Poezibao, vendredi 19 janvier 2007
par Tristan Hordé
La Libre Belgique, vendredi 12 janvier 2007
Le silence de Hofmannsthal par Jacques Franck
Un petit livre peut être un grand livre. Un livre en format de poche
peut introduire au cœur d’un destin. C’est le cas de celui que
Jean-Yves Masson nous donne sur la pensée et le parcours de Hugo von
Hofmannsthal (1874-1929). On le connaît, sans doute, comme l’auteur du
Chevalier à la rose ou de
La Femme sans ombre
– entre autres – que Richard Strauss a mis en musique. Mais le poète ?
Le poète précoce qui publia ses premiers poèmes à dix-sept ans,
devenant par là même le chef de file du Jung Wien, le mouvement
moderniste apparu en Autriche dans les années 1890, mais qui renonce à
la poésie à 25 ans, pour se limiter au théâtre et à la prose ?
À
cette œuvre poétique et à cette énigme, Jean-Yves Masson consacre deux
ouvrages de première importance. Le premier réunit, dans une nouvelle
traduction, l’intégralité de la poésie de Hofmannsthal (qui n’était
connu jusqu’ici en français que par des anthologies). Sa traduction et
sa présentation permettent de prendre toute la mesure du jeune Viennois
et de sa contribution décisive à la naissance de la poésie moderne en
langue allemande. Rilke, se souvenant de ce qu’avait été le début du
siècle, n’écrivait-il pas en 1924 que « l’existence de Hofmannsthal
vous prouvait en quelque sorte qu’il était possible d’avoir pour
contemporain le poète le plus absolu » ?
Héritier du romantisme, phare du symbolisme européen, l’auteur de
Ariane à Naxos
ne cessa d’ailleurs jamais de rester poète dans sa vie d’homme de
lettres d’une indépendance absolue par rapport à tous les pouvoirs, et
qu’aucun prix littéraire, aucune élection académique, aucune chaire
universitaire, pas la moindre distinction officielle n’ont honorée. Son
œuvre seule attira sur lui l’attention. Comment alors élucider la
césure de ses vingt-cinq ans ? Poète, explique Masson, Hofmannsthal
s’éprouvait comme un sismographe qui résonne des vibrations de tout
l’univers. Il était proche en cela de Keats qui professait que le poète
est dépourvu de personnalité propre. « On voit très bien de quels
dangers est grosse cette position, à la fois centrale et marginale, de
poète sans cesse en communication avec toutes les forces qui traversent
l’univers. Dès lors que la force de conférer aux perceptions un ordre
et une forme viendrait à manquer, le Moi lui-même, cette construction
fragile et lacunaire, volerait en éclats. »
Or, la crise du Moi
qui marque l’époque où Freud fait naître la psychanalyse, se double,
chez le poète qui travaillait alors à son
Électre, d’une
culpabilité liée à une homosexualité dont il ne pouvait pas ne pas être
au moins à moitié conscient. Renoncer à la poésie, se tourner vers le
théâtre, accepter la collaboration avec un metteur en scène, des
comédiens, un compositeur, explique Masson avec beaucoup de
vraisemblance, c’était, « au prix peut-être d’une souffrance salutaire,
aller vers l’autre, sortir de la solitude narcissique qui est celle du
poète lyrique pur ». Au même moment, Hofmannsthal décide de se marier
et d’avoir des enfants : « En termes kierkegaardiens, on parlerait
volontiers d’un passage du stade esthétique au stade éthique, de
l’érotisme à la moralité ».
Cette évolution poussera plus tard
Hofmannsthal à lier son identité autrichienne, ébranlée par la chute
des Habsbourg, à la foi catholique, et à se faire, au lendemain de la
guerre civile que fut la Grande guerre, le chantre de l’unification
européenne, comme l’atteste le sens premier de sa création du Festival
de Salzbourg.
Le Matricule des Anges, janvier 2007
L’héritage conquérant par Sophie Deltin
Magistral
interprète des poèmes de Hofmannsthal (1874-1929) dont il nous offre la
traduction intégrale, Jean-Yves Masson reconduit le parcours de
l’écrivain viennois à sa vocation éthique. Hermann Bahr, publiciste éclairé du « Jung Wien » de la fin du XIX
e
siècle, avait beau jeu de lancer des modes, d’inventer des slogans.
Hugo von Hofmannsthal, figure-vedette du café Griensteidl, se chargea
vite, par son génie protéiforme, d’ôter toute pertinence à ces
étiquettes étriquées, fussent-elles « symboliste » ou « décadentiste ».
De fait, on oublie trop souvent qu’entre les premiers vers écrits par
le jeune poète de 17 ans à son drame
Electre (1903) ou à sa pièce
La Tour (1925-1928), une immense conquête, à la fois formelle et existentielle, s’est opérée.
En reconstituant ce parcours intellectuel et spirituel de Hofmannsthal,
Jean-Yves Masson se propose de corriger l’image, « rigide » et
réductrice, de celui que l’on a volontiers considéré comme le chantre
officiel et docile de la vieille et très académique Autriche catholique
– celui du
Chevalier à la rose (1910) notamment. Or, et c’est
l’un des axes passionnants de cet essai, le rapport au passé, à la
tradition, loin d’être chez cet aristocrate sincèrement attaché à la
monarchie austro-hongroise, une donnée acceptée telle quelle, fut au
contraire l’objet permanent d’une mise à distance critique, voire d’une
angoisse profonde. Car face aux génies consacrés, comment s’affirmer
comme artiste original et surtout à quoi bon
(Wozu Dichter ?),
si le culte du passé nous force à adhérer à un ordre établi, que l’on
n’a pas choisi ? Comment peut-il y avoir d’héritage serein, si tout
héritage, et en premier lieu celui qui se trouve en « dépôt » dans le
langage, se trouve hanté par essence par la présence des ancêtres, des
choses mortes ? « Nous portons en nous… / Les morts de trois
millénaires, / Une bacchanale de fantômes. / Imaginés par d’autres,
engendrés par d’autres, / Parasites étrangers à nous, / Malades,
empoisonnés.(...)/ Tout ce que nous disons n’est que l’écho enroué / De
leur chœur criard. » (« Ces spectres, nos pensées », 1891)
Préserver sa propre liberté intérieure de créateur tout en refusant de
se dérober à l’éminente injonction de la fidélité au legs initial,
telles seraient donc les exigences contradictoires dont Hofmannsthal a
su poser les termes, dégager les enjeux, et entre lesquelles son
écriture poétique d’une modernité somptueuse, n’a cessé de chercher à
se frayer un équilibre. Il est vrai que très vite, et en écho à la
lecture de Mallarmé que lui a fait découvrir Stefan George, l’intuition
de ce « lien d’ombre » tissé dans le langage avec les œuvres des
générations précédentes, vient à menacer les prétentions du Moi
« royal » à détenir les secrets de l’univers – « Le monde n’appartient
qu’à lui-même, voilà ce que j’apprends » entrevoit déjà en 1896 le
poète dans « Le jeune homme et l’araignée ». Mais, s’interroge à juste
titre Masson, de cette « crise » du Moi exprimée et mise en scène avec
une radicalité sublime à travers la figure d’un jeune aristocrate
élisabéthain dans la
Lettre de Lord Chandos (1901-1902),
pourquoi en a-t-on occulté la part essentielle de fiction qu’elle
comporte, et retenu la seule aporie – le renoncement du héros au
langage ?
Dans son souci de rendre justice à l’œuvre poétique que la postérité de la
Lettre
a, notamment en France, contribué à négliger, le traducteur fait alors
preuve d’une attention de philologue remarquable. Ainsi réussit-il à
démontrer (et c’est tout le bonheur qu’autorise la version bilingue)
comment les tout premiers poèmes du poète, dès 1895-1896 et donc bien
avant 1902, portent en creux la genèse de cette crise, celle du Moi
individuel comme du Moi collectif européen, – autant que les éléments
de sa relative « résolution ». Car souligne l’essayiste, la révolte
entrevue comme une possibilité, n’y accède jamais au rang de « solution
satisfaisante ». En se livrant bien plutôt à une « relecture » au sens
fort des grands mythes de la culture autrichienne et européenne (de
Goethe, Molière, Shakespeare à Calderón), c’est proprement le geste de
l’héritier que Hofmannsthal réinvente, privilégiant le mode de la
métamorphose, de « la fermentation » et de l’ouvert au cœur de son
écriture, contre toute illusion d’une possession figée et inaltérable
de la tradition littéraire. Sans doute le chemin est-il long pour cet
homme tourmenté par ses origines juives et son penchant refoulé à
l’homosexualité, et que seul l’impératif moral du lien, de la
responsabilité envers l’Autre, convaincra peu à peu d’abandonner le
monde narcissique, grisant et insoucieux des poèmes. Dans ce primat
accordé au catholicisme, anticipé de peu par sa conversion à la prose (
La Femme sans ombre, 1919) et surtout au théâtre (
Grand théâtre du monde de Salzbourg,
1922), se joue précisément toute la « grandeur » d’une décision dont
Masson nous enjoint à prendre la pleine mesure. Car se délivrer du
miroir, pour Hofmannsthal, ce n’est pas tant subir une impuissance
créatrice jusque dans un silence définitif (ce qui fut le cas pour
Rimbaud et Lord Chandos) qu’adopter une position franche qui témoigne,
notamment après l’éclatement de l’Empire d’Autriche, de la nécessité
« de se heurter au réel », en même temps qu’elle mise sur la
possibilité, « le temps d’une représentation », de « restaurer la
communauté humaine ». Dans ce mouvement de déprise de soi
interne
à son œuvre même, Hofmannsthal ne pouvait mieux signifier comment,
selon la formule goethéenne qu’il affectionnait tant, il est « devenu »
lui-même.
Le Magazine littéraire, n° 460, janvier 2007
par Gérard-Georges Lemaire
Quand il a composé son bel essai sur Hugo von Hofmannsthal,
Hofmannsthal, renoncement et métamorphose,
Jean-Yves Masson a certainement éprouvé le désir de réhabiliter dans
nos cœurs et nos esprits ce grand écrivain autrichien qu’on ne perçoit
plus guère que comme le librettiste de Richard Strauss. Il nous le fait
comprendre et nous incite à l’admirer en nous rapprochant de ses
œuvres.
Le Lien d’ombre rassemble la quasi-totalité des poèmes écrits par l’auteur de
La Femme sans ombre,
et met en lumière les lignes-force de sa personnalité. Et cela
Hofmannsthal l’accomplit en nous faisant toucher du doigt le sens
profond de sa démarche poétique.
Hofmannsthal a été copieusement raillé par Karl Kraus dans
La Littérature démolie,
se moquant allégrement de son petit groupe (la Jeune Vienne) avec
lequel il a espéré entreprendre la Renaissance de la littérature
autrichienne. Et pourtant, il a alors imaginé de nouveaux fondements à
la poésie en instaurant le moi au centre théorique de la création.
L’écriture est devenue un moyen de relater les mésaventures de ce moi
divisé et blessé. L’échec du poète, la volonté de son double lord
Chandos de renoncer à toute littérature sont liés à l’effondrement de
l’Empire habsbourgeois et à l’effondrement simultané de la conscience
d’une Europe fédératrice et rédemptrice. Et s’impose ensuite la
conscience d’un effondrement de l’idéalisme, auquel il ne renonce pas
vraiment, mais qui n’est plus viable à ses yeux.
Il suffit pour
en prendre conscience de lire les premiers vers de « Ces spectres, nos
pensées » : « Avide de tout anéantir,/Brûlant d’une lueur
mortelle/Consumant la vie,/Un génie flamboyant/Rougeoie au fond de
nous./Mais une épaisse couche de mauvaises herbes glacées/Qui enveloppe
notre cœur/De son humidité luxuriante/Nous empêche de nous consumer… »
De cet empêchement-là naît la poésie moderne.
La Quinzaine littéraire, du 15 au 31 décembre 2006
Hofmannsthal au complet et commenté par Jacques Le Rider
Magnifique
coup double de l’un des meilleurs connaisseurs de Hugo von
Hofmannsthal : Jean-Yves Masson met au service du génie viennois son
savoir-faire de traducteur et son talent de poète. Toute traduction est
une interprétation, mais Jean-Yves Masson ajoute à son travail de
traducteur un essai d’une finesse et d’une justesse remarquables.
Loué soit l’éditeur qui a consenti à une édition bilingue ! Les vers de
Hofmannsthal, qui comptent parmi les plus parfaits, les plus fluides et
les plus musicaux d’une langue allemande chargée d’histoire, chambre
d’échos de Goethe et de Novalis, classique et romantique à la fois.
Jean-Yves Masson a commencé à les traduire il y a vingt ans et ce
volume a été précédé d’un choix publié dans la collection « Orphée »
dirigée par Claude-Michel Cluny. Fidèle à lui-même autant qu’à
Hofmannsthal, le traducteur n’a presque rien changé, à part quelques
retouches. « Nous qui ne cherchons plus un but à nos errances », à la
fin de l’avant-dernier tercet de la « Ballade de la vie extérieure »,
publiée en janvier 1896 dans les
Blätter für die Kunst de Stefan George, est devenu « Nous qui ne cherchons pas de but à nos errances » :
Was frommt das alles uns und diese Spiele Que nous importe tout cela, et tous ces jeux,
À nous, pourtant adultes, éternellement solitaires,
Nous qui ne cherchons pas de but à nos errances ?
D’autres traductions n’ont pas été modifiées, mais pourquoi aurait-il
fallu changer quoi que ce soit à la déconcertante simplicité de cette
première strophe du Troisième tercet « Sur la fugacité des choses »
publié en mars 1896 dans la même revue :
Wir sind aus solchem Zeug wie das zu Träumen Nous sommes de la même étoffe que les songes,
Et les songes ouvrent leurs yeux, pareils
À de petits enfants sous des cerisiers
Se conformant au principe de l’exhaustivité et de l’ordre chronologique, ce volume des
Poèmes complets,
heureusement, ne s’achève pas sur la très décevante « Réponse de
l’Autriche », poème patriotique publié dans le journal viennois
Neue Freie Presse
le 24 septembre 1914. Jean-Yves Masson ajoute un ensemble de textes
posthumes, beaucoup moins bien connus, et cette dernière partie du
livre, si elle ne révèle aucun chef-d’œuvre négligé, attire l’attention
sur des poèmes où le meilleur Hofmannsthal se livre sans apprêt et sans
masque. Ainsi dans le sonnet intitulé « Épigones » qui date de 1891
(l’auteur avait dix-sept ans) et qui révèle que Hofmannsthal éprouvait
déjà le déchirement entre tradition et modernité qui n’allait pas
cesser de s’approfondir en lui.
Vous avez écouté sans entendre, regardé sans voir :
Or commencement et fin sont une seule et même chose,
Et si l’époque prend un tournant, c’est en ce point où tu te trouves !
Ici, le ton de l’épigramme, le style des
Xénies
de Goethe et de Schiller a pris le pas sur le lyrisme. Dans ce dernier
vers, la traduction de Jean-Yves Masson n’a pas la concision lapidaire,
ni la trompeuse limpidité de Hofmannsthal :
Und wo du stehst, dort ist die Zeitenwende ! « Un héritier inquiet », c’est le titre du premier chapitre de l’essai de Jean-Yves Masson sur Hofmannsthal. Relisant la
Lettre de Lord Chandos,
texte trop fameux peut-être, puisque tout le monde s’y réfère, mais que
bien peu lisent, Masson parvient à cette formule convaincante : « Les
livres renvoient Lord Chandos lecteur à sa solitude irrémédiable : la
culture qu’il espérait exploiter pour son œuvre future se dérobe à lui
comme le sol sous ses pieds. C’est la même expérience, celle de
l’inutilité de la culture héritée, que fera Hofmannsthal en Grèce face
aux ruines de l’Acropole. » Sa perspicace analyse de la
Lettre du dernier des Contarin permet à Masson de montrer que « crise du langage, crise de l’identité, crise de la tradition sont profondément liées ».
Il est bien vrai que la plupart des interprétations récentes de
Hofmannsthal prennent appui sur les essais et les correspondances pour
situer l’auteur dans le contexte de la modernité viennoise. Jadis, on
étudiait d’abord le poète, considéré à juste titre comme l’un des trois
grands classiques de la poésie de langue allemande du début de siècle,
avec Rainer Maria Rilke et Stefan George. Parler des poèmes de
Hofmannsthal est difficile, surtout lorsqu’on a lu les pages ravageuses
que l’auteur, qui sous ses dehors affables était aussi un « homme
difficile » (c’est le titre de la merveilleuse comédie de caractère où
Hofmannsthal a dessiné un de ses autoportraits les plus sincères),
consacre à ces philologues qui s’emploient non sans succès à extirper
l’amour de la littérature et du langage. Ils sont comme les mauvais
acteurs contre lesquels fulmine Hofmannsthal dans son texte sur le
tragédien Mitterwurzer, auquel il vouait une admiration sans bornes :
au lieu de laisser parler les textes, ces mauvais acteurs et ces doctes
philologues se posent « en interprètes de l’auteur » et ils ne sont que
« des diseurs, des contemporains cultivés et Dieu sait quel fatras
répugnant et sans substance ».
Hofmannsthal, un des auteurs les
plus commentés qui soient (les études hofmannsthaliennes remplissent
une bibliothèque à elle seule), un des mieux initiés aussi aux discours
universitaires sur la poésie (il avait écrit une thèse de doctorat sur
les poètes de la Pléiade et une thèse d’habilitation sur Victor Hugo),
était allergique aux commentaires et aux « interprétations », ce qui ne
l’empêchait pas de guetter anxieusement les marques d’intérêt des
germanistes pour son œuvre.
Jean-Yves Masson a donc bien raison
d’insister sur « la haine du concept » qui est « la caractéristique la
plus profonde de l’œuvre de Hofmannsthal », en tout cas de son œuvre
poétique et de ses pièces de théâtre. Le rêve « d’un retour aux
pouvoirs adamiques du langage (…), à une fonction magique du poète »
hante ses textes, mais cette fascination du
primordial va de pair avec le rejet du
primitif.
Jamais il ne cessera de s’accrocher aux vieux parapets de la tradition
culturelle et morale. Comment être un Adam de haute civilisation ? On
retrouve la contradiction entre le culte de la tradition et le besoin
de « déconstruction » généralisée des discours conventionnels qui, chez
le jeune Hofmannsthal prend à certains moments l’allure d’une crise
psychologique aiguë, d’une angoisse de dédoublement et de dissociation
de la personnalité.
Les remèdes du temps, que Jean-Yves Masson,
plein d’une affectueuse sympathie pour l’auteur qu’il pratique depuis
si longtemps et qu’il connaît si intimement, appelle « une métamorphose
des facultés créatrices », donneront à Hofmannsthal l’allure de
poeta doctus écrivant comme il respire, qui ne sera jamais qu’un rôle de composition destiné à masquer l’angoisse jamais surmontée de l’
épigone,
de l’héritier encombré d’une tradition dont il n’arrivera jamais à se
libérer. Cependant que de chefs-d’œuvre ont succédé, dans l’œuvre de
Hofmannsthal, à son douloureux renoncement à la poésie ! Les livrets
d’opéra,
L’Homme difficile, la version sombre de
La Tour, le roman fragmentaire
Andréas
et ses prolongements, et il faudrait mentionner bien d’autres titres
encore, sont des sommets qui dominent la littérature contemporaine.
Un des apports les plus stimulants du bel essai de Jean-Yves Masson
qui, entre autres talents, est aussi un brillant comparatiste, consiste
à renouveler le parallèle entre Monsieur Teste et Lord Chandos. Ce
rapprochement souvent établi débouche, chez Masson, sur une
opposition : Valéry est un Narcisse qui parle et qui ne cessera de
parler, Hofmannsthal un Narcisse qui se sait incapable de continuer à
écrire des poèmes. Il semble bien que Masson préfère Hofmannsthal à
Valéry, le manque d’assurance et l’anxiété de Lord Chandos au
« Léonard, pure puissance de l’esprit ».
Le dernier chapitre, consacré aux
Instants de Grèce,
l’admirable essai inspiré par l’expérience grecque de Hofmannsthal en
1908, est un brillant finale qui rassemble tous les leitmotive du
livre. « La Grèce olympienne de Goethe, mais aussi la Grèce sauvage de
Rhode, la Grèce politique de (...) Fustel de Coulanges, la Grèce
slavisée de Fallmerayer, (...) la Grèce du paysage de Sparte héroïsé
par Barrès : rien de tout cela ne peut décrire ce qu’est vraiment la
Grèce. » Seul le retour du voyageur à un âge d’innocence, seule la
saisie du nouveau et de l’inconnu hors de tout concept permettent de
transformer un parcours de « tourisme culturel » en véritable
initiation.
En publiant conjointement cette excellente traduction
des poèmes de Hofmannsthal et cet essai qui donne envie de les relire
d’un œil neuf, Jean-Yves Masson ajoute deux pièces maîtresses à
l’édifice déjà imposant de ses travaux hofmannsthaliens. Il nous en
annonce plusieurs autres dans son avant-propos et dans sa
bibliographie, et l’on ne peut que les attendre avec impatience.
Les Lettres françaises, décembre 2006
Hofmannsthal ou la poésie du moi divisé par Gérard-Georges Lemaire
En publiant son bel essai sur Hugo von Hofmannsthal, Jean-Yves Masson
sera-t-il parvenu à réhabiliter dans nos cœurs et nos esprits ce grand
écrivain autrichien qu’on ne perçoit plus guère que comme le
librettiste de Richard Strauss ? Il faut le croire. Il faut l’espérer.
Il nous fait comprendre et admirer dans les textes, bien sûr, en
publiant
Le Lien d’ombre (la quasi-totalité des poèmes de l’auteur de
La Femme sans ombre),
mais aussi en tentant de dégager les lignes forces de sa personnalité
tout en faisant toucher du doigt le sens de sa démarche poétique.
Hofmannsthal a été copieusement raillé par Karl Kraus se moquant dans
La Littérature démolie,
allégrement de son petit groupe (la « Jeune Vienne ») avec lequel il a
espéré entreprendre la Renaissance de la littérature autrichienne.
Et pourtant, il a alors imaginé de nouveaux fondements à la poésie en
instaurant le moi au centre théorique de la création, en en faisant son
sujet et aussi en faisant de l’écriture un moyen pour relater les
mésaventures de ce moi divisé et blessé. L’échec du poète, la volonté
de son double Lord Chandos de renoncer à toute littérature est liée en
partie à l’effondrement de l’empire habsbourgeois et à l’effondrement
simultané de la conscience d’une Europe fédératrice. Et s’impose
ensuite la conscience d’un effondrement de l’idéalisme, auquel il ne
renonce pas mais qui n’est plus viable. Il suffit de lire les premiers
vers de
Ces spectres, nos pensées : « Avide de tout anéantir, /
Brûlant d’une lueur mortelle, / Consumant la vie, / Un génie flamboyant
/ Rougeoie au fond de nous. / Mais une épaisse couche de mauvaises
herbes glacées / Qui enveloppe notre cœur / De son humidité luxuriante
/ Nous empêche de nous consumer… De cet empêchement-là naît la poésie
moderne.
Aujourd’hui poème, novembre 2006
Hofmannsthal : la poésie par tous les moyens par Jean-Luc Despax
Un écrivain prometteur, Lord Chandos, jeune aristocrate anglais de la
société élisabéthaine, renonce à la poésie ! Il s’en ouvre dans une
lettre à Francis Bacon de Verulam. Il renie ses livres passés, parce
qu’il ne comprend plus la langue qu’il y avait empruntée. Ses projets
lui tombent des mains, notamment un, philosophique, qui visait à mieux
se connaître soi-même. La tradition lui semble une farce. Les maximes
et la rhétorique de jolis tours qui ne sauraient concerner sa vie
personnelle. Tout l’intéressait, il n’y avait pas de sujet mineur en un
monde où tout est lié, et sans doute tout l’intéresse encore, mais il
s’avère que le langage est incapable de traduire quoi que ce soit. Les
mots lui font défaut, notamment abstraits, ils lui laissent un goût de
champignons pourris dans la bouche. Il ne peut plus punir sa fille,
puisqu’il faudrait user d’un vocabulaire moral. Les choses et les
situations sont prégnantes, mais ne sauraient être rendues par des
concepts. Ni par le bavardage. Elles restent muettes. Délivrant
l’extase dans la force de leur évidence, elles condamnent le futur
ex-écrivain à l’ineffable. Il se sent ridicule d’avoir à envisager de
l’expliquer. Dans l’acuité de sa perception du monde, il est capable de
vivre simultanément une promenade à cheval et l’atroce agonie de rats
empoisonnés qu’il a laissés expirant dans une cave. Capable de
communier avec la souffrance d’autrui, il ne veut plus se souvenir
comment l’on communique.
La
Lettre de Lord Chandos, écrite
par Hugo von Hofmannsthal en 1902, fonde, au tournant d’un siècle, la
modernité poétique. Si la poésie ne peut rendre le monde, changer le
monde, s’insérer dans le monde sans être autre chose qu’un appareillage
rythmique, ne vaut-il pas mieux cesser d’en écrire ? Certes du texte
est ici produit pour expliquer l’impossibilité du texte et il serait
par ailleurs naïf de confondre l’écrivain autrichien avec son double de
papier. Pourtant, la
Lettre traduit une crise personnelle qui
n’est pas simulée. Le génie, précoce et fulgurant, a produit un corpus
poétique sur une période courte : 150 poèmes entre seize et vingt-cinq
ans. Hofmannsthal choisit en effet, au tournant des années 1900-1901,
de ne plus écrire de poésie. Mais ce Rimbaud continue d’écrire, selon
des modalités contournant les écueils du mutisme et de la folie.
L’amour absolu de la poésie impliquait qu’il recherchât l’absolu
ailleurs que dans la poésie. Ce parcours passionnant, Jean-Yves Masson
le donne à lire :
Hofmannsthal, renoncement et métamorphose,
livre qui accompagne, dans la nouvelle collection de poche des éditions
Verdier, l’édition complète des poèmes. Voici traduits, sous le beau
titre
Le Lien d’ombre, les poèmes sélectionnés et sévèrement
agencés par Hofmannsthal lui-même, ceux publiés seulement en revue et
enfin les poèmes posthumes. La thèse principale de Jean-Yves Masson est
que les enjeux théoriques et existentiels de ce renoncement à la poésie
sont déjà en creux, en germe dans les poèmes. L’extrême érudition de
l’essai, dans une langue toujours accessible, rapproche le lecteur de
la blessure béante, des doutes et des souffrances d’un créateur
hypersensible qui, à se battre contre les problèmes, à refonder sa vie
au moment de donner de nouvelles directions à son œuvre, prouve que la
poésie, qui a tout à voir avec l’éthique, peut envisager sa propre
disparition si le sujet de son énonciation meurt d’un profond désarroi,
si elle ne parvient plus à participer à un monde qui ne la mérite pas.
À moins que ce ne soit l’inverse, que les automatismes de la métrique
n’aient plus aucune prise sur la vie, sur les gens, sur la société, sur
l’œuvre commune. Ces deux livres permettront au lecteur français de
découvrir un homme pudique, de mieux comprendre un poète, d’admettre
que la poésie ne relève d’aucune recette. « Il fallait qu’un poète, au
début du XX
e siècle, courût le risque de renoncer
volontairement à la poésie pour qu’apparussent pleinement les enjeux de
cet acte de langage et de conscience que l’on nomme un poème. »
Le jeune Viennois (il a vingt-six ans en 1890) s’est ouvert, avec ses
pairs, au symbolisme, à l’art pour l’art, aux parfums entêtants du
décadentisme fin de siècle. Une certaine morbidité s’exhale par exemple
de ces quelques « Instants vécus » : « (...) Et je savais, / Bien que
ne pouvant le comprendre, je le savais cependant / Cela, c’était la
mort. La mort devenue musique, /Animée d’une nostalgie puissante,
suave, sombre et brillante, / Parente de la mélancolie la plus
profonde. » Coller à l’avant-garde ne conduit pas à renier le passé.
C’est l’héritier des auteurs antiques. Platonisme et néo-platonisme
l’ont conduit très jeune à revendiquer la notion de préexistence. L’âme
préexiste au corps, la réminiscence l’emporte sur l’expérience dans la
compréhension des faits. Pour qui s’essaye à l’intelligence de
l’univers, le chaos éventuel ne saurait cacher que tout est lié dans le
Grand Tout, que tout fait signe vers tout. « Des oiseaux silencieux
passent dans un bruit d’ailes… / Et nous tremblons d’effroi à sentir
notre parenté / Avec des forces inconnues de l’univers » est-il écrit
dans le « Sonnet de l’âme ». Hofmannsthal est aussi l’héritier du
romantisme, aux conditions esthétiques de l’Autriche catholique.
Célébrer la nature dans les poèmes revient à célébrer le poème de Dieu,
sans s’embarrasser de l’approche philosophique et scientifique
allemande, qui vise à déterminer les marges d’action de l’homme.
« Qu’est-ce que le monde ? Un poème éternel, / D’où l’Esprit de la
Divinité rayonne et brille ; / (...) Et dusses-tu passer tout ton temps
à le lire, / Un livre dont tu ne mesureras, de toute ta vie, la
profondeur. » Dans « Un rêve de haute magie », les pouvoirs du poète
semblent infinis : « Comme en rêve, il sentait la destinée de tous les
hommes / Exactement comme les membres de son corps./Rien ne lui était
proche ni lointain, rien ni petit ni grand. » Gare à la démesure,
cependant. Célébrant la perfection du monde créée par un Dieu d’amour,
le poème pourrait n’être qu’un objet de langage, ne pas s’intégrer de
ce fait à l’ordre du cosmos. Il pourrait être vain dans sa perfection
formelle même. N’exister que pour lui seul. Pour objet sonore, n’être
l’écho de nul autre objet. Le romantisme fait de la musique avec tout,
mais à qui s’adresse
in fine cette musique ?
Dire
s’accompagne d’une forte angoisse qui plus est. Il faut conquérir
chaque mot sur les milliers de morts qui les ont déjà prononcés. Le
rythme, le corps, le souffle de la diction ne suffiront pas à les tenir
en retrait, ces morts. Les ancêtres qui vivent encore en nous, sont
autant liés que nos propres cheveux. Resterait l’usure que les
contemporains font subir au lexique. L’équation serait trop simple si
elle n’avait pour inconnue que le rapport de l’homme au langage. Il y a
une crise du sujet Hofmannsthal. S’il soutient l’héritage culturel de
l’Empire, c’est pour entériner une assimilation, une acculturation. La
famille a été anoblie en 1839. Le grand-père, juif, s’était converti
au catholicisme pour épouser une aristocrate milanaise. La mère du
poète est dépressive, les signes de santé sont du côté du père. Or,
Hofmannsthal trahit la filiation en ne voulant pas interroger plus le
destin de son aïeul. Aristocrate il sera grâce à lui, même si la
famille est ruinée et que la dépression maternelle en découle. D’autant
plus aristocrate qu’il conteste l’argent et ses vulgarités. « À
vendre ! tout à vendre ! à vendre ! et jusqu’à l’honneur même, / En
échange d’un simulacre, d’une part de droits rêvés », peut-on trouver
dans « Vers écrits sur un billet de banque ». À supposer que la
hiérarchie sociale soit un reflet de la hiérarchie cosmique, il n’en
déduit pas pour autant, loin s’en faut, que le poète occupe la moindre
position de surplomb, ni qu’il soit un guide. De quelle époque
serait-il le guide ? Il ne tolère pas que l’Empire ait réprimé l’élan
libéral de 1848. Les temps sont bien mornes. À quoi bon fréquenter le
style dans une époque qui en est désespérément dépourvue ?
La
dépression qui guette le sujet au risque de le faire voler en éclats ne
saurait relever d’un complexe social. C’est le malaise d’une
homosexualité qui, à l’inverse d’un Stefan George, ne s’assume pas. La
féminité est étouffante, castratrice. Dans « Le jeune homme et
l’araignée », celle-ci étreint le corps d’un petit animal : « (...)
Endurer des douleurs, infliger des douleurs. / Maintenant je sens dans
un frisson quelque chose m’entourer, / Cela s’élève et se dresse
jusqu’aux étoiles là-haut, / Et maintenant je sais son nom : la vie. »
Celles qui portent et donnent la vie vous étouffent, vous condamnent,
comme dans « L’un et l’autre », à prétendre à la fusion, à coexister en
fait, alors que l’impossibilité de la communication en amour est
avérée. Les poèmes appelant à une présence érotique restent
volontairement dans l’indécision de la description et laissent plus
qu’une possibilité de fantasme homoérotique. Le poème « Un jeune garçon
» tait le nom de Narcisse, même si la métamorphose de celui-ci a lieu
parce qu’il a reconnu sa propre beauté. Les poèmes du désir
s’accompagnent d’une terrible culpabilité. Dans un texte posthume, «
Ballade de l’enfant malade », recopié dans une lettre à Richard
Beer-Hofmann, l’enfant s’exprime ainsi « Mère, mère, chasse ce garçon
étranger, / Cette braise me consume et mon corps se dessèche. / Son
sourire me serre le cœur, il me tend / La coupe de vin, et ce vin est
lourd et brûlant ! » Le poète, lui, ne passe pas aux aveux. En fait il
abandonne la poésie au moment précis où elle pourrait accumuler trop
d’indices. « Ton visage » manifeste l’égarement dans le monde du
reflet. Le visage évoque des souvenirs de paysages, surtout suscite le
trouble : « Comme tout revenait ! Car à toutes ces choses / Et à leur
beauté – qui était infertile / Je me livrais entièrement dans une
ardente nostalgie, / Comme à présent pour contempler ta chevelure / Et
cet éclat qui brille entre tes paupières. » Le dernier poème d’un point
de vue chronologique, « Avant le jour », décrit un adolescent qui a
perdu sa virginité et rentre chez lui comme un voleur. Ce n’est pas
l’ordre chronologique qu’a choisi Hofmannsthal lors de l’élaboration de
son recueil. En soi c’est un symptôme. Le jeune homme avait beau avoir
quitté le lit d’une femme, son reflet dans la glace lui a dit qu’il est
comme « Devant cet étranger blême au visage défait, / Comme si celui-là
même cette nuit avait / Assassiné le bon garçon qu’il était / Et venait
à présent se laver les mains/ Dans la cuvette de sa victime, comme par
provocation… » Hofmannsthal s’y connaît en miroirs insoutenables. Il se
trouve que sa poésie en est un redoutable. Au moment où, malgré sa
maîtrise de professionnel, elle conduirait au bord des aveux, il faut
l’abandonner, décider de se marier et d’avoir des enfants. Il s’éloigne
des rives dangereuses de l’esthétique pour franchir un cap éthique.
Non qu’il se réinvente radicalement en tant qu’écrivain, le poète
pratiquait dès le début d’autres genres. L’homme de théâtre
(Électre, l’incorruptible), le conteur
(La Femme sans ombre, le Conte de la 672e nuit), le romancier d’
Andreas, le librettiste attitré de Richard Strauss
(Le Chevalier à la rose, Ariane à Naxos)
toutes les facettes d’un écrivain complet somment son écriture d’aller
à la rencontre du public. Les notions de bien et de mal sont
méthodiquement explorées, loin des jeux dangereux du lien d’ombre
poétique. L’impératrice de
La femme sans ombre n’en reçoit une
que lorsqu’elle est capable de faire la preuve de sa générosité. Les
personnages des poèmes se perdaient dans les reflets stériles de la
beauté. Il s’agit d’envisager autrui cette fois, loin des impasses du
Moi. La Première guerre mondiale le marque profondément. Lorsque
l’Empire s’écroule, il se convainc qu’il faut réaliser l’unité
supranationale sur un plan politique. Relancer l’Europe en commençant
par la culture. Le théâtre baroque de Calderon, par exemple, interroge
sur les planches, et non sur un théâtre mental et énervé, la place de
l’homme dans le monde. Quand bien même serait-ce pour fuir une vérité
intime, Hofmannsthal retrouve, dans ses projets de « révolution
conservatrice », le goût de communiquer. De diffuser toutes les formes
de paroles, dans un souci de véridicité qu’on dirait aujourd’hui
linguistique et sociologique. Il fait, dans la
Bibliothèque autrichienne
qu’il a lancée, une place aux textes non littéraires : des recueils de
dictons, des codes de corporations artisanales, des lettres privées,
refusant de sacraliser la littérature en donnant un espace nouveau au
poème. Poème au sens large. La poésie aurait divorcé de la littérature.
Voilà qui était très en avance sur son temps, quand bien même une mort
précoce frappe l’auteur dramatique en 1929. Comme l’écrit Jean-Yves
Masson, Hofmannsthal a « contribué à poser décisivement, au tournant du
XX
e siècle, les grandes questions qui sont encore celles de
la poésie cent ans après lui : comment, avec des mots anciens, dire
l’inouï, le jamais vu ? et comment rendre accessible l’expérience la
plus intime dans un langage partagé avec autrui ? Jusque dans son
renoncement à la poésie, sa grandeur est de n’a voir jamais trahi ces
questions qui fondent (et l’expression n’est paradoxale qu’en
apparence) sa durable modernité. »
Télérama, du 18 au 25 octobre 2006
Hugo roi par Christine Ferniot
« Etre poète, c’est être roi, mais d’une royauté secrète », écrit Jean-Yves Masson à propos de Hugo von Hofmannsthal dont il a traduit de l’allemand l’intégralité des poèmes dans un superbe volume intitulé
Le Lien d’ombre. Connu aussi comme librettiste de Richard Strauss, l’auteur de la
Lettre de lord Chandos écrivit l’essentiel de son oeuvre poétique entre 16 et 25 ans, à la toute fin du XIX
e siècle. La lire aujourd’hui (en version bilingue), c’est en apprécier la beauté crépusculaire, l’obsession de l’innocence perdue, de la fuite du temps. Comme l’exprime la dernière strophe du recueil : « À présent je te guide, tu ne sens que ma main : / Jadis, J’avais sept ans... / Et ce qui brille d’une clarté livide, tracé / Par une main spectrale dans l’obscurité ! » À lire également, l’essai remarquable de Jean-Yves Masson,
Hofmannsthal, renoncement et métamorphose, qui éclaire le trajet intellectuel de l’écrivain.
Livres Hebdo, vendredi 29 septembre 2006
Hofmannsthal et son ombre par Jean-Maurice de Montremy
Deux inédits au format de poche. Verdier rend justice, pour un prix imbattable, à l’un des plus grands écrivains du XXe siècle.
Comme le rappelle Jean-Yves Masson – à qui l’on doit cette belle version bilingue des « poèmes complets » –, l’Autrichien Hugo von Hofmannsthal (1874-1929) fut surtout connu, dès avant la Deuxième Guerre mondiale, comme poète. Depuis, c’est plutôt le génial librettiste de Richard Strauss que l’on célèbre :
Le Chevalier à la rose, La Femme sans ombre, Arabella… oubliant ainsi son théâtre et son importante œuvre en prose. Si bien que cette quasi-intégrale de la poésie (quelques œuvres posthumes mineures n’ont pas été retenues) devrait permettre non seulement de retrouver un grand poète mais de prendre la pleine mesure de l’ensemble de son œuvre. Jean-Yves Masson propose d’ailleurs mieux qu’une introduction avec l’essai sur Hofmannsthal qui sort simultanément.
Entre 1890 et 1907, Hofmannsthal publia toute son œuvre poétique, puis s’interrompit. « Notre jeunesse, écrit-il, n’est pas un temps de préparation, mais au contraire déjà un âge royal, un appel à la sagesse et au bonheur le plus profond. »
Le parallèle avec Rimbaud a souvent été fait. On songerait plutôt à une période mozartienne d’adolescent-prodige. Hofmannsthal y mit fin pour des raisons personnelles, morales et spirituelles dont Jean-Yves Masson propose une lecture passionnante et nullement réductrice. Quand il publie sa
Lettre de Lord Chandos (1902-1903), Hofmannsthal sent approcher le terme de son aventure poétique. Il s’analyse en recourant à une fiction où son autobiographie devient elle-même fictive. Il ne faut donc pas prendre cet écrit à la lettre. Hofmannsthal y réfléchit sur son art, qui est un art de crise « sans révolte apparente », pour reprendre la formule de Jean-Yves Masson. L’écrivain poursuivra sa poésie par d’autres moyens jusqu’à son
Grand théâtre du monde (1922), d’après Calderon.
Patricien d’origine juive, aristocrate revenu au catholicisme, Hofmannsthal est un des écrivains les plus originaux parmi tous ceux qui voulurent assumer et dépasser de manière « ouverte » le XX
e siècle – notamment après la catastrophe austro-hongroise de 1916-1918. Il n’y a chez lui ni réaction, ni retour en arrière, ni zèle moderniste. À l’image de l’impératrice dans
La Femme sans ombre, Hofmannsthal est tenté par les reflets purs et grisants, mais il brise le miroir et choisit sa part d’ombre : l’épaisseur et le réel. Il ne renonce pas pour autant à sa quête métaphysique. Plongé dans la vie intellectuelle viennoise et européenne, il maintient l’idéal d’une grande construction dans un monde tenté par les destructions et les déconstructions.
Outre la qualité des textes – qu’il s’agisse du volume de poésie ou de l’essai –, on ne peut qu’apprécier le soin mis à la fabrication de ces deux Verdier poche inédits.