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  L’Inquiétude d’être au monde

  Camille de Toledo

  64 pages
6,30 €
ISBN : 978-2-86432-669-4

Résumé

L’inquiétude est le nom que nous donnons à ce siècle neuf,
au mouvement de toute chose dans ce siècle.
Paysages ! Villes ! Enfants !
Voyez comme plus rien ne demeure.
Tout bouge et flue.
Paysages ! Villes ! Enfants !
L’inquiétude est entrée dans le corps du père qui attend son fils,
comme elle s’est glissée, un jour, dans le corps des choses.
C’était hier. C’est aujourd’hui.
Ce sera plus encore demain.
L’inquiétude de l’espèce, des espèces,
et de la Terre que l’on croyait si posée,
qui ne cesse de se manifester à nous,
sous un jour de colère, au point qu’on la croirait
froissée ou en révolte.


Vidéos

L’inquiétude d'être au monde

Revue de presse

Presse écrite

   Le blog ePagine, jeudi 26 janvier 2012
   par Christophe Grossi



   Le Monde des livres, vendredi 13 janvier 2012
   La littérature au pied du mur
   par Donatien Grau

   Il existe des rencontres étonnantes. Rien de commun, a priori, entre Camille de Toledo, auteur de 35 ans à l’écriture cosmopolite et tourmentée, Richard Millet, 58 ans, romancier, essayiste et éditeur admiré des uns, haï des autres, chantre de la terre limousine, en qui l’on a pu voir le maître de la réaction en littérature, et, enfin, Gérard Genette, critique éminent, élève de Barthes, dont les livres font partie des textes les plus importants de l’époque structuraliste, et qui, à 81 ans, livre le troisième volume de son glossaire autobiographique. Pourtant, Camille de Toledo avec L’Inquiétude d’être au monde, Richard Millet, dans La Voix et l’Ombre, et Gérard Genette, par son Apostille, posent un seul et même problème : celui de la relation de l’écrivain avec le monde, à l’époque où l’idée même de littérature paraît remise en cause par la société du spectacle.
   La question fondamentale réside bien dans la communication. En effet, la littérature repose sur un dialogue entre un auteur et un lecteur. Or, ce dialogue semble désormais menacé : par l’emprisonnement du lecteur dans la passion du divertissement, d’un côté, par l’enfermement de l’écrivain dans la citadelle de son intériorité, de l’autre.
   […]
   Assurément, Camille de Toledo ne choisit pas la voie du silence ou du refus, comme ses deux aînés. Mais lui aussi témoigne d’une profonde inquiétude face au monde dans lequel il vit : créatures issues d’un autre âge, les écrivains ne semblent guère aptes à adhérer à un présent dont ils doivent être les interprètes. Toledo stigmatise ainsi la venue des « hommes-machine » et, faisant un lien entre le massacre d’Utoya, en Norvège, en 2011, et celui de Columbine, aux États-Unis, en 1999, il voit « les gamins s’emparer du joystick de la simulation », dans une dérision brutale de cette capacité d’invention qui porte, en littérature, le nom de fiction. Face à cette brutalité nourrie de technologie, la littérature, et les écrivains qui la font naître, apparaissent hors de saison.
   Le rapport au monde est donc, chez tous ces auteurs, également mis en difficulté, et donne lieu dans les trois cas à une forme de refus : refus des autres chez Richard Millet, refus de la littérature contemporaine pour Gérard Genette, refus d’une évolution technologique de la société dans le cas de Toledo. Or, si l’on songe que la mission historique de l’écrivain, telle qu’elle a été conçue à l’époque romantique, au début du 19e siècle, est celle d’un « mage » qui dit la réalité du monde avec plus de pertinence même que le prêtre, il est aisé de constater que nous vivons aujourd’hui un moment critique. Comment rendre compte du monde quand on paraît s’y opposer ?
   Face à cette crise, les trois auteurs auraient pu faire le choix de démissionner. Leurs ouvrages, si différents dans leur facture, leur longueur, leur construction et leurs présupposés, sont pourtant là pour proposer une réponse au fond similaire. Car tous trois ouvrent de nouveau le chemin d’une littérature de la voix, source modulée d’un rapport renouvelé au monde, et touchant de près au lyrisme.
   […]
   De la musique au chant, le pas est aisé à franchir. Et de manière inattendue, au vu du profond clivage idéologique entre leurs œuvres, Toledo en vient lui aussi à la musique, à laquelle Richard Millet fait si souvent allusion. Il définit le genre même de son texte comme un chant, et y intègre des vers en même temps que des passages en prose. Il convient de rappeler, à ce titre, qu’il a lui-même originellement lu le texte en public : par conséquent, il s’agit d’une oralisation, par la voix d’un auteur, de sa propre parole. Ce contexte fait partie intégrante d’un texte essentiellement vocal. Bien sûr, cette voix est polyglotte, puisque l’auteur défend un placement « entre les langues ». À la langue française défendue jusqu’au dernier mot par Millet, Toledo oppose des phrases qui intègrent aussi, volontairement, des mots d’anglais, a priori bannis d’un ouvrage en français – manifestant l’inscription de l’écrivain dans l’espace mouvant du monde, celui qu’il qualifie lui-même d’« entre les langues ».
   Derrière les deux textes, un modèle se profile : c’est celui de la poésie. Camille de Toledo et Richard Millet, deux écrivains qui ont essentiellement publié des œuvres de prose, essais, fictions, formes mixtes, s’essaient à une forme poétique. Pour L’Inquiétude d’être au monde, c’est évident, et visible dans le texte même. […] Or, la forme poétique est, entre toutes, celle par laquelle la subjectivité de l’auteur rejoint celle d’un public, lecteur, déclamateur, auditeur.
   Trois auteurs, aussi différents que Gérard Genette, Richard Millet, Camille de Toledo, revenant à ce que Barthes appelait le « grain d’une voix », semblent avoir trouvé un chemin pour préserver encore, pendant quelque temps, la splendide fragilité de notre commune patrie, la littérature.



   Le Magazine littéraire, janvier 2012
   Europe, années zéro
   par Victor Pouchet

   « Voyez comme plus rien ne demeure » : l’inquiétude, le tremblement se sont emparés du corps des choses et des hommes. Depuis plusieurs années et quelques livres à la frontière de l’essai et du roman, Camille de Toledo décrit le monde pris dans l’oscillation entre la folie meurtrière du 20e siècle et la fureur fictionnelle du 21e siècle. Le Hêtre et le Bouleau. Essai sur la tristesse européenne était une « tentative d’adieu au 20e siècle » et à son tas de hontes et de hantises, qui faisait de nous des spectres effrayés par l’idée de retomber indéfiniment dans les trous ensanglantés de ce siècle. L’Inquiétude d’être au monde réagit au risque inverse de voir l’Europe du 21e siècle combler les trous, consoler les peuples avec « une sédimentation de fictions/ et la prison que nous construisons/ pierre après pierre, dans l’espoir/ de nous libérer du vertige ».
   Comme les précédents livres de Toledo, celui-ci déborde les genres connus : il est écrit sous forme de vers, évoque Anders Behring Breivik, le tremblement de terre japonais, cite Aimé Césaire et Pascal. Bien plus qu’un essai ou un simple poème, ce pourrait être un discours, puisque le livre a la légèreté – soixante pages en grande partie versifiées – mais aussi la force de la parole prononcée. Après l’avoir lu une première fois au Banquet du livre de Lagrasse, en août 2011, Camille de Toledo le publie aujourd’hui dans un espoir ouvertement politique et poétique, celui « de voir les mots agir sur et dévier l’esprit contemporain de l’Europe ». Il faudrait lire ce livre à haute voix et le faire lire pour comprendre que cette ambition n’est peut-être pas si folle. Et savoir aussi que, cette utopie européenne, Camille de Toledo la poursuit par ailleurs avec l’initiative très concrète de la Société européenne des auteurs, qu’il a créée il y a quelques années et qui entend réunir une communauté d’auteurs et de traducteurs par-delà les langues et les nations.
   Le livre commence par une image : le visage d’Anna Magnani dans Mamma Roma de Pasolini. La mère observe son enfant sur un manège, et ne le voit pas disparaître. Pensant qu’il lui a été volé, elle crie son nom, affolée : « Ettore ! Ettore ! » Camille de Toledo figure une inquiétude première, celle de la disparition, l’angoisse de voir les enfants fuir le manège agité du monde. L’inquiétude inverse est celle de ces enfants embarqués sur le manège, orphelins d’une histoire en miettes, dont ils ne peuvent hériter. Dans Vies pøtentielles (2011), Camille de Toledo donne à lire toute une lignée de ce qu’il nomme les « orphelins » du siècle présent : un garçon s’invente un monde de personnages pour survivre ; un homme parle à des murs d’écrans ; une femme se forge une généalogie de déportés juifs… Tous, à leur manière, disent aussi cet « impossible apaisement/ dont nous portons le souvenir ».
   Camille de Toledo construit ce nouveau texte comme une généalogie de l’inquiétude, un chant en vers qui avance par à-coups, reprises et reformulations. Les coupures des vers semblent marquer matériellement les césures de l’histoire, inquiétant le rythme de la phrase et des images : cette langue sans repos avance par la mise en concordance d’éclats, d’images-fusées, pour reprendre un terme baudelairien. L’écrivain fait remonter ce récit poétique de l’incertitude du progrès à la Grande Guerre, celle qui a « physiquement tranché », qui a donné naissance à des enfants « à la fois libres et amputés », « gosses d’un savoir fou », « enfants de la démesure ». À sa façon, il poursuit les réflexions de Paul Valéry sur la « crise de l’esprit », quand, en 1919, le poète lançait ce cri si puissant face au désordre mental de l’Europe : « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. » Camille de Toledo montre combien le tourniquet du réel et du cauchemar n’a pas fini depuis son cycle mortifère. Dernier cauchemar en date : le massacre d’Utøya, île devenue champ de bataille sous les balles « d’un gamin qui se prend pour le diable », qui joue sa partition de « pop-fascism », c’est-à-dire « une synthèse inédite des fictions américaines/ et des démons européens./ Ou encore : l’histoire monstrueuse de l’Europe/ déportée, puis transformée, puis réimportée à la façon/ du énième tableau d’un jeu de guerre/ hollywoodien ». Le texte de Camille de Toledo est un « Nous autres, civilisations, savons maintenant que nous sommes fictionnelles », construites sur un réseau vertigineux de récits, de simulations, à partir de mémoires en lambeaux, de familles éclatées, et de fantasmes d’identité.
   L’auteur affronte en effet la réaction politique et philosophique de l’Europe face à ce vertige inquiet. Cette réponse a tenu selon lui dans quelques mots consolateurs, offerts par ceux qu’il appelle les « promettants » : les mots « nations, identités, assurance, médicaments », c’est « l’orgueil fêlé et réarmé dans le cauchemar/ d’une pureté culturelle, entretenue, défendue,/ soutenue par la démagogie quotidienne et la paranoïa ». Inutile de dire que Toledo ne nous donne pas de solution pour nous désinquiéter. S’il y avait une voie à suivre, ce serait d’apprendre à vivre dans ce vertige, vertige des identités, des langues, des fictions, accepter de vivre sans universel, puisque « dans l’entre des langues, there is kein Universel ». Camille de Toledo se revendique du « parti de l’entre-des-mots » et retrouve cette idée fixe autour de laquelle tourne toute sa pensée littéraire, celle d’une « école du vertige », qui enseigne à vivre dans un univers de strates de fictions, une pédagogie qui prépare les enfants « au nulle-part où ils sont appelés à vivre :/ Nowhere de las lenguas ». « Notre besoin de consolation est impossible à rassasier », écrivait Stig Dagerman, Toledo poursuit : « Il n’y a pas de remède à notre inquiétude. Ne cherchons pas dans le monde la parole, le mot, la figure de consolation. Essayons de nous tenir, dans l’inquiétude, sans nous soumettre. » Quand le messie super-héros frappe à sa porte pour vendre la libération de l’inquiétude, le poète lui offre à boire, dans l’espoir de le saouler une fois pour toutes.

Radio et télévision

« Dans quelle éta-gère... », par Monique Atlan, France 2, mardi 21 février 2012 à 9h05 et avant le journal de la nuit