Les Inrockuptibles, n°728, du 11 au 17 novembre 2009
par Raphaëlle Leyris
Un Lost in Translation
transposé en France par une Japonaise complètement perdue. Un petit texte drôle et subtil. Il se passe à peine quelques heures entre le point de départ du
Voyage à Bordeaux, avec l’arrivée de Yuna dans cette ville, et la fin, où elle se fait voler son dictionnaire allemand-français à la piscine. Entre-temps, que se sera-t-il passé ? Quasi rien. Cette Japonaise vivant à Hambourg se sera remémoré ce qui l’a amenée ici – la proposition par une amie de loger chez son beau-frère, absent pendant l’été –, de minuscules souvenirs d’autres voyages et de rencontres, et ses précédentes tentatives (ratées) pour apprendre le français. Et puis ? C’est à peu près tout. Yoko Tawada n’est pas une écrivaine qu’on lit pour ses intrigues, tout juste minimalistes. Depuis
Narrateurs sans âmes, traduit ici en 2001, cette Japonaise de 49 ans, installée en Allemagne et qui écrit alternativement dans les deux langues, ne cesse de chercher à rendre sensible l’insaisissable : le sentiment d’étrangeté. Sa plume claire, facétieuse, serpente entre les souvenirs infimes pour ausculter la condition de déplacée (immigrées ou voyageuses, ses personnages sont toujours des femmes). Ainsi, elle décrit avec beaucoup d’acuité les infinies fluctuations d’identité d’un même être d’une langue à l’autre, d’un lieu à l’autre, mais aussi d’un interlocuteur à un autre. Yuna pense en allemand, mais prend des notes en forme d’idéogrammes japonais, fragiles aide-mémoire. À travers elle, Yoko Tawada s’amuse et s’émerveille des différences illimitées entre les langues et les civilisations – pas seulement entre l’Orient et l’Occident, mais aussi, ici, entre la France et l’Allemagne.
Le Voyage à Bordeaux, comme les quatre précédents livres de l’auteur, a ceci d’original et de précieux que son auteur se place toujours du côté de la légèreté. Elle explore l’étrangeté et l’incommunicabilité, en refusant d’en faire un drame.
Elle, 30 octobre 2009
OVNI. Lost in bordelais par Anne Diatkine
Gérard Bobillier, le fondateur des éditions Verdier mort le 5 octobre dernier, avait le chic pour découvrir des auteurs dont chaque mot est un trésor fragile. C’est ainsi qu’il fit paraître l’œuvre de Pierre Michon. Avec
Le Voyage à Bordeaux, l’éditeur témoigne encore une fois de son talent de chercheur d’or, tant ce court roman est constitué de pépites. Il se lit lentement car on ne peut s’empêcher d’annoter à peu près toutes les phrases comme autant de merveilles qu’il est toujours utile d’avoir en tête. Le livre est construit en une série d’alinéas précédés d’idéogrammes, « parfois avec un toit au-dessus de la tête, parfois sans », qui sont autant de jolis dessins incompréhensibles. Va-t-il falloir se munir d’un dictionnaire franco-japonais ? Laissons cette tâche à Yuna, qui s’arrête à Bordeaux, pour « croquer une nouvelle langue » et que le lecteur suit dans sa découverte des bizarreries françaises. Yuna « essaie » des mots, comme d’autres des vêtements. Elle dérobe des expressions et s’aperçoit qu’elles ne lui vont pas. Elle vit une éducation sentimentale dans une langue d’emprunt avec laquelle elle joue tel un jeune chat, et ses rencontres mettent en relief l’étrangeté de chacun : ainsi, Nancy, au « sommeil profond comme un ravin et qui mangeait de tout, de A à Z, de l’avocat aux zakouski ».
Lettres d’Aquitaine, octobre/novembre/décembre 2009
par Catherine Lefort
Yoko Tawada a été accueillie en résidence à Bordeaux en 2006 par l’Arpel, en lien avec le Goethe Institut et les éditions Verdier qui publient là son cinquième livre en français. Yoko Tawada est née au Japon et vit depuis de nombreuses années en Allemagne. Elle écrit autant en japonais qu’en allemand ; c’est depuis cette dernière langue que son roman a été traduit par Bernard Barman, son fidèle traducteur.
Le Voyage à Bordeaux a donc fait son chemin littéraire…
La narratrice du livre, Yuna, double de l’auteur, est venue comme elle étudier à Hambourg. Son amie Renée lui propose de séjourner à Bordeaux dans la maison vide de son beau-frère. Plus qu’un voyage à Bordeaux, il s’agit d’un périple dans ses souvenirs semés de rencontres, d’amitiés, dans des villes ou des lieux qui ont marqué sa vie.
Dans ce roman d’apprentissage, égrenés d’idéogrammes qui sont autant de références à sa langue maternelle, Yoko Tawada, dans une écriture subtile, s’interroge en permanence sur les différences entre les langues, établissant des ponts entre elles. Yoko Tawada sera au Goethe Institut le 3 décembre prochain (18h) pour présenter son livre.
CNL, 12 octobre 2009
par William Irigoyen
Dans ce cinquième roman traduit en français aux éditions Verdier, Yoko Tawada s’est inventée un double en la personne de Yuna. Cette timide étudiante japonaise séjourne à Hambourg pour apprendre l’allemand, comme l’auteur elle-même qui, avant de s’installer à Berlin en 2006, a passé plusieurs années dans cette ville hanséatique.
Tout commence par un caprice, une lubie : à la faculté, lors d’une conférence sur Racine, l’étudiante rencontre Renée, professeur de lettres classiques. Elle l’aborde en prétendant vouloir adapter le célèbre dramaturge au théâtre nô. Pur prétexte, mensonge éhonté, car Yuna ne connaît rien à cet art japonais, mais qui traduit l’obsession du passage d’une culture à l’autre, de l’Occident à l’Orient. De fil en aiguille, les deux femmes sympathisent et l’universitaire française propose à Yuna de faire un séjour en France, chez Maurice, son beau-frère. Elle quitte donc Hambourg pour se rendre à Bordeaux afin d’y étudier le français. Ce voyage en train et les premiers temps passés dans la ville de Montaigne ravivent les souvenirs d’amis vivants ou disparus.
Ce
Voyage à Bordeaux s’inscrit dans la grande tradition du
Bildungsroman, le roman de formation. Mais, là où les maîtres du genre, tel Goethe, mettaient en scène un personnage jeune, naïf, avide de connaissances et d’expérience, Yoko Tawada choisit une jeune fille dont la crédulité n’est qu’apparente et la démarche, bien plus ambitieuse. En écrivant tour à tour en japonais et en allemand, Yoko Tawada interroge dans ses romans notre rapport au monde, en questionnant le modèle de l’apprentissage des langues. Ici, il s’agit pour Yuna de se mesurer au vieux mythe de Babel :
« Pourquoi apprendre des langues étrangères ? […] On apprenait la langue des autres, la langue des baleines, celle des machines, celle de l’anatomie, et aussi celle des fleurs de jardin. Personne ne demandait à Yuna ce qu’elle comptait faire plus tard de cette nouvelle langue apprise. On n’offrait rien à faire de particulier avec la langue, mais c’était la langue elle-même qui marquait les buts. A l’époque, les professeurs de Yuna partaient du principe que c’était la langue qui avait façonné elle-même les vis de la fusée Spoutnik. »
La romancière semble considérer que seule la maîtrise d’une langue universelle, unique clef permettant l’accès à l’intime, peut répondre à notre quête d’altérité. La plupart des personnages secondaires de ce roman ne font en effet qu’une brève apparition. Et si Yuna prend langue avec eux, elle ne donne jamais l’impression d’approfondir le lien. Empreinte de cette réserve toute japonaise, elle s’isole du monde pour laisser libre cours à l’interprétation des mots d’autrui. Et comme pour figurer ce retranchement, chaque nouveau paragraphe débute par un idéogramme qui laisse le lecteur qui ne serait ni japonisant, ni sinisant, un peu démuni …
Le Voyage à Bordeaux est donc un singulier roman qui balaie aussi, indirectement, quelques clichés sur l’allemand, langue prétendument de précision et de pure logique. Il faudra attendre les toutes dernières lignes de ce livre qui s’achève dans une piscine par le vol d’un dictionnaire pour comprendre que ce voyage-là ne connaît pas de fin mais bifurque sans cesse dans la connaissance de soi
Libération, jeudi 8 octobre 2009
Fraîche Tawada par Frédérique Fanchette
La Japonaise de Hambourg visite Bordeaux et la langue française Sur la quatrième de couverture, la parenthèse fait sourire : « Traduit de l’allemand (Japon). » Comme si le Japon était l’Amérique latine et que s’y était implantée une communauté germanique à la faveur de bouleversements historiques. Passée la surprise, il y a aussi cette question. Faut-il un dictionnaire pour lire le
Voyage à Bordeaux ? Tout le roman est jalonné de mots japonais non traduits, idéogrammes jetés dans le texte telle une colonie de coccinelles sur un champ de pucerons. Finalement, on préférera l’option
lost in translation, pour suivre Yoko Tawada naviguant, en rêveuse éveillée, dans les écarts comiques et poétiques que la confrontation des langues génère.
Yoko Tawada, née en 1960 à Tokyo, vit à Hambourg. Trois de ses livres ont été traduits de l’allemand, mais
Train de nuit avec suspects, paru en France en 2005, l’a été du japonais et
L’Œil nu (2005 également) s’est nourri d’allers-retours entre les deux langues. Le personnage central du
Voyage à Bordeaux, quatrième roman traduit en France, est une jeune femme qui ressemble à l’auteur. Elle s’appelle Yuna, pense encore beaucoup en japonais et vit aussi à Hambourg. Elle a perdu son chat – « déficience rénale » –, sait reconnaître dans le port un cargo transportant des bananes et fréquente une femme plus âgée, Renée, qui fait des conférences sur
Phèdre et la met en relations avec son beau-frère Maurice, établi à Bordeaux.
« Piqûre ». Yuna veut apprendre le français, elle a « faim » d’une nouvelle langue, capable comme elle est de manger littéralement un dictionnaire page à page et d’en commenter la texture croustillante ou farineuse. Mais il ne faut pas s’imaginer qu’un amant étranger est le meilleur dictionnaire qui soit et que Maurice pourra faire l’affaire. Les personnages de Tawada sont souvent de passage, se croisent, et ses narratrices décampent à la façon des oiseaux en automne. Donc pas d’intrigue amoureuse dans ce livre pour faire liant. Quand Yuna rencontre un étudiant, le bilan est vite expédié : « Quelque chose chez lui agissait rapidement et infailliblement, comme une piqûre contre les crampes d’estomac. »
Pas de suspense non plus. Yoko Tawada n’a pas besoin de ces ficelles, elle laisse tout juste des fils de soie ici ou là pour retrouver son chemin. Sa marque à elle, c’est l’ouverture permanente à l’inconnu des petites choses, c’est l’art de faire venir des histoires d’un rien, lié aux diableries des mots. C’est celui de « désentortiller » (terme emprunté à la femme de ménage du bureau et gardé précieusement) les idéogrammes qu’elle inscrit au fil des journées dans son bloc-notes rouge.
« Huf ». Un cheval noir peut ainsi très bien attendre la narratrice à la gare de Bordeaux.
Huf (sabot) n’est pas très loin du
Hof de
Bahnhof (gare). Un verger pousser dans une cave, quand une ampoule nue repousse l’obscurité et fait penser à la poire, fruit qui, au Japon, a pour nom « France ». Une maison coûter beaucoup de lambeaux de peau à sa propriétaire.
Yuna progresse dans l’étrangeté des mots, dérobe à une comptable de l’entreprise où elle travaille l’expression « mûre pour une cure », pour aussitôt le regretter. Et puis, rendue inconsolable après la mort de Tamao, elle invente ses formules. « Chercher un chat dans la mer. » Ce qui ne veut pas dire que la recherche ait été vaine, « mais qu’on peut trouver de tout dans une mer, même ce à quoi on ne s’attend pas ».
Page, n°132, octobre 2009
Le flux des mots
par Christine Lemoine
Prétexte pour apprendre le français, ce voyage nous entraîne dans une déambulation d’une langue à l’autre, d’un personnage à l’autre. Un régal porté par une excellente traduction. D’emblée, le livre provoque la curiosité : la page titre annonce « traduit de l’allemand (Japon) ». La parenthèse dit tout sur ce roman qui livre, souvent avec humour, les réflexions de Yuna, Japonaise vivant en Allemagne, sur la saveur des mots au fil de ses rencontres. Les langues sont mouvantes comme l’eau qui attire Yuna. Les mots ont une couleur, « un goût étrange sur la langue ». Ils s’étirent « comme un chat qui miaule » et Yuna voit « un mot au milieu duquel ondoyait la lettre m ». Par associations d’idées, Tawada va et vient entre les amies de Yuna et « désentortille » les minuscules idéogrammes qui ponctuent le livre : « chaque signe donne naissance à une longue histoire », celle de Renée qui attire et rebute Yuna, celle de Maurice qui lui prête sa maison que Yuna regarde « se transformer lentement pour plaire à la nouvelle habitante », ou encore celle d’Elena qui estime que son amie pour faire la cuisine devrait lire un livre de recettes et non un dictionnaire. Apprendre le monde c’est d’abord apprendre la langue des autres mais aussi « la langue des baleines, celle des machines, celle de l’anatomie ». Histoire d’apprentissage, le roman révèle une poésie rieuse et savoureuse.
Le Magazine littéraire, n°490, octobre 2009
Une Japonaise germanophone à Bordeaux par Chloé Brendlé
Yoko Tawada a étudié le russe au Japon. Pris le Transsibérien pour se rendre en Europe. S’est installée en Allemagne, où elle écrit, tantôt en japonais, tantôt en allemand. Dans son nouveau récit, c’est son double, Yuna, qui se met en tête d’apprendre le français. Yuna aurait souhaité se rendre pour cela à Dakar, mais, à défaut, se retrouve à Bordeaux. Son hôte lui recommande « four important places in Bordeaux : the garden, the market, the utopia and the water ». De cette ville dont Marie NDiaye avait fait le cadre de
Mon cœur à l’étroit, on ne saura pourtant rien, ou presque. Car l’auteur maîtrise l’art de « découdre ». Elle juxtapose des bribes de souvenirs et une collection de personnages qui deviennent, au gré de ce labyrinthe textuel et à l’insu de l’héroïne, des étrangers. Ce court roman, scandé par des idéogrammes esseulés entre deux paragraphes, donne au lecteur un léger vertige, comme s’il commettait un faux-pas : il n’est jamais tout à fait sûr de ce qu’il vient de lire. La narratrice fait en effet peser avec malice le doute sur les mots et les choses (« désentortiller », « aimer », « nonne », « lignes », « Tu », « Je »…). Dense et intrigant, ce livre contient d’étonnants passages. Difficile de déterminer s’il s’agit d’anecdotes fantastiques ou d’allégories portant sur l’identité, comme cette histoire de l’amie devenue littéralement esclave de sa propre maison, ou la scène finale : dans une piscine bordelaise, la narratrice se fait voler son dictionnaire franco-allemand et sa date de naissance…
Notes bibliographies, octobre 2009
Yuna a quitté le Japon pour venir étudier l’allemand à Hambourg. Elle aborde un jour un professeur de littérature française sous prétexte de mettre en scène une pièce de Racine. Les deux femmes se lient d’amitié. Ce n’est pas tant le théâtre qui intéresse Yuna, mais la langue, les mots nouveaux et le français qu’elle brûle d’apprendre . Son amie lui propose d’occuper pendant deux mois la maison de son beau-frère à Bordeaux.
À la faveur de ce voyage en France, les souvenirs de Yuna et ses interrogations liées à l’apprentissage d’une langue se ravivent et alternent sous forme de courts paragraphes introduits par un idéogramme. Pénétrer une culture, découvrir les passerelles, aller d’un monde à l’autre relèvent du défi. Ce que fait Yoko Tawada avec originalité en poursuivant son questionnement linguistique (cf.
Narrateurs sans âmes, NB mai 2001). Du talent malgré un récit décousu et sans émotion.
Le Monde magazine, 26 septembre 2009
Sur nos terres par Christophe Donner
Nous aimons beaucoup les romans étrangers qui se passent en France, ils nous font nous sentir comme ces Egyptiens entourés de pyramides et n’y prêtant plus attention. L’archéologue est japonaise, elle a lu nos auteurs par ordre alphabétique, Barthes, Baudrillard, Blanchot, Breton, maintenant Yuna veut apprendre le français. Pour corser le projet, elle rêve de devenir comédienne. Un rêve récurrent : elle est sur scène, récite un monologue, la couronne qu’elle porte sur la tête n’est pas en lauriers tressés « mais en fleurs de pensées ».
Elle arrive à Bordeaux avec ses piquets de carroyage, passe au tamis la langue que nous parlons et qui n’est pour elle qu’un champ de fouilles.
À la gare, Renée accueille Yuna, puis l’héberge chez elle. Les deux femmes partagent un petit drame ménager au niveau de la tuyauterie. Le plombier s’enfuit. Les voilà toutes les deux seules aux prises avec le métal « cassant comme l’opercule d’une boîte de Coca-Cola qui se casse sous les doigts d’une femme assoiffée ».
La relation linguistique entre ces deux femmes intransigeantes, cruelles, à l’affût des faiblesses intellectuelles de l’autre, montre ce qui ne pourrait jamais arriver entre deux hommes, eussent-ils atteint le plus haut niveau d’exaspération mutuelle. Yuna écrit une lettre à Renée, pour mettre les choses au point, ou quelque chose comme ça. Mais elle n’envoie pas la lettre. C’est alors qu’elle se rend compte que Renée se comporte comme si elle avait reçu la lettre. « Un sport de combat où l’on s’affronte à l’épée en bambou. »
L’image lui vient du fait qu’en japonais, pour écrire le mot
kotaeru (répondre), elle utilise un idéogramme contenant une couronne en bambou. Grand mérite du traducteur, Bernard Banoun, d’avoir su rendre l’étrangeté d’une pensée où le sens des mots se courbe selon l’énergie qu’on met à les tracer. D’ailleurs, Yoko Tawada, l’auteure de cette merveille de livre, place entre les paragraphes d’agaçants idéogrammes que j’ai mis du temps à accepter. Et pas encore compris.
Je voudrais ne faire que citer « cette élève exubérante qui vouait un amour inconditionnel à chaque phrase ». Des phrases qui se fichent en vous comme un aimanté d’aiguilles trouvées une à une dans une meule de foin. Piquantes et utiles, bonnes et belles. Ce
Voyage à Bordeaux n’est pas cousu, mais épinglé sur le canevas transparent de l’intrigue, à peine amoureuse. Ces idéogrammes seraient donc des agrafes ? On y vient. Crochets de flash-back, respirations, ellipses, ou incises, tout ce qu’on veut, ils opèrent. Vers la page 38, j’ai pensé à Nathalie Sarraute. Pourquoi ? Une façon de s’installer à la terrasse d’un lieu ordinaire, à la bonne place, laissant toujours entre soi et le monde un verre de blanc sec, ou une tasse de café, livrée par un serveur discret.
L’art d’observer est aussi celui de laisser venir les souvenirs. En tripotant le bâtonnet de sucre en poudre, tout à coup, à l’évocation de Viviane, ça se déchire, le sucre se répand sur le sol noir en ardoise. « Elle essaya de balayer discrètement avec ses chaussures mais n’osa pas aller ensuite reprendre un sachet de sucre à la caisse. Le goût amer de l’express fit revenir Viviane, elle se tenait devant Yuna. » Des petites choses comme ça qui font les grands livres.
Arte blog : Le Poing et la Plume, mardi 22 septembre 2009
par William Irigoyen
La timide étudiante japonaise Yuna quitte Hambourg pour se rendre à Bordeaux afin d’y étudier le français. Elle séjournera dans la maison de Maurice, beau-frère d’une de ses amies universitaires. Ce voyage en train et les premiers temps passés dans la ville de Montaigne ravivent les souvenirs d’amis vivants ou disparus. Mais il est aussi et surtout une quête d’accomplissement de soi, dans la plus grande tradition du Bildungsroman, le roman de formation, dont la référence reste sans aucun doute
Les Années d’apprentissage de Wilhelm Meister de Goethe.
Chez Yuna, cet apprentissage à la vie passe par la confrontation de son moi encore plein d’idéaux à la froide réalité incarnée par certains de ceux qu’elle rencontre. Il y a d’abord Renée, professeur romaniste, que l’étudiante aborde lors d’une conférence sur Racine. Elle affirme son souhait d’adapter le célèbre dramaturge au théâtre nô. Mensonge éhonté, Yuna ne connaissant rien à ce style du théâtre japonais.
Dans ce cinquième roman traduit en français aux éditions Verdier, Yoko Tawada s’est trouvée un double en la personne de Yuna. Elle a en effet passé de nombreuses années elle-même à Hambourg avant de s’installer, en 2006, à Berlin. L’auteure, qui écrit tour à tour en japonais et en allemand montre ici comment la quête d’altérité est liée à l’apprentissage d’une langue universelle, seule clef permettant l’accès à l’intime.
« Pourquoi apprendre des langues étrangères ? Apprendre, à l’époque, c’était presque toujours apprendre une langue. Que pouvait-on apprendre d’autre ? On apprenait la langue des autres, la langue des baleines, celle des machines, celle de l’anatomie, et aussi celle des fleurs de jardin. Personne ne demandait à Yuna ce qu’elle comptait faire plus tard de cette nouvelle langue apprise. On n’offrait rien à faire de particulier avec la langue, mais c’était la langue elle-même qui marquait les buts. À l’époque, les professeurs de Yuna partaient du principe que c’était la langue qui avait façonné elle-même les vis de la fusée Spoutnik. »
Un idéogramme non traduit marque le début de chaque nouveau paragraphe, laissant le lecteur non japonisant ni sinisant – la grande majorité des kanjis sont d’origine chinoise – un brin démuni. À moins qu’il ne s’agisse-là d’une volonté délibérée de Yoko Twada de montrer la difficulté de sa quête en nous obligeant à plonger dans le silence de l’incommunicabilité.
Le Voyage à Bordeaux est un singulier roman qui balaie aussi, indirectement, quelques clichés sur l’allemand, langue qui ne serait que pure logique et précision. À travers de nombreux exemples, Yuna démonte ce cliché avec une élégance toute japonaise, sans jamais prétendre à une éventuelle supériorité : « Quand un mot s’ouvre comme un parapluie, d’autres parapluies se déploient aussi », dit-elle pour justifier la poursuite de sa quête.
Il faudra attendre les toutes dernières lignes de ce livre qui s’achève dans une piscine pour comprendre que ce voyage sans fin prend à chaque fois une autre direction. La quête n’est donc finie. Yuna progresse dans l’accomplissement de soi. Les portes s’ouvrent sur un nouvel horizon. Elle finira peut-être par se « mouiller » davantage.
Sud-Ouest, dimanche 23 août 2009
Le Sud Ouest par Olivier Mony
Rentrée littéraire. Quelques écrivains ont choisi de tisser leurs intrigues dans les rue de Bordeaux, les paysages verdoyants de Dordogne ou au bord de l’eau. […] Enfin, pour mettre un terme à cette recension buissonnière et nullement exhaustive, il convient de ne pas oublier le plus intrigant et inattendu de tous. Yoko Tawada est japonaise, elle écrit en allemand, c’est un grand écrivain.
Le Voyage à Bordeaux (éd.Verdier), qui sort ces jours-ci, est son cinquième roman traduit en français.
Sous sa plume, Bordeaux est beaucoup plus que Bordeaux ; ou, plus exactement, complètement Bordeaux et complètement autre chose. On suit, fasciné, les traces de Yuna, son héroïne, pour qui des lieux comme le jardin public, le cinéma Utopia ou la piscine Judaïque dessinent les idéogrammes de la perte et de l’égarement.
Comme Emmanuelle Riva, Occidentale égarée au Japon dans le film de Resnais psalmodiant « non, tu n’as rien vu à Hiroshima », YokoTawada pourrait en retour se faire le même reproche pour Bordeaux. Elle n’a rien vu, mais tout ressenti, ou pressenti. Comme les autres, à Guéthary, au Cap-Ferret, à Libourne ou en Dordogne. Comme ces pages qui, tournant le dos aux flonflons de l’orchestre de la rentrée littéraire, laissent advenir une musique insidieuse et douce, une chanson d’ici.
Télérama, n°3114, du 19 au 25 septembre 2009
Racine version nô par Marine Landrot
Le voyage délicieusement loufoque d’une jeune Japonaise en Europe. Débris épars, particules volatiles, grains de sable disséminés: les fragments qui composent ce roman cocasse revendiquent leur indépendance. Deux ou trois paragraphes par page, ourlés d’idéogrammes japonais, mystérieux comme des paupières qui se referment. Bienvenue à l’intérieur du cerveau de Yuna, timide étudiante japonaise qui s’enhardit un jour à faire croire à une conférencière de Hambourg qu’elle a l’intention de monter une pièce de Racine sous forme de nô japonais: « Peut-être n’était-ce pas un mensonge, mais un tigre. Dessiné dans l’air d’un unique coup de pinceau. Noir et blanc, simple, d’un trait. Ses membres n’étaient pas reliés par l’anatomie, mais par la force de son élan. »
Le bateau la mène à partager l’existence de la spécialiste en tragédie française, quitte à faire le plombier sous son lavabo en zieutant ses varices naissantes et ses doigts de pied incurvés. Puis Yuna prend le train pour Bordeaux, où l’accueille le beau-frère de son idole lettrée, un ours en pull marron marchant d’un pas mal assuré.
Le sautillement des pensées de Yuna, clownesque et clairvoyante voyageuse, donne au livre une indéfinissable allure de film muet. Écrivain atypique, russophone et anglophone, rédigeant ses livres tantôt en japonais, tantôt en allemand, Yoko Tawada est férue de cinéma. L’un de ses plus beaux romans,
L’Œil nu, raconte d’ailleurs la fascination d’une réfugiée de RDA pour les films de Catherine Deneuve, dans le Paris des années 1980.
Le Voyage à Bordeaux est aussi une histoire de déracinement, loufoque et déchirante, dont les lignes de fuite sont tendues vers le souvenir. Double de l’auteur, le personnage de Yuna prend appui sur les détails les plus absurdes, les plus inhumains de sa vie d’exilée, pour se laisser propulser au plus profond de sa mémoire, aux premiers balbutiements, à l’origine même de la langue. Au commencement, tout se brouille, dans un brouhaha intraduisible : « Dans la tête de Yuna, un oiseau et un poisson avaient quatre pattes comme un cheval. La mer, c’était la mère et l’eau. Quand le rivage traite avec une groseille, quand il lui vend un humain indéterminé et en échange lui achète une mère, cela lui donne une mer et une activité d’écrivain. » Puis, à la faveur d’une baignade en piscine, la limpidité intérieure se généralise, et les mots disent l’essentiel : l’héroïne a peur de mourir, son existence tout entière tournée vers ce qu’elle redoute le plus : « le moment que l’on nomme aller-au-lit ». Carrefour de tensions et de rêveries, l’écriture de Yoko Tawada méduse par son étrangeté languide, formidablement rendue par son traducteur français de toujours, Bernard Banoun. Dans ce livre absurde et très intérieur, on rit sous cape, on pleure sous bonnet de bain. Il y réside un fol espoir, résumé par la dernière phrase, courte et métallique : « La porte s’ouvrit avec un déclic. »
La Quinzaine littéraire, 1
er-15 septembre 2009
Chasseur de sens par Marie Étienne
[…] Et lorsque l’écrivain est aussi un poète qui accomplit le grand écart entre les langues, contourne la logique, oublie et perd les dictionnaires, respire et sens les mots comme s’ils étaient des fruits, le plaisir du lecteur est complet et complexe.
L’intrigue existe cependant, bien qu’écartée à tout moment et aussitôt reprise en main. Elle raconte en principe un voyage à Bordeaux, également ce qui précède, ce qui l’entoure, qui l’interrompt et le relance, au moyen de petits paragraphes, une forme qui permet de passer d’un sujet à un autre mais par associations d’idées. D’autant que les fragments de textes sont surmontés par des idéogrammes qui font office de titres.
On ne peut s’empêcher de penser à l’écrivain Sei Shônagon, qui, au XI
e siècle, raconta dans ses chroniques la vie de cour à son époque, dans des séquences numérotées de 1 à 162, parfois longues, parfois brèves, et surmontées de titres : « Choses désagréables, Choses qui paraissent pitoyables, Choses qui donnent une impression de chaleur… ».
Chez Yoko Tawada, l’humour vache est cocasse, la fantaisie, ailée, et le langage pris à rebours. Elle fait penser à un chasseur de sens, qui se tapit derrière les mots pour en guetter les signes, ce qui en surgira, qui aidera à les comprendre, ou à les dévoyer ! Pour elle les mots n’ont rien d’abstrait, ils sont vivants, vraiment, ils s’échappent, ils séjournent, ils possèdent des couleurs, une odeur, surtout de la malice, ce qui parfois est inquiétant. « Je parle sept langues européennes mais cela ne suffit pas et de loin, pour comprendre ma propre vie », écrit-elle.
Ce qui n’est pas encourageant pour l’apprenti des langues l’est en revanche pour Yoko Tawada. Son héroïne, Yuna, en affirmant à une amie son intention de mettre en scène Racine sous la forme d’un nô, se livre à un mensonge, puisqu’elle ignore tout du théâtre et de Racine. Ce faisant, elle trace, dit-elle, un tigre, d’un unique coup de pinceau : « Ses membres n’étaient pas reliés par l’anatomie mais par la force de l’élan. »
La force de l’élan, voilà ce qui importe, et qui permet de circuler d’une langue à une autre. « Supposons qu’il n’y ait pas de mot correspondant au mot sœur mais deux mots différents :
ané pour sœur aînée et
imooto pour sœur cadette. On aurait soit une
imooto, soit une
ané. La sensation d’avoir une sœur n’existerait plus. »
Un échange linguistique, entre deux langues ou deux individus, tire son élan et sa vigueur de sa capacité à être dialectique, il doit être pareil à « un sport de combat où l’on s’affronte à l’épée en bambou ». Yoko Tawada prend élan sur un mot, par exemple « beau-frère », d’abord elle s’en méfie, elle le tient à distance, « Quelle musaraigne mentionnerait son beau-frère ? », elle le teste auprès d’une collègue, elle l’élargit à la notion de famille, ou bien elle regarde la photographie du beau-frère en question comme s’il s’agissait d’un film : « Yuna entendit les herbes bruire dans la photo ». Les mots pour elle ont une vie autonome, ils sont capables de nous influencer, par exemple la couleur marron d’un meuble peut donner une sensation de chaleur.
L’auteur se livre aussi, avec humour, à des considérations d’ordre quasi sociologique : comment crie et gémit une femme au moment d’un rapport sexuel ? « C’était un langage du nez et du larynx qui évoquait moins un animal que le bruit d’une pompe à air. ». Dans les films pornographiques des années soixante-dix, constate-t-elle, les sons produits par les actrices sont uniformes, et font régner, du coup, dans ce domaine, « une égalité utopique entre les classes ».
Yoko Tawada apprend le monde en apprenant les langues, pas seulement celles qui se parlent, mais aussi les muettes, celle des baleines, des machines, des corps, des fleurs de jardin. Chaque mot de chaque langue s’ouvre pour elle comme des parapluies, se multiplient, et elle aussi se multiplie quand elle voyage, se laissant à Berlin pour se rendre à Bordeaux, écrire n’étant rien d’autre que désentortiller le dessin d’un idéogramme pour lui faire dire sa longue histoire.
L’auteur ne se contente pas d’apprendre des langues, elle sort des rails de la logique, avec elle la nuit n’avance pas toujours en direction du lendemain matin et un lavabo peut ressembler à une face humaine. De même il arrive qu’elle se sente un jeune homme qu’on oblige à passer une robe de fille ! Bref, Yoko Tawada respire « l’envers du jour dans les trains de nuit », autrement dit elle parle couramment une langue inventive, diablement réjouissante.