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  L’hérétique
(El hereje)

  Miguel Delibes

  Roman
Traduit de l’espagnol par Dominique Blanc

  480 pages
19,90 €
ISBN : 2-86432-318-4

Résumé

     C’est par Valladolid, cité puissante et prospère de Vieille Castille, que la Réforme protestante pénètre en Espagne. Le destin tragique du premier cercle de luthériens, éradiqué par l’Inquisition, fournit la toile de fond du livre de Miguel Delibes.
     Mais l’art de l’écrivain transcende le roman historique. Ses personnages ne sont jamais aussi vrais que quand ils incarnent, à travers leurs idées et leurs sentiments, des figures intemporelles. À commencer par son héros, Cipriano Salcedo. Né l’année même où Luther placarde sur la porte de l’église de Wittenberg les thèses qui vont provoquer le schisme, élevé par un père froid et sévère qui lui reproche d’avoir coûté la vie à son épouse, il devient un commerçant prospère. Insatisfait, il connaîtra un bref moment de félicité dans la fraternité des assemblées clandestines. Mais le destin de l’hérétique est scellé d’avance.
     Ce chant tragique, où les corps et les cœurs sont la matière même de cette œuvre passionnée, est à l’image de la jeune nourrice Minervina qui traverse le roman comme un fil d’amour tendu vers l’espoir.



Extrait du texte

     Le docteur accompagna la tête pour éviter l’impact, et le bébé atterrit sur la serviette blanche que la commère tendait entre ses bras juste derrière. Elle le regarda, abasourdie :
     — Un garçon, dit-elle. Qu’il est menu, on dirait un chaton.
     Don Bernardo entra précipitamment. Le docteur Almenara, qui se lavait les mains dans la cuvette, le regarda fixement et lui dit :
     — Voilà votre fils, monsieur Salcedo. Vos Grâces croient toujours qu’elles ont bien compté ? Vu la taille, il semble qu’il ait sept mois.
     Mais l’effort, la suffocation, le raidissement de doña Catalina, qui pour la première fois de sa vie avait accompli toute seule un travail personnel, sans recourir à des mains mercenaires, produisirent leurs douloureuses conséquences. Elle se sentait épuisée et désarmée et quand le lendemain matin ils lui présentèrent l’enfant pour qu’elle lui donne le sein, le petit écarta sa tête minuscule du mamelon, secoué d’un sanglot convulsif. Le docteur Almenara, témoin de la réaction du nouveau-né, ausculta patiemment doña Catalina. Il posa la main à l’anneau sur le sein gauche de la malade, se tourna vers don Bernardo, son frère et sa belle-sœur, qui lui rendaient une visite inopinée, et prononça une autre de ses phrases lapidaires :
     — La parturiente a de la fièvre. Il faudra chercher une nourrice.
     L’entregent de la famille Salcedo fut mis à contribution dans la ville et les villages alentour. Don Ignacio, auditeur à la Chancellerie, où l’on préparait ce matin-là la réception du roi, fit passer le message au personnel subalterne : On recherchait d’urgence une nourrice jeune, avec un lait de plusieurs jours, saine et disposée à se loger dans la maison des parents. Ses associés dans le commerce de la laine, au Páramo, reçurent de don Bernardo la même consigne : On recherche une nourrice. La famille Salcedo a besoin de toute urgence d’une nourrice. Le lendemain à midi une jeune fille se présenta, presque une fillette. Elle venait de Santovenia, était mère célibataire, son enfant était mort à la naissance et elle avait un lait de quatre jours. Doña Catalina, dont la fièvre était encore légère, apprécia la fille : grande, mince, tendre, le sourire séduisant. Elle donnait l’impression d’une fille gaie en dépit de tout. Quand elle vit l’enfant se coller à sa poitrine et rester une heure immobile en tirant sur le téton avant de s’endormir, doña Catalina fut émue. La ferveur maternelle de cette petite transparaissait dans sa délicatesse, le soin méticuleux qu’elle mettait à coucher le bébé, leur communion à l’heure de la tétée. Émerveillée par de si bonnes dispositions, doña Catalina l’engagea sans hésiter et la félicita sans réserves. C’est ainsi que Minervina Capa, originaire de Santovenia, âgée de quinze ans, mère privée d’enfant, entra précipitamment au service de la famille Salcedo à la corredera de San Pablo, au numéro 5.



Extraits de presse

     La Quinzaine littéraire, 16 avril 2000
     Le roman de l’innocence
     par Maryse Arrigoni

     « Comment taire toutes ces formes de violence perpétrées aussi au nom de la foi ? Il est nécessaire que l’Église, en accord avec le concile Vatican II, réexamine de sa propre initiative les aspects obscurs de son histoire en les jugeant à la lumière des principes de l’Évangile. »
     Cette phrase de Jean-Paul II aux cardinaux (1994) mise en exergue au roman de Miguel Delibes L’Hérétique, aurait pu donner le ton du livre. On s’attendrait en effet à un violent réquisitoire contre les crimes de l’Inquisition puisque l’action du roman se situe en Espagne au XVIe siècle, en plein déchaînement du fanatisme religieux encouragé par Charles Quint vieillissant puis par son fils Philippe II. Mais c’est tout autre chose.
     Bien sûr l’intolérance et la barbarie fanatique y sont implicitement dénoncées et le personnage central Cipriano Salcedo aurait pu s’apparenter au Candide de Voltaire mais c’est plutôt dans la lignée de la Félicité de Flaubert qu’il faut le situer. Miguel Delibes s’intéresse en effet comme dans toute son œuvre, au mystère des cœurs simples, de l’innocence qui transgresse tout naturellement l’interdit absolu et qui par là même condamne la cohorte de ses juges et de ses bourreaux. Ni roman historique ni roman picaresque L’Hérétique est le roman de l’innocence, le chemin initiatique d’un cœur pur – comme les aime et les rêve encore Miguel Delibes à 78 ans – qui rencontre la Réforme « comme on tombe sur une femme, par hasard » et qui va mourir pour elle sans parjure, fidèle jusqu’au bout.
     La trame du récit proprement dit ne commence qu’au livre I « Les jeunes années », le long prélude étant à notre sens superflu. Catholique fervent, doté d’une conscience extrêmement scrupuleuse, Cipriano Salcedo se trouve en parfait accord avec les idées de la Réforme diffusées en Castille par le Docteur Cazalla, théologien distingué : la passion du Christ suffit seule à sauver le genre humain, pas de Purgatoire, fini le scandale des indulgences, le culte fétichiste des Saints, la vérité résidant dans l’esprit et la lettre de la Bible. Déjà dans Les Rats (1) et dans Cinq heures avec Mario (2) Miguel Delibes avait dénoncé l’imposture de la société catholique sous Franco. Ici, l’auteur refuse l’ironie grinçante de Voltaire qui tout en fustigeant l’intolérance, se plaisait à ridiculiser la naïveté de son héros. Au contraire Miguel Delibes nourrit une profonde sympathie à l’égard de Salcedo qui est l’antihéros par excellence. Petit, velu, d’une vigueur étonnante, il échappe par une sorte de grâce à tous les désespoirs qu’aurait pu légitimement lui inspirer sa vie.
     Fils tardif et rejeté d’un père borné qui ne lui pardonne pas d’avoir coûté la vie de sa mère, il s’épanouit et se réchauffe à la tendresse absolue de sa jeune nourrice Minervina,.Mis par son père, pourtant fortuné, à la rude école de l’Hôpital des enfants trouvés de Valladolid, il se lie d’amitié avec les plus pauvres, les plus rustres de ses camarades, partageant avec eux la familiarité de la mort lors des épidémies de peste ou des rites funèbres charitables de l’Hôpital. De même, il sort indemne du chagrin de n’avoir jamais retrouvé Minervina, chassée pour l’avoir – tout naturellement là aussi – initié à l’amour, puis indemne du désastre de sa vie conjugale. Ni effrayé, ni excité par les dangers encourus, il est heureux d’être admis aux assemblées clandestines de la nouvelle religion et accepte avec fierté la périlleuse mission d’aller en Allemagne rencontrer Melanchton (3) et d’en rapporter publications et livres édifiants interdits en Espagne. Il endure enfin la torture, l’humiliation de l’autodafé et la douleur du bûcher sans blasphème, sans dénonciation, sans reniement, « sans bouger un cil », ce qui ne sera pas le cas de ses coreligionnaires. Et grâce suprême, Minervina miraculeusement resurgie vingt ans après, allégorie de son ange gardien, l’accompagnera jusqu’au bûcher comme elle l’avait fait dans la tendresse et dans l’amour : « il se repaissait de son élégante silhouette… la longe du licou dans sa main droite, qui s’ouvrait un passage parmi la foule. »
     Frère romanesque d’Azarías, le simple d’esprit des Saint Innocents (4), Cipriano Salcedo l’est aussi des rudes paysans castillans, humbles et bons qui peuplent toute l’œuvre de Miguel Delibes. Alors que Camilo José Cela et Gonzalo Torrente Ballester, ses deux grands contemporains s’inspirent de leur Galice natale, celle-là s’enracine dans sa vieille Castille bien aimée, ses paysages de vignobles et de champs de blé, son univers rural et urbain. Cipriano résidant à Valladolid et possédant des terres à Pedrosa, L’Hérétique est aussi un instantané sans fioriture de l’humble population rurale castillane du XVIe peut-être pas très éloignée de celle d’aujourd’hui : laboureurs, bergers, métayers, piégeurs, chasseurs, muletiers d’où émergent çà et là quelques personnages truculents. Miguel Delibes les aime comme il aime aussi les chevaux – chacun y est nommé, du pur sang à la rosse la plus laide – comme il aime enfin les moments magiques d’un envol de bécasses dans la prairie ou l’affût d’une chasse au perdreau. Mais l’action centrale du roman se situe à Valladolid, ville natale de Miguel Delibes, où il vit et à laquelle l’ouvrage est dédié ; Valladolid ville royale, friande de controverses théologiques, « poussiéreuse et aride en été, froide et boueuse en hiver, sale et fétide en toute saison », Valladolid ville à deux vitesses comptant de puissants aristocrates et de riches bourgeois mais aussi un prolétariat miséreux ravagé par la syphilis, parqué dans les faubourgs, facile à fanatiser.
     La même lucidité réaliste exclut toute vision manichéenne. Si les catholiques sont violemment intolérants (il n’est pas rare que les femmes dénoncent leurs maris au Saint Office) le clan des réformés n’est pas non plus tout blanc. Cipriano lui-même n’a fait vœu de pauvreté et de chasteté que tardivement. S’engageant « dans la voie d’un capitalisme naissant » il a déployé des trésors d’ingéniosité et de volonté pour agrandir le négoce paternel de laine : au magasin de la Judería qui entrepose 700 000 toisons par an, il adjoint un atelier de confection pour la pelisse fourrée qu’il a créée ; s’ouvrant au commerce avec l’étranger, il est devenu l’une des plus grosses fortunes de Valladolid. Par ailleurs, désireux de promotion sociale, il s’est fait accréditer « hidalgo » par les habitants de Pedrosa, Quant aux émois de la chair, son mysticisme ne l’en a pas toujours écarté. Sans peur de la mésalliance ni de la disparité, il a épousé Téodomira, la géante paysanne rousse surnommée « la reine du Páramo » (5) pour son habileté à tondre les moutons, parce qu’il lui a suffi d’être excité sexuellement par sa plantureuse et blanche anatomie et le rêve de se perdre dans « sa généreuse orographie » : « posséder Téo c’était comme posséder une Vénus de marbre bouillonnant d’onde chaude ». Il se montre même très fier de son « bibelot » dont Téo est idolâtre, malheureusement la stérilité du « bibelot » décevra les espoirs de maternité de Téo qui basculera dans la folie et dans la mort. Enfin à 41 ans, profondément immergé dans sa nouvelle religion il est très troublé par la beauté de la jeune aristocrate Doña Ana.
     Dissidente comme lui, refusant aussi comme lui toute délation, cette jeune femme échappera au bûcher grâce à sa beauté. Mais les membres influents du cercle réformé ne sont pas d’innocentes victimes : théologiens orgueilleux de leur magistère (De Seso, Cazalla), dominicain prétentieux (Fray Domingo de Rojas), femmes hypocrites (Beatriz Cazalla) s’entre-dénoncent et se révèlent pusillanimes et lâches, se parjurant pitoyablement pour tenter d’éviter le bûcher.
     La description de l’autodafé final est quasiment cinématographique. Sa force sourde, sa tension et son écriture dépouillée nous impliquent corps et âme dans l’atroce spectacle. Nous vivons la chaleur oppressante de ce jour de mai 1559. Les diamants étincellent sur la cape de Philippe II et sur les robes noires des dames de la Cour, nous entendons les clameurs de la foule surexcitée, nous la voyons dans son débraillé hystérique, l’odeur des fagots ardents se mêle à celle des churros, la bannière du Pape, l’étendard de l’Inquisition et le blason brodé de Saint-Dominique flottent à peine ; après les vociférations ou les hurlements des suppliciés, nous percevons le silence déçu du public devant la mort résignée, sans larmes, sans plainte de Cipriano Salcedo, point d’orgue de ces scènes infernales dont l’Église aura mis plus de quatre siècles à faire repentance.

     Les excellentes éditions Verdier font paraître en même temps, dans leur collection « Otra memoria » dirigée par Raphaël Carrasco, 17 histoires parues en Espagne en 1981, traduites à présent par Rudy Chaulet. Construites sur le thème du retour au village d’un émigrant, elles disent toutes l’archaïque beauté, au début du siècle, de cette vieille Castille paysanne, figée dans l’immobilisme, la superstition et la pauvreté, monde sauvé cependant par ses fortes relations communautaires et sa symbiose profonde avec les forces de la nature.

      1.Verdier, 1990.
      2. La Découverte,1988.
      3. Réformateur allemand (1497-1560). Collaborateur de Luther et rédacteur de La Confession d’Augsbourg (1530).
      4. Verdier, 1992 et 2000.
      5. Terme intraduisible comme le sertao brésilien (Note du traducteur).
      6. La série télévisée « Un siècle d’écrivains » lui consacrera une émission qui devrait être programmée en mai prochain.

 

     Libération, 30 mars 2000
     Delibes, le feu sacré
     par Jean-Baptiste Harang

     Après 50 livres et dix ans de silence , Miguel Delibes publie L’Hérétique, le roman de sa ville natale, Valladolid, quand l’Inquisition envoyait au bûcher les premiers protestants: une fresque où flambent l’engagement et la force des consciences.
     Miguel Delibes va sur ses 80 ans. Il aura toujours roulé ses cigarettes, machinalement et cérémonieusement, le papier posé sur l’index gauche à la merci d’un souffle, tandis que les autres doigts maintiennent entrouverte la blague profonde au fermoir de fer où la main droite puise des pincées de tabac noir. Dans les années 60, en Espagne, les cahiers de papier à rouler les cigarettes comportaient, intercalée à quelques feuilles de la fin, une page rouge, «la hoja roja», pour signaler que le terme était proche, qu’il allait falloir pas tarder à renouveler son stock. En 1958, Miguel Delibes publia un roman de ce titre, La hoja roja, où la feuille rouge, symboliquement sonnait l’heure de la retraite, celle de son héros, lui, Delibes, n’avait que 38 ans et la vie devant lui.
     Beaucoup plus tard, en 1991, il trouva une feuille rouge dans le grand livre de sa vie, après la publication de Dame en rouge sur fond gris, il déclara à qui voulut bien l’entendre qu’il n’écrirait plus, plus de roman en tout cas, que celui-ci lui avait donné trop de mal et que l’essentiel était dit. Plus qu’une page rouge, quelques années avant, Delibes avait vécu le noir du deuil, la mort de sa femme Ángeles, plus jeune que lui, inattendue, elle lui avait donné sept enfants. Miguel Delibes sombra alors dans une sombre déprime, resta muet plusieurs années et ne reprit la plume en main que pour de petits travaux de circonstances avant de tirer de sa douleur quinze ans plus tard ce livre fiévreux, strident, cette fable autobiographique où un artiste peintre, en mal de création, parle à sa fille qui vient de passer par la prison franquiste et lui dit l’agonie de sa femme aimée, cette dame en rouge sur fond gris. Le roman se défait du chagrin avec une sincérité aiguë, une générosité et une ouverture au monde telles qu’il paraît achever le travail d’une vie par son chef-d’œuvre, si bien que tout le monde croit Miguel Delibes lorsqu’il annonce sa retraite, qu’il vient de tourner la page rouge. Il laissait alors une cinquantaine de livres, dont dix-sept romans et des récits de voyage, de chasse et de pêche. Modestement, il ne se définit pas comme un écrivain, mais comme « un chasseur qui écrit », et l’œil en coin précise : « Non, je ne suis pas pessimiste, disons plutôt un optimiste bien informé. »
     Et, de fait, il se retire, on le voit moins en ville, sa bonne ville de Valladolid, moins aux champs, à Sedano, sa campagne de chasse et de pêche, son havre de sérénité cynégétique : « J’ai écrit un jour que le chasseur est un homme qui se libère, car, lorsqu’il tire, il met toute son angoisse, sa tristesse et sa souffrance dans les plombs qu’il expédie au cul du lièvre. » Non, malgré sa promesse, Delibes écrit, il est des souffrances que le plomb de l’imprimerie calme mieux que celui du chasseur. En 1998 paraît aux Ediciones Destino, El hereje (L’Hérétique), publié aujourd’hui en français aux éditions Verdier. Près de cinq cents pages d’un roman historique situé dans sa propre ville de Valladolid, au XVe siècle, au moment de la pénétration en Espagne de la réforme protestante et de son éradication par l’Inquisition, jusqu’à l’autodafé en place publique le 21 mai 1559. Delibes n’a jamais écrit de romans historiques, jamais de si gros livres, jamais d’histoires apparemment si éloignées de lui. L’Hérétique est un livre sur l’engagement, sur la force de convaincre, sur le courage de la conviction. Et la solitude finale de son héros, Cipriano Salcedo, le seul à n’être pas parjure, et le seul personnage fictif du livre, comme si, dans la vraie vie (et dans la vraie ville), ce courage-là n’avait jamais existé.
     Il faut reprendre le fil de l’histoire de Miguel Delibes, de sa génération dans la guerre civile, puis sous le règne de Franco, le petit généralissime au calot à pompon, lorsque Valladolid se disait « Fachodolid », pour comprendre pourquoi il a consacré les dernières années de sa force d’écrire à la recherche d’une leçon de courage et de foi en des idées : « Il n’y a pas un seul Espagnol de plus de 60 ans qui n’ait sa part de responsabilité dans l’histoire du franquisme », déclare-t-il aujourd’hui (1).
     Miguel Delibes est né dans la peur de la mort, dans la peur que son père meure (il a plus de 50 ans à la naissance de Miguel, le 17 octobre 1920, on meurt à cet âge-là, dans ces années-là). Sa naissance est saluée par une petite annonce dans El Norte de Castilla, le journal libéral dont il deviendra directeur longtemps après. Son nom vient de France, de son grand-père Frédéric, un Toulousain devenu Federico en franchissant définitivement les Pyrénées ; charpentier, il est spécialiste de l’étayage de tunnels et contribue au développement du ferrocarril dans le nord de l’Espagne. Federico est le neveu de Léo, le compositeur de Coppelia. Miguel, en bon porteur de gibecière, suit son père partout jusqu’à mériter qu’on l’adoube d’un fusil. La guerre civile le surprend adolescent, bachelier, 16 ans, il n’y comprend rien, il joue au poker avec talent lorsqu’il découvre qu’il est mobilisable. Valladolid est une des premières villes à se rallier aux nationalistes. En 1938, Delibes décide avec ses camarades de jeu de devancer l’appel pour intégrer la marine, afin d’éviter la guerre en la faisant, n’avoir personne en ligne de mire, puisque la guerre civile ne mène guère de batailles navales. Mais la marine est nationaliste, elle gagne la guerre avec Franco.
     Démobilisé en 1939, Delibes reprend ses études, commerce, droit, il obtient l’agrégation. L’enseignement ne le comble pas. Il entre au Norte de Castilla en 1945 comme caricaturiste (il croque avec talent plus d’acteurs que de politiques) et, après quelques années, profite sans gloire du limogeage de trois rédacteurs par la censure franquiste pour obtenir un poste de rédacteur, avec formation accélérée à Madrid et carte de presse autorisée à la clé. Mais, le temps que jeunesse se passe et que se gravissent les échelons de la hiérarchie, Delibes prend conscience de la réalité du régime et de la censure, depuis l’interdiction de donner la moindre information sur la venue en Espagne de l’équipe de foot soviétique jusqu’aux consignes très strictes envoyées de Madrid pour rendre compte en 1955 (il est alors directeur du Norte de Castilla) de la mort du philosophe Ortega y Gasset : un seul article de deux colonnes, le nom du défunt ne doit être cité que deux fois, et le mot de « maestro » prohibé. Miguel Delibes est alors engagé dans la résistance à petits pas, elle consiste à infiltrer au plus profond toutes les failles du système, tous les espaces permis entre l’exil et la résignation. La littérature est aussi une victime de la guerre civile, les écrivains s’en vont ou se taisent. Delibes, lui, écrit et publie, ses thèmes, la défense de la campagne castillane, la dignité de ses habitants lui permettent de ne pas provoquer la censure de front, son succès le protège, même si chacun de ses romans se voit amputé de quelques pages (jusqu’à trente coupes dans l’un d’eux), « il faut toujours faire confiance à la bêtise des censeurs, je me souviens que, dans un livre tout entier porté par l’idée de liberté, ils m’ont seulement fait retirer le passage où un train se renversait laissant perdre sa cargaison d’oranges, cela leur paraissait insupportable à une époque où l’on avait faim, le reste du livre, ils ne semblaient pas le comprendre. » La censure est plus sévère avec le journaliste qu’avec le romancier, aussi, lorsque des reportages sont interdits de publication, Delibes leur donne une deuxième chance, ainsi sont nées ces superbes Vieilles histoires de Castille enfin disponibles en français. Miguel Delibes est le premier directeur de journal à passer outre l’obligation de publier in extenso les discours du Généralissime. Il les résume. De plus en plus. Cela finit par se voir.
     En 1961, Delibes est convoqué chaque semaine à Madrid pour répondre d’une politique éditoriale jugée trop libérale et trop régionale. Il passe plus pour un original qu’un véritable opposant. Il finit par être relevé de ses fonctions. Miguel Delibes, par la modestie et la dignité de son comportement pendant la période franquiste, montre qu’il serait trop simpliste de partager les Espagnols entre les bons et les mauvais, les premiers auraient choisi l’exil, les seconds la collaboration.
     Son dernier roman, L’Hérétique, bien qu’il respecte scrupuleusement la vraisemblance et la vérité (lorsque les sources existent, voir l’interview) historiques, fait écho, à quatre ou cinq siècles après les faits qu’il raconte, à d’autres faits, d’autres questions de conscience posées aux dernières générations d’Espagnols (et de bien d’autres), dit que des temps héroïques ne transforment pas tous ceux qui les vivent en bourreaux ou en héros. Que les héros sont rares, que Cipriano Salcedo est bien seul devant les flammes du bûcher. Delibes le sait bien, c’est lui qui l’a inventé. Les autres sont vrais, ils ont fait comme ils ont pu. Le plus souvent de leur mieux. Des hommes. Mortels, et pas pressés.

     (1) Cette citation, comme d’autres informations contenues dans cet article est empruntée au portrait de Miguel Delibes réalisé par Jean-Michel Mariou dans la série « Un siècle d’écrivains » qui sera diffusé sur France 3 le 13 mai prochain.

 

     Lire, février 2000
     par Catherine Argand

     Cette histoire est bien plus qu’une saga historique : un traité des passions de l’âme, un plaidoyer chanté pour la liberté de conscience, une jubilation puissante, toujours claire de son et souple de langue qui convoque à cœur et à corps des êtres en proie à eux-mêmes et plus encore au monde. De Miguel Delibes né en 1920 et choisi par Bernard Rapp pour clore son cycle Un siècle d’écrivains sur France 2, cinq romans, cinq petits bijoux d’observation immobile, furent traduits précédemment : Les Saints innocents, Le Chemin, Le Fou, Dame en rouge sur fond gris, Les Rats. Celui-ci, le plus vaste, le plus tendrement, follement humain, est carrément un chef-d’œuvre.

 

     Le Magazine littéraire, février 2000
     par Albert Bensoussan

     Son livre est assurément un plaidoyer pour la tolérance religieuse et le respect de l’autre, dans le rejet des intégrismes et des totalitarismes. Humaniste, il l’a toujours été, lui qui a lutté par la plume contre le franquisme, contre les préjugés et les superstitions, contre la violence, contre la bêtise des siens, mais, avec une sagesse de vieil homme et une sérénité d’écriture qui touche ici, assurément, à son sommet, Miguel Delibes s’impose, sans nul doute, à la charnière du millénaire comme l’une des plus grandes voix et l’un des plus hauts esprits de l’Espagne.

 

     Livres hebdo, 21 janvier 2000
     Delibes se libère
     par Jean-Maurice de Montremy

     Si l’histoire de Cipriano Salcedo, le héros de Delibes, prend racine en 1517, elle se nourrit de l’expérience de l’Espagne du XXe siècle et permet à son auteur, de manière détournée et silencieuse, de prendre position.
     S’il compte parmi les principaux écrivains d’Espagne, Miguel Delibes (né en 1920) reste peu connu en France, malgré le beau travail que mènent depuis dix ans, pour le faire connaître, les éditions Verdier, plus discrètes que ne le laissent croire leurs couvertures, orange. Comme son compatriote Gonzalo Torrente Ballester, récemment disparu, il souffre encore, à l’étranger, des années grises du franquisme. Resté en Espagne, marqué par les violences de la guerre civile, il a longtemps semblé « apolitique » alors qu’on était sommé de choisir son camp. Si son œuvre porte l’empreinte de la grande épreuve – patente dans L’Hérétique –, c’est souvent de manière détournée, silencieuse, voire angoissée.
     Par son imposant format, L’Hérétique (1998) tranche avec le goût de Delibes pour le récit dense ou les formes ramassées. On peut toutefois, au début, croire à l’une de ces variations dont il a le secret quand il évoque les paysages, les personnages et les ambiances de la Castille (1) : le grand été, les mystérieuses nuits de neige sur Valladolid, les hautes terres à moutons du Páramo, les passes montagneuses, les jours de tourmente et de pluie… Là vivent des notables, des bergers, des prêtres chasseurs de perdrix, des tanneurs, de nobles dames ou de cérémonieux médecins qui semblent s’être échappés du temps. On peut également croire à un roman historique – ce que L’Hérétique est partiellement, puisque Delibes raconte la naissance, la vie et la mort sur le bûcher, au XVIe siècle, d’un riche négociant de Valladolid : don Cipriano Salcedo. Mais on devine bientôt, à cet art de la stylisation, qu’une exigeante méditation spirituelle se cache sous les abords parfaitement accessibles du roman. L’Hérétique poursuit, avec l’expérience du XXe siècle, un débat sur la liberté de l’homme et la grâce de Dieu, fondé sur la controverse qui déchaîna l’une contre l’autre les Réformes protestante et catholique.
     Loin d’asséner thèses et antithèses, Delibes évite toute abstraction. Dédié à Valladolid, sa ville natale, le livre cache sa rigueur d’épure sous le charme presque impressionniste, très sensuel, des nuances. Après un prologue en pleine mer, 1557, où l’on discute joliment de Luther, de son disciple Melanchton et de Calvin, tandis qu’une galéace hambourgeoise cabote des côtes allemandes vers celles d’Espagne, l’action commence quarante ans plus tôt, 1517, avec la naissance du futur « hérétique », Cipriano Salcedo – le 31 octobre, le jour même où Luther, à Wittenberg, s’élève contre le financement, à coups d’indulgences, de la basilique Saint-Pierre de Rome. Mais à Valladolid, ce jour-là, il est surtout question, chez les Salcedo, d’accouchement, et de la prodigieuse chaise à enfanter censée faciliter la venue au monde de l’enfant Cipriano. Sa mère en mourra.
     Le thème de l’enfantement et de la stérilité sera d’ailleurs l’une des obsessions de Cipriano. Après une enfance amoureuse auprès de sa jolie nourrice, le jeune négociant se lance dans des amours tumultueuses avec une somptueuse, barbare et colossale beauté qui semble droit issue des fantasmes de Baudelaire chantant sa géante. Amours qui contrastent moins avec les inquiétudes religieuses et les exigences spirituelles de Salcedo qu’elles ne les complètent. Petit, gracile et vigoureux, don Cipriano vit des aventures à la Rubens sur le registre décharné du Greco.
     Puissance des femmes ; mais aussi tableau de Valladolid à l’époque où la ville croit pouvoir encore rivaliser avec Madrid pour le statut de capitale. Charles Quint se meurt et Philippe II reprend scrupuleusement la consigne : en finir avec le Nord, et ses fantaisies. Le petit milieu des « luthériens » de Valladolid repose, pour l’essentiel, sur des isolés : une famille aristocratique de religieux et de religieuses exaltés, un dominicain grandiose, lecteur d’Érasme, un bijoutier, un grand d’Espagne tourmenté… Bref, un petit groupe imprudent, où les querelles de personnes rivalisent de sublime et d’érudition. Salcedo s’y consacre avec une profondeur et une probité sans faille. Il n’oublie pas, pour autant, les affaires : Delibes décrit avec fougue l’incroyable succès de ce solitaire timide sur le marché de la mode, des fourrures et des mantelets. Abondance de richesse, abondance d’austérité.
     Dans le dernier tiers du livre, suivant une marche implacable, les thèmes se resserrent. L’Inquisition entre en jeu, tatillonne, formaliste, procédurière – attentive et sans passion, d’une logique effrayante. Loin du bric-à-brac romantique, on reconnaît dans le traitement du procès le docteur en droit que fut, dans sa jeunesse, Miguel Delibes. Puis vient la grande scène à ne pas manquer : celle de l’autodafé du 21 mai 1559, menée par l’écrivain de main de maître, sans jamais se perdre dans l’anecdote.
     Cette conclusion donne au livre sa grandeur, d’autant plus forte que l’écrivain se garde de toute emphase. On n’est pas près d’oublier L’Hérétique.

     1. Verdier publie simultanément Vieilles histoire de Castille

 

     La Croix, 23 mars 2000
     Miguel Delibes et le passé de la Castille
     par Laurent Kovacs

     Un roman historique ancré dans l’Espagne de Charles Quint et un recueil de textes courts invitent à découvrir le grand romancier de Valladolid
     Très différents dans leur projet narratif, L’Hérétique et Vieilles histoires de Castille, les deux livres de Miguel Delibes se complètent et se rejoignent dans leur conception du monde. L’auteur est de Valladolid, de ses proches environs, là même où Charles Quint tint sa cour et finit ses jours.
     La vision du monde de Delibes, telle qu’il la livre dans Vieilles histoires de Castille, se ressent de cette existence immobile au parfum d’éternité, de ces paysages invariables où, saison après saison, se retrouvent les mêmes emblavures, les mêmes moissons, les mêmes vignes, les mêmes troupeaux, les mêmes bosquets, de ces petites rivières, de ces rus qui taillent l’humus et le calcaire instaurant des frontières parfois infranchissables. Le bref cours d’un ruisseau se perd vite dans des confins inconnus: l’univers est à l’échelle du village et de la journée, l’aventure guette au-delà de la colline, le retard ou l’avance de telle pluie, de tel vent est en soi un événement.
     Exposés de façon subtile, il y a aussi des événements humains au long de ces récits de Castille, ou plutôt de ces poèmes que l’on quitte avec le sentiment d’avoir retrouvé une sereine et heureuse innocence.
     Sur des bases identiques quant à la texture du récit et à l’exiguïté du territoire - agrandi par la lenteur des moyens de communication, l’audace des commerçants et la témérité des théologiens -, se déploie, dans L’Hérétique, une fresque dont l’importance historique trouve encore aujourd’hui en nous un écho. Nous sommes à Valladolid, sous le règne de Charles Quint, bientôt de Philippe II, et de l’omniprésente souveraineté de l’Église qui apparaît ici sous les traits du Grand Inquisiteur.
     La tension est constante entre le tranquille exercice de l’existence non exempte d’épreuves, imprégnée dans tous ses instants non seulement de l’idée, mais du sens et du sentiment de la foi, de la religion et, d’autre part, la cruelle déchirure qui, sous la chape millénaire des actes quotidiens sans apparence théologique, menace le tissu proprement dit de la société. Ce n’est pas le pouvoir civil qui est ici atteint après avoir été vivement attaqué par les féodaux, les bourgeois et les jacqueries ; ce n’est pas la cité qui vacille, quoi qu’elle sorte affaiblie en nombre mais renforcée en esprit d’une longue et éprouvante épidémie de peste. Non, c’est l’Église dans son unité dogmatique qui est contestée.
     Comme cela arrive parfois, sinon souvent, ceux qui prônent le changement et deviendront hérétiques par le jugement des clercs, sont conduits par un amour passionné - et, comme tel, incontrôlable - de ce qui fait l’objet même de leur vie. À cet amour rigoureux répondit l’amour impérieux.
     Telle est la tragédie que nous vivons avec Cipriano, l’hérétique. Tout au long de son long cheminement, on a l’impression qu’un déterminisme - que, pour des raisons différentes, ni Darwin ni Freud n’auraient renié - le destine à l’hérésie : avant même sa naissance, tout semble se mettre en place pour faire de lui un être différent, physiquement, existentiellement, psychologiquement, quoi qu’il fasse pour demeurer dans le troupeau. Y aurait-il une fatalité qui mettrait au ban de la société celui que sa quête spirituelle, l’ampleur de ses vues conduiraient à interroger l’inconnu ?

 

     La Liberté, samedi 22 avril 2000
     Miguel Delibes pourfend l’obscurantisme de l’inquisition
     par Alain Favarger

     Dans L’Hérétique, l’un des écrivains les plus féconds de la littérature espagnole recréé les soubresauts de la Renaissance. Un plaidoyer pour la tolérance.
     Né en 1920, le romancier Miguel Delibes a une œuvre prolifique derrière lui, centrée sur la Castille profonde dont il connaît si bien les rudes paysages et les mentalités paysannes. Vie des petites gens, destins de marginaux, préjugés traditionalistes, échos douloureux de la guerre civile, ses livres témoignent tous d’un sens aigu de la critique sociale. Mais Delibes possède l’art du conteur, la passion des mots et du rythme qui emballe le lecteur. Preuve en est son dernier roman, El Hereje (L’Hérétique), publié en 1998, traduit aujourd’hui en français et qui a eu un grand retentissement en Espagne.
     Dans ce fort volume, qui se lit avec avidité, l’auteur renouvelle à sa manière le genre du roman historique pour brosser une fresque étonnante du XVIe siècle.
     En parallèle avec Manuel Vásquez Montalban, auteur tout récemment d’un remarquable roman sur les Borgia, la dynastie sulfureuse d’origine catalane, Delibes restitue les ors et la pourpre de la Renaissance. Cette ère d’humanisme flamboyant, riche d’inventions, de découvertes, mais sans fin traversée de violences. L’Hérétique nous renvoie à Valladolid, alors cité prospère de vieille Castille par où la Réforme a tenté sa percée en Espagne.
     La nourrice adorée
     Le roman tourne autour de la vie de Cipriano Salcedo, le fils d’un riche marchand et propriétaire terrien. Signe du destin, le garçon naît en 1517, l’année même où Luther placarde ses fameuses 95 thèses contre les indulgences sur les portes de l’église de Wittenberg. C’est le coup d’envoi de la Réforme, ce vaste mouvement qui s’implantera surtout en Europe du Nord tout en ayant de nombreuses ramifications dans les pays lointains.
     Cipriano naît, sa mère meurt en couches. L’enfant est confié à une jeune nourrice, mais sera poursuivi par la rancœur de son père qui lui reproche la mort de sa femme adorée. Minervina, la nourrice, sera donc son modèle, son initiatrice à l’adolescence, la source même de son univers fantasmatique. Une femme dont, séparé, il n’aura de cesse de retrouver la trace dans ses amours d’adulte.
     Successeur de son père, Cipriano renforce l’assise sociale de son clan, mais entre aussi en contact avec les protestants qui clandestinement tissent un réseau dans la péninsule. Jusqu’au jour où le Saint-Office brise dans l’œuf la propagation des idées nouvelles. Mis au fer, couvert de chaînes, le héros subit les basses œuvres de l’Inquisition, de la torture au bûcher. Si le sort réservé à Cipriano est prévisible dès le début du livre, ce dernier développe une vaste fresque à la fois historique et intimiste de l’Espagne de l’époque.
     Évocation gourmande
     Le plaisir du texte provient ici de l’art du conteur, habile à pénétrer dans les arcanes d’une famille aisée de la Renaissance. L’auteur met une sorte de gourmandise proche du roman picaresque à évoquer la chronique des Salcedo. Défilent les épisodes, les scènes burlesques ou graves. On est ainsi témoin de l’obstination du père à retrouver femme. Or, dans l’illusion des plaisirs de la chair, le naïf se laisse berner par une entremetteuse digne des plus sombres tableaux de Goya. On découvre également les amours tendres de Cipriano et de Minervina, reproduction vivante, le sexe en plus, de leurs épanchements d’antan. Plus tard, l’adulte devenu puissant seigneur s’entiche de la fille d’un éleveur de moutons, Teodomira, dont la peau laiteuse lui rappelle sa chère nourrice.
     Caustique, malicieux, Miguel Delibes multiplie les rebondissements, enchante son lecteur par la richesse lexicale et métaphorique de ses descriptions. Puis le récit bascule, l’Histoire fait tomber le voile noir de la tragédie sur Valladolid et la maison des Salcedo. C’est d’abord Teodomira, l’épouse de Cipriano, qui sombre dans la folie faute de pouvoir engendrer. Ce sont ensuite les foudres de l’Inquisition qui s’abattent sur la tête de l’hidalgo dans un délire de fanatisme.
     Sommets d’aveuglement
     Le roman se métamorphose alors en plaidoyer pour la tolérance et la liberté de conscience. À travers un portrait à charge des rois catholiques sourds à tout esprit de finesse, voire à tout sens de l’économie. Se privant comme ils l’avaient déjà fait en 1492 lors du bannissement des juifs de quelques-uns des éléments les plus dynamiques d’Espagne. La France n’échappera pas à ce processus à pareille époque pour atteindre des sommets d’aveuglement au XVIIe siècle sous Louis XIV.
     Incisif, truculent, le roman de Delibes offre ainsi le plaisir rare d’une évocation historique minutieuse doublée d’un portrait intimiste qui frise la perfection. Le sens de la dérision, une certaine volupté de l’expression ne sont pas ici les armes les moins redoutables. À la veille de ses quatre-vingts ans, le romancier a su dans ce livre faire vibrer tous les feux de la littérature. Un vrai régal.
     À lire aussi chez le même éditeur Vieilles histoires de Castille (traduit par Rudy Chaulet) une suite de dix-sept récits évoquant le retour dans son village d’un émigrant à la Belle Époque. Dans un style dépouillé c’est la confrontation d’un regard transformé par l’exode avec l’immobilisme et les superstitions de la communauté d’origine. Les paysages de la terre natale n’ayant rien perdu, eux, de leur beauté archaïque.