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  Le Serf
(Der Leibeigene)

  Josef Winkler

  Roman
Traduit de l’allemand par Éric Dortu

  304 pages
15 €
ISBN : 2-86432-174-2

Résumé

     Né dans une vallée des Alpes de Carinthie, au sud de l’Autriche, Josef Winkler pourrait fuir son village, gagner les villes, s’installer par exemple en Italie. Mais l’enfant prodigue hait trop son pays pour pouvoir le quitter durablement : c’est sur place, avec pour armes quelques livres admirés et la violence baroque de son écriture, qu’il lui faut mener son combat. « Serf de la mort », il compose avec ce livre tourmenté une symphonie funèbre aux thèmes vengeurs : la violence ordinaire de celui qu’il appelle « le laboureur », son père ; la folie croissante d’une sœur à jamais figée dans ses voiles de deuil ; le lent déclin de sa mère ; la vie méprisée des servantes et des valets de ferme ; la toute-puissance d’un catholicisme qui exalte la souffrance et n’a plus d’autre fonction que répressive ; enfin sa propre homosexualité, que sa révolte le conduit à afficher et, face au mépris général, à vivre comme un destin. Le village de Kamering, brûlé par les enfants à la fin du siècle dernier et reconstruit en forme de croix, acquiert ainsi la force d’un mythe qui contraste avec l’idée que notre temps voudrait se faire de l’innocence perdue du monde rural.



Extrait du texte

     Michael ! J’aimerais arracher les ongles de tes pieds et déposer des perles sur tes orteils sanglants ! J’aimerais, de mon museau de hérisson, fouiller le drapé rouge du linceul de tes couilles où s’embourbent deux prunelles aveugles, et de ma langue, puiser le lait à ta fosse ombilicale ! J’aimerais exposer ta crasse et tes immondices à l’étal de ma chambre, afin que les admirent aussi tous ceux qui longent ma fenêtre. Qui me servira tes talons coupés au festin de nos noces ? Comme jadis, quand, vêtu de mon surplis rouge d’enfant de chœur, je laissais lentement fondre les hosties sur ma langue, je garde aujourd’hui sur ma langue la semence des garçons, attendant qu’elle s’écoule entre mes dents et dégoutte de ma bouche comme la salive de la gueule d’un chien.
     Quand Michael rentrait de la pêche, il déposait les truites mortes sur son piano noir, avant de les éventrer à la cuisine pour leur extraire les entrailles. Il mettait des grenouilles mortes sous mon oreiller, que je découvrais seulement le lendemain matin en faisant mon lit. Je ne percevais qu’une odeur de putréfaction, me rappelant celle des marécages, tandis que je me retournais sans cesse dans mon lit et m’endormais sur le cœur des grenouilles mortes. Un jour, il me fit réciter à genoux le Notre Père, m’ayant promis que je pourrais ensuite le toucher. Mais lorsqu’il m’eut écouté, il partit d’un rire moqueur et s’enfuit vers la rive du lac. Si tu me tues, lui dis-je un jour, je m’efforcerai, dans mon agonie, à ce qu’on croie à un suicide. Michael n’obtempéra pas à cette invite, mais sa cruauté était sans bornes : il éventra vivante une chatte enceinte. Tandis que l’animal qu’il avait cloué à une croix en bois hurlait et gesticulait, les petits embryons nus et roses s’échappèrent du ventre et tombèrent sur le sol. Il ouvrit une truite et y introduisit son membre en érection. La semence s’écoula de la gueule du poisson après qu’il eut retiré du corps de l’animal son sexe raide et maculé de sang.
     Le môme de seize ans me promit que je pourrais le déshabiller une nouvelle fois si je me laissais enfermer plusieurs heures dans la cave. Il y régnait une odeur de pommes de terre, de crottes de rat, de bouteilles vides de moût et de liqueur de sureau, de pommes et de poires pourries, de terre fraîche. Une lampe à pétrole éclairait ce lieu tapissé de toiles d’araignées. Je pris un sac de jute que je posai sur un cageot de pommes et m’assis. Les heures passèrent, mais Michael ne vint pas. Comme la cave n’avait pas de fenêtre, je ne sus plus, au bout d’un certain temps, s’il faisait encore jour ou si la nuit était déjà tombée. Assis sur la caisse de pommes, je songeai au laboureur et à mes frères avec qui je tuais des rats que nous portions du bout de la queue jusqu’au fumier. Lorsque nous croisions ma sœur le balai à la main, en traversant le couloir avec le rat mort, nous cachions l’animal derrière notre dos et, une fois à sa hauteur, le brandissions sous son nez comme un mouchoir noir. Ravis par ses cris, nous inspections la cave en quête d’autres bestioles.
     Tandis que, d’une main, Michael massait le prépuce de son membre d’un mouvement de va-et-vient, tenant dans l’autre main une revue de photos en couleur de femmes entièrement nues, sa mère, debout derrière la porte, s’écria, mais qu’est-ce que tu fais là ? Michael ramena aussitôt les couvertures sur son ventre nu. Michael arrache les cheveux blonds d’une jeune fille étendue morte sur le sol de l’église : Si j’avais eu un pistolet sur moi, je me serais tué sur-le-champ. J’imaginais que je crachais sur elle, couchée dans son cercueil, et que je léchais ma salive sur son visage froid et cireux. J’aperçus un jour son cadavre au fond du lac de Millstatt. Sa chevelure ondoyait comme des plantes aquatiques. D’immenses anges en pierre vêtus de noir veillaient la morte. Le corps de ma mère, sous les scellés de l’eau profonde, était exposé au milieu du lac, sur son lit funèbre. Ses mains étaient croisées, prises dans l’enchevêtrement d’un chapelet en plastique. Elle était coiffée de la barrette rouge des cardinaux. Des poissons en flammes tournoyaient autour de sa dépouille. Lorsque je m’aperçus que la morte tenait ma verge raide entre ses mains jointes, je m’éveillai en sursaut et cherchai le trou sanglant entre mes jambes.



Extraits de presse

      Les frontières du réel se diluent dans ce panoptique de la douleur où chacun observe l’autre, enfermé dans son enfer. Les vagues d’hallucinations et de délire brassent les hommes et les animaux dans un tourbillon de copulation frénétique. Souvent il redoute d’être pris pour cible, abattu dans la rue ou par la fenêtre de sa chambre. Mais cette peur qui le tenaille, combien il la désire ! « La nostalgie à nouveau me prend de m’étendre sur le sol tandis que mon bourreau fait cingler la corde de chanvre sur mon corps recroquevillé. »
     Dans cette exigence masochiste qui le pousse à retourner dans l’arène pour donner sa chair aux lions, son imagination convoque des délices inattendus : se faire saillir par un ange au sexe rouge pâle, offrir des plaisirs interlopes à un inconnu qui, dans l’extase et la nuit, lui enfoncerait la lame de son couteau entre les côtes, « prendre pour épouse un jeune valet ukrainien plein de sève » et utiliser le prépuce du Christ comme alliance, éjaculer dans un calice qu’il tendrait aux lépreux pour qu’ils deviennent aussi galeux que lui. Rendons ici hommage au traducteur qui a su maîtriser ce déluge austrobaroque, cette autoflagellation aux accents vengeurs.

     Pierre Deshusses, Le Monde, 1er juillet 1994.

 

     La langue de Winkler est une insurrection violente contre la chape de silence imposée par le consensus social.

     Gérard Meudal, Libération, 28 octobre 1993.

 

     Le Serf est un livre dur, parce que la dureté des expériences vécues en jaillit complètement intériorisée. Livre qui abonde en références littéraires parce que la littérature lue par le narrateur représente pour lui une libération. Mais ni la qualification de baroque ni celle de fantastique ne sauraient convenir à cette mise en scène d’un village comme une sorte de communauté de bagnards, enfermés dans les murs de tous les préjugés possibles. Brûlé à la fin du siècle, ce village, où les propriétaires terriens avant la Première Guerre mondiale, au dire du père du narrateur, castraient les jeunes paysans, a été reconstruit en forme de croix. Le symbole est patent. Souffrance et rédemption, sous la haute surveillance de l’Église catholique promenant partout ses ostensoirs et son eau bénite !
     Oui, livre dont la matière, presque toute de symboles, est articulée sur la présence multipliée de la mort : convois et masques funèbres, cercueils, cadavres d’animaux et d’enfants, sang continuellement répandu, dont le sang menstruel. Cette mort est dotée d’un appareil liturgique, source de toutes les répressions et frustrations. Il y a du Lautréamont et du Genet chez Winkler, l’affirmation provocatrice du mal et l’exhibition d’une homosexualité qui le pousse, lui ou le narrateur de son roman, à déboutonner des braguettes. Curieusement, d’ailleurs, ces pulsions ne conduisent qu’à des épisodes de fellation, et la désignation de l’organe convoité reste dans le registre du vocabulaire pudique. Toute métaphore lui est refusée : c’est un sexe qui se durcit, un membre en érection, une excroissance charnelle.
     Le Serf, allemand, celui qui est attaché à la glèbe, est le roman d’une révolte, aux effets de style hautement calculés. Ses procédés d’accumulation et d’excès peuvent irriter. Mais le malaise du lecteur était le but recherché par son auteur, et le moins qu’on puisse dire est qu’il y a réussi.

     Lionel Richard, Le Magazine littéraire, novembre 1993.

 

     Les chapitres sont soigneusement organisés comme autant de stations d’un interminable chemin de croix dans lequel [Winkler] ménage des pauses pour la respiration. « Travaille ton langage à en tomber à la renverse, puis redresse-toi pour tomber à nouveau ». C’est parce qu’il est magnifiquement maîtrisé que son Verbe est tout-puissant, qu’il est capable de transmuter l’horreur en or pur. « Je m’arrache ma propre peau pour la glisser dans la machine à écrire et la couvrir de signes. Je me fais violer par la langue tandis que je la viole ». L’écriture est un vampire. Pour la nourrir, Winkler fouaille les entrailles et écorche les corps. De même qu’enfant, il a vu tirer hors des matrices glaireuses des veaux encore sanguinolents, il tente dans la douleur d’extirper les mots au silence. C’est le prix à payer pour se libérer de la haine et de la culpabilité, oser revendiquer sa différence et son homosexualité. Comme l’écriture, l’amour est transgression et souffrance. La jouissance appelle le sang.

     Catherine Le Pan de Ligny, Recueil, juin-août 1994.

 

     Le narrateur a vécu en Italie, il a lu Jean Genet, Dostoïevski et beaucoup d’autres, il connaît la peinture et le monde dans ses composantes telluriques comme dans sa modernité, et il ne peut se défaire de ce village où il revit son enfance, où il retrouve les échos sardoniques d’un monde terrible et toujours vivant : les nuits de Noël où il courait, pieds nus, dans les cimetières, les eaux de la Drave qui charrient les noyés, le visage blême et triste du laboureur, son père, les alpages humides de rosée où tombe parfois une neige couleur de sang, ses compagnons de jeux interdits qui font se déchaîner contre lui la haine violente du village tout entier. Avec la même sensualité chaude et violente, il dit la naissance d’un jeune poulain, la mort beuglante d’un veau éventré, la jouissance des animaux qui s’accouplent ou celle du jeune homme, ce « serf de la mort » qui fait l’amour avec un autre jeune homme qui a tantôt l’apparence de la vie, tantôt celle d’un trépassé en décomposition. Tout est dit dans une langue classique et magnifique, et c’est parfois insoutenable, tant cette cruauté vraie, vue et vécue depuis la nuit des temps, nous happe, nous entraîne irrésistiblement comme pour nous broyer dans son univers de mort, dans le maelström effroyable d’une vie que n’éclaire jamais l’espérance, mais qui a pourtant la nostalgie de la pureté.

     Sylvie Genevoix, Page, novembre-décembre 1993.

 

     Roman étrange, extravagant, provocant, sacrilège, étonnamment bien écrit avec le souffle puissant de la haine.

     Notes bibliographiques, janvier 1994.

 

     Le Serf ne saurait se résumer en quelques lignes puisqu’il s’offre surtout comme le décalque coruscant des Chants de Maldoror de Lautréamont et de la poésie noire et sacrilège de Notre-Dame des fleurs de Jean Genet. Les pages de ce roman se bousculent dans une fièvre baroque d’images mentales, souvent saisissantes, de fantasmes nourris de meurtres. de viols, de cruautés morbides, d’obsessions macabres, de perversions sexuelles. Bref, un luxurieux jardin de supplices et de délices sulfureux, reflet de celui de Jérôme Bosch, où la chair expie sur des gibets ses extases et ses dérives. Gibets sur lesquels l’auteur rêve aussi de crucifier quelques-uns de ces voyous maghrébins aux gueules d’archange qui hantent l’imaginaire d’un Jean Genet ; ou retrouvant le sadisme d’un Gilles de Rais, lui « prend l’envie de tuer un beau garçon. Je brandis comme Gilles de Rais un couteau sans lame privé de son manche en or et lui ouvre le ventre jusqu’à la gorge... » ; à moins qu’aussi il ne rêve d’une fin sanglante à la Pasolini dans quelque sombre venelle de Naples : « Je me languis d’être poignardé par un ragazzo. »
     Tout ce maelström d’hallucinations et de dérives obsessionnelles, l’auteur les flambe au brasier d’images surréalistes qui ne déconcerteront que ceux qui ne se sont jamais enivrés aux alcools des Tzara, Breton, Soupault ou Benjamin Péret.
     On y croise par exemple, « des coqs qui décapitent des anges violets... un chevreuil invalide dont la patte grêle est un canon de fusil... des rangs de grenouilles en uniforme qui attendent d’être mangées par des officiers autrichiens... des putains qui se pendent « à des cordons ombilicaux... deux cigognes en sang, vêtues d’habits sacerdotaux... » et autres visions délirantes telle celle de « coudre ensemble cinq langues d’enfants pour en faire un triple porte-malheur ».
     Tout en trempant sa plume dans l’encre iconoclaste d’un Thomas Bernhard, l’auteur pratique pour sa propre hygiène mentale « ce dérèglement de tous les sens » préconisé par le jeune Rimbaud. Ces métaphores pour lesquelles il a enduré l’ordalie ne constituent-elles pas, comme il l’écrit, « les seules armes qui lui permettent de combattre l’anéantissement de l’âme » ? N’était-ce point aussi la préoccupation d’un Pascal lorsqu’il écrivait : « Trouver des images assez fortes pour nier notre néant. »

     Jean-Baptiste Mauroux, La Liberté, 13 novembre 1993.