« Alors ça y est, vous partez », m’a lancé ma voisine, la petite maroquinière qui survit je ne sais trop comment en me vendant de loin en loin un porte-monnaie (souvent je les perds), « vous avez de la chance, vous allez vers le soleil ». Un jour de la semaine précédente, préméditant mollement ce départ, j’avais fait accomplir un bond sensible à son chiffre d’affaires avec l’achat d’un sac de voyage d’apparence commode, robuste, et dont j’avais tant bien que mal atténué au feutre noir la marque AIRPORT, trop ambitieuse en ce qui me concerne. Je ne crois pas qu’elle l’ait remarqué. Elle semblait satisfaite de voir prendre enfin consistance un projet timide qu’elle avait soutenu de ses encouragements. Je n’avais plus cessé de consulter les bulletins météorologiques, oscillant selon les prévisions entre les régions les plus diverses. La Bretagne en particulier m’attirait, mais le ciel y demeurait instable et la température assez fraîche. Le temps n’était en réalité radieux qu’aux environs de Strasbourg et, comme d’habitude, dans une poche côtière située entre Marseille et Menton. C’est par là que me poussaient les conseils de la maroquinière. Elle me donna même l’adresse d’un hôtel modeste où avait séjourné une de ses clientes, à La Ciotat. Je retins une chambre et un billet de chemin de fer par téléphone, remplis mon sac. Puis il y eut une suite merveilleuse d’éclaircies dans la soirée, et je m’épris subitement des Buttes-Chaumont. Or, le lendemain matin – c’est-à-dire ce matin –, ce fut de nouveau la pluie. Ensuite, le brouillard. Un brouillard pas très dense mais qui estompe les contours de la campagne autour du train. D’où, sans doute, après une certaine animation des banlieues, l’impression que j’ai de traverser maintenant un désert. Pas à proprement parler un désert géographique, mais une contrée abandonnée depuis peu par tous ses habitants. Leurs installations sont intactes : villes, villages, fermes, usines, ponts, silos, cultures, prairies. Bois et forêts n’ont pas souffert. Simplement et nulle part on ne voit personne, aucun être vivant. Pas un oiseau, pas une bête, pas le moindre véhicule sur les routes. Comme si notre motrice projetait devant elle un rayon qui les abolit, ou qu’ils se fussent évanouis juste avant notre passage par suite d’une catastrophe secrète, muette, une sorte d’épidémie foudroyante entraînant leur totale désintégration. L’électricité fonctionne encore, puisque nous avançons. Mais qu’est-ce que ça prouve ? Nous absorbons peut-être la toute dernière onde du courant qui circule dans les câbles et peut s’interrompre d’un seul coup. On ne rencontre d’ailleurs jamais aucun train roulant en sens inverse. Telle est la situation. Je la trouve momentanément reposante. Elle pourrait constituer le début d’un de ces films ou romans d’anticipation, où une petite communauté hétéroclite, fortuitement réunie comme celle des voyageurs présents en même temps que moi dans ce train, ignore encore qu’elle va se trouver bientôt chargée de cette tâche surhumaine : reprendre en main le destin mystérieusement compromis de l’humanité. Ce roman, je n’ai pas l’intention de l’écrire. À quoi avais-je pensé ? À rien de très précis, je l’avoue. Il m’avait paru que mes rapports avec la maroquinière formaient une bonne introduction, et que la suite me serait fournie tout naturellement par le voyage, le séjour au bord de la mer avec ses découvertes et ses rencontres. Je crains qu’il n’en soit plus question. |