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  Les ailes de plomb
Milan, 15 décembre 1969

  Adriano Sofri

  Traduit de l’italien par Philippe Audegean et Jean-Claude Zancarini. Préface de Martin Rueff et Jean-Claude Zancarini.

  256 pages
19 €
ISBN : 978-2-86432-618-2

Résumé

Dans Les Ailes de plomb, Adriano Sofri revient sur la nuit du 15 décembre 1969 où Pinelli, anarchiste milanais, tomba de la fenêtre du commissariat dans lequel il était interrogé pour le massacre de la piazza Fontana. L’attentat qui avait eu lieu l’après-midi même avait tué seize personnes et fait quatre-vingt-huit blessés. On considère que la mort de Pinelli est à l’origine de l’assassinat du commissaire Calabresi dont Adriano Sofri a été accusé (en tant que commanditaire).
Le livre de Sofri est une reconstitution très minutieuse de cette journée et de ses contextes. Ce reportage dramatique qui mobilise toutes sortes de preuves est un livre d’écrivain. Sofri y interroge la langue de l’époque : la langue
de l’émancipation, celle de l’insurrection. Il ne cesse de se demander : que valait-elle ? Que peut-elle valoir aujourd’hui ?
Le témoignage de Sofri est de nature à intéresser le lecteur français soucieux de comprendre ce qui a pu se passer alors en Italie et qui a donné lieu à l’une des périodes les plus sanglantes de l’après-guerre. Car son récit ne vaut pas pour
les seuls protagonistes de cette ténébreuse affaire – il jette son clair-obscur sur un événement majeur de l’histoire récente italienne, sur sa postérité, sur sa valeur de paradigme historique et, par-delà, sur les relations qu’entretient encore l’Italie avec cette période où les rêves d’émancipation qui traversaient l’Europe ont pris dans ce pays une tournure dramatique.
En empêchant que la fenêtre de l’histoire ne se referme trop vite sur la mort de Pinelli, c’est bien sur notre présent qu’Adriano Sofri entrebâille les battants de son écriture.



Revue de presse

Presse écrite

   La Liberté, samedi 29 janvier 2011
   Une ténébreuse affaire, par Adriano Sofri
   par Alain Favarger

   Ancien leader de « Lotta continua », groupe d’extrême gauche né des luttes ouvrières et étudiantes des années 60, Adriano Sofri a été accusé sur dénonciation en 1988 d’avoir fait tuer le commissaire Calabresi, mort en 1972. Avec ses coaccusés, Sofri fut alors condamné à vingt-deux ans de prison. Il vit aujourd’hui chez lui, assigné à résidence, après avoir purgé de longues années sous les verrous à Pise. Intellectuel, auteur de nombreux essais, il tente ici de démêler l’un des événements clés à l’origine des « années de plomb » subies par l’Italie dans le dernier tiers du 20e siècle. À savoir l’épisode de la nuit du 15 décembre 1969 au cours de laquelle Giuseppe Pinelli, un cheminot anarchiste, est tombé du quatrième étage de la préfecture de police de Milan, par la fenêtre du bureau du commissaire Calabresi. Ce dernier privilégiait la piste anarchiste pour expliquer l’attentat de la piazza Fontana qui avait eu lieu trois jours plus tôt au siège de la Banque de l’Agriculture de Milan, faisant 17 morts et 88 blessés. Calabresi sera lui-même plus tard victime d’un assassinat vengeur, incriminé après coup à Sofri, en tant que mandataire, et à deux de ses camarades.
   Dans ce livre paru en Italie en 2009, sous le titre La notte che Pinelli, Adriano Sofri ne se répand guère sur sa culpabilité réelle ou supposée, lui qui déclare avoir toujours été étranger au terrorisme. Mais il se reconnaît une coresponsabilité morale dans la campagne justicière et féroce des publications de « Lotta continua » contre Calabresi. Des arguments et un langage « horribles à relire aujourd’hui, mais qui auraient déjà dû l’être en leur temps ».
   L’essentiel de l’ouvrage porte en fait sur l’affaire Pinelli, bouc émissaire ou victime expiatoire de ce qui allait devenir « la stratégie de la tension » et de la violence qui a endeuillé l’Italie entre 1969 et 1980. Sofri tente de réhabiliter la figure de Pinelli, écarte la thèse du suicide de ce dernier, montre le peu d’estime que le défenestré avait pour Valpreda, l’autre suspect, évoque les manipulations de la droite néofasciste et d’une partie des services secrets, « qui pensaient que la réponse aux luttes étudiantes et à l’insubordination ouvrière qui avaient marqué les années précédentes et particulièrement l’automne chaud de 1969 ne pouvait s’exprimer que par une stratégie de la tension, c’est-à-dire des provocations et des attentats meurtriers ». Histoire, une fois encore, de rassembler la bourgeoisie et les classes moyennes contre le « péril rouge ».



   Politis, jeudi 9 décembre 2010
   « La nuit où mourut Pinelli… »
   par Olivier Doubre

   Milan, vendredi 12 décembre 1969, 16h37. Une bombe – déposée par des néofascistes manipulés par une frange des services secrets italiens liée à la CIA – explose dans le hall de la Banque de l’agriculture, qui borde la piazza Fontana, à deux pas du célèbre Duomo. Bilan : 17 morts et 88 blessés. C’est le premier « massacre d’État » d’une longue série. Très vite, la population milanaise se rassemble en silence devant la banque dévastée. Mais tout aussi rapidement – moins de deux heures plus tard –, le préfet de Milan puis le ministre de l’Intérieur, à Rome, attribuent tout de go l’attentat, sans que l’enquête policière ait réellement commencé… aux anarchistes.
   La stratégie de la tension, conçue dès 1967 lors de « journées d’études » à l’École de police de Rome qui ont réuni un grand nombre de hauts gradés des différents corps des forces de l’ordre et des services secrets, venait de se mettre en action. Objectif : créer un climat de peur et d’insécurité, susciter un désir d’ordre, de régime autoritaire, afin de contrer le fort mouvement de contestation ouvrière et étudiante qui secoue l’Italie depuis 1968. En particulier, à la rentrée 1969, d’immenses grèves paralysent le pays pendant près de deux mois. Ce que l’on a appelé « l’automne chaud ».
   Adriano Sofri, ancien leader du groupe gauchiste Lotta Continua, l’un des plus inventifs en termes de modes d’action, de slogans et de graphisme, écrit plus de trente ans après : « Pour nous tous, et surtout pour la grande majorité de nos jeunes militants, fervents et purs, le massacre de piazza Fontana avait apporté une terrible nouvelle qui tenait en ces quelques mots : certains étaient disposés à détruire des vies, y compris des gens sans défense et sans drapeau ; et si vraiment ce massacre était une réponse sournoise aux luttes des ouvriers et des étudiants, une réponse à l’automne chaud, il s’ensuivait nécessairement que le souci de ces morts innocents, la justice rendue à ces morts et la défense des autres victimes menacées par la férocité réactionnaire nous incombaient directement. [...] Fini le jeu, la joie, la loyauté : l’âge adulte avait commencé dans l’horreur et la détermination… » Et de poursuivre, amer, ce terrible constat : « Tout ce qui se produisit dans les heures suivantes nous apparut comme l’inévitable prolongement du massacre et de sa genèse : la piste rouge, les accusations contre les anarchistes, la déploration du désordre social. C’était écrit dans le scénario. Mais le scénario réservait un autre coup de théâtre, une autre blessure incurable. » Cette nouvelle blessure, c’est la mort de l’anarchiste Giuseppe Pinelli, lors de sa troisième nuit d’interrogatoire dans les locaux de la préfecture de Milan, accusé – à tort – d’avoir déposé la bombe. Le 15 décembre 1969, à 23h57, Pinelli tombe du quatrième étage de la préfecture et meurt quelques heures plus tard. Dario Fo, le grand dramaturge italien, prix Nobel de littérature 1997, lui consacre dès l’année suivante une pièce, Mort accidentel d’un anarchiste, où il moque la vacuité des justifications grotesques des policiers qui interrogeaient Pinelli.
   Aujourd’hui, Adriano Sofri revient sur cet événement dans un livre, « reconstitution minutieuse de ce qui s’est passé derrière cette fenêtre de la préfecture de police de Milan » (Martin Rueff et Jean-Claude Zancarini, dans leur préface à la traduction française), au cours de cette fameuse « nuit où Pinelli » (titre de la version italienne) est décédé. Comme le précisent les deux préfaciers, Sofri s’emploie à jeter « son clair-obscur sur un événement majeur de l’histoire récente italienne, [...] sur sa valeur Tous paradigmatique et, par-delà, sur les relations qu’entretient encore l’Italie avec cette période où les rêves d’émancipation qui traversaient l’Europe ont pris dans ce pays une tournure dramatique » . L’un des éléments remarquables du livre est le dispositif choisi pour narrer cette histoire, dont les conséquences vont bouleverser la vie de centaines de milliers de jeunes en Italie – et en particulier celle de l’auteur : Sofri s’adresse à une jeune fille de 20 ans, née vingt ans après les faits. Un dispositif, selon les deux préfaciers, destiné à rendre possible « le passage de témoin ». Cette jeune fille, étudiante en droit, sera donc « juge », « promesse du droit », censée réussir à – enfin – « formuler un verdict », alors que personne n’a jamais été condamné en Italie, ni pour le massacre de piazza Fontana ni pour la mort de Pinelli. L’auteur se doit autant de lui raconter les faits que de lui donner des éléments du contexte de l’époque : « jeune fille, il y a autre chose que je voudrais t’expliquer. Les militants de cette époque, pour la plupart des jeunes gens de ton âge, avaient vite su que leur nouvel engagement avait un prix. Entre la fin de 1969 et le début de 1970, des milliers d’entre eux avaient été dénoncés et des centaines étaient en prison. Ça faisait partie du prix à payer. Être arrêté par la police et finir au poste, c’était compris dans la note. Et désormais, dans la note, il fallait ajouter l’éventualité d’être conduit à la préfecture de police, torturé, et d’en sortir par la fenêtre du quatrième étage. »
   Si le massacre de la piazza Fontana et la mort de Pinelli constituent bien le début des années 1970 italiennes lacérées par la « stratégie de la tension » – et donc la fin des rêves d’un mouvement de contestation agressé, désormais le dos au mur –, ils auront aussi de graves conséquences sur la vie de l’auteur. Le journal éponyme du groupe, Lotta Continua, lança en effet une violente campagne contre le commissaire Calabresi, qui dirigeait l’interrogatoire de Pinelli. Campagne si violente que Sofri avoue combien aujourd’hui, à la relecture de ces articles, ceux-ci lui paraissent « atroces et vulgaires ». Il interroge donc également ses responsabilités, celles de sa génération, dans l’emploi des mots, l’appel à la violence. Car au bout de deux ans de cette campagne, qu’il qualifie de véritable « persécution, un lynchage », Calabresi est assassiné, un matin de mai 1972. Un meurtre dont les auteurs ne seront jamais formellement identifiés, mais dont un obscur « repenti », ancien militant de Lotta Continua, s’auto-accusera, pour mieux accuser Sofri (et deux autres dirigeants du groupe) de l’avoir commandité. Des accusations très certainement fantaisistes, mais qui vaudront à Sofri et ses camarades une condamnation à 22 ans de réclusion. Sofri, assigné à résidence aujourd’hui, après un grave accident de santé en prison, n’hésite pas ici à se déclarer « coresponsable » de la mort de Calabresi, non pas au sens pénal, mais d’un point de vue moral.
   Ce livre, très émouvant, est donc une introspection dans l’itinéraire de toute une génération qui, en Italie, à la différence de la France, s’est retrouvé confrontée à la violence – et prise à son piège. À cause, entre autres, d’un État qui n’hésita pas à poser des bombes contre sa propre population. Et à partir de la chute de Pinelli, bardé de ses « ailes de plomb ».



   Rencontre « L’Italie des années 1970 » au Reid Hall (Paris 6e), mardi 9 novembre 2010

   L’une des voix les plus fortes

   par Jacqueline Risset

   L’intelligence d’historien et d’écrivain qui est celle d’Adriano Sofri, son courage civil et sa générosité humaine se manifestent une fois de plus dans ces Ailes de Plomb présentées aujourd’hui par Martin Rueff et Jean-Claude Zancarini. Ce que ce livre propose est non seulement un récit de la mort de Pinelli, « figure rayonnante » des années terribles, mais une analyse profonde de l’origine de la violence armée dans le manque de remise en question des paroles violentes de cette époque. Paroles qui, reprises et revalorisées, pouvaient aboutir au commandement « Suis tes paroles jusqu’à ce qu’elles deviennent des actes ».
   La méditation que n’a cessé de poursuivre Sofri, à partir de la co-responsabilité qu’il s’attribue dans l’usage des « anciens mots » tout au long de ces années de prison injuste après un procès interminable et « sans preuve » (Ginzburg) l’amène aujourd’hui à être en Italie l’une des voix les plus fortes, les plus constantes, les plus hardies, dans la défense des droits humains et des causes justes.



   Le juge, l’historien, le politique
   par Philippe Audegean

   Au cours de la nuit du 15 au 16 décembre 1969, Giuseppe Pinelli, entendu par la police dans le cadre de l’enquête sur l’attentat à la bombe de Piazza Fontana survenu trois jours plus tôt, a été retrouvé agonisant après une chute du quatrième étage de la préfecture de police de Milan. Dans Les Ailes de plomb, Adriano Sofri a voulu faire la lumière sur cet événement tragique resté sans explication. Il s’est donc livré à un exercice de vision nocturne : il a essayé de voir clair dans une nuit de mystère et de ténèbres.

   Il existe néanmoins une vérité sur ce qui s’est passé au cours de cette nuit-là, et sur l’enchaînement des événements ayant conduit à la chute et à la mort de Pinelli. Cette vérité est la vérité judiciaire : la vérité du juge. Dans le domaine du droit, la vérité d’un fait est la vérité de la chose jugée, autrement dit le contenu de la décision judiciaire, de la sentence définitive ou de l’arrêt. Ce qui a été jugé est en effet revêtu d’une autorité qui lui confère la force de la vérité par présomption de la loi. Que dit cette vérité ? Suite à une plainte déposée par la veuve de Pinelli, le parquet de Milan a saisi un juge d’instruction qui, au terme d’une longue enquête qui s’est achevée en 1975, a prononcé une ordonnance de non-lieu. Selon cette ordonnance, Pinelli a été victime d’un « malaise actif » (en italien, malore attivo). Non pas un malaise « passif », qui l’aurait amené à se laisser aller, à tomber dans les pommes, mais un malaise « actif », et même « super-actif », ironise Sofri dans Les Ailes de plomb, puisqu’il l’a amené à se jeter activement par la fenêtre1.
   Face à cette vérité, face à la vérité officielle, Sofri entreprend un travail d’historien. À la faveur d’une minutieuse enquête menée dans les documents et les pièces des différents procès, avec une intelligence humaine et une logique qui forcent l’admiration, Sofri accumule les preuves et les démonstrations qui rendent intenable l’ordonnance de 1975. Il part ainsi à la recherche d’une vérité ouverte à la discussion rationnelle, fondée sur des arguments de fait et de raison : non la vérité du juge, donc, mais la vérité de l’historien.

   Dans Les Ailes de plomb, Sofri ne fait pourtant pas seulement œuvre d’historien. Il n’entreprend pas seulement de réfuter en historien la vérité du juge, comme l’avait fait Carlo Ginzburg à propos de Sofri lui-même dans Le Juge et l’Historien2. Il ne cherche pas seulement une vérité historique distincte de la vérité officielle, il ne raconte pas seulement une histoire vraie distincte de l’histoire officielle. Il ne fait donc pas seulement un travail de « contre-information », comme on disait dans les années qui ont suivi l’attentat de Piazza Fontana. Il ne cherche pas seulement une vérité mais traite aussi, du point de vue politique, la question même de la vérité. L’objet de l’enquête menée par Sofri, ce n’est en effet pas seulement la vérité des faits mais aussi la dimension politique de la vérité, c’est-à-dire la manière dont les vérités circulent dans l’espace social, la manière dont elles sont distribuées, partagées ou dissimulées par le pouvoir, accordées à certains et refusées à d’autres, la manière dont le pouvoir lui-même y a accès et ce qu’il en fait3. Sofri n’est donc pas seulement un historien qui s’oppose à un juge, mais aussi un politique, un penseur du politique qui s’intéresse à la vérité du point de vue politique.
   Telle est ainsi la raison pour laquelle le livre s’achève sur un aveu d’ignorance : la vérité des faits, la vérité historique, la vérité de la nuit du 15 au 16 septembre, Sofri ne la trouve pas. Dans Les Ailes de plomb, il ne propose pas la vérité de l’historien, mais se préoccupe en premier lieu d’écarter deux vérités, de réfuter les deux vérités judiciaires qui se sont succédé. Il réfute d’abord la thèse du suicide, soutenue par le parquet à l’issue de la toute première enquête et retenue par le premier juge d’instruction dans son ordonnance de non-lieu rendue en 1970 ; il réfute ensuite celle du « malaise actif » soutenue en 1975 par le dernier juge à s’être penché sur l’affaire.
   Mais c’est aussi pour cette raison, et pas seulement parce qu’il adopte la méthode de l’historien, qu’il reconstitue le contexte de la mort de Pinelli. Il ne reconstitue pas seulement le contexte pour faire la lumière sur la nuit du 15 décembre, mais il reconstitue également la nuit du 15 décembre pour faire la lumière sur un contexte tout aussi ténébreux, un contexte où les vérités se dérobent, un contexte où il faut, pour y voir clair, entreprendre un exercice de vision nocturne. Le contexte pose en effet un problème de circulation détournée ou manipulée de la vérité, un problème d’obscurité ou d’opacité des vérités.

   Ce contexte est double.
   1969, c’est d’abord l’année d’un mouvement social de grande ampleur qui a culminé dans ce qu’on a appelé l’autunno caldo, l’automne chaud. Cette vague de protestations, de grèves, de manifestations et d’occupations a eu lieu dans presque tous les pays européens ; mais elle a eu, en Italie, une extension plus vaste, une durée plus longue, une intensité plus grande. Il y a en Italie en 1969 un climat de violence. Dès le mois de février, le correspondant du Monde en Italie parle d’un « climat de guerre civile » : la formule est exagérée, mais en dit long sur le climat social du moment.
   Mais 1969 est aussi une année marquée par divers attentats à la bombe, le long d’une chaîne meurtrière qui culmine le 12 décembre avec l’attentat de Piazza Fontana à Milan.
   Ce double contexte impose la question suivante : y a-t-il un lien entre ces deux séries d’événements ? Or il existe, dès 1969, deux réponses différentes à cette question.
   Selon la police, et donc selon les « autorités », c’est-à-dire selon certains secteurs de l’État, les attentats sont l’œuvre de militants d’extrême gauche passés de la protestation à l’insurrection, de la violence sociale à la violence criminelle. Sous-entendu : la contestation d’extrême gauche est tendanciellement criminelle. Il y aurait ainsi une différence de degré, mais non de nature, entre le mouvement social et le terrorisme : c’est la thèse des penchants criminels de la gauche démocratique.
   Une autre thèse va cependant voir le jour, en particulier dans les milieux d’extrême gauche. Adriano Sofri, alors âgé de 27 ans, dit ainsi le 13 décembre 1969, donc le lendemain même de Piazza Fontana, au cours d’une assemblée d’ouvriers et d’étudiants à Turin : « Milano. La strage è fascista » [Milan : le massacre est fasciste]4. Le lien entre l’automne chaud et les bombes de 1969 apparaît alors sous un tout autre jour. Selon Sofri dès le 13 décembre, et selon certains secteurs de plus en plus larges de l’opinion publique de gauche, les néofascistes ont placé une bombe pour la faire attribuer à l’extrême gauche et accréditer ainsi l’existence d’un lien entre la protestation sociale et le terrorisme, entre la violence sociale et la violence criminelle. Leur but, le but de ce qu’on a appelé la « stratégie de la tension », consiste à déplacer l’opinion publique vers la droite, et même à répandre l’idée que seul un régime autoritaire et militaire peut efficacement s’opposer à la violence de la rue et empêcher les dérives criminelles du mouvement social. Cette thèse évolue ensuite et très rapidement vers l’idée que les fascistes ont mis leur projet à exécution en accord au moins tacite avec certains secteurs de l’État et notamment les services secrets, voire avec leur collaboration. Alors que Sofri disait : « Le massacre est fasciste », on commence très vite à parler de « massacre d’État » et à se lancer dans une entreprise de « contre-information » pour réfuter la vérité officielle.
   On a donc deux thèses en présence. Mais ce qui complique le tableau est bien entendu le fait que l’une de ces deux thèses est soutenue par les autorités elles-mêmes, c’est-à-dire par ceux qui sont en mesure de fabriquer, de déformer et de manipuler des vérités.
***
Que sait-on aujourd’hui ? On sait d’abord que les attentats de 1969, en particulier ceux du 25 avril et du mois d’août, ont effectivement été perpétrés par des fascistes. La vérité du juge est ici conforme à celle de l’historien : des néofascistes ont été condamnés pour ces attentats. Personne, en revanche, n’a jamais été condamné pour l’attentat de la piazza Fontana. Il n’existe donc aucune vérité judiciaire sur cet attentat : personne n’a été jugé coupable. En réalité, la situation est un peu plus compliquée : deux personnes, deux néofascistes, ont été désignées comme les auteurs matériels de l’attentat par certaines sentences judiciaires, mais portant sur d’autres affaires ; or ces deux personnes avaient déjà, avant ces sentences, été définitivement acquittées pour l’attentat de Piazza Fontana ; la vérité judiciaire, la vérité de la chose jugée, est donc que ces deux personnes sont innocentes.
On sait donc que les attentats de 1969, au moins ceux d’avril et d’août, ont été perpétrés par des fascistes. On sait aussi aujourd’hui que la piste fasciste était connue dès cette époque : des rapports de police avaient, dès le début de l’année, signalé que des groupes d’extrême droite préparaient des attentats pour les faire attribuer à la gauche. On sait également que la police avait recueilli de nombreux indices sur les intentions subversives et très concrètes des néofascistes. On sait pourtant, enfin, que la police a immédiatement attribué ces attentats aux milieux d’extrême gauche : dès l’attentat du mois d’avril, elle a exclu la piste néofasciste et orienté ses enquêtes vers les milieux d’extrême gauche. La police, les autorités, ont admis l’hypothèse d’un lien direct entre la protestation sociale et les bombes. Tel est le scénario qui se répète encore le 12 décembre, pour l’attentat de Piazza Fontana, et qui conduit à l’arrestation de l’anarchiste Pinelli, puis à sa mort.
Le contexte n’est donc pas seulement celui d’un conflit de vérités ou d’un conflit des interprétations, mais celui d’une fabrication, d’une manipulation et d’une occultation de la vérité. À ce titre, Sofri raconte aussi la mort de Pinelli en tant que témoin, comme l’écrivent Martin Rueff et Jean-Claude Zancarini dans leur belle préface aux Ailes de plomb. Adriano Sofri était, en 1969, quelqu’un qui pouvait dire comme Campanella, et comme Pasolini : Io so, je sais. Je sais où se trouve la vérité.

   Sofri se montre néanmoins très discret sur sa lucidité passée. Il n’évoque pas son discours du 13 décembre. Mais il montre comment la dernière nuit de Pinelli, cette nuit du 15 décembre, s’inscrit dans un contexte opaque et nocturne de fabrication politique d’une vérité officielle. C’est en tant que politique, et non en tant qu’historien, ni en tant que juge, qu’il se demande ainsi avec insistance : mais pourquoi, pourquoi donc les policiers présents dans la salle d’interrogatoire ne sont pas immédiatement descendus dans la cour où venait de tomber Pinelli ? Il ne s’agit pas ici de s’émouvoir de leur manque de sensibilité. Il s’agit de comprendre, comme le montre la reconstitution de Sofri, que s’ils ne sont pas descendus dans la cour, c’est pour se concerter sur une version commune, sur une histoire officielle. Donc pour fabriquer une vérité. En racontant avec humanité les trois derniers jours de Pinelli, Sofri montre ainsi comment cet homme doux et non violent a été la victime d’une thèse mensongère devenue vérité officielle, et comment sa mort même est devenue l’objet d’une série de mensonges, de camouflages, de détournements et d’occultations de la vérité.
   Les autres victimes se comptent hélas par centaines. Sofri montre, en politique et non seulement en historien, que Piazza Fontana et la mort de Pinelli ont marqué le début d’une période sanglante qui a vu le jour dans la nuit, dans l’opacité, dans la manipulation des vérités. La lucidité même de certains va en effet paradoxalement les conduire à l’aveuglement. En comprenant que le massacre de Piazza Fontana a été sinon voulu, du moins toléré, voire encouragé et même secondé par l’État, certains militants d’extrême gauche vont plus tard, à partir des années 1973-1974, se croire à leur tour en guerre et se livrer à la violence : « Parallèlement, une évolution s’est opérée de la “contre-information” comme capacité critique d’enquêter sur les mensonges du pouvoir et de les démasquer, à une “contre-information” subjuguée par une conception du soupçon et du complot poussée jusqu’à la paranoïa. »5
   Pour sa part, Sofri n’a jamais sombré dans la dérive paramilitaire et terroriste : face à la violence d’État, une autre voie que la violence était possible. C’est aussi ce qu’il rappelle en évoquant la figure douce et pacifique de Giuseppe Pinelli.

   1. « Ce malaise n’est pas simplement actif : il est super-actif » (Les Ailes de plomb, p. 103). Adriano Sofri et son fils Luca ont procuré une édition de cette sentence de 1975 (par ailleurs disponible sur le site du juge Gerardo D’Ambrosio) : voir Il malore attivo dell’anarchico Pinelli, Palerme, Sellerio, 1996.
   2. Voir Carlo Ginzburg, Le Juge et l’Historien. Considérations en marge du procès Sofri [Il giudice e lo storico. Considerazioni in margine al processo Sofri, 1991, 2006], Lagrasse, Verdier, 1997.
   3. Sofri se demande ainsi si tout chercheur de vérité n’était pas destiné, dans les années 70, à être persécuté par les puissants. On pense au poème de Tommaso Campanella intitulé « Al carcere » : « così di gran scïenza ognuno amante / che audace passa dalla mora gora / al mar del vero, di cui s’innamora, nel nostro ospizio alfin ferma le piante » (traduction de Louise Colet : « Ainsi tout amant de la science qui s’élance avec audace de la mer morte du préjugé à la mer vivante du vrai, dont la soif le dévore, termine sa vie aventureuse dans cet hospice misérable [= la prison où écrit Campanella] »). Campanella ajoutait que la seule ressource offerte aux sages consiste alors à simuler la folie, à se faire passer pour fous, puisque les véritables fous se font passer aux yeux de tous pour des sages : « Talché, sforzati i savi a viver come / gli stolti usavan, per schifar la morte » (traduction de Louise Colet : « De telle sorte que les sages, pour éviter la mort, furent obligés de vivre comme les fous »). La conclusion de Sofri est plus tragique : la persécution fait basculer le sage dans la folie. Voir Les Ailes de plomb, p. 197 : « J’utilise le terme de paranoïa non seulement au sens métaphorique, mais aussi technique : nombreux sont ceux qui ont perdu la tête et la paix, et pour qui le prix à payer à été tragique. »
   4. Voir Guido Crainz, Il paese mancato. Dal miracolo economico agli anni ottanta, Rome, Donzelli, 2003, p. 383.
   5. Les Ailes de plomb, p. 196. Sur le problème de la « théorie du complot » et le désaccord entre Ginzburg et Sofri, voir Carlo Ginzburg, Le Juge et l’Historien, op. cit.


Radio et télévision

« Entre les lignes », par Christine Gonzalez et Jean-Marie Félix, Radio Suisse Romande, mercredi 19 janvier 2011, de 11h à 12h