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Julien Letrouvé colporteur |



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128 pages
11 €
ISBN : 978-2-86432-509-3 |
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Nul ne sait d’où vient cet homme qui marche – Julien Letrouvé,
colporteur, fut un enfant abandonné – nul ne sait non plus où il va,
sinon, peut-être, rejoindre, au bout de son errance, une femme qui
l’attend dans son imagination égarée : celle qui lit les livres. Car
la première des deux rencontres éblouissantes et décisives qui nous
sont contées dans le récit, est celle d’une paysanne dont la voix et la
présence, dans la chaleur souterraine de l’écreigne, enchanta les
veillées de son enfance tandis qu’elle faisait la lecture, à une petite
assemblée de femmes occupées à filer, des petits livres de colportage de la Bibliothèque bleue. La seconde aura lieu près du champ de bataille de Valmy –
dans les premières années de la République, menacée sur ses frontières,
et déjà saisie par le sombre pressentiment de la Terreur –, cette fois
avec un jeune homme, déserteur de l’armée prussienne. Elle fera
basculer son destin.
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Ils allèrent à l’une des tables de cuisine, pleines d’entailles, sombres et tout en longueur, faisant office de présentoirs. La marchandise, comme disait M. Garnier sans mettre dans ce mot rien d’irrespectueux à l’égard des ouvrages de l’esprit desquels il tirait ses revenus, consistait en livres, livrets, fascicules brochés, calendriers, almanachs et composts, quelques images de piété gravées en couleur, d’autres, peut-être, que leurs sujets par trop licencieux empêchaient qu’elles fussent exposées. M. Garnier laissa courir un regard amoureux, comblé, sur les exemplaires les plus demandés de sa Bibliothèque bleue. Il n’était pas sûr que Julien Letrouvé se fît, ainsi que lui, une idée assez haute de son métier, de la marchandise particulière qu’il colportait et par là de l’espèce de mission qui lui était tacitement dévolue. Mais pouvait-on savoir, Julien Letrouvé se livrait avec tant de retenue, et s’il avait eu un mot à dire pour dissiper les incertitudes que ses silences entretenaient, aurait-il su trouver celui qu’il fallait ? Aussi, quand il déclara avec assurance que cette fois il ne prendrait que les contes, les légendes et les romans, à l’exclusion de tout ce qui était calendriers, prédictions, vie des saints et des rois, recettes et médecines, chansons, féeries et diableries, cantiques, manuels de bonne préparation à la mort, jardins de l’honnête amour et tant d’autres qu’il laissait à ses confrères les mercerots qui ne faisaient pas tant de manières pour se charger du tout-venant, M. Garnier eut-il le sentiment de voir surgir des ténèbres d’incompréhension qui la lui avaient cachée la face insoupçonnée d’un jeune homme à la volonté duquel il se prit, sidéré, à répondre d’un secouement de tête, en signe d’approbation. C’était, à n’en point douter, l’époque qui lui fournissait de tels motifs de perplexité qu’il se proposait d’approfondir plus tard. Julien Letrouvé avait approché sa boîte, il en retira le couvercle doublé d’un drap fin couleur de sable, comme celui qui en tapissait le fond. Il dit résolument à M. Garnier que ceux des livres qu’il tenait à emporter étaient, sans qu’il y eût d’ordre de préférence dans son énumération, L’Histoire de Fortunatus, Mélusine, La Patience de Grisélidis, Gracieuse et Tersinet, La Complainte du Juif errant ainsi que Till l’Espiègle et La Princesse de Clérac, par Monseigneur de Dalbour. Il prendrait aussi La Farce de Maître Pathelin, La Jalousie du Barbouillé et la petite brochure où il y avait l’éloge funèbre du bedeau picard Michel Morin qui fut si grand carillonneur en son temps. Après une hésitation, il ajouta très vite qu’il avait choisi, enfin, La Forêt des merveilles. En énonçant ce dernier titre, il désigna un livre à l’écart, comme délaissé à un bout de la table. M. Garnier eut une expression de vif étonnement et finit par dire qu’il n’y avait pas d’ouvrage de ce nom parmi ses publications, non plus à sa connaissance que dans celles de ses confrères de cette ville ou d’ailleurs. Et parce que Julien Letrouvé protestait que c’étaient ceux qui faisaient la lecture aux veillées, dans les écreignes, qui le demandaient, M. Garnier répliqua que sans doute il ne l’avait pas bien compris, ce titre inconnu, à moins que pour son amusement il ne l’eût inventé de toutes pièces. Ce fut la seule fois qu’entre eux se dressait quelque chose qui chez l’un ressemblait à du défi, chez l’autre à du soupçon. Était-ce encore à cause de ce temps qui se chargeait des menaces du ciel et des hommes et ne tarderait pas à crever à grand fracas sur eux ? N’entendant pas disputer davantage en pure perte, ou sentant peut-être poindre un sombre pressentiment, M. Garnier prit le livre sur la table et le déposa avec les autres dans la boîte. Toutes les couvertures bleues sur le fond couleur de sable étaient comme un attardement des beaux jours. Julien Letrouvé replaça le couvercle. L’obscurité s’accrut dans la salle. Tandis qu’il lui donnait l’accolade, M. Garnier sentit des larmes couler le long de sa joue. Il lui ouvrit la porte et tristement murmura un adieu.
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Revue Souffles, mai 2008 par Gaston Marty Dès l’abord le livre de Pierre Silvain fleure le mouvement pris dans la lenteur ; il est aisé d’y humer le souffle d’un voyage et toute sorte de « circulations ». Le colporteur – malgré la survie du terme, en matière de livraison de journaux par exemple – s’esquisse en relief tel un personnage du passé. À la réflexion, de ce transport et cette réalité plus ou moins distante émane un charme musical en même temps que se forme un halo de noblesse ; pour un métier empreint de gravité. Le titre rétrospectivement confère une sobre grandeur au nom du personnage ; le brin d’humour embaume les frontières des classes sociales : une vraie carte de visite légèrement pompeuse (bristol, plaque de notaire, artisan distingué.) D’emblée le mystère attribue dignité à un homme du peuple chargé d’une vraie mission. Ne surtout pas croire que Letrouvé soit un exécutant simpliste, remplaçant mécaniquement un de ses semblables qui prend sa retraite. Car, paradoxalement (mais suivant une logique, celle d’une société de la Révolution peuplée surtout d’illettrés), cet être coulé dans la naïveté abrite la conscience discrète et tenace d’être colporteur autrement, de par la prédominance du livre parmi les objets proposés à la vente ; et pour plus de précision des textes de meilleure qualité que ceux véhiculés avant son entrée en fonction. Le projet est soigneusement angoissé mais aussi fortement ancré dans ce cerveau théoriquement obtus. Apostolat et personne vivante (jeune garçon en l’occurrence) font corps et ombre qui se déplacent mutuellement. Voilà un adolescent à la psychologie plus complexe et riche qu’il ne semble. Et s’il a suivi l’évolution propre à cet âge et à tout être humain, il a également, sous la plume de Pierre Silvain, fréquenté à jamais la solitude, la crainte. Une éducation – y compris sexuelle – marquée par l’enfouissement matériel et mental du désir ; goûtant l’originelle compagnie de femmes qui peuplent une « écreigne ». L’étroitesse des lieux, la descente et la montée de ces abris souterrains met Julien en contact avec une énorme matrone, en ce lieu assez étouffant ; la femme, chose rare en ce temps‑là, se trouve être une liseuse ». L’initiation éveille avec discrétion et prégnance la sensibilité du jeune et futur colporteur. Celui‑ci découvre, par les routes et souvent les forêts, des étendues sinistres et angoissantes que ravage ou épargne la guerre révolutionnaire, concrétisée ici par la bataille de Valmy (1792). Le talent de l’auteur restitue et crée un monde traversé d’horreur, de sensualité et de dérision. Ainsi la pluie presque incessante de l’Est de la France suffit à signifier l’atmosphère qui oppresse le jeune homme et le lecteur, d’une même coulée : « L’eau tombait en cataractes du haut de la balustrade, comme des gargouilles ». Une bienfaisante démystification nettoie – si l’on peut dire – les conflits de leur vernis de gloire : l’armée autrichienne en déroute abandonne dans son sillage les effets de la dysenterie qui la décime (la « chiasse », pour être réaliste, voire naturaliste.) Le viol de Letrouvé par des soldats et des déserteurs hongrois, autrichiens, ressortit à une initiation mi‑douloureuse mi-consentante ou même reconnaissante qui caricature à peine la difficulté de grandir chez ce jeune héros ordinaire en proie aux affres des « paumés », rappelant l’éternel supplice du Juif errant, celui peut‑être de tout petit d’homme. Car l’humanité gîte dans ses contradictions et sa tendresse. Au centre de tout règne la fascination à l’égard du livre, de la grosse femme des commencements et de la boite qui contient et protège les volumes. La femme, disions‑nous, celle qui « souverainement lisait », souverainement pour des oreilles malgré tout innocentes. La capacité d’admiration de Julien Letrouvé est elle‑même admirablement condensée dans une éclaircie surgissant sur arrière‑plan de noirceur : « Toutes les couvertures bleues sur fond couleur de sable étaient comme un attardement des beaux jours. » Cette admiration est empreinte de nostalgie, là où le colporteur songe à la « quiétude des fièvres d’enfant qu’il aurait tant aimé prolonger… » Rien d’étonnant à voir finalement des soudards détruire en autodafé ses chers, ses précieux ouvrages, ce trésor d’un illettré. Car celui‑ci est porteur (celui‑ci, le trésor, celui‑ci Julien) d’un rêve de culture, en quoi il s’avère universel, attirant et exclu du monde qui refuse ; les totalitarismes ne supportent pas ce qui leur échappe tant soit peu. À ce titre, particulièrement envoûtante apparaît cette réflexion d’un compagnon de rencontre : « J’ai eu peur, tu étais parti si loin dans les mots mais tu es revenu. » En large échange fraternel, le jeune colporteur avait demandé au soldat de le charmer grâce à la lecture, réfutant l’argument, l’objection, d’une lecture déjà écoutée : « avec toi ce ne sera pas la même histoire ». Fine observation, car l’incantation joue une magie de recréation à chaque surgissement. Ces glissements d’identité, de poésie et de fantastique sont le fait de Pierre Silvain, lequel projette la vision des deux nouveaux amis : « Ils étaient sortis de la forêt comme si eux-mêmes avaient été des arbres ». L’emprise fusionnelle nous envahit au point d’accepter que cet apprentissage vital et obligé charrie dans son cours la confusion du plaisir sexuel solitaire avec la création. Accepter (et aimer) que cette errance picaresque admette à ses côtés l’apparition nullement incongrue de Voltaire et son encrier (autre objet symbolique s’ajoutant à la boîte où « chuchotent les mots »), celle d’un Rimbaud virtuel croisant dans les parages. Aimer avec saisissement, en deux passages – l’un liminaire, l’autre final (en italiques) – une manière de résumé onirique du roman, donnant la parole à une femme (la « liseuse » vieillie ?) qui nous (nous Julien, nous lecteurs modernes) avertit : « Il n’y a pas de là‑bas… on est au bout du monde, personne n’est allé plus loin. » Le resserrement merveilleux du temps et de l’espace est l’apanage des chefs-d’œuvre, du même bois que le bonheur et le tragique ; rappelons-nous « Le songe d’une nuit d’été », le Quichotte d’une saison unique. Le choix des libraires, 28 février 2008 par Jacques Griffault (librairie Le Scribe à Montauban) Libération, jeudi 28 février 2008 Le « colporteur » colporté par Claire Devarrieux
Il marche. On ignore où il va, d’où il vient, on ne sait pas qui il
est. On le croise souvent, il arpente sans répit les paysages de la
littérature. Parfois, ce personnage errant est une femme, comme au
début de Redemption Falls, le roman de Joseph O’Connor. Dans le
roman de Pierre Silvain, il s’appelle Julien Letrouvé. Il vit sur la
route, il vend les livres de colportage de la Bibliothèque bleue,
rangés dans une lourde boîte qu’il transporte grâce à une lanière de
cuir. La bibliothèque du pauvre se noue autour du cou. Julien
Letrouvé connaît des textes par cœur. Moins des histoires que des
livres. « On l’avait découvert nouveau-né à la corne d’un champ de
seigle, recueilli au hameau, pourvu d’un nom, baptisé. » Il a grandi
« dans la compagnie des femmes », peut-être, imagine-t-on, comme
l’auteur, Pierre Silvain, né au Maroc. Il tient son amour des mots de
« la liseuse ». Bien au chaud au fond de « l’écreigne » creusée dans la
terre, l’enfant a appris « le mystérieux pouvoir des lectures » avec la
grosse dame assise qui lisait à voix haute pendant que ses compagnes
filaient. Puis il s’en est allé semer au vent la bonne parole.
L’alphabet du monde n’a pas de secret pour le colporteur, qui déchiffre
avec aisance les bruits, et les odeurs. Son secret, sa honte, est qu’il
ne sait pas lire. Mais les petites lettres noires sont toujours à lui
chuchoter des choses à l’oreille. Il en jouit. S’il écrivait, ce serait
avec son sperme. Ce jeune homme émergé de la nuit de la création
et du plaisir va croiser un chien, un déserteur prussien et même
l’astronome Laplace. Il aborde la bataille de Valmy par ses arrières.
L’armée de Brunswick a la dysenterie. Il pleut. 1792. Les romanciers
aiment les petites gens du temps jadis, qu’ils animent sous nos yeux
tels des hologrammes. Voir par exemple Des amants, de Daniel Arsand (qui vient de paraître aux éditions Stock), ou La Demande, de Michèle Desbordes (Verdier). Julien Letrouvé, colporteur
est un peu différent, dans la mesure où la passion du personnage
irrigue le roman d’un sang d’encre. Voltaire, Stendhal et Rimbaud sont
de la partie, et tous ceux que charrie la voix des liseurs
internationaux. Plus subliminales, des références surgissent, ainsi
Dhôtel et Pirotte aux alentours de Rethel. Et comment ne pas penser à La Femme des sables, de Kobo Abe, quand s’installe la chaleur engloutissante de l’écreigne ?
Le texte de Silvain, très tenu, laisse circuler suffisamment de poésie
pour supporter des inventions verbales. Mais ce n’est pas le cas.
L’écreigne existe, Google l’a rencontrée, il s’agit d’une veillée
champenoise ou d’une habitation souterraine à l’époque des Francs.
Pierre Silvain existe aussi, Libération l’a reçu pour une
lecture de son livre sur Libélabo.fr, le 7 février. Qui est-il ? Il a
publié son premier roman chez Plon en 1960. Suivent plus de vingt
titres sur la page de garde de Julien Letrouvé, colporteur. Le
site des éditions Verdier donne sa biographie, pas son âge. Evene.fr
l’annonce né en 1927. « La rédaction n’a pas encore écrit la biographie
de cette célébrité. Si vous souhaitez nous faire parvenir des
informations sur sa vie, son œuvre, ses actions, son métier...», mais
ladite rédaction a exhumé du récit Les Espaces brûlés (Mercure de France, 1977) une citation : « Faites-vous connaître d’abord et écrivez ensuite ; n’importe quoi ! » Pierre Silvain a d’abord écrit, toute sa vie. Près de nous, Le Brasier, le fleuve, sur Büchner, dans la collection de Pontalis « L’un et l’autre » (Gallimard, 2000), et Passage de la morte,
sur Pierre-Jean Jouve, à l’Escampette (2007). Il ne figure dans aucun
dictionnaire récent de littérature, aucun panorama des écrivains
contemporains. Mais il lui arrive de se faire connaître. Par exemple,
aujourd’hui avec Julien Letrouvé, colporteur. Voilà un roman
qui n’aurait jamais dû franchir Noël, ni figurer en vitrine et tête de
gondole à la Fnac. Il est sorti au mois de septembre 2007. Sauf
phénomène, genre Millénium ou hérisson mutant, un titre de l’automne ne passe pas l’hiver. Non seulement Julien Letrouvé, colporteur
est assuré de traverser le printemps, mais pour lui, « la vie continue,
tranquillement, et ce n’est pas si fréquent, dit Colette Olive, des
éditions Verdier. Une fois passée la période où un titre appartient aux
nouveautés, à part Pierre Michon, dont les livres se vendent
régulièrement, la littérature connaît un temps d’arrêt. » Le
succès tranquille du livre de Pierre Silvain a nécessité deux
retirages. On en est à 5 000 exemplaires, chaque jour, il sort 15, 20,
50. Des groupes de lecture, dans les Comités d’entreprise de l’ouest,
l’ont sélectionné pour un prix qui sera remis en juin. En avril, à
Nantes, d’autres lecteurs réunis en comité lui remettent le prix
Palettes. Pourquoi l’ouest ? On ne sait pas. À certains endroits de
Bretagne, où les éditions Verdier sont hors course habituellement, il
s’en est vendu cent exemplaires. On appelle cela le bouche à
oreille. Arlette Farge, sur France Culture, parle du colporteur à « La
Fabrique de l’histoire », le 6 septembre. Quelques semaines plus tard,
Antoine Fron, de L’arbre à lettres, le vante à l’émission « La
Librairie francophone » (France Inter, le dimanche à 17 heures).
Colette Olive l’entend par hasard, téléphone pour le remercier au
libraire. Il n’avait pas vu passer le livre, c’est Arlette Farge, une
cliente, qui lui en a recommandé la lecture. Pierre Silvain, un
écrivain retrouvé. Flash-back. En 2002, Verdier publie Le Jardin des retours,
sur Pierre Loti. Personne n’en parle. Rien. Le silence. Comment dire à
un auteur que son livre n’a pas dépassé 400 exemplaires ? Lorsqu’il
reçoit le manuscrit de Julien Letrouvé, l’éditeur trouve le
texte très beau, et s’inquiète au point de le garder sous le coude
pendant un an. Il finit par le publier en prévenant l’écrivain du
risque d’un nouvel échec. Les critiques mettent un temps fou à le lire.
La preuve. Poezibao, lundi 17 décembre 2007 par Tristan Hordé Droit de cités, décembre 2007 La forêt qui cache le roseau par Willy Persello
Marronnier de septembre, la rentrée littéraire revient chaque année
avec son lot de chefs d’œuvres, d’auteurs décidément incontournables et
de proses résolument modernes et novatrices. Cette année ne dérogea pas
à la règle. Avec 727 romans dont 493 romans français parus entre la fin
août et le début de novembre, la rentrée littéraire 2007 fut la plus
abondante de tous les temps. On la saupoudra, outre les
sempiternelles remarques sur la surproduction éditoriale et autres
accusations de magouilles sur la remise des prix littéraires, de
quelques polémiques, dont le concept de « plagiat psychique », inventé
par Camille Laurens à l’encontre du roman de Marie Darrieussecq,
restera à n’en pas douter comme un bon mot faisant date. Et les
livres me direz‑vous ? Que restera-t‑il de ceux de Reinhardt,
Fottorino, Dupont-Monod, Donner, Leroy, Pennac, Bouloucque, Nothomb,
Haenel ou Adam ? Combien d’entre eux habiteront leurs lecteurs
longtemps après la lecture ? Il serait idiot ici de jeter le bébé
littérature avec l’eau du bain de la production romanesque, plus encore
de dire que la littérature française est morte comme on le lit, à tort,
trop souvent. Cependant, force est de constater que peu de livres
marquent, même s’ils offrent un agréable moment de lecture, et que rien
apparemment ne sort du lot. Il fallut 14 tours de scrutin pour
déterminer le Goncourt 2007 ( Les Bienveillantes en 2006
l’avaient emporté au premier tour de scrutin par sept voix sur dix) et
10 tours ainsi que la double voix du président pour élire le Renaudot…
Pourtant, derrière la vaste étendue des piles de la rentrée 2007, se
cachent quelques pépites qui ravissent le lecteur assoiffé et
inassouvi. Julien Letrouvé, colporteur de Pierre Silvain fut
ainsi un choc. C’est la langue, somptueuse, qui d’abord envoûte ; c’est
le destin de cet enfant abandonné quelques années avant la Révolution
française, sa passion pour les histoires que renferment les livres, sa
déambulation éperdue dans la France révolutionnaire pour colporter ceux
de la Bibliothèque bleue que jamais il ne saura lire, qui touchent au
plus haut point. S’est‑on tout à fait remis de ce souvenir de veillée
de lecture dans l’écreigne (maisons creusées dans la terre) ? « Entre
celles de toutes les autres femmes se remarquaient ses mains épaisses,
terreuses, écorchées par les fenaisons et les sarclages, qui aidaient
aux enfantements comme aux vêlages, frottaient et lessivaient,
s’ébouillantaient ou plongeaient dans l’eau glacée des ruisseaux, sans
que jamais l’on sût si elles avaient caressé d’amour, mais on leur
voyait ce geste quand avant de l’ouvrir elle touchait du bout des
doigts le livre. L’enfant chaque fois attendait l’effleurement furtif
de la couverture bleue, comme s’il allait le ressentir sur sa peau, non
pas rêche, irritant, ainsi qu’il aurait pu le craindre, il avait au
contraire la légèreté d’un duvet. Après quoi, il n’avait plus
conscience de rien d’autre, la femme avait quitté sa gangue de terre,
sa condition miséreuse, la femme souverainement lisait. » De ces
pages toute de pudeur et de retenue qui nous ont menés loin, si loin,
on ne sort plus tout à fait le même, laissant affleurer sa part de rêve
et la capacité intacte d’émerveillement de l’enfance. Si bien qu’on
voudrait partager ce texte avec tous ceux qui nous sont proches, faire
qu’il soit lu à la hauteur du choc qu’il fut, oser écrire qu’on le
rembourserait à tous ceux qui n’y trouverait décidément rien, certain
au fond qu’il touchera la sensibilité de nombreux lecteurs. Terres de femmes, 8 octobre 2007
par Angèle Paoli Vient de paraître, n° 30, septembre 2007 par Thierry Guichard
C’est un homme seul qui arpente les chemins de l’Est de la France, au
lendemain de la Révolution française alors que, de chaque côté de la
frontière, on sort les fusils, on astique les canons. Julien Letrouvé
n’a cure de la guerre qui s’annonce. Son bonhomme de chemin s’est tracé
dans la solitude, au sortir d’une enfance passée sous terre dans le
giron des femmes. C’est que ce gamin, dont le nom dit assez bien la
condition, a été pris en affection par une matronne qui rassemblait ses
ouvrières dans une écreigne, sorte d’habitation souterraine. Pendant
que les femmes filaient la laine, la patronne lisait des livres,
ouvrant dans l’esprit du jeune Julien des horizons merveilleux. Devenu
jeune homme, notre héros est expulsé de la matrice tellurique et prend
la charge de colporter, dans les campagnes, des livres qu’il serait en
peine de déchiffrer. L’analphabète, retenu en enfance, ne voit pas
poindre la violence d’une guerre qui s’est choisi Valmy, où il se
trouve, pour livrer bataille. Notre innocent fera la rencontre d’un
Prussien déserteur. Leur fugace amitié, dans la splendeur d’une nature
abandonnée des hommes, illumine un roman que la violence vient griffer
à maintes reprises. On y voit en effet la mort d’un cheval qu’un tir
d’artillerie étripe, on surprend l’antisémitisme brutal de soldats
fiers d’eux. Et, surtout, on entend la confession du déserteur victime
au sein de son armée d’un viol sauvage. Pierre Silvain use d’une langue
d’une grande précision lexicale, anachronique jusqu’en ses saveurs. Ses
phrases s’enroulent autour de descriptions, soulèvent l’humus des
forêts, enjambent les siècles pour annoncer Rimbaud, Faulkner et relier
ainsi son héros à la grande littérature. Le roman noue l’obscur au cœur
de la lumière, l’innocence au sein du crime et fait du petit colporteur
la dernière figure d’une humanité déchue. C’est somptueux. Le Magazine littéraire, décembre 2007 Une étrange étreigne par Jean-Baptiste Harang Pierre Silvain écrit depuis près de cinquante ans. Son nouveau livre, Julien Letrouvé, colporteur, est une manière de chef-d’œuvre. Mais pourquoi n’a-t-on pas lu Pierre Silvain plutôt ?
Voilà bientôt cinquante ans que Pierre Silvain écrit des livres que
nous ne lisons pas. Et puis nous voici soudain riche d’en avoir lu un,
riche et partageux puisque vous le lirez, vous aussi, après qu’on vous
en aura enjoint, et alors, alors seulement, nous pourrons en parler
entre nous comme d’un qui aurait toujours été des nôtres. Et cuver
ensemble la honte discrète de ne l’avoir pas lu plus tôt, et le plaisir
qu’on aura de faire à rebours son chemin d’écriture jusqu’à La Part de l’ombre paru chez Plon en 1960. Julien Letrouvé, colporteur
est une manière de chef-d’œuvre, de ces miniatures que les compagnons
réalisent en fin d’apprentissage après un tour de France pour se hisser
modestement à la hauteur et au respect de leurs maîtres. Mais lui,
Julien Letrouvé, le héros du livre n’eut ni maître ni de tour de
France, même s’il choisit pour métier de marcher. Marcher, la caisse
étanche et lourde balancée sur le dos et la courroie de cuir qui
cisaille l’épaule, marcher par tous les temps sur des chemins perdus,
perdus comme lui, abandonné et trouvé par Dieu sait qui, Dieu lui-même,
pourquoi pas, on l’appela Julien pour qu’il eût un prénom et Letrouvé
parce que c’était son cas. Mais de tous les colporteurs qui
sillonnaient le pays de France à la fin de l’autre siècle, le
dix-huitième, en vérité le début du suivant puisqu’une révolution
sonnait un nouveau départ, 1792, Valmy, première victoire de la
République, de tous les colporteurs, seul Julien Letrouvé avait la
pureté de ne vendre que des livres, de laisser aux commerçants mercerie
et bimbeloterie. Des livres bleus comme des morceaux de ciel, comme
ceux de Troyes qu’il prenait chez Garnier, un imprimeur généreux entre
Champagne et Ardennes, Garnier qui ce jour-là tente de le retenir, le
canon gronde alentour et la guerre n’est pas un temps à mettre un livre
dehors. Des livres bleus que Julien Letrouvé ne lit pas. Julien ne sait
pas lire. C’est là sa honte et son secret. Julien Letrouvé ne sait pas
lire, il sait seulement vendre des livres car il aime la lecture plus
que tout depuis sa pauvre enfance, depuis l’étreigne sombre où une
matrone aimable lisait pour ceux qui ne savent pas. Il faudrait
ici citer quelques phrases, quelques perles ôtées au collier qui les
retient au risque de les perdre, que ces joyaux s’égayent et
rebondissent hors du champ de ces lignes. Non, Julien Letrouvé
fait partie de ces textes qu’il faut lire d’ahan, qui ne délivrent pas
d’échantillons, qu’on ne réduit pas, c’est la langue qui les tient. Les
livres qui se résument facilement méritent rarement d’avoir été écrits
en entier. L’étreigne, donc, comme scène primitive et initiatrice de
toute la vie de Julien, « étreigne » ce mot qu’on ne connaît guère, et
qui nourrit le livre, n’affole pas les correcteurs d’orthographe qui
s’interrogent vaguement sur la présence d’un subjonctif à cet endroit.
On ne sache pas que ces étreignes aient cousinage avec étreindre,
d’autant qu’ailleurs elle n’existe que sous cette orthographe :
« étraignes », ces cabanes que les paysans dijonnais construisaient
jadis, de branches et de terre, enfouies pour la plupart et où se
tenaient des veillées entre soi, arrosées de piquette et de contes.
C’est pourtant d’une étreinte qu’il s’agit, car la porte faîtière est
étroite, si serrée, comme le bassin d’une jeune parturiente, qu’on doit
y passer aux forceps la liseuse dodue, et elle lit pour ces femmes qui
dévident et filent le soir à la chandelle les petits livres bleus,
l’enfant Julien, tout juste trouvé, rencogné dans l’ombre entend lire à
haute voix, sans se douter qu’on puisse lire pour soi, et tombe
amoureux des livres qu’il ne déchiffre pas. Ils seront son fardeau, son
devoir et son lot. On marche du côté de Sainte-Menehould, le 19
septembre 1792, Valmy, c’est demain, mais la fable se joue de la
concordance du temps, on est hier dans l’étreigne aussi bien qu’un
petit siècle plus tard lorsque le jeune Rimbaud dévalera la même terre
pour aller fanfaronner dans les jupes de Banville, gros jean comme
Fabrice à Waterloo qu’on attend encore, et dont Stendhal de sa
Chartreuse n’a pas dicté le moindre mot (Henri Beyle n’a que neuf ans
et n’a pas encore choisi son nom). Valmy, c’est pour demain, mais on
croise déjà des déserteurs, le soldat Vos, compagnon de feuillée,
porteur d’un bien plus lourd secret que Julien et d’un encrier qui lui
offrit Voltaire lorsqu’il était un jeune bien né d’une famille
autrichienne. Un coup de foudre d’amitié, les secrets échangés, on ne
dira pas celui de Vos. La violence et la mort, et le chemin repris à
fuir la fumée d’un désolant autodafé, l’odeur d’un chien mouillé de
larmes. La jeune République a donc gagné sa première guerre, la Terreur
ricane à l’horizon. Julien Letrouvé, colporteur est un
petit livre jaune, léger comme la plume de Pierre Silvain, pas besoin
de lourde caisse pour le porter, le colporter, il est l’ami des
libraires, il console du chagrin de ne l’avoir pas lu plus tôt. Indications, octobre 2007 Lectures d’écreigne par Pol Charles Thierry Guichard, dans Le Matricule des Anges,
septembre 07 : « Voilà près de cinquante ans que Pierre Silvain publie
des livres [...]. II serait temps qu’on le lise… » Pour, en
l’occurrence, découvrir quoi ? Un récit qui brasse la grande
Histoire (Valmy, le 20 septembre 1792, la victoire française de
Dumouriez et Kellermann sur l’armée du roi de Prusse décimée par la
dysenterie et battant en retraite, de sorte qu’on « peut suivre leur
parcours à la chiasse qui le jalonne ») et celle d’un Julien Letrouvé
« découvert nouveau‑né à la corne d’un champ de seigle », devenu
colporteur de petits livres bleus et partant pour des semaines, trois
fois l’année, jusqu’à sa rencontre avec un déserteur prussien. Le
grenadier Voss ne quitte pas seulement son armée, il renie sa langue
elle‑même : « il venait de prendre conscience d’une chose qui le
stupéfia ; depuis un moment, il ne pensait plus qu’en français. » C’est
qu’au palais de Sans Souci, chez Frédéric le Grand, il était le fils de
l’éclairagiste des bougies, et un certain Voltaire qui dictait Micromégas
à son secrétaire lui avait prédit : « Demain, c’est vous qui serez le
Maître des Lumières », avant de lui offrir un encrier de voyage.
Un roman initiatique métissé de fantastique : l’athanor serait
« l’écreigne », un palais souterrain, troglodytique où l’enfant trouvé
s’éveille « au mystérieux pouvoir des lectures. » Dans cette grotte qui
accueille les garçons avant leur puberté, des femmes filent la laine,
l’une d’elles lit « souverainement », à voix haute, comme si c’était un
rituel, un livre de la bibliothèque bleue, sans doute est‑ce La Forêt des Merveilles.
Pour pénétrer dans l’ écreigne, « seul endroit où les livres ne
risquent rien », Julien doit passer par une étroite ouverture, en forme
de goulot, les fileuses travaillent jambes écartées dans « la caverne
amniotique » et, pour en émerger, une même vision s’impose chaque fois
à l’enfant : « celle du petit veau sanglant que les mains [...]
retiraient d’une vulve. » Métaphore transparente d’une double
naissance : à la vie des mots et à la vie tout court. Quand il se
masturbait, « après une fulgurance qui lui poissait les doigts, [...]
Julien Letrouvé écrivait avec de l’encre sympathique un livre qu’il ne
tiendrait jamais dans ses mains. » Car cette naissance est contrariée :
le colporteur ne sait pas lire, « incapable, au plus haut point, de
reconnaître la moindre lettre, à la rigueur le O parce qu’il évoquait
l’anneau de fer qu’on passait au mufle des taureaux pour y ajuster la
chaîne par quoi les tenir court en les menant à la saillie… » Un
poème à la recherche du paradis des mots, perdu malgré les
intercesseurs convoqués dans les rêves, les hallucinations, les
anticipations et les rétrospectives. Rimbaud, grand marcheur à l’instar
du colporteur battant la Champagne, l’Ardenne et l’Argonne, qu’il
aurait pu croiser à quatre‑vingts années près. Le Fabrice qui ne vit
rien, Stendhal y insiste, de la bataille de Waterloo, comme le soldat
Voss désertant avant celle de Valmy. Où furent Goethe et Chateaubriand
– ce dernier y « contracte [...], plus noblement qualifié de maladie
des Prussiens, la courante. On ne sait s’il souille l’uniforme
blanc par quoi il se fait remarquer de Brunswick et du roi. » On a déjà
croisé Voltaire, voici l’astronome Laplace qui « s’occupe du ciel et du
grand manège qui tourne là‑haut », ce qui n’interdit pas de revoir « un
soir de grande lassitude, avec une acuité que n’avait pas ternie
l’usure du temps, le jeune colporteur qu’il avait pris dans sa voiture,
la pluie redoublant de furie, sur la route de Rethel. » Un hymne
à l’amitié. Voss et Julien. Tout sépare le liseur et l’analphabète. Un
identique secret les rassemble. Voss a poignardé puis émasculé un
Hongrois qui l’avait sodomisé : « Le geste fut bref, précis, la lame
resta plantée dans la moitié de sa longueur juste sous le cœur… »
Julien a commis un meurtre symbolique : « même si ce n’était pas un
vrai meurtre, d’abord parce qu’on l’avait forcé à l’accomplir [...],
ensuite parce que la victime n’était qu’une image qui la représentait
sur une cible » : un Juif peut‑être colporteur comme lui, le Juif
errant « dont il connaissait l’histoire, il l’avait entendu lire
pendant les veillées dans l’écreigne. » Le Prussien sauve le colporteur
de la noyade : autre nouvelle naissance. Ils se réfugient dans une
clairière qui, « comme l’écreigne, était un lieu clos. » Le rituel de
la lecture peut derechef s’y célébrer : « Tu veux bien que je te lise
ce qui est écrit là ? [...] Oui, lis‑le‑moi. » Et Julien de déplacer
ses yeux en même temps que ceux du liseur « le long des lignes,
douloureux à force d’attention » portée sur les petits signes noirs qui
s’y égrènent. En rêve, Julien verra défiler « une colonne de
silhouettes noires avançant avec lenteur » : des chasseurs dans la
neige. Les fusils. Pareils à celui brandi par l’un des soldats « sortis
de la forêt comme si eux‑mêmes avaient été des arbres », et parvenus
dans la clairière. C’est là que disparaissent les livres, livrés par
les soudards à un autodafé qu’annonçait l’épigraphe de Bradbury (Fahrenheit 451) :
« Brûlons‑les… » C’est là que Voss disparaît, parce qu’il retrouve sa
langue natale aussitôt mortelle : « Tu devrais leur donner l’ordre de
se presser, car il va pleuvoir. [...] Le soldat répéta sa phrase, puis
partit d’un grand rire et ne s’arrêta plus jusqu’à ce qu’il sentît la
brûlure de la détonation. » Enfin ce livre est un hymne à
l’amour. La dernière rencontre de Julien ? Une femme, analphabète elle
aussi. Une autre vie est‑elle possible, où les livres, comme dans
l’écreigne, ne risqueraient rien ? « Vous me l’apprendriez, n’est‑ce
pas, à moi qui n’ai jamais tenu un livre ? Elle s’aperçut qu’il
souriait. Julien Letrouvé lui tendit le petit livre bleu qu’il était
seul à voir. Mais ayant compris son geste, à son tour elle tendit la
main pour le prendre. » Un mot encore. L’écriture est superbe,
miracle d’équilibre entre préciosité maîtrisée (ah, ces mots rares!) et
précision du trait (ah, ces coloris !). Des exemples ? Privilégions les
comparaisons. Un commis aux écritures d’une librairie s’ébroue
« au‑dessus de son écritoire à la façon d’un maigre oiseau
poussiéreux. » Julien et Voss se goinfrent de mûres : « ils se firent
dans leur gloutonnerie des faces cramoisies d’ivrognes. » Enfin une
délicieuse correspondance miniaturisée, ou une mise en abyme, comme on
voudra : « La chaise à porteurs avait à son flanc un blason peint, noir
et doré, comme une énorme mouche qui s’y fût posée. Plus haut que la
mouche s’encadrait entre de petits rideaux jaune d’or, une autre mouche
minuscule collée à sa pommette, la face exsangue d’un vieillard
surmontant le jabot extravagant d’un pigeon au comble de l’exaltation… » Un conseil ? Il serait temps qu’on lise Silvain. |

Page, octobre 2007 par Delphine Munch (librairie Kléber, Strasbourg) Venu de nulle part, Julien Letrouvé passe son enfance à écouter une vieille paysanne lui faire la lecture. Bercé de légendes merveilleuses jusqu’à sa puberté, ne sachant pourtant déchiffrer un mot, il croit au pouvoir fabuleux des livres. Son destin est tracé, il sera colporteur des ouvrages de la Bibliothèque Bleue. Rien n’arrête alors son élan pour propager la lecture. Ni la guerre, ni les autodafés, ni les intempéries. L’Histoire même le dépasse. Il est un rêveur qui assiste de loin à la bataille de Valmy. Nous sommes en 1792 et les Prussiens sont aux portes du pays lorsque débute l’ouvrage. Mais Julien Letrouvé ne s’en soucie guère. Seul lui importe la propagation des lettres. Et lorsque le hasard met sur sa route un jeune déserteur prussien qui sait lire et a connu Voltaire, le texte de Pierre Silvain s’emballe pour donner lieu à une scène somptueuse. Une lecture à voix haute est effectuée au sein d’une forêt qui fait silence pour laisser place au pouvoir des mots. Texte sublime qu’il faudrait lire à voix haute lors d’une veillée au coin du feu. Encres vagabondes, mise en ligne du 4 octobre 2007 par Dominique Baillon-Lalande Notes bibliographiques, octobre 2007 À peine né, Julien Letrouvé est découvert au pied d’une croix, au coin d’un arpent de seigle. Les plus belles heures de son enfance, c’est sous terre qu’il les passe, au fond d’une cave champenoise. Au milieu des fileuses, assis tout près de la liseuse qui tient religieusement entre ses mains le livre à couverture bleue, il écoute, subjugué. Mais, à quinze ans, l’accès du lieu lui est interdit, car il est réservé aux femmes. Son avenir lui apparaît tout tracé. Il devient colporteur des livres de la Bibliothèque bleue. À son insu, car du monde il sait peu de chose, la guerre gronde en cette année 1792. Près de Valmy, sa rencontre avec un soldat prussien, déserteur, fera basculer son destin. Dans ce court récit poétique le vent souffle en rafales, la pluie tombe en cataractes, le tumulte des eaux chargées de boues et de limon rend leur franchissement risqué. Pierre Silvain excelle par sa belle écriture à créer l’atmosphère de ce conte aussi original qu’émouvant. Livre/échange (publication du CRL Basse-Normandie), octobre 2007 Le paradis perdu des livres par Nathalie Colleville Ce parcours initiatique d’un colporteur, Julien Letrouvé, illettré mais amoureux des livres, prend un relief saisissant sous la plume toujours habile du cabourgeais Pierre Silvain. Julien Letrouvé a été abandonné à sa naissance à l’angle d’un champ. De lui, on sait peu de choses. Si ce n’est son enfance passée dans les écreignes, ces caves souterraines occupées par des femmes, des fileuses. Parmi elles, Julien Letrouvé se souvient de la liseuse. « Entre celles de toutes les autres femmes se remarquaient ses mains épaisses, terreuses, écorchées par les fenaisons et les sarclages, qui aidaient aux enfantements comme aux vêlages, frottaient et lessivaient, s’ébouillantaient ou plongeaient dans l’eau glacée des ruisseaux, sans que jamais l’on sût si elles avaient caressé d’amour, mais on leur voyait ce geste quand avant de l’ouvrir, elle touchait du bout des doigts le livre. » Dans ce matriclan tellurique et littéraire, « caverne amniotique », la liseuse est la mère et le livre le lait. Pour autant, Julien n’apprendra pas à lire. À la puberté, il lui faudra quitter la chaleur du cocon souterrain puisque l’homme n’y a pas sa place. Et affronter « un monde d’hommes pleins de rancunes, durs, noirs, refermés sur d’indicibles terreurs, des haines amassées qui les séparaient ou ne les rapprochaient que pour des affrontements, des fureurs homicides, des coups de sang. » La réalité donnera hélas raison à Julien. Devenu colporteur, il arpente villes et campagnes pour vendre… des livres. Lui qui ne sait pas lire demeure pourtant fasciné par l’entrelacs des mots et des phrases, souvenir de son paradis perdu. Lorsqu’il lui est donné d’entendre lire à nouveau, « il retrouv[e] le besoin inapaisable de comprendre ce que lui refusait son ignorance et qui, au temps de l’écreigne, le tenait blotti, retenant son souffle, contre la liseuse. » Mais sur terre, au‑dehors de la caverne, dominent le danger, la peur. Nous sommes en 1792 l’aube de la bataille de Valmy… Le hasard mettra un déserteur de l’armée prussienne sur la route de Julien. Lui qui n’a pas de nom et ignore son alphabet rencontre un soldat qui a dû, pour sa survie loin du campement, oublier son nom et sa langue ; ils permettraient de l’identifier. Le déserteur et le colporteur, êtres nomades par essence, se lient d’amitié. La nature, omniprésente durant tout le récit, mère suprême, les abrite et les nourrit en son sein. Quant aux livres, ils sont le ferment de cette amitié quasi‑édénique que la violence et la guerre viendront rattraper… Ce conte initiatique est porté par la méticuleuse écriture de Pierre Silvain. Il obéit à une découpe en chapitres sans titres, ni numérotation, parfois très courts, qui fonctionnent comme des tableaux autonomes. Julien Letrouvé, colporteur, retient et fascine son lecteur, nourrit sa réflexion. Pierre Silvain est ici le peintre érudit et pointilliste d’un magnifique portrait. L’Écho, 15 septembre 2007 par Jacques Morlaud En cette fin de 18 e siècle, Julien Letrouvé sillonne les régions avec sa boîte contenant outre quelques articles de mercerie, des livres sortis de l’imprimerie Garnier. Au fil de ses pérégrinations, il multiplie les rencontres parfois heureuses, parfois plus sombres… Certaines sont plus marquantes que d’autres et, à travers elles, nous apprenons quelques détails sur les origines, l’existence, la personnalité du colporteur. Ainsi, ce dernier fut un enfant abandonné : « on l’avait découvert nouveau‑né à la corne d’un champ de seigle, recueilli au hameau, pourvu d’un nom, baptisé… ». Julien Letrouvé, qui ne savait ni lire ni écrire, sera notamment impressionné par cette femme, la « liseuse », qui lui narrait le contenu des livres de la bibliothèque bleue et fit sommairement son « éducation ». Il se promit de ne jamais l’oublier. Au hasard de son errance, une rencontre sera déterminante en 1792, celle, près du champ de bataille de Valmy, d’un soldat prusse déserteur, violé et devenu de ce fait meurtrier. Finalement, les livres colportés par Julien Letrouvé seront brûlés… la littérature serait-elle si dangereuse que cela ? Tageblatt, septembre 2007 De ce côté-ci du monde par Laurent Bonzon Parmi les livres de la rentrée, il y a toujours les attendus et les surprises – celles qui ne tiennent pas le devant de la scène, n’attirent pas toutes les attentions. Et puis, parmi les surprises, il y a les bonnes – celles qu’on n’espérait pas et qui emportent le lecteur dans des territoires inattendus. Julien Letrouvé, colporteur est de celle‑ci. Un bijou énigmatique signé Pierre Silvain.
La littérature est souvent affaire de voyage. Grands périples ou petites excursions, tours de la terre et trajets quotidiens, passages secrets et grandes avenues, le lecteur se déplace au rythme et dans le temps que l’écrivain veut bien lui donner, lui transmettre. Il suit l’auteur, le précède parfois, danse dans les marges tout en observant les paysages ainsi que les créatures qui les peuplent, ces figures imaginées aux contours imposants de présence et de familiarité. Dans son court roman, un peu plus d’une centaine de pages, Pierre Silvain réussit un parcours exemplaire sur un terrain difficile. Julien Letrouvé, colporteur ressort en effet du récit et du conte, de la fable et du roman, tout cela à la fois campé sur une terre historique, celle des premières années de la République. La France de cette fin de XVIII e siècle est naturellement campagnarde, sombre et sauvage ; les décors sont des forêts et les nuits étoilées servent de guide aux voyageurs. Julien Letrouvé est de ceux‑ci. Un colporteur jeune, courageux et taciturne qui, par tous les temps, parcourt la Champagne et les Ardennes afin de faire du commerce, de vendre ce qu’il achète non loin de la Meuse, dans la célèbre librairie de l’imprimeur Garnier : des livres. Au commencement était le récit C’est là que débute le roman de Pierre Silvain et c’est là, en cet après‑midi du 16 août 1792, que l’on rencontre le jeune homme venu prendre livraison de plusieurs exemplaires de la collection de la Bibliothèque bleue que, un peu partout dans la région, et plus loin encore, les lecteurs réclament pour partager lors des veillées. En ces temps agités, lui seul se risque encore aux tournées. Au loin résonnent les canonnades et le bruit des armées formées par les Prussiens, les Autrichiens, les Princes allemands et les émigrés de Mayence. Valmy n’est pas loin et la bataille s’annonce. Malgré ce climat délétère, malgré les rumeurs de la guerre et de la Terreur, qui s’annonce elle aussi à Paris, et justement à cause de tout cela, les livres doivent circuler et le libraire s’interroge sur ce représentant d’un temps qu’il ne comprend plus : « Il [M. Garnier] n’était pas sûr que Julien Letrouvé se fît, ainsi que lui, une idée assez haute de son métier, de la marchandise particulière qu’il colportait et par là de l’espèce de mission qui lui était tacitement dévolue. » Et pourtant… Derrière la jeunesse du colporteur, derrière sa nature empruntée, le voyage initiatique de ce héros permettra de découvrir quelle place les livres et les histoires qu’ils contiennent occupent dans sa vie. Car le chemin que propose la littérature, Julien Letrouvé le parcourt dans son corps – à pied ou à travers certains émois nocturnes… – bien plus que dans sa tête : « Incapable, au plus haut point, eût-elle été tracée en caractère d’une aune, de reconnaître la moindre lettre, à la rigueur le O parce qu’il évoquait l’anneau de fer qu’on passait au mufle des taureaux pour y ajuster la chaîne par quoi les tenir court en les menant à la saillie, ou le I majuscule qui figurait un de ces échalas en file dressés dans les chènevières. » Le destin des lettres L’aveu d’une ignorance et un secret bien plus lourd que le poids de tous les livres… Débute alors pour ce jeune héros une errance singulière dans la sombre forêt. Pierre Silvain lui a ménagé nombre de rencontres – et pas seulement des loups. Créatures et fantômes, barbets et soldats, femmes et histoires, Julien Letrouvé accomplira son destin d’homme et de personnage, de candide perdu dans les bois et d’obstiné colporteur de mots et d’images. Car la double lecture est sans cesse présente dans cet habile roman. Ce côté‑ci du monde et l’autre tout là‑bas, ce que nous connaissons du paysage et ce que les mots et les histoires parviennent à y cacher… Dans ce conte beau et pas très sage, à travers l’écriture envoûtante et posée de Pierre Silvain, les deux univers ne cessent de se bousculer, de s’interrompre et de se laisser passer. Comme deux voies qui mènent au même camp de base, celui de l’humanité. Car la barbarie est sans cesse menaçante, qui interdit les livres, les recouvre d’huile ou les fait brûler. À sa manière, Julien Letrouvé est un innocent. Il a les mains pleines d’encre, la tête et le corps plein de mots, un cœur pur et le rêve facile. Il est des temps où il fait bon le suivre. La Quinzaine littéraire, 15-30 septembre 2007 Ombre et Lumière par Marie Étienne Julien est un pauvre homme dont la biographie est fournie dès le titre : c’est un enfant trouvé qui choisit le métier de libraire ambulant, c’est‑à‑dire colporteur, à travers les campagnes de Champagne et d’Ardenne, dans les années qui succédèrent à la Révolution. On n’en saura pas beaucoup plus. En revanche on apprend comment naît sa passion pour les livres. Mais d’abord on le suit, dans la ruelle des Chats, puis dans celle des Quinze‑Vingt, enfin dans celle de la Monnaie. Il va chez l’imprimeur Garnier pour se fournir en petits livres bleus. Normal, il a besoin de s’approvisionner. Les noms de lieux, comme les événements d’Histoire, sont livrés au passage sans lourdeur, avec la précision de l’amoureux des mots qu’est Pierre Silvain, il ne veut pas tout dire, il entend conserver à son texte des zones de silence, l’indétermination propre aux légendes et aux romans que Julien aime pardessus tout : Gracieuse et Tercinet, Till l’Espiègle, La Princesse de Clérac. Quelques autres. Au cours de sa visite qui sera la dernière, ainsi que le pressent M. Garnier, Julien souhaite n’emporter que ces derniers, « à l’exclusion de tout ce qui était calendriers, prédictions, vies de saints et des rois… » M. Garnier, qui approuve l’exigence de son choix, comprend à ce moment que l’homme discret et misérable qui se tient devant lui est à même de remplir sa mission, même s’il ne sait pas la nommer ; donner à la population analphabète, perdue dans les travaux des champs et les campagnes reculées le goût étrange des « histoires », autrement dit de la littérature. Car c’est bien de cela qu’il s’agit dans ce récit fervent, secret et habité : les livres sont précieux, ils fournissent les mots dont on besoin nos songes, que de ce fait ils légitiment. Gare aux temps de malheurs de la guerre et de la barbarie qui peuvent œuvrer à leur disparition et transformer leurs défenseurs en résistants de l’ombre, en maquisards luttant et mourant pour que vive « l’esprit ». C’est ce qui nous est raconté dans l’épisode situé au centre du récit, qui correspond à la seconde initiation du colporteur, quand les armées prussiennes, autrichiennes, allemandes ont franchi la frontière, et que Julien tombe nez à nez avec le soldat Voss, un intellectuel, un déclassé qui a connu enfant Voltaire et Frédéric le Grand, un grenadier prussien qui refuse de se battre à Valmy. La rencontre est fêtée par une baignade dans un bassin, pour laquelle le soldat se met nu, puis Julien, qui manque de se noyer. Le soldat le maintient contre lui, un bras passé autour du cou, afin de le conduire vers la terre ferme. Une fois là, il enlève « en riant une algue d’eau douce qui s’était prise dans les poils roux de sa toison ». Dans une rencontre précédente, dont nous n’avons pas fait état, le futur colporteur accède à la littérature (le mot par Pierre Silvain n’est jamais prononcé) autant qu’à l’érotisme grâce à une femme qui lit comme on pratique un rite, comme on sert une messe ou un dieu, dans un trou d’ombre, une « écreigne » accueillante à la gent masculine tant qu’elle est impubère. Ce passage, qui semble avoir sa source dans l’enfance de l’auteur, se déploie, magnifié par le temps, la mémoire, en un conte inquiétant où les femmes sont sorcières, devineresses, maîtresses d’un monde dangereux : celui des mots et des pensées. Pour entrer dans l’écreigne, « le seul endroit où les livres ne risquent rien », le tout jeune Julien doit passer par « l’étroite ouverture en goulot de tourie » où aboutit l’échelle, et une fois en bas, dans la caverne, il peut « pisser dans le giron de l’une ou l’autre qui le tenait, elle s’en amusait comme d’une mignardise, idem s’il griffait ou mordait ». Chez Pierre Silvain, vie de l’esprit et vie du corps ne sont pas séparées, au contraire, elles s’exaltent l’une et l’autre, révélées à Julien ébloui, suggérées et non pas détaillées, délayées. Faut‑il enfin le dire ? Le colporteur ne sait pas lire. Ce qu’il ose révéler pour la première fois à son nouvel ami, le grenadier prussien. C’est le beau de l’histoire : l’enfant trouvé, presque sauvage, l’habitant des cavernes, qui regarde le monde comme s’il le découvrait à chaque instant, est ignorant et innocent mais il en sait plus que quiconque sur le trésor caché des livres. Connaissance instinctive et violence du désir (des mots et de leur assemblage) le conduisent à une autre rencontre, la troisième et dernière, qui prélude peut‑être à une vie nouvelle, bien que les livres aient disparu, qu’ils aient été détruits. Apprenez‑moi à lire, lui demande la femme qui l’accueille chez elle après un long voyage. Si Julien lui non plus ne sait pas déchiffrer les lettres sur les pages, il sait au moins que c’est possible et que les livres existent. « Le regard de la femme se chargeait d’interrogation. Vous arrivez quand même de quelque part ? D’habitude on sait d’où on vient. Elle réfléchit. Et qui pourrait vous attendre, là où vous allez, plus loin que le bout du monde ? II répondit d’un trait, ainsi que sous le coup d’une illumination : Celle qui lit les livres. » Un récit d’ombre et de lumière, dans la lignée de Pierre Jean Jouve, semblable à un sous-bois que traverse par endroits le soleil. En poète‑prosateur, Pierre Silvain sait retenir ce qu’il détient. Les moments sur lesquels il s’attarde, même s’ils sont douloureux, n’en sont que plus resplendissants. Le nouvel observateur, 6-12 septembre 2007 par Jérôme Garcin Je ne connais pas un seul critique littéraire qui aurait le cran et l’obstination de Julien Letrouvé. Voici en effet un jeune homme qui, au lendemain de la Révolution française, se consacre à la propagation de la lecture, et que rien n’arrête dans son marathon des mots : ni la guerre, ni les autodafés improvisés par des soudards égarés, ni les bourrasques de vent, ni les mauvais chemins de la forêt d’Argonne, ni l’Histoire qui le dépasse. Car il assiste de loin, sans en comprendre l’enjeu, à la bataille de Valmy. Julien marche en transportant, dans une grande boîte, de petits ouvrages de la Bibliothèque bleue, qu’il vend deux sols l’exemplaire, parmi lesquels Mélusine, Till l’Espiègle ou La Farce de maître Pathelin. Le plus étonnant est qu’il ne sait pas lire (sur ce seul point, il se rapproche des critiques littéraires). Enfant trouvé, il doit sa passion à une paysanne qui, dans un gynécée sous-terrain et voluptueux baptisé « l’écreigne », où les garçons étaient admis jusqu’à la puberté, lisait des contes à haute voix et berçait ses nuits de légendes fabuleuses. Depuis, il croit mordicus au pouvoir de ces objets carrés pleins de caractères magiques et s’applique, de ferme en hameau, à le répandre partout où il passe. Sur son chemin, il rencontrera un déserteur prussien qui a connu le grand Voltaire… Pour faire le portrait de Julien Letrouvé, colporteur et, à travers lui, honorer l’humble sacerdoce des passeurs de livres, Pierre Silvain, grand romancier méconnu, a sorti sa plus belle plume. On aurait envie de lire chaque page à haute voix, de l’écouter comme une musique de chambre. Les Conteurs en Campagne, qui fêtent ce mois‑ci leur 15 e édition et proposent un festival itinérant des mots dans plus de cinquante villages ruraux du Pas‑de‑Calais (tél. : 03 21 93 49 76), devraient donner à entendre le roman de Pierre Silvain où mugit « la foule psalmodiante » des lecteurs, des rêveurs. Le Matricule des anges, n° 86, septembre 2007 C’est un trou de verdure par Thierry Guichard Dans une langue somptueuse, Pierre Silvain porte la littérature à la lisière de la bataille de Valmy. Et transforme un analphabète en personnage rimbaldien. C’est à un drôle de zig que nous attache Pierre Silvain. Un innocent, bâti comme un seconde ligne de rugby, aux mains d’étrangleur, roux comme vignes en automne. Un colporteur de livres, et uniquement de livres puisqu’il se refuse à émarger à la « corporation des porteballes » qui, aux livres qu’ils tentent d’aller vendre, mêlent « leur assortiment de fil, d’aiguilles, boutons, lacets et fanfreluches ». En amoureux de la Bibliothèque bleue qu’imprime Jean‑Antoine Garnier, notre colporteur ne veut pour trésors que ces livres‑là « fleurant encore l’encre et la pâte à papier ». Nous sommes en 1792, dans l’Est de la France aux portes de laquelle les ennemis de la Révolution se pressent armés. Les Prussiens ne sont qu’à quelques portées de fusil, lorsque débute le roman, mais julien Letrouvé, notre héros, n’en a cure. Ce qu’il veut : prendre sa livraison de livres et aller les porter le long des chemins de Champagne, d’Ardenne. L’homme est un rêveur, ce qui, sous la plume de Pierre Silvain se résume ainsi : « Ainsi, Julien Letrouvé écrivait‑il avec de l’encre sympathique un livre qu’il ne tiendrait jamais dans ses mains. » Les ouvrages qu’il transporte, il ne les lit pas, son amour pour eux est pur : il est analphabète. Nous le suivons alors dans une nature d’avant l’orage qui s’abattra sur les Prussiens à Valmy vers où Julien se dirige. En même temps, nous revenons vers son enfance, dans des flash‑back que distille l’auteur, Julien Letrouvé porte bien son nom, qu’on découvrit au bout d’un champ. Pris en affection par une matrone et ses ouvrières fileuses de laine. L’enfant grandit sous terre, dans une matricielle habitation qu’on appelle une « écreigne ». Imaginons une pièce troglodyte dans quoi on descend par une échelle, des chandelles qui brûlent ici et là, des femmes aux jambes écartées filant la laine et elle, la matrone, assise sur un tabouret et lisant « à la lueur d’un falot » un livre. C’était alors, pour chacune et pour Julien, des « horizons bleus » qui descendaient dans l’écreigne. Nous voilà affranchis : l’amour des livres est né là, d’un fantastique qui savait congédier les souffrances de la vie. Dans sa marche vers Valmy où l’orage gronde, notre homme fait d’inquiétantes rencontres qui le poussent un peu plus à chercher la solitude. Mais, dans la forêt qui l’accueille, il fait la connaissance d’un déserteur prussien. Ce sont là des pages magnifiques que déploie Pierre Silvain : dans une nature que la langue de l’écrivain sublime, ces deux hommes se découvrent, s’apprivoisent et s’offrent le luxe d’une fraternité nue. Moment de grâce dans l’œil du cyclone. La violence est partout, dans la joie d’une nature abandonnée, dans la guerre qui tue hommes et bêtes, non loin : « Un cheval égaré traversa le champ vide que fermaient au pied de la butte les lignes françaises, avec un hennissement terrible, coupé net à l’instant où un nouveau boulet l’atteignit. Il se dressa sur les jambes arrière puis d’un seul coup bascula sur le flanc. Du ventre ouvert, ainsi que d’entre les lèvres écartées d’une énorme bouche, du sang noir commença de dégorger sur l’herbe. » Cette scène trouvera un écho, plus loin, dans la confession du déserteur prussien. Mais taisons cela. Le roman vaut aussi et surtout pour la langue somptueuse avec laquelle Pierre Silvain le mène. D’une richesse lexicale pour le moins anachronique, son écriture ne craint pas de perdre le lecteur dans les méandres qui rassemblent les mille détails de son récit. Le roman noue dans ses phrases l’obscur au cœur de la lumière, la violence et l’innocence, le rêve et la matérialité brute des hommes. Voilà près de cinquante ans que Pierre Silvain publie des livres, dans cet amour des mots qui fait, peut‑être, le sujet principal de ce roman. Il serait temps qu’on le lise… Livres hebdo, vendredi 29 juin 2007 Valmy, alentour par Jean-Maurice de Montremy Tandis que se déroule l’improbable bataille de Valmy, un colporteur croise la route d’un déserteur prussien. Hors du temps et de l’espace, voici la vaste songerie des paysages… Romans, poésie, récits, essais… Depuis 1960, Pierre Silvain est l’auteur d’une œuvre abondante qui a suivi son chemin comme celui de Julien Letrouvé, le colporteur, héros de son nouveau livre. Il s’avance au cœur d’une grande époque – mais avec assez de recul pour voir l’espace, prendre la mesure du temps et faire sentir l’ampleur du paysage, sans s’attarder à ce qui fait le plus de bruit. Cette fois, l’action se déroule dans les années 1791-1792, avant et après la bataille de Valmy, tandis qu’à Paris la Révolution enclenche les mécanismes qui mèneront à la Terreur. De tout cela, le lecteur ne perçoit que de lointains signes : un carrosse qui gronde sur la route, des soldats qui s’exercent au tir dans une caserne désaffectée de Vitry-le-François, un petit groupe de Prussiens égarés dans la forêt… Pour l’essentiel, la grande forêt, les paysages de Champagne et d’Argonne comptent parmi les principaux acteurs de ce court roman. La pluie, également, car ce mois de septembre fut pluvieux, comme en firent l’expérience le duc de Brunswick et son armée, pris dans la boue, ravagés par la dysenterie – exténués au point de se contenter d’une brève canonnade sous le moulin de Valmy avant de battre en retraite à l’issue d’une sorte d’escarmouche dont la Révolution et Goethe firent un événement fondateur. À vrai dire, pour Julien Letrouvé – qui fut un enfant abandonné –, les perceptions et la durée sont d’un autre ordre. Jusqu’à l’adolescence, il a passé des nuits merveilleuses dans l’écreigne, ce lieu où se réunissaient exclusivement les femmes, et où les hommes, passés la puberté, étaient interdits de séjour. Dans l’écreigne, on parlait, on chantait. Et vertement, et bravement. Mais on travaillait aussi, tandis qu’une lectrice faisait entendre à haute voix les romans et contes de la « Bibliothèque bleue ». De là naquit la passion de Julien pour les petits livres qui firent la fortune de Troyes et que les colporteurs diffusaient à travers la France. Certes, Julien ne sait pas lire, mais il écoute les lecteurs, il regarde les couvertures, contemple les caractères. Et c’est ainsi, en quête de songes et d’identité qu’il parcourt l’est de la France, percevant les échos du grand remuement. Le hasard met sur son chemin Voss, un déserteur prussien – un homme en quête d’identité, lui aussi, mais qui sait lire et qui a vu Voltaire. Tous deux, dans la forêt, vont célébrer la lecture comme une messe en plein air. Mais, il y a toujours la guerre, et la nouvelle Europe en marche… Tout en nuance et en silence, le voyage de Julien Letrouvé s’impose par sa densité poétique. Mais on y trouve aussi, forte et discrète, une certaine idée de l’Histoire et de l’amour réunis autour d’un certain objet nommé livre. |

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