Les frontières du réel se diluent dans ce panoptique de la douleur où chacun observe l’autre, enfermé dans son enfer. Les vagues d’hallucinations et de délire brassent les hommes et les animaux dans un tourbillon de copulation frénétique. Souvent il redoute d’être pris pour cible, abattu dans la rue ou par la fenêtre de sa chambre. Mais cette peur qui le tenaille, combien il la désire ! « La nostalgie à nouveau me prend de m’étendre sur le sol tandis que mon bourreau fait cingler la corde de chanvre sur mon corps recroquevillé. » Dans cette exigence masochiste qui le pousse à retourner dans l’arène pour donner sa chair aux lions, son imagination convoque des délices inattendus : se faire saillir par un ange au sexe rouge pâle, offrir des plaisirs interlopes à un inconnu qui, dans l’extase et la nuit, lui enfoncerait la lame de son couteau entre les côtes, « prendre pour épouse un jeune valet ukrainien plein de sève » et utiliser le prépuce du Christ comme alliance, éjaculer dans un calice qu’il tendrait aux lépreux pour qu’ils deviennent aussi galeux que lui. Rendons ici hommage au traducteur qui a su maîtriser ce déluge austrobaroque, cette autoflagellation aux accents vengeurs.
Pierre Deshusses, Le Monde, 1er juillet 1994.
La langue de Winkler est une insurrection violente contre la chape de silence imposée par le consensus social.
Gérard Meudal, Libération, 28 octobre 1993.
Le Serf est un livre dur, parce que la dureté des expériences vécues en jaillit complètement intériorisée. Livre qui abonde en références littéraires parce que la littérature lue par le narrateur représente pour lui une libération. Mais ni la qualification de baroque ni celle de fantastique ne sauraient convenir à cette mise en scène d’un village comme une sorte de communauté de bagnards, enfermés dans les murs de tous les préjugés possibles. Brûlé à la fin du siècle, ce village, où les propriétaires terriens avant la Première Guerre mondiale, au dire du père du narrateur, castraient les jeunes paysans, a été reconstruit en forme de croix. Le symbole est patent. Souffrance et rédemption, sous la haute surveillance de l’Église catholique promenant partout ses ostensoirs et son eau bénite ! Oui, livre dont la matière, presque toute de symboles, est articulée sur la présence multipliée de la mort : convois et masques funèbres, cercueils, cadavres d’animaux et d’enfants, sang continuellement répandu, dont le sang menstruel. Cette mort est dotée d’un appareil liturgique, source de toutes les répressions et frustrations. Il y a du Lautréamont et du Genet chez Winkler, l’affirmation provocatrice du mal et l’exhibition d’une homosexualité qui le pousse, lui ou le narrateur de son roman, à déboutonner des braguettes. Curieusement, d’ailleurs, ces pulsions ne conduisent qu’à des épisodes de fellation, et la désignation de l’organe convoité reste dans le registre du vocabulaire pudique. Toute métaphore lui est refusée : c’est un sexe qui se durcit, un membre en érection, une excroissance charnelle. Le Serf, allemand, celui qui est attaché à la glèbe, est le roman d’une révolte, aux effets de style hautement calculés. Ses procédés d’accumulation et d’excès peuvent irriter. Mais le malaise du lecteur était le but recherché par son auteur, et le moins qu’on puisse dire est qu’il y a réussi.
Lionel Richard, Le Magazine littéraire, novembre 1993.
Les chapitres sont soigneusement organisés comme autant de stations d’un interminable chemin de croix dans lequel [Winkler] ménage des pauses pour la respiration. « Travaille ton langage à en tomber à la renverse, puis redresse-toi pour tomber à nouveau ». C’est parce qu’il est magnifiquement maîtrisé que son Verbe est tout-puissant, qu’il est capable de transmuter l’horreur en or pur. « Je m’arrache ma propre peau pour la glisser dans la machine à écrire et la couvrir de signes. Je me fais violer par la langue tandis que je la viole ». L’écriture est un vampire. Pour la nourrir, Winkler fouaille les entrailles et écorche les corps. De même qu’enfant, il a vu tirer hors des matrices glaireuses des veaux encore sanguinolents, il tente dans la douleur d’extirper les mots au silence. C’est le prix à payer pour se libérer de la haine et de la culpabilité, oser revendiquer sa différence et son homosexualité. Comme l’écriture, l’amour est transgression et souffrance. La jouissance appelle le sang.
Catherine Le Pan de Ligny, Recueil, juin-août 1994.
Le narrateur a vécu en Italie, il a lu Jean Genet, Dostoïevski et beaucoup d’autres, il connaît la peinture et le monde dans ses composantes telluriques comme dans sa modernité, et il ne peut se défaire de ce village où il revit son enfance, où il retrouve les échos sardoniques d’un monde terrible et toujours vivant : les nuits de Noël où il courait, pieds nus, dans les cimetières, les eaux de la Drave qui charrient les noyés, le visage blême et triste du laboureur, son père, les alpages humides de rosée où tombe parfois une neige couleur de sang, ses compagnons de jeux interdits qui font se déchaîner contre lui la haine violente du village tout entier. Avec la même sensualité chaude et violente, il dit la naissance d’un jeune poulain, la mort beuglante d’un veau éventré, la jouissance des animaux qui s’accouplent ou celle du jeune homme, ce « serf de la mort » qui fait l’amour avec un autre jeune homme qui a tantôt l’apparence de la vie, tantôt celle d’un trépassé en décomposition. Tout est dit dans une langue classique et magnifique, et c’est parfois insoutenable, tant cette cruauté vraie, vue et vécue depuis la nuit des temps, nous happe, nous entraîne irrésistiblement comme pour nous broyer dans son univers de mort, dans le maelström effroyable d’une vie que n’éclaire jamais l’espérance, mais qui a pourtant la nostalgie de la pureté.
Sylvie Genevoix, Page, novembre-décembre 1993.
Roman étrange, extravagant, provocant, sacrilège, étonnamment bien écrit avec le souffle puissant de la haine.
Notes bibliographiques, janvier 1994.
Le Serf ne saurait se résumer en quelques lignes puisqu’il s’offre surtout comme le décalque coruscant des Chants de Maldoror de Lautréamont et de la poésie noire et sacrilège de Notre-Dame des fleurs de Jean Genet. Les pages de ce roman se bousculent dans une fièvre baroque d’images mentales, souvent saisissantes, de fantasmes nourris de meurtres. de viols, de cruautés morbides, d’obsessions macabres, de perversions sexuelles. Bref, un luxurieux jardin de supplices et de délices sulfureux, reflet de celui de Jérôme Bosch, où la chair expie sur des gibets ses extases et ses dérives. Gibets sur lesquels l’auteur rêve aussi de crucifier quelques-uns de ces voyous maghrébins aux gueules d’archange qui hantent l’imaginaire d’un Jean Genet ; ou retrouvant le sadisme d’un Gilles de Rais, lui « prend l’envie de tuer un beau garçon. Je brandis comme Gilles de Rais un couteau sans lame privé de son manche en or et lui ouvre le ventre jusqu’à la gorge... » ; à moins qu’aussi il ne rêve d’une fin sanglante à la Pasolini dans quelque sombre venelle de Naples : « Je me languis d’être poignardé par un ragazzo. » Tout ce maelström d’hallucinations et de dérives obsessionnelles, l’auteur les flambe au brasier d’images surréalistes qui ne déconcerteront que ceux qui ne se sont jamais enivrés aux alcools des Tzara, Breton, Soupault ou Benjamin Péret. On y croise par exemple, « des coqs qui décapitent des anges violets... un chevreuil invalide dont la patte grêle est un canon de fusil... des rangs de grenouilles en uniforme qui attendent d’être mangées par des officiers autrichiens... des putains qui se pendent « à des cordons ombilicaux... deux cigognes en sang, vêtues d’habits sacerdotaux... » et autres visions délirantes telle celle de « coudre ensemble cinq langues d’enfants pour en faire un triple porte-malheur ». Tout en trempant sa plume dans l’encre iconoclaste d’un Thomas Bernhard, l’auteur pratique pour sa propre hygiène mentale « ce dérèglement de tous les sens » préconisé par le jeune Rimbaud. Ces métaphores pour lesquelles il a enduré l’ordalie ne constituent-elles pas, comme il l’écrit, « les seules armes qui lui permettent de combattre l’anéantissement de l’âme » ? N’était-ce point aussi la préoccupation d’un Pascal lorsqu’il écrivait : « Trouver des images assez fortes pour nier notre néant. »
Jean-Baptiste Mauroux, La Liberté, 13 novembre 1993. |