Point de vue, n° 2760, semaine du 13 au 19 juin 2001 par Xavier Houssin
Être voyageur, ce n’est pas forcément s’envoler d’un continent à l’autre. Passeports. Visas. Décalage horaire et transit dans les aéroports internationaux. Non, il est aussi des voyageurs qui font davantage de chemin rien qu’en sachant s’arrêter. Comme si les haltes étaient autant d’échappées belles. Comme s’il était essentiel pour aller plus loin de savoir faire la pause. De se perdre, immobile, la tête dans les nuages. Accompagnez donc Jacques Réda dans ses pérégrinations lentes. Ses odyssées au petit pied où le hasard des lieux et des rencontres se fait catalyseur d’une mythologie inattendue. Tout change. Tout se transforme pour qui sait être attentif. Les escaliers des villes se nouent en labyrinthe. Les jardins descendants engloutissent les maisons. Et les jeunes filles parfois sont d’étranges pythies... Chemin faisant, on se perd. Dans Vittel. Dans Besançon. On rôde vers Grenoble. On s’approche de Lyon. Faubourgs déserts. Banlieues reculées. Tassin-la-demi-Lune à la tombée du soir en devient comme oued balayé de vents de sable. Beaujolais en traverse. Angleterre. Portugal... il y a aussi les hôtels, ceux de simple passage. Ceux de villégiature. Les salles d’attente des gares. L’herbe molle des talus. Jacques Réda, c’est Xavier de Maistre qui aurait repoussé à l’infini les quatre murs de sa chambre. Quel périple. Quel bonheur...
Le Monde, 30 mars 2001 par Monique Pétillon Mouvement perpétuel Jacques Réda, « randonneur sexagénaire » et métaphysicien faussement nonchalant
Poète fervent et bougon, aimant mieux passer pour une sorte d’artisan que pour un théoricien, Jacques Réda occupe une place essentielle au cœur d’une lignée flâneuse : ceux qui, avec « les mots de tout le monde », allient le consentement au quotidien avec la recherche de « l’inspiration du dehors » – hier Follain et Perros, aujourd’hui Jouanard et Goffette. Rien qui pèse ou qui pose, pour finir la poésie : Celle qui vient à pas léger. Mais les poètes ont eu la part belle autour de Réda, directeur, de 1987 à 1995, de la NRF – dont un numéro d’hommage à Charles Cingria, autre amateur de vélo et de jazz. Une trentaine d’ouvrages, où alternent prose et prosodie, ont rendu la silhouette d’un poète qui herche inlassablement le Sens de la marche, sur le bitume ou le ballast : un « faux portrait » que, durant des années, Réda s’est « efforcé de parfaire ». Accidents de la circulation, en cercles concentriques, évoque ce mouvement perpétuel, tandis qu’un unique quatrain, dont les vers disséminés sont les titres des quatre sections du recueil, donne à ces proses faussement nonchalantes une tonalité sourdement métaphysique. La première, renouant avec Les Ruines de Paris, évoque une certaine poétique de l’espace urbain, dont les changements de climat et de densité donnent « je ne sais quoi d’héroïque » au ciel de la Salpêtrière, une clarté pétersbourgeoise à la rue Fortuny et un vent maritime à la rue du Débarcadère. Dans le « rébus » toponymique de la ville, de la rue Thon à la rue Serpollet, le résident de Ménilmontant, tout en sifflotant le stopchorus de Potato Head Blues, cherche une cohésion secrète. Soudain le marcheur, anticipant sa propre disparition, est saisi par un angoissant souvenir d’enfance : l’attaque – autre « accident de la circulation » – qui foudroya un passant devant lui. Il est temps alors « de prendre un peu de champ », de retrouver, comme dans Hors les murs, les « accords hirsutes » de la zone suburbaine : terrains vagues, « potagers en insurrection de choux ». Le canal de l’Ourcq à Sevran fait un contrepoint à l’éternité, le fort de Noisy semble un avant-poste, à l’invisible frontière entre engourdissement et infini. Décroissantes, les deux dernières sections évoquent successivement la passion ferroviaire et les voyages plus lointains. On passe des gares en déshérence, des rails livrés à l’anarchie végétale, aux « quais d’épure » où une minuscule fleur nargue le train à grande vitesse. Puis de Lausanne à Madrid, où le voyageur, « équilibrant par [sa] célérité la force d’attraction qui [le] déroute », estime prendre part poétiquement à la transcendance du décor. Quant au dernier texte, où le narrateur, en Italie, s’échappe d’un colloque qui lui est consacré, il est proche, par son humour corrosif, des textes d’un délectable recueil, Le Lit de la reine et autres étapes. Là, c’est à Lisbonne que le poète, couvert d’éloges « poussés jusqu’à l’outrance », devient à son corps défendant le héros cocasse d’une conférence parodique. D’autres étapes mènent le « randonneur sexagénaire » d’une auberge d’Apt, dont il est l’unique hôte, au Et de la reine Victoria, où, invité d’honneur, il a dormi à Cambridge – souvenirs dérobés à une quatrième petite Parque, « plus jeune encore que celle de Valéry », celle qui apporte une touche d’espièglerie et de désordre, en menaçant le fil de la mémoire avec des ciseaux d’enfant à bouts ronds.
La Croix, jeudi 8 mars 2001 par Jean-Maurice de Montremy Jacques Réda, le verbe flâneur
Recommandation aux lecteurs donc : pour l’année 2001, commencez par les 90 pages du Lit de la reine. Le promeneur y raconte – en quatre récits et un poème – les délices des petites gares désertes, les coulisses d’une ville d’eau sommeillante, l’art des hôtels assoupis (notamment entre Lyonnais et Beaujolais) et l’effroi d’un break portugais le bringuebalant d’un colloque improbable vers un inaccessible bord de mer. Sans oublier, bien sûr, le lit que notre voyageur partagea, s’il vous plaît, avec l’impératrice des Indes. À ce détail près qu’il y avait un siècle entre Victoria et l’embrumé marcheur, hôte un soir de Cambridge.[…] Et l’on découvre une douce bonne humeur, une impertinente pointe de mélancolie, le sens du cocasse : l’art d’être précis sans se réduire au local ou au pittoresque. Nul besoin de connaître Paris, d’arpenter la gare madrilène d’Atocha, ni de savoir faire le tri à Laroche et Migennes (Yonne) pour apprécier cette narration où revivent le sourire et la sagesse, pas si sage, d’un bon lecteur de La Fontaine. À ce détail près qu’ici les animaux sont des rues, des petites routes ou des rails.
La Quinzaine littéraire, 1er mars 2001 par Norbert Czarny En courant les rues
Les parcours de Réda sont avant tout des parcours de mots, des parcours suscités par les mots, ou suscitant l’écriture. On pourrait écrire de lui ce qu’il écrit des Portugais qu’il évoque dans Le Lit de la reine : « Les gens ne vivent en somme que par le langage et dans le langage, tout le reste fait partie d’un décor aux allures changeantes et interchangeables qui ne les intéresse pas. » Les lieux sont des métaphores ou des comparaisons, comme cette Porte Saint-Martin qu’il nous donne à reconsidérer : « Nettoyée et enfin débarrassée des bâches qui l’enveloppaient, [elle] ressemble à une géante motte de beurre. » Ou encore une gare parisienne : « Entre les cubes énormes qu’on a disposés autour d’elle, la gare de Lyon, qui fut monumentale, semble s’être réduite aux proportions d’un gros bibelot. » Les lieux apparaissent dans des rêves, comme la rue Titon célébrée en un récit, ou produisent des métamorphoses semblables à celles que l’on trouve dans les contes. En chaque poète sommeille un cratylien qui voudrait bien voir dans les mots l’imitation des choses qu’elles désignent et Réda n’est pas en reste qui discerne dans l’accent vaudois des Lausannois quelque chose du lac qu’ils ont devant eux : « c’est un accent un peu dolent chantant d’un débit assez lent comme une berceuse. Il y a du lac en lui, de son immobilité liquide qui sans cesse se nuance, et de son apparente aménité. » Le monde prend sens par les mots, par les sédiments que laissent les livres et les paroles des poètes, comme la Gare d’Atocha, à Madrid, avec son hall en forme de serre qui rappelle à la fois les rêves surréalistes et le « salon rimbaldien au fond d’un lac ». La métamorphose est constante, et donne à lire l’espace comme un grand livre ouvert. Il y a dans ces pages une familiarité, une connivence qui les transforme en conversation entre rêveurs et étourdis, prêts à se rendre rue du Retrait pour acheter un escabeau qui se transformera en étagère incertaine pour des livres aussi peu sûrs de tenir que des vers mal bâtis dans un poème qui se cherche. On se sent heureux d’être rêveur et étourdi, dans ces conditions.
Le Magazine littéraire, mars 2001 par Anne-Marie Koenig Réda en roue libre
Ahanant entre ses acacias, la rue des Pyrénées montre une vague prétention à l’altitude, étire un élastique paresseux à travers tout le XXe arrondissement, du Cours de Vincennes à la rue de Belleville. On passe la poste et le marchand de couleurs aux palettes affriolantes comme des bonbons. La pluie ajoute au tintamarre ses pattes de moineau silencieuses. Le dentiste en face a-t-il ouvert ses volets ? Du balcon là-haut, auquel quelques plantes en pots donnent une allure de belvédère, Jacques Réda peut scruter les infimes tremblements de l’air, les mouvements citadins, les langueurs des saisons. Archiviste de l’instant, de l’impalpable, de tout ce qui semble voué à l’oubli, Réda inlassablement traque le temps, l’espace gonflé de ciel, les herbes désespérées, l’odeur des échoppes, la sinuosité des rues qui se contorsionnent de Paris en banlieue, se font routes ou chemins pour griffer la province, les villes étrangères, la mémoire des talus (Les Ruines de Paris, L’Herbe des talus, La Liberté des rues, Le Citadin ... ). Aujourd’hui est un jour sans. Pour l’heure, Jacques Réda joue sur le canapé au baigneur en eau basse. Dévidé dans toutes ses arrière-cours pendant tant d’années, Paris ne réserve plus que d’étiques surprises. Et comment diligenter hors les murs une activité de cueilleur d’émotions, fort distrait qui plus est, quand il faut guéer des fleuves de voitures assassines ? Remisés aux accessoires, les légendaires solex et mobylette rédaliens puisque la SNCF les refuse, comme elle brade désormais les petites gares. Et la bicyclette, alors, la reine de sa vie ? Né en 1929 à Luneville, Jacques Réda eut la chance d’un grand-père piémontais, mécanicien et marchand de cycles (l’autre était bourguignon, charcutier et râleur). Les rêves d’échappées belles germèrent très tôt. Mais, le vélo, les jarrets les plus alertes finissent par s’en lasser. Râleur, Jacques Réda ? juste bougon, comme devant tout obstacle à la liberté d’émotion. Sujet au vertige et vaguement dyslexique, Jacques Réda flaire une entourloupe dans la solidité du monde. L’univers se révèle un tantinet flottant. Une simple palissade peut ouvrir une béance dans le réel, la pente d’une rue laisser pressentir « une imminence de l’infini ». Il faudrait tout sauver du fugitif, des obscurs souvenirs flottant dans les courbures du temps, des vestiges bornant les lisières d’un éternel présent. Et le poète note, dessine, photographie, se poste aux confluents de tous les possibles. Qu’importe de s’immobiliser en plein carrefour, de rater un train ou de monter dans un autre pour une destination imprévue ? Aux fluctuances du monde s’ajoute la sensation d’un corps volatil aux pièces mal raccordées. « Je me sens pris entre deux espaces : un intérieur agité de mouvements imprévisibles comme un radeau, un dehors que je m’efforce encore de juger stable et ferme. » Jacques Réda, ou la tentation de la disparition. Les insomniaques seraient-ils des vagabonds du temps que la linéarité des heures ennuie au point de la casser comme mètre pliant ? Les angoisses nocturnes s’émoussent dans la marche, les visites au frigidaire, les livres ou la méditation. On peut aussi chanter, comme Jacques Réda, un cantique en latin arrimé en mémoire depuis les années chez les jésuites, ou un air de jazz. « Je découvris qu’au fond de l’Alabama et du Mississippi, des péquenots inspirés [ ... ] avaient élaboré la seule chanson vraiment faite pour mon cœur,pour mes nerfs, pour donner vie dansante à l’espèce de champignon de couche que sans elle je serais resté. » Le staccato quasi ferroviaire du blues, le boogie-woogie ont rythmé bien des tortillards, des omnibus, des michelines, des locomotives asthmatiques chers à Jacques Réda dans ses vadrouilles erratiques ou les déplacements réguliers à Luxembourg pendant les quinze années au service de RTL. Les paysages fracturés du jazz sont les siens. Il collabore à Jazz Magazine depuis 1963. Il écrit, à travers essais et anthologies, des milliers de pages hantées par le jazz. Le bleu du blues, « c’est la teinte naturelle de l’émotion. Et du reste il suffit d’une goutte de ce bleu pour que tout soudainement se colore, comme quand se dévoile un morceau de ciel et que le chœur de mille vitres et mille flaques le répercutent ». Il jouait du piano, il avait l’oreille absolue et chante à tout-va. Les rayonnages de disques alternent avec ceux des livres. À côté, une batterie discrète attend d’épousseter le silence. « Ce sont ses livres qui rêvent l’auteur et non l’inverse. » À tant savater de la pointe du crayon, de deux doigts d’ours sur la machine à écrire mécanique, Jacques Réda a écrit une trentaine d’ouvrages, poèmes, récits, chroniques. Il y a aussi toute la prosodie du pédalier, les mots perdus dans les terrains vagues, les plaquettes disparues, les revues telles Cendres chaudes, Les Cahiers du Sud, Quo Vadis, la Nouvelle Revue Française. Membre du comité de lecture de Gallimard « Dans l’herbe d’un rond-point, je lis pour Gallimard / Des poèmes remplis d’émois, de crépuscules »), il dirige la NRF de 87 à 95. Depuis l’époque où il travailla cinq ans aux écritures d’une usine de Bagneux jusqu’au Lit de la reine, il n’y a qu’une si fragile épaisseur de papiers. Les branches d’un Vernis du Japon tremblent devant les fenêtres opposées au balcon et les petits avions se reposent en haut des armoires. Partout des soldats de plomb paradent sur les étagères, applaudis par des jouets mécaniques, de ceux dont on cherche toujours la clef. Derrière le bureau, où se mêlent épluchures de crayon et brins de tabac, des paires de chaussures entassées bâillent d’impatience. Celui qui doute et qui ne roule plus en solex ferme sa cigarette et met sa casquette. Il y a dans les villes des lueurs d’estuaire et des souvenirs d’ornières.
Libération, 26 avril 2001 par Jean-Didier Wagneur Réda, coureur cyclique Le poète piéton a troqué solex et vélo contre l’imaginaire tout-terrain.
Télérama, 28 février 2001 par Michèle Gazier Voyageur de petits chemins
Parce qu’il est avant tout poète, Jacques Réda regarde le monde de biais. Aux observateurs de leur temps, aux reporters-photographes, le goût du regard frontal, de la description franche. Aux poètes les chemins de traverse, le mystère des lisières. Ce qui intéresse Réda est toujours à la marge des modes, des pratiques. Aux autoroutes, il préfère les chemins buissonniers ; à l’automobile, la bicyclette ou le train à petite vitesse. Pour preuve, ces voyages loin des tour~opérateurs qu’il raconte entre humour et nostalgie dans Le Lit de la reine et autres étapes. Réda a le génie du détail, l’art de voir derrière les façades. Merveilleuse évocation d’une ville de cure qui ouvre le recueil... L’ennui qui suinte de cet univers clos où l’on soigne sa santé à l’eau de source et à l’oisiveté séduit le promeneur, qui se sent étranger, en perpétuelle attente d’un ailleurs dont le parfum se respire et s’inhale dans la gare même déserte. Le mot « étape » suggère tout naturellement le mot « hôtel ». Et Réda s’en donne à cœur joie pour nous raconter ceux qu’il aime, ceux dont il oublie de rendre la clef. L’hôtel n’est-il pas ce lieu neutre par excellence où s’écrit une drôle d’histoire du voyage, de l’errance, de la solitude, de la fuite que les poètes savent mieux que personne déchiffrer ? À propos du Lit de la reine, récit qui donne son titre au recueil et relate un séjour à Cambridge, l’écrivain justifie ainsi son mode de narration : « À la place d’une relation attrayante de ce voyage, j’ai tenu à en fixer les quelques points inconsistants qui, si je les avais laissés se perdre, se nicher au hasard de rêveries plus distraites que la mienne, auraient connu le malheur d’être à jamais privés de sens et d’affection. » Tout son projet de poète est là, dans cette phrase : privilégier ce qui échappe, ce qui charme, ce qui n’est jamais au centre du récit, au centre de la vie. Plus que voyeur, Réda est voyant. Et il sait aussi être drôle, voire féroce, lorsqu’il raconte ses expériences d’auteur invité dans des villes étrangères pour y donner des conférences.
Valeurs actuelles, 23 février 2001 par Vincent Landel Jacques Réda, l’arpenteur des villes Vagabondages. L’œuvre de l’écrivain célèbre la joie d’être en vie et la douceur du familier.
Jacques Réda marche de travers, comme le crabe, ou à reculons, comme l’écrevisse. Voilà près de quarante ans que ce poète crustacé (décapode) arpente les rues de France et d’Europe avec un art consommé de la désorientation. Quarante ans qu’on lui donne du « piéton de Paris », alors que sa science de la dérive n’a pas grand-chose à voir avec la « mélodie enrouée » de Léon-Paul Fargue, lequel s’attachait plus à l’histoire des lieux qu’à leur esprit. Réda, lui, est une sorte de géomètre hagard. On le dit farfelu alors que son projet poétique est d’une grande précision. Avec pour boussole, le Rivage des Syrtes ou La Vie du rail, il traverse des villes et des paysages que sa présence semble vider de leur population. On le trouve sur les chemins vicinaux, devant un hangar crasseux, une gare désaffectée, un fort en ruine – bref, partout où ne vont pas les touristes. Il rapporte de ses promenades des descriptions minutieuses jusqu’au vertige. Quand les gens sérieux vaquent à leurs affaires, il est à Ménilmontant, où il s’attriste de la déréliction d’une venelle que le monde moderne a marginalisée, et donc « disposée à la méchanceté ». Aux cités comme aux campagnes, il prête des élans, des regrets, de l’ironie, le goût de l’introspection. Cet anthropomorphisme est la marque d’une poétique qui a pris, comme celle de Francis Ponge, le « parti des choses ». Une poétique qui célèbre la simple joie d’être en vie parmi elles, entre l’« éclat de l’insolite » et la « douceur du familier ». Chez Réda, on dirait que la ville est une personne douée de sentiments. Et plus exactement, une femme. Le flâneur élabore une sorte d’érotisme cosmopolite, où le ravissement amoureux succède à la lassitude, et les retrouvailles aux scènes de ménage. La devanture d’un magasin de chaussures dessine le « vide assassin » de l’existence, comme auprès d’une épouse dont on est las. Coup de foudre dans un jardin de Madrid, où le promeneur se demande s’il ne va pas prendre racine et, qui sait, produire des bourgeons : « On viendra m’arroser. » Et que dire de ces impasses à qui il manifeste sa sympathie en caressant leurs réverbères, et de cette envie soudaine de « taper sur l’épaule » d’un vieux distributeur de billets ? Cette complicité chaleureuse, sensuelle, servie par une prose économe, déposée sur les lieux comme une poudre, ouvre dans le quotidien un « temps délivré », un temps qui cesserait de couler, métaphore de l’éternité. Les lisières et les marges qu’explore Jacques Réda sont des « pôles secrets » dans le ventre de la ville-femme. Promesse, quête, rêve d’une architecture secrète, d’un centre métaphysique qui donneraient un sens à l’imbroglio des perspectives fuyant à perte de vue. L’espace est intérieur, les poètes n’en finissent pas de le rappeler. En écho, Hölderlin ne disait-il pas que le plein jour est plus mystérieux que la nuit ?
Le Nouvel Observateur, 8 février 2001, n° 1892 par Didier Jacob Un écrivain en balade Rue Réda
De Ménilmontant à l’ouest parisien, de Lausanne à Lisbonne, Jacques Réda se promène. Et tire de cette déambulation de merveilleux récits C’est un curieux ruminant qui mâche le mégot, et passe ses journées à trois à l’heure, en pétrolette ou à vélo. Il prospère à Ménilmontant, étend parfois son territoire de chasse aux avenues cossues de la plaine Monceau, aime surtout la province des villes, ces banlieues de Montreuil ou de Romainville où des palissades de troènes dissimulent les bicoques à son inquisition. Aux heures chaudes, il met la béquille. C’est alors qu’il s’amadoue le plus facilement – à la terrasse d’un café, épluchant La Vie du rail sous un parasol armorié d’une marque d’apéritif ou d’esquimau. Jacques Réda déambule, ce mois-ci, dans deux nouveaux petits chefs-d’œuvre de malice, d’intelligence et d’observation, Accidents de la circulation et Le Lit de la reine. Il y raconte ses virées vélomotorisées qui, sous sa plume, prennent des accents de voyages d’Ulysse ou de monsieur Perrichon. Il peint, surtout, les gens qu’il croise dans les lieux qu’il visite : c’est un carrossier-garagiste qui sirote sa tranquillité dans un bar de Belleville, un bambin mi-sauvage sur le seuil d’une gare, un pêcheur, sur son pliant, qui taquine le temps qui passe faute de pouvoir lever gibier plus important. C’est une bourgeoise vieux rose qui chanelise de son parfum l’entière rue de Courcelles côté pair, une ribambelle de mômes aperçus rue de Bagnolet, « tout un nuancier de petites bouilles subtropicales qui attestent un peuplement ». Dans cet embarras de voies sans issues, de gares à vendre, de baraquements autrefois industriels, d’hôtels pour voyageurs de commerce à la note de frais sévèrement épluchée, et où l’on boit du vin « au goût de colle d’étiquette », Réda voyage à l’estime, et gagne la nôtre en le racontant. On sait que Francis Ponge avait l’imagination qui moussait en épluchant du regard une simple pomme de terre. Jacques Réda, lui, exulte dans un décor urbain où déjà la rouille, peut-être la ronce ou l’herbe folle, témoignent de la désaffection de ses contemporains pour les activités peu automatisées, et médiocrement rentables. C’est qu’il peut alors débusquer, avec bonheur et nostalgie, les indices d’une vie artisanale qui, du temps de son enfance, dégueulait jusque dans la rue ses colonies de boulons et ses rivières de cambouis. Les magasins qu’il préfère ne sont-ils pas, du reste, ceux qui font aujourd’hui vitrine close ? Parce qu’ainsi la curiosité du fouineur reste inassouvie. Et aussi parce que, à cette basse continue d’efforts et de peine qui tire obstinément vers les graves le vol du bourdon humain, Jacques Réda préfère la vie en bras de chemise et le son clair des jours chômés. Le dimanche a ses faveurs, les étés désertés où tout un silence règne, les semaines d’acharné soleil où le monde va son cours autrement. Rien ne presse alors comme d’aller prendre un verre, et de prolonger la discussion pour lui commander son frère. C’est l’heure du pastis, et de ces petits monuments de littérature en maraude dont ce virtuose de Réda, magnifique tenancier du verbe, offre la tournée. |