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  Le Silence

  Francesco Biamonti

  Traduction de l'italien par Carole Walter

  64 pages
8,50 €
ISBN : 2-86432-430-X

Résumé

   Le Silence est l’ultime texte de Francesco Biamonti. Il comporte vingt-neuf feuillets dactylographiés qui constituent l’embryon du roman auquel travaillait l’écrivain juste avant sa mort.
   C’est l’histoire d’une rencontre et d’un amour – noyau d’un récit plus ample qui, d’après Biamonti lui-même, devait « raconter les désastres des idéologies moribondes ».
   Sur fond de paysage franco-ligure, plein de « choses détruites, et d’autres en voie d’extinction », se dessine un rapprochement (im)possible entre deux êtres :
Edoardo, qui a passé sa vie en mer en rêvant de la terre ferme, et Lisa, une femme très belle et ambiguë, qui a perdu son mari terroriste à l’âge de vingt ans et s’occupe d’une amie malade, Hélène.
   Les deux destins d’Edoardo et de Lisa se croisent et s’entremêlent (vers quelle fin ? nous ne saurons jamais), jusqu’à cette soirée « transgressive », évoquée à la fin, et qui nous laisse sur le mystère du sexe et de l’amour.


Extrait du texte

   Lisa revint trois jours plus tard, le soir. Le violet brûlait sur les précipices, les unissait à la mer, enveloppait toute l’olivaie. Le vent secouait les branches, mais elle ne semblait pas avoir froid ; juste plus profond le bleu de ses yeux, plus nue sa peau nue ; elle disait qu’Hélène avait été hospitalisée : cela faisait trop de jours qu’elle ne touchait plus à la nourriture, elle voulait cesser de vivre.
   — Vous allez vous demander pourquoi je suis venue à cette heure-là.
   Edoardo dit qu’elle avait bien fait de venir, et qu’il l’attendait. Ils entrèrent dans la maison, firent un feu dans la cheminée, avec du bois de chêne et d’olivier.
   — Le meilleur bois, c’est le chêne vert, quand il est bien sec. Mais c’est quoi cette histoire de ne plus vouloir vivre ?
   — Trop de remords !
   Il attendait qu’elle continue.
   — J’ai bien vu qu’elle n’allait pas bien, dit-il pour l’aider.
   — Elle n’en pouvait plus de soutenir l’homme qu’elle aimait, elle l’a quitté.



Extrait de presse

   Livre et lire, mensuel du livre en Rhône Alpes, avril 2005
   Un silence éloquent
   par Vincent Raymond

   Pendant toute une vie, il avait mis en sommeil sa plume, mais pas son envie d’écrire. Francesco Biamonti (1928-2001) ne laisse que peu de romans, et l’entame d’un texte que Verdier publie inachevé. À la différence de ces (trop) nombreux fonds de tiroirs qui fleurissent comme des chrysanthèmes sur les tombes fraîches de leurs auteurs, Le Silence a fait l’objet d’une édition respectueuse, où le texte est complété par de précieux entretiens. Dans le premier, Biamonti jette quelques bases de son livre à venir ; dans le dernier, mené par Bernard Simeone, il laisse de côté l’immédiat pour considérer son œuvre, pour tenter de définir sa singularité créatrice.
   Récit à jamais en suspens, Le Silence ainsi accompagné devient la voie d’accès naturelle à l’œuvre de Biamonti, pour qui souhaite la parcourir et découvrir son art, celui de l’épure, de l’essentiel : le mot s’impose comme une évidence. On perçoit de luttes secrètes et opiniâtres, la démarcation entre les deux territoires de la Ligurie : les paysages minéraux conquis de haute lutte par des végétaux, et la mer qui promet une ligne d’horizon sans jamais l’offrir. Où l’Homme peut-il se situer ? Toujours entre les deux, il ne sera nulle part à sa place. L’impossibilité de la construction, de l’installation le voue au mouvement sur la côte franco-italienne, frontière ténue. Est-ce un hasard si le texte est peuplé de ruines et de décombres ? Ce ne sont pas des vestiges humains, plutôt les traces d’une nature qui rappelle sa suprématie, et qu’elle est résolue à éroder l’orgueil de ceux qui auraient l’impudence de la défier sur son terrain face au Temps. Le Silence est donc le constat d’échec de l’être face à des forces qui le dépassent ; mais aussi la fragile coquille de protection du secret, le dernier lieu intime de l’individu. Partager un secret, ce n’est pas uniquement se mettre à nu, mais abandonner une part énorme de liberté au risque de jouer avec sa survie.
Dans l’une des ultimes phrases de son échange avec Simeone, phrase tout à fait cinglante et amère, Francesco Biamonti déplore une autre forme de silence, propre aux auteurs italiens : « Il n’y a jamais eu de dialogue entre écrivains, chacun est prisonnier de sa vision du monde. Le dialogue est toujours une dispute. Moi, je n’aime pas cela. (…) Il y a ceux qui, comme moi, regardent la France, et ceux qui regardent l’Amérique, ou l’Allemagne… »




   Télérama, 4 mai 2005
   par Michèle Gazier

   En seulement quatre livres, Francesco Biamonti s’est affirmé comme une des grandes voix de la littérature italienne. La mort a tu son écriture singulière tissée de mélancolie et de poésie. Avant de disparaître, il avait écrit quelques pages, le début d’un récit inachevé, dont le titre, Le Silence, était une manière d’annoncer sa fin. Avec la densité d’une écriture limpide, plus proche du poème que de la narration en prose, Biamonti raconte une rencontre dans ces montagnes à la frontière franco-italienne où, de son vivant, il cultivait des mimosas. Celle d’un homme solitaire et d’une femme venue d’on ne sait où, avec laquelle il a une relation érotique. Comme si aux portes de la mort la sexualité la plus abrupte, la plus dénuée de sentiment, jointe à la sauvage beauté d’une nature revisitée étaient les seules images de la vie à emporter pour le grand voyage. Les deux passionnants entretiens de Biamonti menés par Bernard Simeone qui accompagnent ce récit sont d’autant plus émouvants que les deux hommes ont disparu. Le Silence est comme un signe de lumière dans les ténèbres.



   Le Nouvel Observateur, 10-17 mars 2005
   Biamonti posthume
   par Frédéric Vitoux

   Vingt-neuf feuillets, tout ce qui demeure d’un roman inachevé de Francesco Biamonti, nous parviennent après sa mort. Pour mieux nous faire regretter l’une des voix les plus fortes, les plus laconiques aussi, de la littérature italienne contemporaine. Biamonti était de Ligurie. Longtemps il gagna sa vie comme horticulteur. Il élevait des mimosas près de Vintimille. « La tradition de ma région, disait-il, est d’une langue concise, épurée, limitée, âpre, tendue vers l’essentiel. » Comme la plupart de ses personnages, Edoardo, figure centrale du Silence, est un ancien marin venu finir ses jours dans son pays de rocaille, de terre aride, de villages accrochés à la montagne, de vallées étroites dégradées par le tourisme et le béton. Edoardo y rencontre une jeune femme, Lisa, aussi belle qu’ambiguë, dont le mari disparu fut autrefois terroriste. À l’exemple de Biamonti, son héros est surtout torturé par « la conscience de la destruction d’une civilisation qui fut noble et douce, non dépourvue de tragédie, mais qui maintenait fermement une certaine conception de la vie, faite d’intériorité et de silence »… Pas de doute, un récit fragmentaire de Biamonti, c’est déjà tout un roman de Biamonti. Une magie plus poignante encore cette fois… cette dernière fois !



   Le Point, 3 mars 2005
   Les derniers mots de Biamonti
   par Valérie Marin La Meslée

   Elixir de littérature… Voilà ce que renferme ce petit livre composé des vingt-neuf pages du roman auquel travaillait Francesco Biamonti avant de mourir, et de deux entretiens avec cet immense écrivain italien disparu en octobre 2001. En quatre livres, publiés à partir de l’âge de 50 ans, Biamonti avait imposé la superbe économie de son style, mais, par la force des choses, ce fragment intitulé Le Silence atteint un paroxysme dans sa manière essentielle d’inscrire les personnages au cœur des paysages de Ligurie, cette région autour de Gênes où il vivait, matière première, bien au-delà d’un décor, de son œuvre.
   Un homme est abordé par une femme qui se promène en cueillant des angéliques. Edoardo est un marin solitaire, de retour sur sa terre après quarante ans en mer. La belle Lisa, veuve d’un militant mort pour ses idées, est installée au village chez son amie, la fragile Hélène. Devant l’horizon marin, ces deux êtres tâtonnent pour se connaître, jaugeant leurs limites. En ces lieux, le temps semble être revenu à la vie simple, « faite d’intériorité et de silence ». La relation du couple suit la densité des variations du paysage, implose en si peu de mots que l’on retient les pages… La respiration entre chaque phrase de leur dialogue, le mouvement de la pensée jusqu’à son expression elliptique, rien n’est transcrit qui ne relève de la quintessence.
   « Je crois qu’on doit fonder tout roman sur le songe dont parle Valéry dans “Le cimetière marin” : comme si la réalité brutale avait été rêvée par un homme seul cherchant à circonscrire le silence. La parole doit être laconique et poétique en même temps », confiait Francesco Biamonti à Bernard Simeone au cours de leur magnifique entretien, comme s’il décrivait justement ce dernier livre. Il nous arrive aujourd’hui comme un cadeau posthume à inscrire dans la grande histoire de la littérature universelle.





   Le Monde, vendredi 11 février 2005
   Dans l’immensité du souvenir
   par Patrick Kéchichian

   Ce roman posthume et inachevé de Francesco Biamonti démontre à nouveau son art de la retenue et de l’extrême économie, en même temps que sa conscience aiguë de la nature.

   Francesco Biamonti est mort en octobre 2001, à l’âge de 73 ans. Vingt-neuf feuillets d’un roman auquel il travaillait ont été publiés en Italie en 2003. Sous un titre qui était peut-être provisoire, cette ébauche est traduite aujourd’hui, accompagnée de deux entretiens, dont la retranscription de celui que l’écrivain ligure eut avec son premier traducteur (décédé lui aussi), Bernard Simeone, à la Villa Gillet à Lyon, en novembre 1995.
   Biamonti était ce qu’il est convenu d’appeler un auteur rare, qui publia, avec une immédiate reconnaissance, son premier roman à 53 ans, en 1981. À cet âge, on ne cherche pas sa voie, on l’a déjà trouvée. Ou bien il vaut mieux retourner aux mimosas. Et justement l’écrivain en cultivait sur les premiers contreforts des Alpes, au-dessus de Bordighera. Les deux premiers romans de Biamonti, L’Ange d’Avrigue et Vent largue, furent traduits en 1990 et 1993 chez Verdier. Deux autres, Attente sur la mer et Les Paroles de la nuit, le furent au Seuil, en 1996 et 1999.
   Lecteur des philosophes et des poètes, notamment français, du Camus des Noces et de Paul Valéry, c’était un homme que l’un de ses traducteurs, François Maspero, décrivait comme ayant « la démarche, l’expression, les yeux d’un paysan fait pour être marin ». « Un regard, une voix qui s’attardent méticuleusement, mais qui semblent venus de très loin et aller très loin : une grande douceur, mais aussi une inquiétude obstinée à percer la surface des choses et la ligne d’horizon du quotidien. »
   Cette double nature, paysanne et maritime, ce paysage à la fois de mer et de montagne, sont plus que les thèmes du Silence, ils en sont le cœur. Un cœur doux, inquiet et obstiné. Un homme, Edoardo, croise une femme, Lisa. Leur amour n’est pas celui de deux jeunes gens qui se découvrent, qui ont un avenir ou rêvent de le construire. Chacun appartient à une histoire et à une géographie différentes, sans doute inconciliables. Lui : « J’ai navigué quarante ans, pour mon malheur. — Pourquoi pour votre malheur ? — On ne fait que différer… et on reste toujours avec une faim de terre. On vieillit mal. » Elle : « Il n’y a plus besoin de mots, disait-elle. — De quoi y a-t-il besoin ? De mettre quelque chose de séduisant, de fort, sur les blessures, de manière à les rendre indolores et invisibles. » Entre son amie malade et suicidaire, Hélène, et le souvenir d’un mari tué à l’époque du terrorisme (« Quelque chose a engendré des meurtres et des suicides, un sentiment de n’appartenir à rien, comme si leur Dieu les avait trahis. »), Lisa tente de rejoindre un espace vivant, même s’il est âpre, violent, transgressif. Attaché à son périmètre de terre en surplomb de la mer, Edoardo, lui, ploie sous « l’immensité du souvenir ». « Le passé a des lames de fond qui ne s’arrêtent pas, dit-il, ajoutant qu’il l’avait constaté personnellement. De temps en temps je me retrouve où j’ai été. J’ai une sacrée envie d’oublier. »
   Le caractère de fragment et d’ébauche du livre – que serait devenu le récit ? En quelles directions l’auteur l’aurait-il mené ? – accentue sa singularité. La puissance de Biamonti réside dans une faculté remarquable d’extrême économie. La narration est suspendue à quelques mots, phrases ou dialogues – comme sur le terrorisme, ou à propos de l’érotisme de Lisa. Tout souci décoratif est évidemment banni. Et cependant, chaque élément du récit est comme lesté d’un arrière-fond qui n’apparaît pas directement. La technique est tellement au point et si parfaite qu’on doute que Biamonti ait eu l’intention de rendre les choses plus explicites dans la suite du roman. Cette nudité d’ « os de seiche », comme dirait l’un des maîtres de l’écrivain, le poète Eugenio Montale, fait ressortir et correspondre admirablement les deux paysages, mental et physique, de l’œuvre. Biamonti est un contemplatif qui a besoin de toucher, d’éprouver l’objet de la contemplation, de se rendre proche le lointain. La mélancolie, comme il l’expliquait à Simeone, donne à sa prose « une intonation à mi-chemin du doux et du funèbre ».




   Livres-hebdo, vendredi 21 janvier 2005
   Le dernier Biamonti
   par Jean-Claude Perrier

   Esquisse de roman, Le silence, ultime texte de Francesco Biamonti, écrivain ligure qui n’a publié que peu et tard, devient une nouvelle parfaite.

   Francesco Biamonti est un écrivain confidentiel, né en 1928 et mort en 2001 dans son petit village de San Biagio della Cime, près de Vintimille, qu’il n’a que rarement quitté. Il fut longtemps bibliothécaire avant de se consacrer, selon la légende, à la culture des mimosas. C’est un représentant de ce qu’on appelle de l’autre côté des Alpes « la ligne ligurienne », une école littéraire peu connue ici, très marquée par la phénoménologie et les philosophes, plus que par les romanciers. Sans cesse, Biamonti relisait Sartre, Merleau-Ponty Husserl, Heidegger. Une influence qui a valu à son premier roman, L’Ange d’Avrigue, quelques rebuffades : trop intellectuel, pas assez romanesque. Biamonti finira par le publier, sur le tard, en 1983, chez Einaudi, grâce à son compatriote Italo Calvino, ligurien « en exil ». Il publiera ensuite, à un rythme de sénateur, trois autres livres : Vent largue (1991), Attente sur la mer (1994) et Les paroles la nuit (1998). Les deux premiers ont été édités en France chez Verdier, qui publie aujourd’hui, posthume, Le silence. Les deux autres au Seuil.
   Le silence, resté inachevé à la mort de l’écrivain, ce sont vingt-neuf feuillets dactylographiés. L’ébauche d’un roman d’amour entre deux personnages à l’histoire étrange : Edoardo, un ancien marin, et Lisa, veuve à vingt ans d’un mari terroriste. Belle, forte, Lisa s’occupe aussi de son amie malade, Hélène, une Française, à qui l’unissent des liens mystérieux. L’histoire se déroule entre la Riviera ligure et la Côte d’Azur toute proche. S’il avait pu mener son livre à terme, Biamonti aurait souhaité y raconter « les désastres des idéologies moribondes ». Vaste programme. Tel quel, le texte, où s’entremêlent les destins des deux principaux protagonistes qui se font assez confiance pour se dévoiler petit à petit leurs passés, et où commence à se nouer leur amour, est superbe. Tout en délicatesse. Sans conteste, Biamonti tenait enfin son roman réellement romanesque. On ne le lira pas. Reste Le silence, avec son titre prémonitoire, devenu une nouvelle parfaite ainsi, figée à jamais dans son mystère.