Tatouvu, 15 septembre – 15 novembre 2006 par Manuel Piolat-Soleymat
« Ses yeux mélancoliques suivaient le profil lointain de la côte, adoucie par les lumières bleues et rosées, avec de petites maisons disposées çà et là par amoncellements, comme des troupeaux, autour de leur clocher ; sur le miroir des criques. Ce n’était plus qu’un homme fatigué, le visage profondément ridé, la bouche amère et entrouverte, comme s’il peinait pour respirer » L’écriture de Giani Stuparich (1891‑1961) est pleine, juste, élégante sans être recherchée. Elle passe et repasse, comme les vagues d’une mer tranquille, par les événements et les observations d’un séjour estival sur une lie de l’Adriatique. Un séjour tel un retour aux origines pour un père qui se sait au bord du précipice. Accompagné de son fils, il laisse s’égrener les heures et les jours sans évoquer une seule fois la perspective de sa fin ou la réalité du mal qui l’étrangle. Comme si cette escapade n’avait pour dessein que de goûter une dernière fois à la sérénité aveugle des rivages de sa jeunesse.
Tageblatt, jeudi 27 juillet 2006 Un dernier bateau pour l’Istrie par Corina Ciocârlie-Mersch
En signant ses Trois Orients, Claudio Magris admet que le voyage même le plus passionné, est toujours pause, fuite, trêve de véritable risque. Revenir chez soi, c’est retrouver un monde adulte, menaçant, envahissant – celui qu’évoque aussi le final de ce magnifique récit, récemment réédité, d’un autre Triestin : L’Île de Giani Stuparich.
Le parcours de Giani Stuparich – né en 1891 d’une mère juive et d’un père istrien d’origine slave et autrichienne, dans le grand port de l’Empire habsbourgeois qu’était alors Trieste – représente la quintessence même de ce qu’on appelle un « écrivain de frontière ». Resté longtemps inédit en France, il a été découvert à la fin des années 8o grâce, entre autres, à Christian Bourgois et à la collection « Terra d’Altri » de chez Verdier, fondée par Philippe Renard et Bernard Simeone. Ayant fait ses études aussi bien à Florence qu’à Prague, où il devint l’ami de Masaryk, futur président de la République tchécoslovaque, Giani Stuparich s’est formé dans un creuset de nations en ébullition. Interventionniste, il rejoint, avec son frère Carlo, les troupes italiennes au début du premier conflit mondial, devenant par là même déserteur aux yeux des Autrichiens. Acculé à la reddition, Carlo se suicide pour ne pas tomber aux mains de l’ennemi. Giani, fait prisonnier, sauve sa vie sous une fausse identité. Conversation avec mon frère est la poignante évocation de ce tragique épisode. Par sa mère et par sa femme, Stuparich appartient à la communauté juive de Trieste (qui a donné notamment Italo Svevo et Umberto Saba) : en 1944 tous trois seront internés par les SS dans un camp de la mort, la Risiera di San Sabba, mais seront libérés grâce à l’intervention des autorités italiennes. Trieste dans mes souvenirs, publié en 1948, apparaît non seulement comme une autobiographie mais comme le portrait de toute une génération d’intellectuels triestins, particulièrement sensibles à la crise de la conscience européenne. Le chef-d’œuvre de Stuparich est un bref récit d’inspiration autobiographique, L’île, paru en 1942 chez Einaudi et publié aujourd’hui en poche par les éditions Verdier, dans la très belle traduction de Gilbert Bosetti. L’île est celle de Lussinpiccolo, au large de l’Istrie. Un homme atteint d’un mal incurable convie son fils à un dernier périple vers ce lieu mythique des origines – et de l’adolescence de l’auteur. Entre mer et terre, deux êtres liés par le sang s’interrogent sur la naissance, la mort et la persistance de la mémoire. À l’appel du père, le fils a quitté ses chères montagnes pour s’embarquer sous « un grand ciel pâle à l’intense lumière ». Sur le pont du bateau, des gens respirent et circulent tranquillement, comme autant d’acteurs imprudents qui joueraient leur rôle sur l’avant-scène sans avoir assuré leurs arrières. Car, commente le fils, à la fois débordant de tendresse et inconsolable d’avoir à assister au dernier baisser de rideau, « n’y avait-il pas, embarqué sur ce même paquebot, un voyageur qui portait en lui la mort ? La mort, nichée dans son œsophage, à la hauteur de la troisième côte ». Aux yeux du fils, le père est toujours apparu comme « un dieu, puissant, le visage lumineux, la voix retentissante, avec des manières de conquérant : droit, simple, gai ». Au-delà de l’inévitable nostalgie des choses passées et perdues, ce corps aujourd’hui fatigué, jadis solide tel un navire bien construit, sécrète un bien-être incommunicable, sorte d’« angoisse voluptueuse qui fait qu’on préfère rester seul, sans parler, à l’écoute de ce qui fermente en soi ». En remontant le long de la côte, d’un écueil à l’autre, le fils se dit que la paix du port n’est qu’illusion, quand la réalité est là au large, dans la lutte ouverte et sans trêve. Le caractère du père, solitaire mais solaire, ne fait que reproduire à échelle humaine la dose de courage et de ténacité dont est formée la substance même de l’île, « cette poignée de terre, au milieu des fureurs et des caprices d’un élément indomptable, continuellement menacée de désagrégation, arrachée à son sous-sol et entraînée au large allégrement comme une carcasse poreuse ». Pour Magris aussi, les lignes de frontière sont des lignes qui traversent et entaillent un corps, des rides ou des cicatrices qui séparent quelqu’un non seulement de ses voisins mais aussi de lui-même. Cette empreinte est d’autant plus saisissante dans les parages de Trieste, où la ligne de démarcation entre mer et terre marque « le passage d’une vénitianité ouverte et maritime à une Mitteleuropa continentale et problématique, grandiose et mélancolique laboratoire du malaise de la civilisation, spécialisé dans le vide et la mort ». Durant plusieurs siècles et sous diverses dominations, de Venise à l’Autriche, de l’Italie à la Yougoslavie de Tito, les îles de Cherso et Lussino – qui coupent verticalement le golfe de Kvarner et en sont le cœur – ont maintenu leur identité plurielle et leurs liens avec l’Istrie. Après la couronne d’îlots qui les bordent au sud s’ouvre tout simplement – l’expression est encore de Magris – « une autre mer, un autre monde ». Une ouverture-fermeture qui permettra au narrateur du récit de Stuparich d’accoster après avoir traversé cinquante fois l’Atlantique et de conclure avec un sourire d’infinie tristesse : « L’homme né sur l’île était fait pour courir le monde et ne revenir qu’à la dernière extrémité. »
La Croix, jeudi 20 juillet 2006 L’Île par Nathalie Crom
À l’instar de Svevo, ou du grand poète Saba, Giani Stuparich appartient à la grande famille des écrivains triestins. Le nom même de cet écrivain, né à Trieste en 1891, mort à Rome sept décennies plus tard, en dit beaucoup sur la singularité de ce lieu, cette ville sise sur la frontière entre Mitteleuropa et Europe latine, et où se mêlent cultures germanique et slave, tradition italienne… Si Trieste dans mon souvenir (traduit chez Christian Bourgois) est sans doute l’ouvrage le plus connu de Stuparich, L’île que rééditent aujourd’hui les éditions Verdier dans leur toute nouvelle collection de livres au format de poche, est assurément son chef-d’œuvre. D’inspiration autobiographique, cette longue nouvelle met en scène un père, un fils, réunis pour un bref séjour sur une île d’Istrie, berceau de la famille. Le père va mourir, et le fils l’accompagne comme pour un rendez-vous. En quelques pages, admirables de simplicité, voici sondée l’énigme des liens familiaux, de la succession des générations, du deuil. Chef-d’œuvre, écrivions-nous – c’est qu’il n’y a pas d’autre mot.
Le Monde, 21 avril 1989 par Jean-Noël Schifano
Linéaire, beau, d’une beauté toute classique bien rendue par la traduction de Gilbert Bosetti, poignant, dans la lignée de La Mort d’Ivan Illitch, un de ces textes essentiels que nous offre un auteur au fil de son œuvre, quand l’élancement des souvenirs et des blessures est dompté par la limpidité du style et la maîtrise des sentiments.
Libération, 6 avril 1989 par Jean-Baptiste Marongiu Stuparich, de guerre lasse
[...] L’île est celle de Lussinpiccolo, au large de l’Istrie, où est né son père. Celui-ci, atteint d’un mal incurable, convie le fils à une dernière rencontre sur le lieu doublement mythique des origines de la famille et de l’adolescence de l’auteur. Déjà sur le bateau, il se rend compte que « cette mer était la sienne : le royaume illimité de ses années adolescentes, son refuge, l’amie de sa jeunesse », mais que « l’homme né sur l’île était fait pour courir le monde et ne revenir qu’à la dernière extrémité ». Et si l’île lui apparaît abandonnée au milieu de l’immensité infranchissable de la mort, elle est aussi le lieu de tout commencement, comme le rappelle le père évoquant « l’îlot de l’amour, où l’on s’échangeait les baisers sous les basses tonnelles, avec les grappes qui se balançaient entre les lèvres des amants ». Se rapprocher du père, le but du voyage, s’avère bientôt douloureusement impossible, et un sentiment de solitude s’empare de l’auteur. Il faut partir : « Le fils vit l’île diminuer, s’évanouir à l’horizon, dans la lumière immense de la mer. Ce fut alors que, pour la première fois, il eut précisément et clairement conscience de ce qu’il perdait en perdant son père. » Ainsi est Giani Stuparich, tenté d’explorer, quand le monde une fois encore est délabré par la barbarie de la guerre, une totalité originelle, non historique, et dont l’île est le symbole. Mais si on ne peut pas arrêter la mort, on ne peut non plus revenir en arrière. En 1948, dans Trieste nei miei ricordi, (Trieste dans mes souvenirs), Giani Stuparich tentera de rationaliser les émotions de ces années-là : il revendiquera pour Trieste le droit d’être pleinement une ville de frontière dans un monde danubien en train de se casser. Il exprimera en même temps l’espoir d’une autre forme de collaboration entre les peuples de l’ancienne Autriche des Habsbourg, qui avait été incapable de donner une conscience unitaire à ses citoyens. La Grande Guerre avait marqué pour toujours l’écrivain et Trieste. Rien ne fut plus comme avant. Après la Seconde Guerre et jusqu’à sa mort, Giani Stuparich passera son temps assis au café avec ses amis, dans la librairie d’Umberto Saba ou dans des promenades solitaires au jardin public.
La Quinzaine littéraire, 16-31 mars 1989 par François Bouchard
Publiée en 1942, un an après Ils reviendront, L’Île appartient à la meilleure veine de Stuparich. Hors de toute volonté épique, l’auteur joue de l’émotion, du détail, de l’intériorité, en utilisant la forme narrative où il est le plus à l’aise : la nouvelle. Peu de chose dans ce récit fort bien présenté par Gilbert Bosetti, hormis un voyage : en compagnie de son fils, un père retourne dans son île natale, au large de l’Istrie, alors italienne. Un père cancéreux, condamné. Dépouillée de toute fioriture, la menace de la maladie instaure une tension d’autant plus forte qu’elle a pour cadre le paysage commun à l’enfance des deux hommes. |