Accueil
Littérature française
  Collection jaune
L’Image
Chaoïd
Fondation empreinte

Littérature étrangère
  allemande
anglaise
espagnole
italienne
russe Slovo
russe Poustiaki
grecque
japonaise

Verdier poche

Philosophie

Hébreu

Islam

Sciences humaines

Art et architecture

Tauromachie

Cuisine

Revues


vidéos

nouveautés

agenda


Lettre d'information

Informations générales

Sites conseillés

banquet du livre



 
  Le Livre et les livres
Entretiens sur la laïcité

  Alain Finkielkraut
Benny Lévy

  192 pages
12,50 €
ISBN : 2-86432-459-8

Résumé

Alain Finkielkraut et Benny Lévy se sont rencontrés en 1980 lors d’un reportage qu’ils effectuaient ensemble à Jérusalem pour un journal italien. Très différents l’un de l’autre, ils se sont cependant trouvé un point commun : la pensée d’Emmanuel Lévinas, qu’ils découvraient simultanément, produisait en eux des effets.
Neuf ans plus tard, les deux penseurs se revoient à Strasbourg, à l’occasion de ce qu’il est convenu d’appeler « l’affaire du foulard islamique », lors d’un débat qui les oppose.
Centré sur la question de la laïcité, l’échange est vif, presque violent ; les positions de chacun apparemment incompatibles avec celles de l’autre. En effet, pour l’un, la laïcité est au cœur de la République, alors qu’elle n’est qu’une notion vide de sens, du point de vue de l’être juif, selon l’autre. Les deux penseurs se quittent en croyant qu’ils ne se reverront plus.
Mais les difficultés rencontrées par Benny Lévy dans sa tentative de maintenir en vie l’École doctorale qu’il avait fondée à Jérusalem amènent Alain Finkielkraut, en janvier 2000, à prendre publiquement sa défense.
Le débat sur la laïcité peut dès lors se poursuivre. Les positions sont toujours très différentes, mais l’amitié produit une nouveauté : chacun, sans rien céder, prête l’oreille au discours de l’autre. Dans le cadre de l’Institut d’études lévinassiennes, un véritable dialogue s’installe. Il durera trois ans, interrompu par le brutal décès de Benny Lévy.


Extraits de presse

   Revue d’éthique et de théologie morale, n°245, septembre 2007
   Le Livre et les livres
   par Jean-Michel Potin

   Cet ouvrage, compilation de débats entre Alain Finkielkraut et Benny Lévy sur vingt ans, prend à bras‑le‑corps les questions les plus importantes du moment (les juifs et le reste du monde, la culture et la foi, le Livre et les livres) et permet, grâce à leurs rapports honnêtes et sans concessions et à leurs propos, très loin du politiquement correct sur tous ces sujets, de faire, un peu, avancer le débat.
   La particularité de chacun des interlocuteurs est, pour beaucoup, dans l’intérêt de ce livre. Le premier, grand intellectuel, défenseur de la laïcité à la française, pourfendeur de la décadence de la France et de sa culture, de son éducation « bourdeusienne », « juif-dilué » (conversion du juif en philosophe), attribue au second, passé de l’apatride et maoïste secrétariat de Jean‑Paul Sartre à la Torah, la qualité d’incarnation qui permet d’échapper à la dilution (p. 8). Nous sommes en présence de deux juifs marqués par le même questionnement (la référence à Emmanuel Lévinas est constante), mais aux parcours et aux choix très distincts.
   Cette « dilution » du juif en philosophe est le premier grand débat de ce livre. Combien sont-ils ces juifs dilués qui ont marqué la pensée française depuis deux cents ans ? Et pourtant, a-t‑on jamais tenté de comprendre pourquoi ils étaient si peu « dilués », justement ? Quand Finkielkraut, que l’on sent moins sûr de son parcours et de ses choix que Lévy, dit qu’il ne pourrait pas revenir à la Torah et abandonner l’univers de l’art, l’univers de la philosophie et l’univers de la littérature, Lévy lui répond qu’il n’aura pas à le faire puisqu’être juif, c’est étudier et observer : « À la croyance, à l’intimité, à ce qui se passe dans le cœur, à l’intentionnalité même, le judaïsme oppose le double régime de l’étude et de l’observance. Na’assé ve‑nichma : “tu feras et tu entendras” » (p. 9). Le judaïsme n’est pas une croyance, ce n’est pas un sentiment religieux, ce n’est qu’une pratique de l’étude et de l’observance. C’est en cela qu’un juif ne peut jamais cesser d’être juif, surtout s’il est philosophe.
   Ce rappel du pratiquant Lévy au philosophe Finkielkraut que le juif, en tant que juif, est déjà dans l’univers philosophique, littéraire et artistique, va être un peu nuancé par la suite. Ce sera tout l’objet du débat : faut‑il lire les livres pour approcher le Livre ou bien Celui‑ci suffit‑il ?

   Le Livre et les livres
   Pour aborder cette question, il faut d’abord entendre l’appréciation de Finkielkraut sur la culture et sa transmission : le professeur est celui qui transmet la culture d’une société. Or, notre société actuelle, qui ne croit plus en sa culture, ne colporte plus aujourd’hui que des opinions. Le professeur (agent social) transmet alors des opinions sur la société, ce qui est la mort de la culture. La distinction foi/culture n’est pas pertinente pour Finkielkraut. Il y a quelque chose de la foi dans toute culture. La société française doit donc, de nouveau, faire le point sur ce en quoi elle croit : quel est le fondement de ce qu’elle enseigne ? La France doit quitter le terrain des opinions et revenir à l’esprit (p. 66, même si, pour cela, il faut commencer à déboulonner toutes les opinions, y compris la plus sacrée d’entre elles aujourd’hui, celle des droits de l’homme.
   Pour comprendre maintenant le discours a priori négatif de Lévy sur la culture, un élément de sa biographie peut nous aider : « j’ai toujours considéré la “culture” comme mon ennemi le plus intime. […] Pourquoi ai‑je été maoïste ? Parce que dans la décision en seize points du président Mao Tsé Toung, celui‑ci proposait de déraciner le concept de culture » (p. 58). À ce moment de la lecture, on pense à un autre « ennemi intime » de Lévy (Alain Badiou) qui tient, dans son Saint Paul. La fondation de l’universalisme (Paris, 1997), des propos tout aussi négativement maoïstes sur la culture. Cette alliance d’un juif orthodoxe et d’un ancien‑toujours‑maoïste contre la culture prouve la difficulté d’intégrer celle‑ci clans un projet social cohérent, qu’il soit laïc ou religieux.
   Quand Lévy assène que « la culture est un voile par rapport à la pure transcendance, une barrière » (p. 58), Finkielkraut répond que le débat n’est plus entre laïcs et religieux, mais à l’intérieur même de chacun entre « tenants de la raison instrumentale et tenants de l’identité culturelle » (p. 76). Les débats actuels sur l’Islam laissent penser qu’il n’a pas complètement tort.
   Mais c’est dans cette divergence de vues sur la culture qu’apparaît une question commune aux deux hommes : y a‑t‑il équivalence entre le Livre (révélé, le Livre saint, l’Écriture sainte) et les livres ? Les livres portent‑ils quelque chose de ce que l’Écriture sainte révèle ?
   Le chrétien qui pense cette question en termes d’inspiration (les auteurs de l’Écriture sainte sont tous inspirés par l’Esprit Saint et, en cela, portent quelque chose d’une révélation universelle) est surpris de voir que le juif Lévy emploie les mêmes catégories et le même vocabulaire : « Il est clair qu’il y a consonance [entre le Livre et les livres]. La proposition de Lévinas selon laquelle tous les livres doivent s’inscrire dans le sillage du Livre – non pas qu’ils doivent s’inscrire, mais qu’ils s’inscrivent dans le sillage du Livre –, qu’une grande littérature, une grande écriture est aussi inspirée (pas “aussi” au sens de “également”, mais inspirée comme le Livre des livres encore une fois, pas au même degré d’inspiration, mais cela relève de l’inspiration), cette proposition est la seule possible, à la vérité, pour traverser la culture » (p. 161‑162). Malgré les reprises et les nuances amenant un certain flou dans cette phrase, Benny Lévy reconnaît donc l’inspiration dans la culture. Mais alors, comment sait‑on qu’un livre n’est pas inspiré ? La réponse de Lévy est claire : « avec l’idolâtrie du beau [...] Les livres doivent s’inscrire clans le sillage du Livre pour ne pas être un divertissement idolâtrique » (p. 163). Mais ce « devoir » rejoint alors la question de la foi de celui qui écrit. Peut‑il y avoir concordance entre la culture française (par exemple) et la révélation divine ? Et, si oui, quelle est la foi de ceux qui écrivent ? Si l’ouvrage permet de cerner les vraies questions, les réponses sont rarement claires.

   Le juif, modèle d’humanité
  Finkielkraut rappelle que le juif est là pour participer à l’humanisation du monde : le juif, modèle d’humanité (p. 34). À cela, Lévy cite cette phrase magnifique de Levinas : « Israël égale l’humanité, mais l’humanité comporte de l’Inhumain et alors Israël se réfère à Israël, au peuple juif, à sa langue, à ses livres, à sa loi, à sa terre » (p. 157). Si l’on veut comprendre l’histoire du peuple hébreu, les choix de sa diaspora, le pourquoi du génocide ou l’actualité de l’État d’Israël, il faut prendre au sérieux cette phrase de Levinas. Les juifs se cessent jamais d’être juifs et c’est bien ce qui leur fut (est ?) reproché. Le destin des juifs n’est pas de rejoindre un universel plus grand qu’eux, ils vivent déjà selon l’universel, et c’est Lévy qui permet de le comprendre.
   Car le judaïsme de Lévy n’est plus un messianisme. Lévy s’intéresse plus à Adam qu’au Messie. Il refuse « un homme à venir » (p. 126), qui est une proposition autant politique (Marx, Sartre) que strictement religieuse. Pour Lévy, « Adam est la forme même de l’universalité pour Israël ». Il rapporte les propos du prophète Ézéchiel qui dit à Israël : « Vous êtes Adam » (Éz 34, 31). Cette conjonction entre anthropologie et religion, cette juste confusion entre ce qui est révélé et ce qui est déjà‑là, est la seule question qui permettra de sortir des faux débats actuels sur laïcité et religion et sur les religions entre elles. En cela, Lévy n’apparaît donc pas comme un extrémiste religieux, mais comme un véritable philosophe, un ami de la Sagesse.

   Un juif peut‑il être laïc ?
   Le débat glisse alors sur ce terrain de la laïcité. Pour Lévy (p. 21), le judaïsme ignore la laïcisation car le monde est issu de la parole originaire. C’est la parole de l’agora grecque, où l’on débat, qui va introduire la création de la laïcité. La parole ne crée plus, elle informe. Elle ne donne plus la vie, elle est échangée. Plus d’une fois, Lévy oppose Platon, qu’il met du côté de la parole originaire, et Aristote, qu’il met du côté du débat (voire du combat) : « Platon a essayé de retenir quelque chose de la parole de l’origine (...) mais quand on arrive à Aristote, c’est‑à-dire à Alexandre de Macédoine, c’est fini, le logos peut s’emparer du monde – ce qu’il fait grâce à l’épée d’Alexandre » (p. 39). Affirmer que le logos aristotélicien n’a servi que l’épée d’Alexandre risque de faire grincer certaines dents, ce n’est pas la moindre des qualités de la liberté de ton de Lévy.
   Cette liberté fait du bien à la société française car elle bat en brèche des évidences maintes fois rabâchées et que l’on voit contester avec bonheur. La question n’est pas de savoir si Lévy a raison ou tort, mais d’entendre un autre discours, sur l’histoire notamment. Ainsi quand il affirme que les États modernes européens se sont constitués en se détachant de l’Empire chrétien, que c’est ce moment-là qui est celui de la sécularisation (p. 21), il s’oppose à la vision républicaine de l’État-nation qui s’est constitué en faisant l’unité des régions. La notion d’Empire chrétien ayant complètement disparu de la pensée politique, il n’est pas inutile de la réintroduire pour penser l’histoire de la laïcité.
   Finkielkraut s’oppose à cette idée et rappelle que la nation française, la gens francorum, s’est forgée dans la référence au Royaume de David, qu’il y a une indéniable relation entre le peuple saint et la constitution des royaumes chrétiens d’Occident. Cela lui permet de développer l’idée que la haine de la France va de pair avec la haine des juifs ; c’est la même haine d’être soi : « L’Europe du Plus jamais ça est, avant tout, une Europe du Plus jamais moi » (p. 102).
   Mais repenser le politique et repenser la démocratie obligent peut‑être à entendre certains arguments de Lévy sur le fondement théocratique de la démocratie (p. 44) : « Si vous ne faites pas d’abord un pacte avec Dieu, avec qui allez‑vous faire un pacte ? Avec un homme ? Mais si vous faites un pacte avec un homme qui sera votre chef, vous n’aurez jamais tous, mais tous moins un. Or, la démocratie exige tous. Donc, pour qu’il y ait démocratie, il faut imaginer un pacte (évidemment c’est symbolique)… avec Dieu (...) ».
   À l’heure où les échecs politiques font douter du régime démocratique lui‑même, la notion de « pacte symbolique avec Dieu » fait entrevoir une porte de sortie.
   On pourra toujours trouver Benny Lévy exagéré, extrémiste, trouver des raisons psychologiques à son parcours si cahoteux ; lui préférer le discours de Finkielkraut, plus pondéré, plus… français. Il n’empêche que, dans ce dialogue, c’est le second qui interroge et c’est le premier qui a quelque chose à dire. Ce dialogue est asymétrique : Finkielkraut est indéniablement plus modéré, plus soucieux de comprendre, mais c’est lui qui interroge et c’est Lévy qui donne les réponses, qui sait, qui projette, qui bâtit, qui est enthousiaste.
   Même si ce projet, cette projection n’est rien d’autre qu’une réconciliation avec le monde dont on vient. C’est ainsi que le plus bel hommage de Finkielkraut à Lévy ouvre tout le livre : « Benny Lévy m’a réconcilié avec le monde dont je viens, le monde de mes grands-parents, ou même, pour être plus précis, de mes arrière‑grands-parents. »



   Vient de paraître, n°25, juin 2006
   par Guy Samama

   Ce livre d’entretiens entre deux hommes de livres, anciens normaliens et anciens maoïstes, est foisonnant et nous renseigne sur notre propre identité. Il a pour objets la culture, la laïcité, la modernité, l’Europe. Il se place sous l’égide d’un homme du Livre, Lévinas, penseur-passeur qui à la fois les unit et les sépare ; il les unit car, pour tous deux, le judaïsme c’est l’étude ; il les sépare dans la définition de l’universel, de l’humain et de son articulation à l’histoire. L’un y lit l’exigence du Retour, l’autre un enjuivement de la philosophie. À l’idée pieuse de la laïcité chez le philosophe, au sens où rien n’est écrit, fait face la piété juive orthodoxe de Benny Lévy, à l’être mélancolique du premier répond l’être programmatique du deuxième. L’un est dans le regret (Finkielkraut), l’autre dans le volontarisme de l’engagement politique, où il aperçoit de l’absolu et de la croyance (Lévy). Au sentiment tragique du « trop tard » chez le philosophe, Lévy répond : « Ouvre les Prophètes, quand tu as ce sentiment-là, ouvre les Livres des prophètes ! » L’un, décrivant ces déshérités que nous serions devenus, doute de tout, l’autre est sûr de la Torah. Deux manières différentes aussi de se rapporter à la France : pour Lévy, la France, ce n’est pas celle du sol, c’est celle du livre, et ce n’est pas Foucault qui a compté pour la vérité, c’est Sartre. Celui-ci l’a fait français. Aux yeux de Finkielkraut, c’est l’école qui a fait qu’il est « autre chose qu’un Juif polonais né en France », et il refuse « le cabotinage de l’authenticité, la fidélité prise au piège de l’imposture ». C’est ce qu’il dénonce à travers la figure du juif imaginaire. Différence de sensibilité aussi par rapport au politique : pour l’un, le politique est un Pasteur des hommes, dans le sillage de Platon, alors que pour l’autre (Finkielkraut), l’on a tué le Pasteur, l’on a tué Moïse, et nous sommes entrés dans l’ « empire du rien ». Le livre se termine par le Retour. « Rien ne me manque », dit Lévy, installé dans le jardin d’Éden de Jérusalem. Or, le paradoxe tragique de l’histoire, c’est qu’elle a substitué le départ sans retour au Retour, faisant que désormais nous manque celui à qui rien ne manque : Benny Lévy.




   Marianne, 6 au 12 mai 2006
   Combat laïc
   par Maurice Szafran

   C’est un livre d’outre-tombe, d’outre-voix. L’un des auteurs, Benny Lévy, est mort. À Jérusalem, en 2003. Et pourtant persiste dans l’intelligentsia française un mystère Benny Lévy ou, plutôt, une inquiétude Benny Lévy, comme une légende sans cesse renaissante. Le juif égyptien apatride, le chef tout-puissant de la Gauche prolétarienne, cette impasse maoïste du gauchisme français. C’est à cet ultime point d’intersection que Benny Lévy a croisé Alain Finkielkraut. Étrange rencontre qui débouche sur un dialogue roboratif et d’une foncière intelligence, Le Livre et les livres, une joute autour de la laïcité. Depuis vingt ans, Finkielkraut se bat pour une conception radicale de la laïcité, de l’école républicaine, même sil est sûr d’avoir perdu le combat, l’école produisant désormais « à la chaîne des ignorants sympas ». Dans ce journal, nous n’avons cessé de soutenir Finkielkraut à propos de la sauvegarde de l’éducation, nous avons approuvé son refus du nivellement éducatif par le bas et par le délire pédagogisant.
   Voilà pourquoi le débat avec Benny Lévy nous semblait paradoxal, à la lisière de l’inutile, tant les deux positions apparaissent inconciliables. Dans son ultime cheminement idéologico-religieux, Benny Lévy ne pouvait qu’abhorrer la laïcité à la française, cette décision politique de la ranger bien sur le côté dès qu’on veut lui faire envahir l’espace public. La laïcité, selon lui, c’est une rupture parricide, « une séparation entre l’homme et la parole originelle ». La loi vient de plus haut. Condamnation sans nuance. Contradiction en apparence insurmontable avec la conception quasi « laïcarde » de Finkielkraut. Autour de la laïcité, il a construit une part essentielle de sa pensée, son engagement public s’organise en grande partie, en défense de cette laïcité menacée, écartelée. Deux « lignes » vraiment antagonistes ? Oui, mais pas seulement. C’est tout l’intérêt de ce dialogue.



   Le Point, 13 avril 2006
   L’un sait, l’autre doute
   par Élisabeth Lévy

   Dialogue amical entre un croyant, Benny Lévy et un athée, Alain Finkielkraut : pourtant, ils ne sont pas si éloignés l’un de l’autre.

   On ne naît pas français. On le devient. Pas par les droits. Par les livres. Par la soumission aux œuvres. Par la gratitude envers les auteurs. Conviction, espoir ou nostalgie, cette idée de la France qui est une idée de l’universel, Alain Finkielkraut l’oppose, pied à pied, à « la parole de feu » de Benny Lévy, interlocuteur exigeant devenu ami, « juif total » – décédé à Jérusalem en 2003. Le juif est étranger partout, dit l’un. J’habite une langue, répond l’autre, refusant de choisir entre ses deux fils à la patte : « Je suis français et je suis juif. »
   Les amateurs de clivages binaires – qui se réduisent toujours peu ou prou au partage du monde entre « bons » et « méchants », vestiges honnis du passé et adorateurs triomphants du présent – seront déçus. Certes, ces dialogues électriques et électrisants qui courent sur une quinzaine d’années racontent une amitié toujours « au bord de la crise de nerfs », selon les termes de Finkielkraut. On ne s’attend pas à un paisible échange de vues entre l’homme du Livre et l’homme des livres, le juif de l’étude et le juif moderne, celui qui veut redresser et celui qui n’espère que comprendre. Celui qui sait et celui qui doute. Dès lors que Dieu les sépare, on pourrait penser que tout les oppose.
   Tout serait simple si « la sortie de la religion » était le passage de l’ombre à la lumière. Délivré de ses antiques servitudes et de ses vieilles illusions, l’homme aurait troqué le ressassement du passé contre l’approbation du présent et la maîtrise de l’avenir, l’assujettissement du croyant contre la liberté de l’athée, la prison de la lignée contre les espaces infinis de la table rase. Dans cette vision du monde, le laïque se méfie de l’idée que les hommes pourraient être soumis à un principe qui les dépasse et les rassemble. L’autonomie humaine ne connaît pas de limite. C’est cette conception d’une laïcité née d’une « rupture parricide », d’une séparation entre l’homme et « la parole originelle », que retient Benny Lévy – pour la démolir. Pour Platon, explique-t-il, l’autonomie humaine, qui fonde la politique, ne saurait être totalement athée, dès lors qu’il faut bien qu’une instance tierce garantisse le pacte entre les hommes. « La loi, nécessairement, vient de plus haut. » Or, déplore-t-il, la laïcité moderne accomplit la défaite de la loi et la victoire du droit entendu comme le droit pour chacun de « déployer ses désirs ». Autant dire que le citoyen est exilé de ce monde livré à l’individu. Il n’est guère surprenant que Finkielkraut fasse chorus sur ce point. « À l’école, écrit-il, le paradigme de la transmission est noyé dans l’interactivité générale au nom des droits de l’homme. »
   Il s’agit de comprendre les ressorts de cette étonnante convergence. Si les deux hommes trouvent naturellement le langage commun dont croyants et incroyants paraissent avoir perdu le secret, c’est bien parce qu’il y a quelque chose de religieux, ou plutôt de transcendant, dans cet humanisme européen dont Alain Finkielkraut est l’un des continuateurs les plus tenaces. D’où sa défense d’une « laïcité pieuse », d’une « transcendance intégralement humaine », qui, plutôt que de renoncer au sacré, l’a transféré du Livre aux livres, du culte à la culture, des contraintes de l’observance aux exigences de la liberté de pensée. « Être humain, dit-il, c’est être enseigné... Nous n’avons pas, comme le célèbre baron de Münchhausen, la capacité de sortir de la mare en nous tirant nous-mêmes par les cheveux. » Un propos qui n’est guère de saison dans un monde qui abomine toute hiérarchie et célèbre l’indistinction généralisée.
   Entre la certitude de fer de l’un et la mélancolie habitée de l’autre, le combat paraît souvent inégal. « Mes vingt ans de combat pour l’école sont vingt ans d’échec, murmure Alain Finkielkraut. Ce que je défendais, je le vois disparaître ; ce qu’il défendait est un bloc d’éternité. La transmission est de son côté de moins en moins du mien. » Souvent ébranlé, il ne lâche pourtant jamais. Les livres, qui sont son armure contre l’époque, témoignent qu’il y a aussi de l’éternité ici-bas. « Moderne délivré de l’arrogance des modernes », il sait ce qu’il doit aux auteurs. La littérature oblige. Tous ceux qui, privés des réconforts du Ciel, refusent de se contenter des jouissances terrestres puiseront dans cette inébranlable foi l’énergie de combattre le nihilisme des temps. Si Dieu est mort, les maîtres sont éternellement vivants.




   Édition française du Jerusalem Post, du 4 au 10 avril 2006
   L’être juif et la laïcité
   par Jean-Luc Slama

   Dialogues entre Alain Finkielkraut et Benny Lévy

   Entre Alain Finkielkraut et Benny Lévy, une grande courtoisie et de nombreuses divergences. L’un ne croit pas en Dieu, l’autre est un Juif du retour. Les deux ont eu un parcours différent mais se rejoignent sur l’idée que Dieu est mort à Auschwitz. Pour Lévinas, qui inspire profondément ces deux penseurs, Dieu ne vient pas à l’idée sous la forme de « je crois en Dieu » mais par un commandement venu « on ne sait d’où ». La Révélation a lieu ici de rencontre. Ouvrage à deux voix, et à titre posthume pour Benny Lévy disparu en octobre 2003, Le Livre et les livres est une réflexion vive et sans concessions, intensément portée par un respect mutuel et nourrie par un souci d’équité rationnelle.
   De ce débat sur la question de la laïcité et de ses limites, Finkielkraut et Lévy ont retiré de riches échanges sur quelques années de dialogue. Les deux veulent croire que les livres ne périment pas le Livre et remettent sur le métier l’étude des choses humaines. Pour Finkielkraut, l’affaire du voile en France dans les années 1990 témoigne du désir d’emprise de dévots fanatiques sur une laïcité qui doit être au cœur de la République. Pour Lévy, cette notion de laïcité n’a pas de sens pour l’être juif dans l’étude de la préservation de l’espace laïque.
   L’un est un « Juif réel » (Lévy) qui situe la pensée d’Israël à partir du réel du juif (la lettre, la connaissance de la Torah) et la simplicité du miracle juif. L’annulation du réel tiendrait de la césure des Tables et de l’envolée des lettres. Il s’accommode des essais de l’Occident grec de dire l’Un de manière rationnelle. Mais n’avons-nous de vocation que tautologique ?, rétorque Finkielkraut en observant que cet héritage des Lumières fait question. « Il n’y a une question de la laïcité que parce qu’il y a une question juive, mais il n’y a de question juive que parce qu’il y a la laïcité. » D’où le partage des cultures dans l’accession à l’universel.
   Les deux hommes ne conçoivent pas l’universel de la même façon. La vision politique du monde a fait du XXe siècle « l’âge des extrêmes » et élargi la dissymétrie du rapport à l’Autre et sa consonance avec la sagesse de l’Occident. Que la laïcité ait produit la question juive est une évidence, pour Lévy, qui implique de revenir à la facticité juive et à l’indépendance, à partir de cette facticité. Des penseurs de la démocratie comme Hobbes, Spinoza ou Rousseau ont affronté le dilemme de définir une religion au fondement de l’État. En France, la laïcité ne se résume pas à la séparation de l’Église et de l’État. Ce retour de Fichte (Finkielkraut), avec l’antijudaïsme romantique qui succède à l’antijudaïsme universaliste, explique la cohabitation actuelle de la judéophobie avec une francophobie radicale.
   Tout cela revient à s’interroger sur la manière d’être juif face à l’histoire. Lévy ne voit pas d’autre issue que de sortir le judaïsme de cette religion de la Shoah. Lévinas considère qu’il s’agit d’un « virement inattendu de la malédiction en exultation ». Finkielkraut retient qu’il n’y a pas de question juive pour les chrétiens, mais un « salut par les Juifs »…




   Libération
, mercredi 29 mars 2006
   Finkielkraut, Lévy en vis-à-vis
   par Jean-Luc Allouche

   En une série d’entretiens publics, deux hommes de livres se rencontrent face au Livre.

   Alain Finkielkraut n’est jamais à son meilleur que lorsqu’il réfléchit et non lorsqu’il réagit, lorsqu’il cherche et non lorsqu’il prêche. Cet ouvrage de dialogues avec Benny Lévy en fournit la preuve. Face à ce dernier, désormais « survivant » à celui qui l’avait « réconcilié avec le monde de ses grands-parents », le philosophe confronte sa « piété laïque » à celle, juive orthodoxe, d’un Benny Lévy, foudroyé par une crise cardiaque à Jérusalem en octobre 2003.
En une série d’entretiens publics, deux hommes de livres se rencontrent face au Livre avec, comme passeur, Emmanuel Levinas, qui, d’une certaine manière, les « unit » et les « sépare », et qu’ils ont découvert à peu près au même moment. Benny Lévy, fort de nouvelles certitudes, « être très programmatique » face au « mélancolique » Finkielkraut (c’est lui-même qui le dit). Le premier, revenu à la « facticité juive, à l’indépendance juive », au « réel du Juif », bloc comme tout entier détaché du mont Sinaï, pour qui « le Bon Dieu a créé le Juif pour témoigner du vrai, c’est-à-dire pour étudier ». Le second, tremblant devant « les petits soldats de l’empire du rien » – ses contemporains – et « la démocratie du ressentiment » remplaçant « la démocratie de l’émulation » dont il a été « des derniers bénéficiaires ». Si, dans les dernières années, la grande affaire de Lévy aura été l’étude du texte saint, celle de Finkielkraut aura été celle de l’école laïque, morte désormais devant la production « à la chaîne d’ignorants sympa ».
   Deux manières, aussi, de se confronter à la France. Benny Lévy, « fondamentalement apatride », même installé à Jérusalem, « juif à mains nues » pour qui la France, « ce n’est pas la France du sol, c’est la France du livre ». « Pour moi, précise-t-il, c’était un nom propre : Jean-Paul Sartre. Sartre m’a fait français, je ne pouvais rien demander de mieux. » Pour Alain Finkielkraut, ce qui fait qu’il est « autre chose qu’un Juif polonais né en France, c’est l’école », et il refuse la « pantomime du Juif sincère, le cabotinage de l’authenticité, la fidélité prise au piège de l’imposture : voilà ce que j’ai voulu dévoiler avec le thème du Juif imaginaire. Dépositaires d’une tragédie inoubliable et inendossable, nous sommes tous des m’as-tu-vu ». Bref, à « l’affirmation de l’unique allégeance », Finkielkraut répond : « La France ne se réduit pas à un tampon, à un passeport, à une liste de droits, à une compagnie d’assurances… à la Sécurité sociale. » Fracture infranchissable sans doute entre les deux interlocuteurs, comblée désormais par le silence éternel de l’un des deux.
   Rien d’étonnant donc que la laïcité les divise aussi, et de manière encore plus cruelle entre deux ex-normaliens, deux ex-maoïstes. Lévy ne se sent « aucune dette par rapport à l’école laïque française pour la bonne raison que, quelque part, [il en a] forcé les portes ». Finkielkraut, lui, a remplacé la synagogue, la schule de ses ancêtres, par l’école laïque, qui lui a offert son brevet de citoyenneté. « Si l’école est essentielle à la laïcité, c’est parce qu’elle est le lieu par excellence de la médiation, du détour, de l’hétéronomie bienfaisante », écrit-il. Et il la regarde, éploré, se déliter sous ses yeux.
Choc de cultures, en somme, entre deux hommes. Quand Finkielkraut confesse son sentiment du « tragique », du « trop tard », Benny Lévy lui oppose : « Ouvre les Prophètes, quand tu as ce sentiment-là… » Ce dialogue eût pu se poursuivre encore longtemps entre ces deux philosophes, l’un talmudiste en hébreu et araméen, l’autre tout autant dialecticien en français, l’un sûr de la Torah, l’autre doutant de tout ; mais le sort a voulu que désormais Benny Lévy repose sous « la pierre de Jérusalem, qui l’apaise tant ». Finkielkraut, de son côté, continue sa route escarpée, entre fureurs du monde et interrogations dont on gage qu’elles ne trouveront pas de réponse simple. Loin, en tout cas, des « effusions d’une orthodoxie » mais tout aussi éloignées d’un « lâche reniement », comme écrivait l’historien Marc Bloch dans son Testament, à quelque temps de mourir. Dans « le soulagement et l’effroi d’être vivant ». Et dans la solitude.



   Le Figaro Magazine, samedi 18 février 2006
   par Rémi Soulié

   Benny Lévy, dirigeant de la Gauche prolétarienne au début des années 70 sous le nom de Pierre Victor, disait qu’il était allé de Moïse à Moise en passant par Mao et non de Mao à Moïse comme le prétendaient des détracteurs pressés. Il faut saluer les Éditions Verdier qui s’attachent vaillamment à publier les œuvres de celui qui fit retour à la lettre de la Torah et qui, disciple des sages d’Israël, devint un maître. Sa mort prématurée à Jérusalem, le 15 octobre 2003, fut un deuil pour toute pensée. Sous le titre Le Livre et les livres, Gilles Hanus publie un précieux recueil d’entretiens de Benny Lévy avec Alain Finkielkraut sur la question de la laïcité. Les deux hommes, si proches et si différents, croisent le fer puis fraternisent sans jamais céder sur l’essentiel : la tradition biblique pour le premier, la France républicaine pour le second. Au crible de la parole originaire, poétique et prophétique, il ne reste rien du caquetage contemporain. On pardonnera à Benny Lévy de ne pas comprendre l’articulation chrétienne du temporel et du spirituel et donc de lire saint Paul comme le ferait un moderne, et l’on saluera avec gratitude la magnifique quête de vérité qui anime ces échanges.



   Le Monde, jeudi 16 février 2006
   Un dialogue exemplaire
   par Roger-Pol Droit

   Les dialogues sont une denrée rare. Ils sont généralement remplacés par des paroles, des invectives ou des congratulations satisfaites. Ce qu’exige un vrai dialogue, en effet, ne se rencontre pas si fréquemment : des désaccords, de préférence insurmontables, assortis de respect mutuel, de pugnacité aussi, d’assez d’intelligence, enfin, pour que chacun entende l’autre sans vouloir le faire disparaître et sans se renier soi-même. Ces conditions peu communes sont réunies dans le livre qui rassemble les traces, déjà publiées çà et là, des discussions publiques poursuivies entre 1990 et 2002 par Benny Lévy et Alain Finkielkraut.
   Les points communs de ces deux intellectuels, bien qu’essentiels à leur rencontre, se résument vite : tous deux juifs, ne cherchent pas à l’oublier ou à le nier, et furent ébranlés par la lecture des œuvres de Levinas – « Levinas est le nom propre de notre fraternité », dit Finkielkraut. Pour le reste, tout les oppose.
   Benny Lévy, né au Caire en 1945, mort à Jérusalem le 15 octobre 2003, est « juif du retour ». Il est revenu en Israël, mais aussi, et surtout, à l’étude de la Torah, à l’observance du shabbat, à ce qu’il nomme « le réel du juif », qu’il ne conçoit pas autrement.
   De la part de cet ancien maoïste, dernier interlocuteur de Sartre, l’itinéraire a surpris, parfois choqué. Il souligne toutefois que ce n’est pas une affaire de « croyance », de « sentiment religieux », façons de dire et de voir étrangères au judaïsme. Il se situe donc, très consciemment, dans un espace de pensée à la fois antérieur et extérieur à tout processus de laïcisation.
   Alain Finkielkraut, au contraire, a fait de la laïcité l’axe central de sa pensée et de son action d’intellectuel dans la cité. Il s’avoue dépourvu de sentiment religieux et plus sensible à l’absence de Dieu qu’à la parole des prophètes. Fils d’émigrés polonais qui ne pratiquaient pas, il s’affirme également juif et français. Et c’est essentiel, pour lui, d’être français, par l’école, par Racine et Marivaux, Pascal, Diderot ou Proust. Il se fait une « idée pieuse de la laïcité ».
   À ses yeux, c’est en effet d’abord par la culture partagée, exigeante et souveraine, que l’on accède à l’universel. L’esprit du Livre se trouve alors comme disséminé dans les livres.
   Lévy, évidemment, persiste. La culture ne saurait être, de son point de vue, « l’antichambre de la vérité » Il n’éprouve pas ce sentiment de dette que décrit Finkielkraut, et ne conçoit pas l’universel de la même manière. Il voit même dans la politique un univers dont il faut sortir, car, sous des dehors laïques, elle n’est selon lui, depuis Platon, qu’une « crypto-théologie » toujours vouée à échouer. Pour résoudre la question du politique, il y a ce que Benny Lévy appelle « le Sinaï » (la pensée juive révélée), que copient en plus pâle Hobbes, Spinoza ou Rousseau.
   Ces thèses, développées notamment dans Le Meurtre du Pasteur (Grasset / Verdier, 2002), ne se signalent pas par leur caractère nuancé. Mais, comme le souligne Benny Lévy, « il faut quand même en arriver à dire les choses de manière radicale ». C’est précisément cette radicalité qui fait l’intérêt de ses positions et du dialogue – émouvant et beau, d’une exigeante tenue – qui se poursuit de page en page. En un temps où il y a fréquemment dans les têtes plus de bouillie informe que d’arêtes nettes et claires, on ne peut que s’en réjouir.
   Certains, peut-être, pourraient penser que ce débat, portant finalement sur deux définitions divergentes de ce qu’est être juif, se situe seulement à l’intérieur d’une communauté et ne concerne pas « les autres ». Ceux-là n’auraient pas compris l’histoire contemporaine. Ou l’histoire tout court.




   Le Monde 2, 4 février 2006
   Pas moi directement
   par Christophe Donner

   Les livres s’écrivent à deux : je et un autre. Car dans l’idée de Rimbaud – que j’ai très bien connu –, il ne s’agit pas de décrire une transposition ou un dédoublement de sa personne, c’est une façon de dire qu’un autre est nécessaire à la fabrication de l’idée. L’écriture, en fixant cette activité mentale dans une perfection (littéraire), institue l’unité d’une pensée qui n’a jamais été un fil, toujours une réponse du je à l’autre.
   Dans les livres qui sont écrits réellement à deux – ici Alain Finkielkraut et Benny Lévy – il y en a toujours un qui tient le rôle du je, et un qui joue à l’autre. Pendant que je parle, l’autre écoute et ce qui est merveilleux, passionnant à suivre, c’est qu’ils s’oublient, ils ne réfléchissent plus à ce qu’ils disent, ils n’ont plus cette prudence (souci de perfection) imposée par le littéraire. S’imaginent-ils assurés que leur parole, en se reflétant chez l’autre, deviendra raisonnable?
   Grâce au magnétophone, ils sont comme suspendus à ce moment préscriptural, où la parole baigne dans une impunité presque infantile. Chaque digression malencontreuse a valeur d’éclairage psychologique et contribue à faire de nos deux philosophes d’authentiques personnages de roman.
    Bouvard et Pécuchet de la laïcité, ils en ont la candeur et la grandeur exemplaire.
  Il est temps de rappeler, pour ceux qui savent déjà qui est Alain Finkielkraut, qui fut Benny Lévy. Quand il dirigeait la Gauche prolétarienne, il s’appelait Pierre Victor. Il était alors le secrétaire, ou le petit frère, ou l’âme damnée de Jean-Paul Sartre. Détesté par l’entourage du vieil existentialiste, il devint l’ange exterminateur de la pensée du maître « régénéré ». Et c’est à bord de l’insubmersible génie d’Emmanuel Lévinas qu’il lui fera franchir le Rubicon de la vieillesse. Pierre Victor devient Benny Lévy, le chef de la « Gépé » se change en petit enfant de la Torah. Une telle conversion suffit à faire un livre, et même plusieurs livres, toujours le même livre, toute sa vie, pour la raconter interminablement.
   Ce que Le Livre et les livres raconte, c’est l’histoire d’un apaisement. Apaisement de la violence entre eux et en eux. Une violence toujours sur le point d’éclater de nouveau, et contenue au prix d’une remémoration rituelle des actes de jeunesse.
   Apaisement qui passe par un éloge de la vieillesse, sans pacification ni pacte, car c’est aussi un chantier qui ne sera jamais achevé puisque Lévy est mort.
   L’imperfection littéraire et l’infinitude philosophique règnent sur le récit, elles font toute la grâce du livre. On est placé, en direct, grâce au micro, devant le travail de l’aveuglement. On peut comprendre le gauchisme français des années 1970. Il suffit pour ça d’ouvrir le livre à la page 112. Benny Lévy raconte qu’il a jeté – « enfin pas moi directement, mais mes militants » – un cocktail Molotov à Rothschild « à l’époque imbécile où l’on jetait ces cocktails Molotov ». Et dix lignes plus bas : « Alors ma chance – qui tient, à mon avis, de ma judaïcité profonde – c’est que ce terrorisme est resté en moi intellectuel. »
   Alain Finkielkraut : « Il n’y a pas eu de passage à l’acte ? »
   Benny Lévy: « Non seulement il n’y avait pas de passage à l’acte, mais la satisfaction que peut apporter la violence était plénière quand elle était dans le langage – ce qui a fait de moi un homme de parole redoutable. (...) J’ai fait de mon terrorisme intérieur un langage. » [...]




   Cahiers Bernard Lazare, février 2006
   par David Fuchs

   Un tel ouvrage est surprenant par la qualité des deux interlocuteurs qui partent, évidemment, d’un point tout à fait étranger l’un à l’autre. En effet, pour l’un la laïcité est au cœur de la République, alors que pour l’autre, elle n’est qu’une notion vide de sens sous le rapport de l’être juif.
    Aussi le débat peut se présenter entre une fermeture justement sur « l’être » ou une attention plus directe au « faire ». Et pourtant cette incompatibilité n’empêche pas les échanges, vifs et parfois violents dans les termes, mais possibles par la volonté de dialogue des deux philosophes.
    C’est pourquoi on ne peut qu’inviter chacun à lire les thèses qui s’opposent sans vraiment s’annuler, et sans interdire totalement des points de synthèse. Il est important de voir comment s’exprime une pensée qui est « retournée aux sources », qui fait parfois référence aux thèses du « marxiste-maoïste », pour bien intégrer, aidés par Alain Finkielkraut, ce qui nous est réellement indispensable dans un débat, toujours d’actualité, y compris dans certains milieux juifs!