (contre la mort, l’oubli, la violence atroce, le règne des « maîtres »). Elle découle donc de la défaite. Par ailleurs, l’onirisme général tient beaucoup aussi à l’absence de réelle mort, dans la plupart des cas. La mort disparaît, tout comme l’existence même de ce monde fictionnel assure une forme de persistance, de non-disparition, du rêve révolutionnaire, si déglingué soit-il, et de ses rêveurs.
   La cohérence fictionnelle de cet univers est remarquable. Quiconque lit en regard les trois livres de cette rentrée, s’aperçoit bien de la puissance et de l’unité de l’imaginaire qui s’y déploie, malgré trois directions un peu différentes. Volodine puise pourtant à des imaginaires a priori difficilement conciliables : la littérature soviétique, le bouddhisme tibétain, le surréalisme, la littérature concentrationnaire, l’Asie centrale et les rites chamaniques. Pour écrire une « littérature imaginaire, venue de l’ailleurs et allant vers l’ailleurs, une littérature qui revendique son statut d’étrangeté et d’étrangéité, qui revendique sa singularité et qui refuse toute appartenance à une littérature nationale et clairement nommable ».
   Extériorité marquée, volonté d’être non assignable : pour s’en assurer, le post-exotisme s’est fait dispositif. La démultiplication des pseudonymes en est un aspect. Dans la fiction apparaît déjà le motif de la « communauté de narrateurs post-exotiques », liés les uns aux autres indéfectiblement, et partageant une voix commune, aux modulations différentes. Le post-exotisme est une « fiction polyphonique ». Depuis quelques années, Volodine fait exister cette communauté hors des limites de la fiction. Manuela Draeger, Lutz Bassmann, de personnages deviennent auteurs (à L’École des loisirs pour Draeger, chez Verdier pour Bassmann). Volodine lui-même (dont le pseudonyme vient de Volodia, diminutif du prénom de Lénine et de Maïakovski, pour faire la liaison entre politique et poétique) dit : « Lutz Bassmann, Manuela Draeger et Elli Kronauer écrivent des livres. Antoine Volodine également. Je parle au nom d’eux tous, mais je serai toujours le seul à répondre aux questions des journalistes. »
   Ceci au nom d’une conception radicale de l’écriture, acte politique et acte de fidélité : « Nous sommes des animaux extrêmement nuisibles, à la violence contagieuse, et pour ne rien arranger, nous ne nous repentons jamais. » Car « Être écrivain ne signifie pas pour nous parader en face des projecteurs ou devant un micro […]. Nous aimons pleurer en face de la beauté. Nous sommes étrangers aux jeux abstraits, à l’hermétisme stérile, à l’absence de passion, à l’absence d’images ».
   Laissons-nous glisser dans ce monde. C’est ce qu’on peut souhaiter de mieux peut-être à une époque qui vit déjà avec un imaginaire colonisé.



   Les Inrockuptibles, du 1er au 7 septembre 2010
   La guerre des trois
   par Emily Barnett

   Auteur singulier depuis la fin des années 1980, Antoine Volodine agite cette rentrée en publiant trois romans simultanément, sous trois noms différents. Une utopie politique ?

   Ne lui dites pas « tu », mais « vous ». Non par un quelconque réflexe de politesse. Entrer en conversation avec Antoine Volodine, c’est mettre de côté une certaine conception de l’interview, pour admettre que l’homme qui se tient devant vous n’est pas un écrivain, mais plusieurs. Aussi, rien n’est plus vrai que de dire que notre interlocuteur a techniquement écrit trois romans, sous trois noms différents, dont la parution simultanée fait figure de happening éditorial dans cette rentrée littéraire. Pour autant, rien ne serait plus inexact que d’affirmer qu’il s’agit là de pseudos : Manuela Draeger et Lutz Bassmann doivent être lus et considérés comme deux écrivains à part entière, au même titre que Volodine lui-même.
   Si depuis ses débuts en littérature, dans les années 1980, Antoine Volodine s’est forgé la réputation d’écrivain inclassable, ce n’est pas dû seulement à la noirceur radicale de son univers – ses romans décrivent presque toujours un monde d’après l’Apocalypse, à laquelle n’a survécu qu’une poignée d’éclopés essentiellement constituée d’écrivains.
   S’il est hors norme, c’est aussi parce qu’il a inventé à lui seul un système de production littéraire, une autre manière d’écrire des livres : « L’idée d’une communauté d’écrivains imaginaires a d’abord pris forme dans la fiction, dans les années 1990. À partir des années 2000, ces figures d’auteurs inventées ont basculé dans le monde réel et ont commencé à exister dans le monde éditorial. »

   Ceux qui sont familiers de l’œuvre de Volodine savent ainsi que Draeger et Bassmann n’en sont pas à leur premier livre. La première a « publié » plusieurs romans de jeunesse à L’École des loisirs (tout comme Elli Kronauer, autre hétéronyme de l’écrivain), et le second est l’« auteur » de deux romans aux éditions Verdier. Gonflé, inédit, ce système éditorial en éclipserait presque l’œuvre qu’il recouvre si celle-ci n’était pas si puissante : chez Volodine, la dispersion identitaire a pour effet de renouveler une idée fixe, ouvrant dans le sens d’une grande littérature obsessionnelle.
   Onze Rêves de suie et Les aigles puent s’ouvrent tous deux sur un même paysage de cendres, restes d’une civilisation persécutée, puis consumée par une guerre abstraite. L’un raconte le putch raté d’une jeunesse révolutionnaire condamnée à brûler dans les flammes. L’autre s’attachera à l’errance d’un homme au milieu d’un ghetto dévasté par une bombe. À partir d’un état de veille étrange (le « Bardo ») propre à ces survivants, la fiction se déploie alors en souvenirs, hommage aux morts, récits d’anticipation et humour du désastre, formant un terreau romanesque à la croisée de l’histoire, de la science-fiction et de la prose poétique. Pour Volodine, « il s’agit d’explorer l’échec des révolutions du 20e siècle, ainsi que ses abominations totalitaristes et génocidaires. Mais cela doit passer par une onirisation de l’histoire ».
   Dans Écrivains, on retrouve cette féerisation du pire, à travers l’introspection de sept anciens révolutionnaires incarcérés, écrivains malades et délirants qui formaient déjà le socle du roman Le Post-Exotisme en dix leçons, leçon onze. Volodine parle d’une « littérature de prison » : « Leurs voix se réfèrent à la même expérience, la même vision du monde, la pensée politique d’extrême gauche, anarchiste et égalitariste. »
   Écrivains se réfère explicitement à l’idéologie communiste comme idéal, sa mise en échec par l’histoire, mais cela n’en fait pas pour autant un roman engagé. Volodine préfère évoquer « une parole inutile et imaginaire », qualifiée aussi de « post-exotique » : « Je ne crois pas à l’idée d’une littérature utile, comme outil pour changer le monde. Il me semble que le combat est nécessaire, mais qu’il est perdu. C’est pour ça que « nos » romans sont du côté d’une littérature de la déploration, qui se garde bien de donner des slogans ou des conseils. »
   L’écrivain et ses deux avatars sont plutôt du côté « des perdants et des losers », de ceux qui ont vu mourir leurs idéaux et leurs rêves de révolution : « L’interrogation qui court depuis toujours dans "nos" livres, c’est pourquoi le peuple ne descend-il pas dans la rue avec des faux, des pics, des mitrailleuses, pour tout déboulonner ? Pourquoi les masses n’ont-elles pas réussi à faire ce qu’elles auraient dû faire ? »
   À son échelle de romancier, Volodine parvient, lui, à accomplir une petite révolution. Il ne faut pas voir dans la triple publication initiée avec ses éditeurs une supercherie marketing éphémère. Pas plus qu’il ne s’agit d’une planque, d’un pied de nez à la Romain Gary/Émile Ajar, ou d’un découpage esthétique façon Pessoa – les deux auteurs ayant aussi usé avec passion de l’hétéronymie.
   Chez Volodine, l’intention est tout autre et, pour ainsi dire, politique : « Avec ces trois livres, "nous" voulions rendre visible une communauté d’écrivains qui travaillent sans rivalité, qui mettent tout en commun sans préoccupation auctoriale. » Autrement dit : détruire l’idée de l’écrivain tout-puissant, individualiste et potentiellement jaloux de la création des autres, au profit d’un édifice romanesque collectiviste. Une utopie politique appliquée à la littérature, en somme.



   Poly, n° 135, septembre 2010
   Une voix court dans la nuit
   par Thomas Flagel

   Depuis 1985, un auteur dont on ne connaît ni le nom – Antoine Volodine est un pseudonyme – ni la biographie – il serait né en 1950 dans la région lyonnaise – poursuit une œuvre littéraire à plusieurs voix, réunies sous l’appellation « post-exotisme ».

   En cette rentrée littéraire, les écrivains post-exotiques Manuela Draeger, Lutz Bassmann et Antoine Volodine (autoproclamé porte-parole du mouvement et, surtout, plume de ces trois hétéronymes) publient chacun un roman dans une maison d’édition différente. La légende veut qu’il ait inventé le post-exotisme, en 1990, pour répondre par une boutade à un journaliste s’interrogeant sur la nature de ses livres. Ce qui fait l’essence de ce courant littéraire était quasiment entièrement présent dans le premier roman (publié) de l’auteur : Biographie comparée de Jorian Murgrave (1985).
   Les écrivains post-exotiques appartiennent aux vaincus. Sans aucun espoir quant à l’avenir du monde et à leur propre fin (certains sont morts, évoluent ou nous parlent depuis le Bardo*, la prison où ils croupissent), ils n’ont pourtant pas renoncé à leurs idéaux. On est loin de l’image romantique de l’auteur standard. Marginaux, anciens dissidents armés aujourd’hui écroués, les voix et personnages qui s’expriment dans ces livres ont en commun le besoin de conjurer le désespoir en perpétuant leur vision du monde sur les cendres encore chaudes de sociétés post-révolutionnaires. Pour la plupart, ces écrivains n’écrivent pas mais racontent, scandent, répètent, imaginent des univers oniriques. « Dans un monde où la multiplication du verbe est le terreau sur quoi prospèrent les acteurs du malheur, sur cette ignoble scène de théâtre où le foisonnement des débats contradictoires est un écran cynique derrière quoi les maîtres conservent les mains libres, le verbe n’a ni influence ni force » explique Linda Woo dans Écrivains. Pas de renoncement possible. Raconter ses histoires – aux morts, à ses proches, à soi-même ou au lecteur – est pour chacun d’entre eux le moyen de survivre un temps avant que tout disparaisse, ultime preuve d’amour face aux brûlures de l’histoire.
   Catalogué auteur de SF (parce que publié chez Présence du futur) jusqu’à son émancipation post-exotique, Volodine n’a de cesse de réinventer son écriture et ses processus narratifs, usant notamment de contraintes formelles qu’il nomme narrats, romånces, féeries ou encore haïkus (lire les incroyables Haïkus de prison de Lutz Bassmann), chapitres en miroirs contenant le même nombre de lettres ou de mots (Des anges mineurs), etc. Utilisant la répétition à la manière des chamanes, sa poésie rythmique est entièrement au service de la création d’images oniriques, de rêves éveillés au milieu de l’obscurité du réel. Face aux douleurs subies, un certain humour du désastre jalonne les récits. Dérision tragique, soubresaut face destin malgré l’absence d’espoir d’une fin heureuse. Avant que tout ne recommence.

   * Espace dans lequel, pour les bouddhistes tibétains, on erre après la mort avant de se réincarner



   Le Magazine littéraire, n°500, septembre 2010
   « Transformer le monde par un peu de murmure »
   propos recueillis par Aliette Armel



   Technikart, septembre 2010
   Les avatars de Volodine
   par Julien Bisson

   Christopher Nolan serait-il lecteur d’Antoine Volodine ? Le projet littéraire du pape du post-exotisme n’est en tout cas pas sans rappeler l’intrigue du récent Inception : c’est un écrivain qui rêve d’un écrivain qui rêve d’un écrivain… Romancier réputé pour son goût de la clandestinité, Volodine a décidé en cette rentrée de tomber les masques et de révéler quelques unes de ses multiples identités, publiant trois nouveaux livres mais un seul sous son nom baptisé fort à propos Écrivains.
   Moins roman que série de portraits, Écrivains nous présente une galaxie d’auteurs typiques de l’univers volodinien, à cent lieues des canons des Deux Magots. Terroristes flamboyants, prisonniers maltraités, réduits au silence et à l’agonie, ceux-ci tâchent d’élever leur voix au-dessus de la barbarie et de l’oubli. Ils ont pour nom Linda Woo, Maria Trois-Cent-Treize, Bruno Khatchatourian. Ils auraient aussi bien pu s’appeler Lutz Bassmann ou Manuela Draeger, si ceux-ci n’apparaissaient pas déjà aux catalogues des éditions Verdier et de L’Olivier comme membres d’une « communauté d’auteurs imaginaires ».
   Avouons-le : ces deux mystérieux écrivains avaient déjà éveillé nos soupçons au cours des dernières années, notamment le premier cité, romancier prétendument letton dont on avait défendu en ces pages les Haïkus de prison. Avec Les aigles puent, il nous entraîne sur les décombres d’une ville dévastée, autrefois peuplée de résistants lumineux dont Gordon Koum, seul rescapé, évoque la mémoire.
   Cette exaltation de la rébellion et du sacrifice est également au cœur du projet de Onze Rêves de suie, de Manuela Draeger, qui raconte les ultimes instants oniriques d’un groupe de jeunes gauchistes piégé dans un bâtiment en flammes à l’issue de la « Bolcho Pride ». Publiés simultanément, ces trois textes [...] portent en eux les germes d’un même manifeste, violent et désespéré, parfois même proche du requiem. « La parole post-exotique s’interrompra lorsque le dernier de nos écrivains s’éteindra, et personne nulle part ne s’en rendra compte », déclame ainsi l’un des nombreux membres de cette étrange communauté. Tâchons donc de lui donner tort et rendons hommage à ce diable de Volodine – qui, évidemment, ne s’appelle pas vraiment Volodine.



   Le Point, 26 août 2010
   Antoine Volodine tombe les masques
   par Marc Lambron

   C’est peut-être l’un des événements de cette rentrée littéraire. L’écrivain Antoine Volodine jette le masque et nous apprend qu’il écrit depuis des années sous plusieurs identités. Outre la sienne propre, il a signé divers ouvrages sous les noms d’Elli Kronauer, Manuela Draeger, Lutz Bassmann. Et, comme pour joindre l’acte à la révélation, il utilise dans une même rentrée littéraire trois de ces alias pour publier trois romans chez trois éditeurs différents. Cette passion de l’hétéronymie a de beaux jours derrière elle : des auteurs aussi différents que Stendhal, Pessoa, Borges ou Romain Gary l’ont autrefois pratiquée. Il s’agit parfois de brouiller les pistes, parfois de multiplier les occasions d’être reconnu. Dans les programmes qui accompagnent ces trois livres, Volodine semble plutôt pencher pour la figure d’un collectif d’écriture, risquant le néologisme « un auteurs » pour bien marquer qu’il écrit sous le régime du pluriel incorporé.
   Sous le titre Les aigles puent, Lutz Bassmann nous montre chez Verdier un homme, Gordon Koum, qui revient dans une ville détruite. Tous les siens ont péri sous les décombres. Lui-même, irradié, semble condamné. Mais il garde assez de force pour s’adresser à sa femme, à ses trois enfants, à ses camarades disparus. Ce sont des fables étranges, les historiettes d’une Apocalypse singulière. On y suit une humanité nomade vivant selon la fraternité mondiale « des intouchables, des fourmis, des Untermenschen et des freaks ». On se dit que Lutz Bassmann a lu Edgar Poe et Gombrowicz. Le plaisir de fabuler, de conter s’accompagne ici d’un sens très sûr du désastre.
   C’est un trait partagé avec Manuela Draeger, auteur des Éditions de l’Olivier. Dans Onze Rêves de suie, on voit des jeunes gens se retrouver piégés dans une maison en flammes à la suite d’une manifestation interdite, la « bolcho pride ». Ils évoquent alors la figure d’une sorte de grand-mère immortelle qui a régné sur leurs années d’orphelinat et de ghetto. Plus l’incendie les menace, plus ils se remémorent le monde qu’ils ont connu, notamment les aventures d’une éléphante burlesque nommée Marta Ashkarot. Et voici qu’ils deviennent eux-mêmes des cormorans féeriques vivant dans le feu, où ils troquent avec fluidité leurs propres identités. On dirait le crépuscule d’un rêve rouge, un roman postcommuniste revu par Boris Vian.
   Reste Volodine lui-même. C’est sous ce nom qu’il publie Écrivains aux Éditions du Seuil. Ce sont des portraits minutieux d’écrivains imaginaires. Voyez Mathias Olbane, frappé de dégénérescence génétique, qui s’ingénie à inventer des mots qu’il classe maniaquement par catégories : l’écriture devient lexicologie. Ou bien Linda Woo, pasionaria révolutionnaire, dénuée d’illusions sur le pouvoir des mots, qui fait l’éloge des « écrivains post-exotiques ». Voyez encore Bogdan Tarassiev, dont tous les personnages de romans portent le même nom, ou l’analphabète Kouriline, qui évoque oralement la terreur stalinienne en s’inclinant devant des poupées de ferraille. Ces trois livres dessinent l’autoportrait d’un écrivain en archipel qui a la générosité de conter sans compter.

  

    Le Nouvel Observateur, 19-25 août 2010
   Rencontres avec un ovni littéraire : Volodine, la preuve par trois
   par Grégoire Leménager

   Depuis vingt‑cinq ans, cet auteur raconte sous différents pseudonymes un cauchemar futuriste qu’il appelle « post‑exotique ». À la rentrée, il publie trois romans sous trois noms distincts. Nous avons rencontré chacun de ses avatars.


   Antoine Volodine : « Je ne suis pas un cas psychiatrique ! »

   Le Nouvel Observateur : Écrivains présente des auteurs « post‑exotiques » imaginaires. D’où vient ce besoin de vous inventer des doubles ?
   Antoine Volodine : Je ne crois pas être un cas psychiatrique ! Il s’agit de faire naître des voix multiples d’une même expérience. Ce que je cherche, c’est démolir l’idée romantique de l’écrivain dominateur, maître du monde ; c’est une figure de l’écrivain qui me met mal à l’aise. L’obscurité me met plus à l’aise que la lumière des projecteurs.

   N. O. : Vos personnages sont des « écrivains maudits »…
   A. Volodine : Je mets en scène une communauté d’écrivains emprisonnés qui n’ont pas de contact avec l’extérieur, sinon fantasmatique. Ils s’adressent à des morts, à des insectes ou à un public qu’ils s’inventent. Leur geste de création apparaît vain, mais ils sont poussés par une urgence à dire plutôt qu’à écrire d’ailleurs : la plupart de ces « écrivains » sont analphabètes. Ou quasi analphabètes. On le voit avec celui qui est torturé par des fous dans une clinique psychiatrique : dans son récit, un enfant de cinq ou six ans qui vient d’apprendre à écrire est illuminé par la nécessité de raconter une histoire.

   N. O. : C’est sa « séance primale de création littéraire ». Et la vôtre ?
   A. Volodine : En fait, c’est autobiographique. Ce texte d’enfant intitulé « Comancer » a été conservé, avec ses fautes d’orthographe. On est ici à 200 000 années-lumière de l’autofiction, mais des éléments d’autobiographie sont là. C’est aussi le cas avec les listes de néologismes que rédige un personnage : ce travail obscur n’a jamais été publié, mais j’ai fait ça, oui.

   N. O. : Il y a un humour très spécifique chez vous…
   A. Volodine : J’appelle ça l’humour du désastre. Ou l’humour des camps. Ceux qui parlent disent souvent qu’ils sont des Untermenschen, des sous‑hommes. Ce statut inférieur leur permet d’être un peu goguenards par rapport à ceux qui les écrasent. Ce n’est pas un humour punk, un humour du no future. C’est l’humour juif : quoi qu’on fasse, on va finir mal, rien n’est possible. C’est un humour qui voit l’avenir comme un désastre absolu mais qui n’empêche pas de continuer à agir.


   Lutz Bassmann : « L’extinction de l’humanité est plausible »

   N. O. : Quelle est cette « communauté d’écrivains imaginaires » à laquelle vous appartenez ?
   Lutz Bassmann : Nous sommes emprisonnés pour des raisons politiques, à perpétuité, pour avoir très violemment contesté le pouvoir mondial en place. Nous vivons à l’isolement avec la possibilité de communiquer en tapant sur des canalisations, en criant, en chuchotant, en sanglotant. Notre travail littéraire consiste à répéter des choses que nous avons déjà dites, ou que d’autres détenus nous ont transmises. Celui ou celle qui a fabriqué un livre le signe. Mais il porte une voix collective, d’où les recoupements entre nos écrits. Cela dit, nous ne sommes pas de la même génération. D’après les quelques indications données, la prison m’a accueilli en 1990 alors que Manuela Draeger y est arrivée onze ans plus tard.

   N. O. : Qu’est‑ce qui distingue vos livres de ceux de Volodine ?
   L. Bassmann : Peut‑être suis‑je plus abrupt, plus dur. Il y a plus de violence chez moi. On peut parfois voir chez Volodine la recherche de la belle page, mais pas dans mes livres ! Par ailleurs, la première scène des « Aigles puent » est reproduite à la fin. Le personnage va mourir irradié dans une ville détruite : c’est la même chose, mais décrite autrement. Voilà une technique qui m’est propre, je crois, pour éveiller chez le lecteur quelque chose de familier dans un univers qui lui est – heureusement – étranger.

   N. O. : Qui sont les responsables de l’apocalypse dans votre roman ?
   L. Bassmann : On peut coller des étiquettes : l’impérialisme, l’ennemi fasciste, les capitalistes… Dans tous les cas, on est sous les bombes et on ne comprend pas. On ne sait pas qui est l’ennemi. C’est cette vision‑là que je voulais maintenir. Évidemment, j’ai en tête des images de la réalité contemporaine. Par exemple des villageois afghans pour qui la guerre est là depuis des décennies : ils vivotent, font la noce de la cousine. Et puis, d’un coup, trente morts sous un bombardement dit allié… Quand il y a dans mon livre des énumérations de gens qui ont brûlé, c’est de la fiction, mais ça fait écho à la Shoah comme aux guerres actuelles.

   N. O. : Qu’est‑ce qui aujourd’hui peut nous mener au désastre ?
   L. Bassmann : L’hypothèse de l’extinction de l’humanité est plausible. Savoir quand et comment, c’est un autre domaine. Mais tout peut arriver. Nous avons vécu la guerre froide dans l’idée de l’apocalypse nucléaire imminente. En URSS, je me souviens de la peur des Soviétiques face aux Chinois, et de leur discours sur les frappes nucléaires préventives. Tchernobyl a également marqué les esprits : la région est aujourd’hui invivable. On peut imaginer ça ailleurs. Enfin, cette hypothèse nous intéresse aussi au niveau littéraire : situer des personnages dans des déserts humains, ça remet en place ce qui est profond, essentiel, primitif. Tout le vernis de la civilisation disparaît. Reste l’humain.


   Manuela Draeger : « Ceci n’est pas un gag »

   N. O. : Onze Rêves de suie met en scène un univers onirique Que signifie ce brouillage des catégories habituelles ?
   Manuela Draeger : Dans Le Post‑exotisme en dix leçons, leçon onze, Lutz Bassmann notait que mes personnages se séparent de l’humain. Je serais plus nuancée… Dans les livres que j’ai publiés depuis dix ans à l’École des Loisirs, les personnages sont un chien bizarre, une mouche ou un crabe laineux, mais un jeune lecteur peut toujours s’identifier à eux. C’est aussi le cas ici. De jeunes adultes qui ont tenté une action révolutionnaire sont bloqués dans un incendie. Ils évoquent leur enfance sous forme de rêves. On bascule alors dans le merveilleux, ils se transforment en cormorans étranges. La plupart des personnages sont pourtant clairement humains.

   N. O. : Fallait‑il être une femme pour écrire ce livre ?
   M. Draeger : D’abord, il y a une majorité de personnages féminins. C’est souvent le cas dans le post‑exotisme, on le voit chez Volodine : mettre les femmes à égalité avec les hommes est une dimension de notre lutte révolutionnaire. Mais la revendication d’une écriture féminine ne fait pas partie de nos catégories. Cela dit, je porte un intérêt particulier à un merveilleux lié à l’enfance, j’ai mis au premier plan une compassion active entre les personnages, et je crois l’avoir fait de façon plus sensuelle, plus sentimentale, donc plus féminine que ce que fait Lutz Bassmann par exemple.

   N. O. : Dans un texte que vous cosignez avec Volodine et Bassmann, vous dites avoir l’objectif de « rafler » tous les prix…
   M. Draeger : Publier nos livres simultanément n’est pas du tout conçu comme un truc publicitaire, un gag ou un happening. C’est une étape pour affirmer une bonne fois que plusieurs auteurs post‑exotiques coexistent, et s’entendent bien. Il ne s’agit pas de faire un coup. C’est assez inhabituel dans le paysage éditorial, mais ce n’est pas n’importe quoi. C’est une affirmation nécessaire. On ne peut pas cloisonner indéfiniment nos existences, puisque nous sommes liés. Quant à rafler les prix littéraires, c’est une boutade… Même si nous serions très heureux que ça arrive !

   N. O. : Et il n’y aura pas de jaloux si un seul est récompensé…
   M. Draeger : Nous avons une longue pratique du collectif.



   Les Inrockuptibles,
n°768, du 18 au 24 août 2010

   C’est un peu le happening éditorial de la rentrée : jusqu’ici, le nom d’Antoine Volodine était, pour les plus initiés, associé à ceux de Lutz Bassmann et Manuela Draeger, pseudonymes sous lesquels l’auteur a publié plusieurs romans depuis la fin des années 1990. À la tête d’une œuvre devenue tentaculaire, cette « communauté d’auteurs imaginaire » sort en septembre trois romans simultanés. On y bute sur le même monde en ruine, postapocalyptique, attaché à l’univers de l’écrivain. Rescapés de guerre, auteurs incarcérés et ex-révolutionnaire s’y trouvent rattrapés par la hache d’un totalitarisme atemporel. Volodine explore les limites de l’humain grâce à ce qu’il appelle « le post-exotisme » : une manière de s’extraire par l’imaginaire des monstruosités commises par l’Histoire.



   Livres hebdo,
n°823, vendredi 28 mai 2010
   Volodine tricéphale
   par Jean-Maurice de Montremy

   Il signe Lutz Bassmann chez Verdier, Manuela Draeger aux éditions de L’Olivier et Antoine Volodine au Seuil. Ses trois livres sortiront le même jour. Extension du domaine du post-exotisme.

   « Gordon Koum se glissa à l’intérieur de l’agglomération. Le cœur serré, il pensait à nos camarades, à Mario Gregorian, à Anton Gubardak et aux autres, devant qui il aurait dû ce matin faire un compte rendu de sa mission. Ils avaient certainement péri. Ils gisaient sous des tonnes de gravats, disloqués, déchirés, le corps et l’âme méconnaissables, déjà en route vers la renaissance. Gordon Koum pensait à eux et au Parti dont nous étions à l’époque les derniers représentants, mais s’il marchait d’un pas si énergique dans le paysage dévasté, sur les cendres qui crissaient, se dérobaient et résistaient comme de la neige, c’était surtout parce qu’il avait en tête la figure de Maryama Koum. »
   Ainsi commence l’entrée de Gordon Koum, l’irradié, dans la ville détruite au-dessus de laquelle les drones eux-mêmes rebroussent chemin. Il cherche sa femme, ses enfants et ses vieux camarades d’une Lutte finale en phase terminale. Il ne trouve rien d’autre qu’un vieux pantin plus ou moins vitrifié et qu’un rouge-gorge mort, frais, comme vivant dans la décrépitude. Alors, par leur intermédiaire, il offre des stèles aux disparus : une vingtaine d’invocations, d’évocations, où l’on reconnaît l’art des formes brèves, asiatiques, qu’Antoine Volodine maîtrise aussi bien que les formes longues de ses puissantes compositions. Alternent les Cendres, les hommages rendus À la mémoire de tel ou tel, et les paradoxaux fragments Pour faire rire. D’un rire d’après la déréliction, bien sûr.
   Il faut d’ailleurs parler de Lutz Bassmann, s’agissant de ce roman, Les aigles puent, programmé chez Verdier : l’un des hétéronymes de l’écrivain. Bassmann, le poète, est déjà l’auteur chez Verdier d’Avec les moines-soldats et de Haïkus de prison (2008). Bassmann est l’un de ces nombreux compagnons de combat dont on peut consulter l’annuaire, noms et bibliographie, dans Le post-exotisme en dix leçons, leçon onze que Volodine publia en 1998 chez Gallimard. Les ex-voto qu’imagine Gordon Koum sont des merveilles d’humour désespéré, de soleils noirs, de fantaisies nucléaires, voire d’autoparodies poignantes qui se mêlent ici à la transmigration des âmes, des identités et des idéologies chères au Bardo (or not) Bardo du moine-chaman post-exotique. Il y a chez Bassmann un sens épique et un humour fraternel cachés sous le cataclysme. On peut trouver quelque chose de balzacien à cette construction d’une Comédie post-humaine dont l’œuvre de Volodine est le témoignage depuis les premiers titres parus chez Denoël.
   En cette rentrée, Volodine (dont le nom est lui aussi un pseudonyme, ne l’oublions pas) joue gros – mais il aime jouer – en publiant chez trois éditeurs sous trois noms différents. Ce sera Volodine lui-même pour Écrivains au Seuil, Lutz Bassmann chez Verdier. Et Manuela Draeger à L’Olivier – une auteure que les adolescentes de L’École des loisirs connaissent bien puisque Manuela a publié depuis 2002 neuf romans que l’on peut lire « à partir de treize ans ». Antoine Volodine précise toutefois que Onze rêves de suie ne s’adresse plus à la même clientèle : « Manuela Draeger a grandi », ajoute-t-il. Et l’on découvre une intrépide révolutionnaire sous cette identité imprévue de l’écrivain, qui nous réserve peut-être d’autres surprises.
   Aux trois romans de la rentrée, les éditions de Minuit ajoutent de leur côté la reprise en collection « Double » du Port intérieur paru en 1996. Le personnage principal, Breughel, figure parmi les maîtres du post-exotisme. La liste non exhaustive publiée voici douze ans est résolument protéiforme. Le tricéphale deviendra-il l’Hydre de Lerne ?

Radio et télévision

« La Grande Table », par Caroline Broué et Hervé Gardette, France Culture, mercredi 27 octobre 2010 de 12h à 12h30
« Du jour au lendemain », par Alain Veinstein, France Culture, jeudi 9 septembre 2010 de 23h50 à 0h30