Revue de théologie et de philosophie, n° 128, 1996 par Pierre-Yves Ruff,
Au XIIe siècle, Maïmonide écrivit aux communautés juives de Provence, les désignant comme seules aptes à conserver et transmettre l’héritage de la Torah. Celles-ci se sentirent en conséquence redevables de la garde et de l’étude de l’œuvre même de Maïmonide. Le Rouah hen est simultanément l’attestation du climat intellectuel qui s’ensuivit, et l’une des premières œuvres visant à exposer et expliciter ce que le maître avait légué dans son célèbre et difficile ouvrage, Le Guide des égarés. Les projets du disciple sont donc très proches de ceux du maître. Adossé à la physique d’Aristote – qu’il reprend non sans quelques écarts –, il cherche à exposer les principes dégagés de la connaissance de l’étant, pour situer les commandements du Créateur dans l’ordre même de la création. Ce traité devient ainsi le résumé d’une époque de la philosophie. Dans une étude très classique et des plus solides, Smilévitch fait œuvre d’exégète et d’historien. Une fois l’ouvrage replacé dans son contexte, il étudie minutieusement les hypothèses d’attribution de ce texte, la progressivité de sa composition, pour résumer d’un trait la visée de l’auteur : « Dire le réel et son ordre. » Il est clair que ce réel est compris à partir de catégories qui ne sauraient être nôtres. Toutefois, Smilévitch montre bien comment la démarche elle-même, soucieuse d’éviter de plier la nature à l’enseignement de la Torah, mais cherchant comment celle-ci s’insère dans une physique et une psychologie générales, demeure méritoire jusque dans son échec. Ainsi, ce petit livre, dû à quelque auteur médiéval à l’identité incertaine, offre un accès facile à toute une époque de la pensée.
Actualité juive, n° 391, 7 juillet 1994, par Franklin Rausky, Une introduction médiévale à l’œuvre de Maïmonide
Il fut un temps où la Provence était un ardent foyer de pensée juive, un centre de réflexion philosophique et théologique de tout premier plan, un lieu d’enseignement et de rédaction des grandes œuvres qui marquèrent le savoir judaïque de tous les temps. Parmi ces œuvres : le Rouah Hen, littéralement « l’esprit de grâce », ouvrage anonyme, écrit au début du XIIIe siècle pour ouvrir les portes à la compréhension du Guide des égarés de Moïse Maïmonide. Bref, c’est un guide pour le guide... Le traducteur, Éric Smilevitch, veut montrer, à travers la première traduction française de cette œuvre, que quelque chose de fondamental, de décisif s’est produit dans le monde juif au Moyen âge. Pour lui, la rencontre qui se produit alors entre Thora et philosophie n’est pas un phénomène passager, un simple et banal « épisode de la vie intellectuelle des communautés juives à une époque déterminée » mais, plus profondément, plus durablement aussi, une nouvelle et très vaste révolution intellectuelle, un lien fécond de formes et du savoir. Le livre, fidèle à la fois à la philosophie classique et au savoir judaïque, explore les analogies entre les différents règnes de la nature, minéral, végétal, animal et humain (car, pour lui, comme pour tous les auteurs juifs traditionnels, l’homme n’est pas une espèce zoologique à étudier dans le cadre du règne animal, mais l’expression d’un autre règne, avec les qualités intellectuelles d’imagination, raison et prophétie). Et l’auteur anonyme d’inviter l’être humain à s’éloigner des « comportements indignes et des vaines jouissances corporelles » pour s’élever à la perfection de l’âme, dans la raison et la connaissance, dans une mouvance typiquement maïmonidéenne.
Tribune juive, 21 avril 1994, par Alain Suied, Maïmonide, moderne parmi les modernes
Écrit en Provence au XIIIe siècle, Rouah Hen se veut une introduction au Guide des égarés de Maïmonide. Parfois attribué à Samuel Ibn Tibbon ou à ses disciples, le court traité veut offrir un reflet de l’intuition fondamentale du Rambam : le souffle de l’Esprit nous donne accès au Réel, l’unité du Divin. Nouveau Moïse pour son plus récent biographe, Maurice-Ruben Hayoun, clé de la pensée moderne pour Shmuel Trigano, modèle pour Léo Strauss, le Rambam symbolise la philosophie juive médiévale et l’enracinement de son génie dans la terre aride de l’Occident gréco-latin et chrétien. La traduction du Rouah Hen par Éric Smilévitch nous convainc, au même titre que ses approches les plus actuelles, de l’urgence de la vision de Maïmonide. Urgence de sa saisie du Réel, du moins dans sa partie accessible à l’homme ; urgence aussi, pour les contemporains, de se situer par rapport à cette vision. En dialogue avec la Physique d’Aristote, Maïmonide voit la Nature comme « l’expression de Dieu » et comme lieu de la Réalité. Mais comment nouer un dialogue supérieur – ou tout simplement authentique – avec Elle – et surtout avec son Créateur au nom imprononçable ? Autrement dit : comment fonder la démarche de l’homme et des sociétés non sur l’illusion narcissique, non sur les incertitudes de l’Imaginaire – mais sur la terre ferme du Réel ? Question « abstraite » ? Il n’en est rien. L’œuvre de l’Esprit est d’une infinie richesse – et nul n’aura accès à sa totalité. La sublimer ou la défier sont deux voies sans issue. Créer un rapport à l’autre qui se situe dans un juste rapport au monde constitue une prise en compte lucide des limites de notre « substance » – de notre incarnation. De l’accidentel de notre « condition », nous pouvons tenter de nous frayer une « voie royale » vers le Créateur. Comme l’écrit le traducteur, dans une belle préface, il s’agit de choisir le « symbolique » pour « dire le réel et son ordre ». Onze chapitres développent la présentation de la pensée de Maïmonide. L’intellect humain découvre la totalité des êtres pour discerner l’unité du Divin. La Thora est Loi et Éthique, Savoir et Grâce. Lumière dans le Chaos apparent. Nous voilà à mille lieues des « Systèmes » philosophiques et des monothéismes du « Fils » et du « Prophète ». Le Rouah Hen livre intact le message du médecin de Cordoue : l’intuition biblique traverse le temps et les cultures, hospitalières ou ennemies. L’homme n’est digne de son destin que lorsqu’il affronte le mystère du destin – jamais quand il cède à la facilité de l’idolâtrie et du déni. Le prophète peut appréhender « la vérité de l’être tout entier ». Son intellect a vaincu les fantaisies de l’imagination. Son modèle doit guider l’honnête homme. Autant que les « égarés ». Inaccessible, inchangeable, informulable, le Créateur peut être deviné, approché. Nous ne saurions jamais prétendre franchir le seuil de sa totalité. Le Paradis n’est pas un acquis. Sa promesse est une conquête – sur nous-mêmes. « Universelle et nécessaire », cette sagesse aride définit l’appel à la lucidité de la pensée hébraïque. Elle trace aussi la « frontière » avec les autres religions et avec les philosophies. Être juif, ce n’est ni « sublimer » ni mépriser ce-qui-est. C’est se fondre à l’être pour témoigner de tout l’ineffable que l’être transporte au cœur même de son « égarement ». |