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  Les Couleurs d’un hiver

  Pierre Silvain

  128 pages
14 €
ISBN : 978-2-86432-609-0

Résumé

Partir : une nécessité aussi irrépressible qu’irraisonnée jette le héros, un matin de novembre 1823, sur les chemins qui, d’une petite ville des bords de Loire, mènent à Paris.
Depuis l’enfance, Anselme sait que les couleurs occuperont sa vie – couleurs qu’il prépare depuis trop longtemps pour un peintre de Vierges candides et de roués clandestins dont l’art ne répond plus aux besoins du temps.
Il imagine, porté par les lettres de son ami Simon qui fréquente Géricault, tout un monde nouveau : pareil aux chevaux vifs et puissants si chers au maître ; bouleversant comme Le Radeau de la Méduse ; aussi troublant et provoquant que le portrait de la petite Louise – le réel pris dans l’éclat et la tourmente des corps.
Arrivé aux portes de la capitale, les craintes et les remords, qui n’ont cessé de sournoisement l’accompagner, s’effacent, sa décision est arrêtée. Mais l’inconnu qui l’attend au terme du voyage aura peut-être les couleurs de l’hiver.
Ce récit posthume de Pierre Silvain, par la tendresse pleine de réserve qu’il attache à ses personnages, par la saveur de son style, n’est pas sans rappeler le roman qui l’a fait connaître, Julien Letrouvé colporteur.



Extrait de texte

Il se retrouva dans le champ du regard, mais cette fois surmontant son malaise, la fascination qu’exerçait l’œil tout rond qui avait, entre les paupières pétrifiées, sans cils, la fixité de celui des oiseaux aux aguets sur les branches hautes. Il en soutint il ne savait si c’était le vide ou bien l’attente sournoise s’efforçant de ne rien perdre du voyeur arrêté. Un seul œil auquel rien n’échappait et qu’elle tenait assurément de son père, le peintre Horace Vernet, l’autre disparaissant dans la partie ombrée de la tête inclinée sur l’épaule nue. La chevelure, de profil, avait le rougeoiement d’une brande d’automne où couvait un feu, l’oreille, découverte sous les mèches en désordre, comme échauffée après un jeu interrompu, la joue pleine, en sueur, trahissaient l’ardeur de la turbulente enfance. Le visage se découpait sur le ciel violâtre, obscurci, électrisé par la montée d’un orage qui n’éclaterait pas, s’éloignerait avec des éclairs, un grondement sourd. Le tableau rendait sensible la touffeur de l’air à quoi ne semblait pas, figée dans la pose que lui imposait le peintre pour peu qu’elle bougeât sa main appuyée à un rocher en forme de banc, prêter attention la fillette. Non plus que le gros chat installé sur sa cuisse, que d’un bras passé autour de ses flancs elle attirait contre son ventre. Dans le giron où il était blotti, avec la taille peu commune, gigantesque, qui était la sienne, sa fourrure étalée sur l’autre cuisse, sa présence n’était pas innocente. Mais qu’est-ce qui l’était, dans cette représentation de l’ingénuité enfantine ? Dans le léger soulèvement du corps au-dessus du banc que ne semblait aucunement contrarier le poids de l’animal, mais en défier peut-être l’attitude de possession qu’exprimaient les griffes à demi sorties de la patte contractée, les yeux rouges fixant la présence ennemie sur laquelle se posait aussi, oblique, curieux, le regard bleu-vert ? Dans la robe myosotis que les griffes du chat tiraient à lui en une torsion de menus plis et dont le décolleté avait glissé sur la poitrine jusqu’au niveau de l’aréole des seins encore absents, tandis que le bord inférieur était retroussé au-dessus du genou, découvrant le bas du jupon de batiste blanche et la chaussette retombant lâchement sur le mollet ? Enfin dans cette chaussette de laine bourrue tricotée à grosses mailles par une aïeule aux gestes perclus au coin de l’âtre pour les jours de froidure, faisant contraste, par l’orageuse atmosphère d’une fin d’après-midi, avec la robe de soie dont les manches bouffantes laissaient nus les bras grassouillets ? Tout cela qu’Anselme détaillait, interrogeait, retournait, le cœur battant et la vue à chaque instant brouillée comme par la proximité d’un péril qu’il ne repoussait plus. Il appelait maintenant ce qui se dérobait encore à son approche, ses soupçons : son attirance équivoque dont jusqu’alors il n’avait eu le moindre souci de connaître la nature, ce qui, tout à coup, de par l’attitude, le laisser-aller de la fillette, ni enfant ni femme, ou les deux à la fois , l’une à l’autre emmêlée, lui parlait le langage ambigu de la perversité.



Revue de presse

Presse écrite

   Notes bibliographiques, juillet-août 2010

   Anges et madones, spécialités d’un peintre saumurois, revêtent des couleurs subtiles mais classiques, préparées par Anselme l’apprenti. Simon, l’ami d’enfance, fréquente à Paris Géricault dont le Radeau de la Méduse vient, en 1819, d’être refusé au Salon : incompréhension devant sa modernité et présence – entre autre – d’une pointe de couleur inusités. À travers ses lettres et la copie d’un portrait, Simon révèle à Anselme le grand peintre. En un lent cheminement, pendant l’hiver 1823, le jeune provincial, quitte sa Loire natale pour Paris à la rencontre de ce maître dont il partage les émotions esthétiques et les audaces de coloriste. Géricault traduit les intuitions artistiques d’Anselme.
   Avec les mêmes qualités d’écriture que dans Assise devant la mer, l’auteur, récemment décédé, présente l’itinéraire et les rêves d’un homme curieux, vibrant, insatisfait, exigeant. Construite par fragments et retours en arrière, dans le style de l’époque, l’histoire imprègne le lecteur, l’enveloppe d’une mélancolie poétique, d’une atmosphère aux nuances délicates. La recherche picturale est le vrai sujet de ce roman court et dense.



   La Quinzaine littéraire, n°1071, du 16 au 30 juin 2010
   La Vie dépeinte
   par Hugo Pradelle

   Dans la lignée de Julien Letrouvé1, Pierre Silvain (1926-2009), pour son dernier récit, choisit de s’aventurer dans l’immensité de la peinture et d’une conscience qui se forme autour d’elle, de son sentiment. Il signe un roman d’une douceur et d’une profondeur enchanteresses, suivant, comme pas à pas – jusqu’au dernier ou au premier on ne sait plus – le voyage d’un garçon enivré par la beauté, son silence, fuyant son état, pour y gagner quelque chose, le goût de la vie sans doute.

   Il semble naturel, presque mystérieux, ou peut-être parce que l’on croit, un instant, y trouver une ligne de fuite, une trace antérieure laissée par on ne sait quelle opération lucide de la conscience ou de la nécessaire perception de la fin, que l’ouvrage ultime de Pierre Silvain soit celui d’un départ, d’un arrachement, de l’abandon d’un labeur quotidien et second pour s’aventurer à la rencontre de sa propre destinée, pour tenter ses propres pas sur les sentes de son avenir et de l’inconnu, pour colorer soi-même sa vie, s’affronter à la grandeur et la beauté. Pierre Silvain revient au passé, à son exemplarité, à l’encre qui s’y inscrit pour mieux faire vivre, fugacement peut-être, le désir, la curiosité de la vie, l’indignation et les ambitions d’un jeune homme, Anselme, qui croit en son avenir, en un monde nouveau.
   Il faut s’arracher, trancher le lien, voici ce qu’enfant, déjà, Anselme a compris auprès de Symphorien, vieux nègre exilé, passionné de couleurs et de fleurs qui l’accueillit simplement dans son jardin, préservé, silencieux et paisible. « Anselme savait maintenant que les couleurs occuperaient sa vie. Il n’aurait pas pu encore s’expliquer à lui-même de quelle façon elles bouleverseraient cette existence qui commençait à peine », mais il « devait trancher les attaches, s’éloigner sans retour ». Parce qu’il vit dans une manière de secondarité, assistant appliqué d’un peintre de province, dans « un désert où se répétait jusqu’à l’hébétement le simulacre de l’art », il doit tout quitter, disposer de son propre avenir, entreprendre un grand voyage. C’est vers Paris, vers son ami d’enfance, Simon, avec qui il a vécu le temps d’une innocence à jamais perdue, vers un autre milieu, celui des peintres et des artistes, de la ville et de ses avatars, qu’il doit se diriger. Il veut rencontrer Géricault, ami de son camarade, dont les tableaux enivrent le cœur, bouleversé par ses couleurs gluantes, leur mystère, le geste même de peindre, de composer, par le portrait qu’on lui a copié d’une fillette dont il découvre, à l’instar du maître et comme partageant un terrible secret, « l’inconsciente perversité ». Le roman se fait l’écho de cette improbable connivence qui échappe, de ce secret qui se noue entre deux inconnus, l’humble en quête de sa perspective et le maître arrivé au terme d’une vie de grandeur et d’une joie de peindre fabuleuse.
   Les Couleurs d’un hiver sont bien celles de la fuite et de la déception, de la porte qui s’ouvre, peut-être, sur une autre saison. Ce sont celles du voyage entrepris au plus froid de la saison morte, au travers de paysages glacés, alors que la Loire charrie ses glaçons, celles du voyage, de ses étapes qui réordonnent autour d’Anselme, au gré de rencontres de hasard et de lieux particuliers, ses souvenirs d’enfance les plus forts, son amitié tendre et folle avec Simon, le fils du châtelain local, l’ennui de sa vie, son empêchement en quelque sorte. Pierre Silvain écrit (ou inscrit) ses espoirs, ses rêves comme la réalité, les confronte en un dialogue fascinant de douceur entre ce qui se dévoile délicatement du monde et la façon, sensible, troublée, dont ce jeune « être ingénu, inflammable » le vit. Le livre trace ses rêves de grandeur, son désir d’émancipation, son ressenti viscéral et juste de la peinture, oblitère le risque pour ne voir que la joie du partage, la beauté du pas tenté au-devant de soi-même, l’aventure tranquille et recommencée.
   Pierre Silvain réussit la gageure d’écrire la peinture2, de la décrire au plus près, charnellement, entreprenant à la fois sa disposition concrète et les troubles qu’elle provoque, de s’attacher à une sorte de mélancolie énervée, faisant de l’art, du geste qui le constitue, la matière qui vient emplir le vide terrible de la vie, de sa monotonie, comme antidote à la morosité et à l’abandon de la passion.
   Les Couleurs d’un hiver est un roman de l’insoupçon, de cette façon qu’a de grossir le désir dans une conscience, au creux d’une sensibilité que nul n’entraperçoit, et de pousser aux grandes aventures, à cette volonté de s’extraire, d’essayer la différence, de s’affronter dans le grand élan de sa vie propre, en germe, et du monde entier. C’est pourquoi, peut-être, Anselme continue les soubresauts de la Révolution, et que, comme Letrouvé, il s’affranchit dans ce moment de l’Histoire, s’échappant par l’étroit interstice qui se fait jour dans les premiers temps du siècle nouveau, pour essayer de vivre sa vie. N’étant pas enivré de l’Histoire, trop bas peut-être pour la ressentir en aventure, il décide un changement radical, et le tait. « Anselme dépérissait, peu à peu sombrait dans une inappétence de tout, il lui venait des idées de disparition dans des contrées où régnerait la blancheur sans défaut d’un jour de neige perpétuel. »
   C’est ce silence obstiné, ce mouvement de la solitude au creux de l’âme qui anime ce court roman, doux comme un souvenir tenace de l’enfance, terrible comme la furie qui pousse à la conquête du monde et de soi-même. C’est une aventure minuscule d’un humble qui se rêve différent, qui regarde vraiment, sentant autrement les traces que laisse le temps sur le monde, le paysage, sachant découvrir les couleurs vraies de la durée et de l’éphémère, des saisons qui passent, des toutes petites choses, de son âme en quelque sorte.


   1. Julien Letrouvé colporteur, Verdier, 2007. Nous renvoyons à l’article de Marie Étienne in QL n° 953.
   2. Nous ne pouvons pas ici ne pas penser au très beau livre de Pierre Michon Les Onze paru l’an passé. Pierre Silvain, comme lui, trouve des moyens d’expression d’une force peu commune pour décrire la peinture, l’entreprendre complètement, avec une douceur plus prégnante néanmoins, une certaine forme de candeur.



   La Liberté, samedi 12 juin 2010
   Rencontre avec Géricault
   par Alain Favarger

   Dans la mouvance de Pierre Michon, Pierre Silvain aimait les récits brefs ; longtemps portés et ardemment ciselés. De cet écrivain méconnu, récemment décédé, on publie aujourd’hui à titre posthume Les Couleurs d’un hiver, l’histoire d’Anselme, l’auxiliaire d’un peintre à l’époque de Louis XVIII. Pierre Silvain avait des affinités avec les destins de marginaux. Dans son roman précédent, Julien Letrouvé colporteur (Verdier, 2007), il suivait l’errance d’un homme à l’époque de la Révolution française. Saga étrange d’un illettré colporteur de livres, à l’origine un enfant abandonné dont la vie sera marquée par deux rencontres clés, l’une éblouissante avec une paysanne liseuse et l’autre avec un déserteur de l’armée prussienne.
   Dans Les Couleurs d’un hiver, on retrouve avec Anselme la figure du marcheur et du solitaire. Fuyant l’univers étriqué et provincial de son maître, le préparateur de couleurs. monte à Paris rejoindre un ami « enfance qui fréquente le monde des artistes. On est en 1823, Géricault le météore est au sommet de son art avec ses chevaux racés, puissants et, évidemment le sidérant Radeau de la Méduse. C’est l’approche de ce génie de la peinture que l’auteur nous donne à voir tout comme le portrait très intériorisé d’Anselme, restitué ici quasiment à la pointe sèche avec une extrême précision et sensibilité. La qualité du travail d’écriture de Pierre Silvain irradié l’ensemble du texte, dont on comprend qu’il ne pouvait s’exprimer que dans la forme courte. Tant chaque mot compte et fait exulter la langue. Ce qui nous vaut quelques pages sublimes sur l’étrangeté absolue des visions d’un peintre le foutoir d’un atelier mais aussi sur l’amitié, la beauté languide d’un jardin en bord de Loire et, bien sûr, Paris.