Revue d’éthique et de théologie morale, n°245, septembre 2007 Le Livre et les livres par Jean-Michel Potin
Cet ouvrage, compilation de débats entre Alain Finkielkraut et Benny Lévy sur vingt ans, prend à bras‑le‑corps les questions les plus importantes du moment (les juifs et le reste du monde, la culture et la foi, le Livre et les livres) et permet, grâce à leurs rapports honnêtes et sans concessions et à leurs propos, très loin du politiquement correct sur tous ces sujets, de faire, un peu, avancer le débat. La particularité de chacun des interlocuteurs est, pour beaucoup, dans l’intérêt de ce livre. Le premier, grand intellectuel, défenseur de la laïcité à la française, pourfendeur de la décadence de la France et de sa culture, de son éducation « bourdeusienne », « juif-dilué » (conversion du juif en philosophe), attribue au second, passé de l’apatride et maoïste secrétariat de Jean‑Paul Sartre à la Torah, la qualité d’incarnation qui permet d’échapper à la dilution (p. 8). Nous sommes en présence de deux juifs marqués par le même questionnement (la référence à Emmanuel Lévinas est constante), mais aux parcours et aux choix très distincts. Cette « dilution » du juif en philosophe est le premier grand débat de ce livre. Combien sont-ils ces juifs dilués qui ont marqué la pensée française depuis deux cents ans ? Et pourtant, a-t‑on jamais tenté de comprendre pourquoi ils étaient si peu « dilués », justement ? Quand Finkielkraut, que l’on sent moins sûr de son parcours et de ses choix que Lévy, dit qu’il ne pourrait pas revenir à la Torah et abandonner l’univers de l’art, l’univers de la philosophie et l’univers de la littérature, Lévy lui répond qu’il n’aura pas à le faire puisqu’être juif, c’est étudier et observer : « À la croyance, à l’intimité, à ce qui se passe dans le cœur, à l’intentionnalité même, le judaïsme oppose le double régime de l’étude et de l’observance. Na’assé ve‑nichma : “tu feras et tu entendras” » (p. 9). Le judaïsme n’est pas une croyance, ce n’est pas un sentiment religieux, ce n’est qu’une pratique de l’étude et de l’observance. C’est en cela qu’un juif ne peut jamais cesser d’être juif, surtout s’il est philosophe. Ce rappel du pratiquant Lévy au philosophe Finkielkraut que le juif, en tant que juif, est déjà dans l’univers philosophique, littéraire et artistique, va être un peu nuancé par la suite. Ce sera tout l’objet du débat : faut‑il lire les livres pour approcher le Livre ou bien Celui‑ci suffit‑il ?
Le Livre et les livres Pour aborder cette question, il faut d’abord entendre l’appréciation de Finkielkraut sur la culture et sa transmission : le professeur est celui qui transmet la culture d’une société. Or, notre société actuelle, qui ne croit plus en sa culture, ne colporte plus aujourd’hui que des opinions. Le professeur (agent social) transmet alors des opinions sur la société, ce qui est la mort de la culture. La distinction foi/culture n’est pas pertinente pour Finkielkraut. Il y a quelque chose de la foi dans toute culture. La société française doit donc, de nouveau, faire le point sur ce en quoi elle croit : quel est le fondement de ce qu’elle enseigne ? La France doit quitter le terrain des opinions et revenir à l’esprit (p. 66, même si, pour cela, il faut commencer à déboulonner toutes les opinions, y compris la plus sacrée d’entre elles aujourd’hui, celle des droits de l’homme. Pour comprendre maintenant le discours a priori négatif de Lévy sur la culture, un élément de sa biographie peut nous aider : « j’ai toujours considéré la “culture” comme mon ennemi le plus intime. […] Pourquoi ai‑je été maoïste ? Parce que dans la décision en seize points du président Mao Tsé Toung, celui‑ci proposait de déraciner le concept de culture » (p. 58). À ce moment de la lecture, on pense à un autre « ennemi intime » de Lévy (Alain Badiou) qui tient, dans son Saint Paul. La fondation de l’universalisme (Paris, 1997), des propos tout aussi négativement maoïstes sur la culture. Cette alliance d’un juif orthodoxe et d’un ancien‑toujours‑maoïste contre la culture prouve la difficulté d’intégrer celle‑ci clans un projet social cohérent, qu’il soit laïc ou religieux. Quand Lévy assène que « la culture est un voile par rapport à la pure transcendance, une barrière » (p. 58), Finkielkraut répond que le débat n’est plus entre laïcs et religieux, mais à l’intérieur même de chacun entre « tenants de la raison instrumentale et tenants de l’identité culturelle » (p. 76). Les débats actuels sur l’Islam laissent penser qu’il n’a pas complètement tort. Mais c’est dans cette divergence de vues sur la culture qu’apparaît une question commune aux deux hommes : y a‑t‑il équivalence entre le Livre (révélé, le Livre saint, l’Écriture sainte) et les livres ? Les livres portent‑ils quelque chose de ce que l’Écriture sainte révèle ? Le chrétien qui pense cette question en termes d’inspiration (les auteurs de l’Écriture sainte sont tous inspirés par l’Esprit Saint et, en cela, portent quelque chose d’une révélation universelle) est surpris de voir que le juif Lévy emploie les mêmes catégories et le même vocabulaire : « Il est clair qu’il y a consonance [entre le Livre et les livres]. La proposition de Lévinas selon laquelle tous les livres doivent s’inscrire dans le sillage du Livre – non pas qu’ils doivent s’inscrire, mais qu’ils s’inscrivent dans le sillage du Livre –, qu’une grande littérature, une grande écriture est aussi inspirée (pas “aussi” au sens de “également”, mais inspirée comme le Livre des livres encore une fois, pas au même degré d’inspiration, mais cela relève de l’inspiration), cette proposition est la seule possible, à la vérité, pour traverser la culture » (p. 161‑162). Malgré les reprises et les nuances amenant un certain flou dans cette phrase, Benny Lévy reconnaît donc l’inspiration dans la culture. Mais alors, comment sait‑on qu’un livre n’est pas inspiré ? La réponse de Lévy est claire : « avec l’idolâtrie du beau [...] Les livres doivent s’inscrire clans le sillage du Livre pour ne pas être un divertissement idolâtrique » (p. 163). Mais ce « devoir » rejoint alors la question de la foi de celui qui écrit. Peut‑il y avoir concordance entre la culture française (par exemple) et la révélation divine ? Et, si oui, quelle est la foi de ceux qui écrivent ? Si l’ouvrage permet de cerner les vraies questions, les réponses sont rarement claires.
Le juif, modèle d’humanité Finkielkraut rappelle que le juif est là pour participer à l’humanisation du monde : le juif, modèle d’humanité (p. 34). À cela, Lévy cite cette phrase magnifique de Levinas : « Israël égale l’humanité, mais l’humanité comporte de l’Inhumain et alors Israël se réfère à Israël, au peuple juif, à sa langue, à ses livres, à sa loi, à sa terre » (p. 157). Si l’on veut comprendre l’histoire du peuple hébreu, les choix de sa diaspora, le pourquoi du génocide ou l’actualité de l’État d’Israël, il faut prendre au sérieux cette phrase de Levinas. Les juifs se cessent jamais d’être juifs et c’est bien ce qui leur fut (est ?) reproché. Le destin des juifs n’est pas de rejoindre un universel plus grand qu’eux, ils vivent déjà selon l’universel, et c’est Lévy qui permet de le comprendre. Car le judaïsme de Lévy n’est plus un messianisme. Lévy s’intéresse plus à Adam qu’au Messie. Il refuse « un homme à venir » (p. 126), qui est une proposition autant politique (Marx, Sartre) que strictement religieuse. Pour Lévy, « Adam est la forme même de l’universalité pour Israël ». Il rapporte les propos du prophète Ézéchiel qui dit à Israël : « Vous êtes Adam » (Éz 34, 31). Cette conjonction entre anthropologie et religion, cette juste confusion entre ce qui est révélé et ce qui est déjà‑là, est la seule question qui permettra de sortir des faux débats actuels sur laïcité et religion et sur les religions entre elles. En cela, Lévy n’apparaît donc pas comme un extrémiste religieux, mais comme un véritable philosophe, un ami de la Sagesse.
Un juif peut‑il être laïc ? Le débat glisse alors sur ce terrain de la laïcité. Pour Lévy (p. 21), le judaïsme ignore la laïcisation car le monde est issu de la parole originaire. C’est la parole de l’agora grecque, où l’on débat, qui va introduire la création de la laïcité. La parole ne crée plus, elle informe. Elle ne donne plus la vie, elle est échangée. Plus d’une fois, Lévy oppose Platon, qu’il met du côté de la parole originaire, et Aristote, qu’il met du côté du débat (voire du combat) : « Platon a essayé de retenir quelque chose de la parole de l’origine (...) mais quand on arrive à Aristote, c’est‑à-dire à Alexandre de Macédoine, c’est fini, le logos peut s’emparer du monde – ce qu’il fait grâce à l’épée d’Alexandre » (p. 39). Affirmer que le logos aristotélicien n’a servi que l’épée d’Alexandre risque de faire grincer certaines dents, ce n’est pas la moindre des qualités de la liberté de ton de Lévy. Cette liberté fait du bien à la société française car elle bat en brèche des évidences maintes fois rabâchées et que l’on voit contester avec bonheur. La question n’est pas de savoir si Lévy a raison ou tort, mais d’entendre un autre discours, sur l’histoire notamment. Ainsi quand il affirme que les États modernes européens se sont constitués en se détachant de l’Empire chrétien, que c’est ce moment-là qui est celui de la sécularisation (p. 21), il s’oppose à la vision républicaine de l’État-nation qui s’est constitué en faisant l’unité des régions. La notion d’Empire chrétien ayant complètement disparu de la pensée politique, il n’est pas inutile de la réintroduire pour penser l’histoire de la laïcité. Finkielkraut s’oppose à cette idée et rappelle que la nation française, la gens francorum, s’est forgée dans la référence au Royaume de David, qu’il y a une indéniable relation entre le peuple saint et la constitution des royaumes chrétiens d’Occident. Cela lui permet de développer l’idée que la haine de la France va de pair avec la haine des juifs ; c’est la même haine d’être soi : « L’Europe du Plus jamais ça est, avant tout, une Europe du Plus jamais moi » (p. 102). Mais repenser le politique et repenser la démocratie obligent peut‑être à entendre certains arguments de Lévy sur le fondement théocratique de la démocratie (p. 44) : « Si vous ne faites pas d’abord un pacte avec Dieu, avec qui allez‑vous faire un pacte ? Avec un homme ? Mais si vous faites un pacte avec un homme qui sera votre chef, vous n’aurez jamais tous, mais tous moins un. Or, la démocratie exige tous. Donc, pour qu’il y ait démocratie, il faut imaginer un pacte (évidemment c’est symbolique)… avec Dieu (...) ». À l’heure où les échecs politiques font douter du régime démocratique lui‑même, la notion de « pacte symbolique avec Dieu » fait entrevoir une porte de sortie. On pourra toujours trouver Benny Lévy exagéré, extrémiste, trouver des raisons psychologiques à son parcours si cahoteux ; lui préférer le discours de Finkielkraut, plus pondéré, plus… français. Il n’empêche que, dans ce dialogue, c’est le second qui interroge et c’est le premier qui a quelque chose à dire. Ce dialogue est asymétrique : Finkielkraut est indéniablement plus modéré, plus soucieux de comprendre, mais c’est lui qui interroge et c’est Lévy qui donne les réponses, qui sait, qui projette, qui bâtit, qui est enthousiaste. Même si ce projet, cette projection n’est rien d’autre qu’une réconciliation avec le monde dont on vient. C’est ainsi que le plus bel hommage de Finkielkraut à Lévy ouvre tout le livre : « Benny Lévy m’a réconcilié avec le monde dont je viens, le monde de mes grands-parents, ou même, pour être plus précis, de mes arrière‑grands-parents. »
Vient de paraître, n°25, juin 2006 par Guy Samama
Ce livre d’entretiens entre deux hommes de livres, anciens normaliens et anciens maoïstes, est foisonnant et nous renseigne sur notre propre identité. Il a pour objets la culture, la laïcité, la modernité, l’Europe. Il se place sous l’égide d’un homme du Livre, Lévinas, penseur-passeur qui à la fois les unit et les sépare ; il les unit car, pour tous deux, le judaïsme c’est l’étude ; il les sépare dans la définition de l’universel, de l’humain et de son articulation à l’histoire. L’un y lit l’exigence du Retour, l’autre un enjuivement de la philosophie. À l’idée pieuse de la laïcité chez le philosophe, au sens où rien n’est écrit, fait face la piété juive orthodoxe de Benny Lévy, à l’être mélancolique du premier répond l’être programmatique du deuxième. L’un est dans le regret (Finkielkraut), l’autre dans le volontarisme de l’engagement politique, où il aperçoit de l’absolu et de la croyance (Lévy). Au sentiment tragique du « trop tard » chez le philosophe, Lévy répond : « Ouvre les Prophètes, quand tu as ce sentiment-là, ouvre les Livres des prophètes ! » L’un, décrivant ces déshérités que nous serions devenus, doute de tout, l’autre est sûr de la Torah. Deux manières différentes aussi de se rapporter à la France : pour Lévy, la France, ce n’est pas celle du sol, c’est celle du livre, et ce n’est pas Foucault qui a compté pour la vérité, c’est Sartre. Celui-ci l’a fait français. Aux yeux de Finkielkraut, c’est l’école qui a fait qu’il est « autre chose qu’un Juif polonais né en France », et il refuse « le cabotinage de l’authenticité, la fidélité prise au piège de l’imposture ». C’est ce qu’il dénonce à travers la figure du juif imaginaire. Différence de sensibilité aussi par rapport au politique : pour l’un, le politique est un Pasteur des hommes, dans le sillage de Platon, alors que pour l’autre (Finkielkraut), l’on a tué le Pasteur, l’on a tué Moïse, et nous sommes entrés dans l’ « empire du rien ». Le livre se termine par le Retour. « Rien ne me manque », dit Lévy, installé dans le jardin d’Éden de Jérusalem. Or, le paradoxe tragique de l’histoire, c’est qu’elle a substitué le départ sans retour au Retour, faisant que désormais nous manque celui à qui rien ne manque : Benny Lévy.
Marianne, 6 au 12 mai 2006
Combat laïc
par Maurice Szafran
C’est un livre d’outre-tombe, d’outre-voix. L’un des
auteurs, Benny Lévy, est mort. À Jérusalem, en 2003. Et pourtant
persiste dans l’intelligentsia française un mystère Benny Lévy ou,
plutôt, une inquiétude Benny Lévy, comme une légende sans cesse
renaissante. Le juif égyptien apatride, le chef tout-puissant de la
Gauche prolétarienne, cette impasse maoïste du gauchisme français.
C’est à cet ultime point d’intersection que Benny Lévy a croisé Alain
Finkielkraut. Étrange rencontre qui débouche sur un dialogue roboratif
et d’une foncière intelligence, Le Livre et les livres, une
joute autour de la laïcité. Depuis vingt ans, Finkielkraut se bat pour
une conception radicale de la laïcité, de l’école républicaine, même
sil est sûr d’avoir perdu le combat, l’école produisant désormais « à
la chaîne des ignorants sympas ». Dans ce journal, nous n’avons cessé
de soutenir Finkielkraut à propos de la sauvegarde de l’éducation, nous
avons approuvé son refus du nivellement éducatif par le bas et par le
délire pédagogisant.
Voilà pourquoi le débat avec Benny Lévy nous semblait
paradoxal, à la lisière de l’inutile, tant les deux positions
apparaissent inconciliables. Dans son ultime cheminement
idéologico-religieux, Benny Lévy ne pouvait qu’abhorrer la laïcité à la
française, cette décision politique de la ranger bien sur le côté dès
qu’on veut lui faire envahir l’espace public. La laïcité, selon lui,
c’est une rupture parricide, « une séparation entre l’homme et la
parole originelle ». La loi vient de plus haut. Condamnation sans
nuance. Contradiction en apparence insurmontable avec la conception
quasi « laïcarde » de Finkielkraut. Autour de la laïcité, il a
construit une part essentielle de sa pensée, son engagement public
s’organise en grande partie, en défense de cette laïcité menacée,
écartelée. Deux « lignes » vraiment antagonistes ? Oui, mais pas
seulement. C’est tout l’intérêt de ce dialogue.
Le Point, 13 avril 2006
L’un sait, l’autre doute
par Élisabeth Lévy
Dialogue amical entre un croyant, Benny Lévy et un
athée, Alain Finkielkraut : pourtant, ils ne sont pas si éloignés l’un
de l’autre.
On ne naît pas français. On le devient. Pas par les
droits. Par les livres. Par la soumission aux œuvres. Par la gratitude
envers les auteurs. Conviction, espoir ou nostalgie, cette idée de la
France qui est une idée de l’universel, Alain Finkielkraut l’oppose,
pied à pied, à « la parole de feu » de Benny Lévy, interlocuteur
exigeant devenu ami, « juif total » – décédé à Jérusalem en 2003. Le
juif est étranger partout, dit l’un. J’habite une langue, répond
l’autre, refusant de choisir entre ses deux fils à la patte : « Je suis
français et je suis juif. »
Les amateurs de clivages binaires – qui se réduisent
toujours peu ou prou au partage du monde entre « bons » et « méchants
», vestiges honnis du passé et adorateurs triomphants du présent –
seront déçus. Certes, ces dialogues électriques et électrisants qui
courent sur une quinzaine d’années racontent une amitié toujours « au
bord de la crise de nerfs », selon les termes de Finkielkraut. On ne
s’attend pas à un paisible échange de vues entre l’homme du Livre et
l’homme des livres, le juif de l’étude et le juif moderne, celui qui
veut redresser et celui qui n’espère que comprendre. Celui qui sait et
celui qui doute. Dès lors que Dieu les sépare, on pourrait penser que
tout les oppose.
Tout serait simple si « la sortie de la religion » était
le passage de l’ombre à la lumière. Délivré de ses antiques servitudes
et de ses vieilles illusions, l’homme aurait troqué le ressassement du
passé contre l’approbation du présent et la maîtrise de l’avenir,
l’assujettissement du croyant contre la liberté de l’athée, la prison
de la lignée contre les espaces infinis de la table rase. Dans cette
vision du monde, le laïque se méfie de l’idée que les hommes pourraient
être soumis à un principe qui les dépasse et les rassemble. L’autonomie
humaine ne connaît pas de limite. C’est cette conception d’une laïcité
née d’une « rupture parricide », d’une séparation entre l’homme et « la
parole originelle », que retient Benny Lévy – pour la démolir. Pour
Platon, explique-t-il, l’autonomie humaine, qui fonde la politique, ne
saurait être totalement athée, dès lors qu’il faut bien qu’une instance
tierce garantisse le pacte entre les hommes. « La loi, nécessairement,
vient de plus haut. » Or, déplore-t-il, la laïcité moderne accomplit la
défaite de la loi et la victoire du droit entendu comme le droit pour
chacun de « déployer ses désirs ». Autant dire que le citoyen est exilé
de ce monde livré à l’individu. Il n’est guère surprenant que
Finkielkraut fasse chorus sur ce point. « À l’école, écrit-il, le
paradigme de la transmission est noyé dans l’interactivité générale au
nom des droits de l’homme. »
Il s’agit de comprendre les ressorts de cette étonnante
convergence. Si les deux hommes trouvent naturellement le langage
commun dont croyants et incroyants paraissent avoir perdu le secret,
c’est bien parce qu’il y a quelque chose de religieux, ou plutôt de
transcendant, dans cet humanisme européen dont Alain Finkielkraut est
l’un des continuateurs les plus tenaces. D’où sa défense d’une «
laïcité pieuse », d’une « transcendance intégralement humaine », qui,
plutôt que de renoncer au sacré, l’a transféré du Livre aux livres, du
culte à la culture, des contraintes de l’observance aux exigences de la
liberté de pensée. « Être humain, dit-il, c’est être enseigné... Nous
n’avons pas, comme le célèbre baron de Münchhausen, la capacité de
sortir de la mare en nous tirant nous-mêmes par les cheveux. » Un
propos qui n’est guère de saison dans un monde qui abomine toute
hiérarchie et célèbre l’indistinction généralisée.
Entre la certitude de fer de l’un et la mélancolie habitée
de l’autre, le combat paraît souvent inégal. « Mes vingt ans de combat
pour l’école sont vingt ans d’échec, murmure Alain Finkielkraut. Ce que
je défendais, je le vois disparaître ; ce qu’il défendait est un bloc
d’éternité. La transmission est de son côté de moins en moins du mien.
» Souvent ébranlé, il ne lâche pourtant jamais. Les livres, qui sont
son armure contre l’époque, témoignent qu’il y a aussi de l’éternité
ici-bas. « Moderne délivré de l’arrogance des modernes », il sait ce
qu’il doit aux auteurs. La littérature oblige. Tous ceux qui, privés
des réconforts du Ciel, refusent de se contenter des jouissances
terrestres puiseront dans cette inébranlable foi l’énergie de combattre
le nihilisme des temps. Si Dieu est mort, les maîtres sont
éternellement vivants.
Édition française du Jerusalem Post, du 4 au 10 avril 2006
L’être juif et la laïcité
par Jean-Luc Slama
Dialogues entre Alain Finkielkraut et Benny Lévy
Entre Alain Finkielkraut et Benny Lévy, une grande
courtoisie et de nombreuses divergences. L’un ne croit pas en Dieu,
l’autre est un Juif du retour. Les deux ont eu un parcours différent
mais se rejoignent sur l’idée que Dieu est mort à Auschwitz. Pour
Lévinas, qui inspire profondément ces deux penseurs, Dieu ne vient pas
à l’idée sous la forme de « je crois en Dieu » mais par un commandement
venu « on ne sait d’où ». La Révélation a lieu ici de rencontre.
Ouvrage à deux voix, et à titre posthume pour Benny Lévy disparu en
octobre 2003, Le Livre et les livres est une réflexion vive et
sans concessions, intensément portée par un respect mutuel et nourrie
par un souci d’équité rationnelle.
De ce débat sur la question de la laïcité et de ses
limites, Finkielkraut et Lévy ont retiré de riches échanges sur
quelques années de dialogue. Les deux veulent croire que les livres ne
périment pas le Livre et remettent sur le métier l’étude des choses
humaines. Pour Finkielkraut, l’affaire du voile en France dans les
années 1990 témoigne du désir d’emprise de dévots fanatiques sur une
laïcité qui doit être au cœur de la République. Pour Lévy, cette notion
de laïcité n’a pas de sens pour l’être juif dans l’étude de la
préservation de l’espace laïque.
L’un est un « Juif réel » (Lévy) qui situe la pensée
d’Israël à partir du réel du juif (la lettre, la connaissance de la
Torah) et la simplicité du miracle juif. L’annulation du réel tiendrait
de la césure des Tables et de l’envolée des lettres. Il s’accommode des
essais de l’Occident grec de dire l’Un de manière rationnelle. Mais
n’avons-nous de vocation que tautologique ?, rétorque Finkielkraut en
observant que cet héritage des Lumières fait question. « Il n’y a une
question de la laïcité que parce qu’il y a une question juive, mais il
n’y a de question juive que parce qu’il y a la laïcité. » D’où le
partage des cultures dans l’accession à l’universel.
Les deux hommes ne conçoivent pas l’universel de la même façon. La vision politique du monde a fait du XXe
siècle « l’âge des extrêmes » et élargi la dissymétrie du rapport à
l’Autre et sa consonance avec la sagesse de l’Occident. Que la laïcité
ait produit la question juive est une évidence, pour Lévy, qui implique
de revenir à la facticité juive et à l’indépendance, à partir de cette
facticité. Des penseurs de la démocratie comme Hobbes, Spinoza ou
Rousseau ont affronté le dilemme de définir une religion au fondement
de l’État. En France, la laïcité ne se résume pas à la séparation de
l’Église et de l’État. Ce retour de Fichte (Finkielkraut), avec
l’antijudaïsme romantique qui succède à l’antijudaïsme universaliste,
explique la cohabitation actuelle de la judéophobie avec une
francophobie radicale.
Tout cela revient à s’interroger sur la manière d’être
juif face à l’histoire. Lévy ne voit pas d’autre issue que de sortir le
judaïsme de cette religion de la Shoah. Lévinas considère qu’il s’agit
d’un « virement inattendu de la malédiction en exultation ».
Finkielkraut retient qu’il n’y a pas de question juive pour les
chrétiens, mais un « salut par les Juifs »…
Libération, mercredi 29 mars 2006
Finkielkraut, Lévy en vis-à-vis
par Jean-Luc Allouche
En une série d’entretiens publics, deux hommes de livres se rencontrent face au Livre.
Alain Finkielkraut n’est jamais à son meilleur que
lorsqu’il réfléchit et non lorsqu’il réagit, lorsqu’il cherche et non
lorsqu’il prêche. Cet ouvrage de dialogues avec Benny Lévy en fournit
la preuve. Face à ce dernier, désormais « survivant » à celui qui
l’avait « réconcilié avec le monde de ses grands-parents », le
philosophe confronte sa « piété laïque » à celle, juive orthodoxe, d’un
Benny Lévy, foudroyé par une crise cardiaque à Jérusalem en octobre
2003.
En une série d’entretiens publics, deux hommes de livres se rencontrent
face au Livre avec, comme passeur, Emmanuel Levinas, qui, d’une
certaine manière, les « unit » et les « sépare », et qu’ils ont
découvert à peu près au même moment. Benny Lévy, fort de nouvelles
certitudes, « être très programmatique » face au « mélancolique »
Finkielkraut (c’est lui-même qui le dit). Le premier, revenu à la «
facticité juive, à l’indépendance juive », au « réel du Juif », bloc
comme tout entier détaché du mont Sinaï, pour qui « le Bon Dieu a créé
le Juif pour témoigner du vrai, c’est-à-dire pour étudier ». Le second,
tremblant devant « les petits soldats de l’empire du rien » – ses
contemporains – et « la démocratie du ressentiment » remplaçant « la
démocratie de l’émulation » dont il a été « des derniers bénéficiaires
». Si, dans les dernières années, la grande affaire de Lévy aura été
l’étude du texte saint, celle de Finkielkraut aura été celle de l’école
laïque, morte désormais devant la production « à la chaîne d’ignorants
sympa ». Deux manières, aussi, de se confronter à la France. Benny Lévy, «
fondamentalement apatride », même installé à Jérusalem, « juif à mains
nues » pour qui la France, « ce n’est pas la France du sol, c’est la
France du livre ». « Pour moi, précise-t-il, c’était un nom propre :
Jean-Paul Sartre. Sartre m’a fait français, je ne pouvais rien demander
de mieux. » Pour Alain Finkielkraut, ce qui fait qu’il est « autre
chose qu’un Juif polonais né en France, c’est l’école », et il refuse
la « pantomime du Juif sincère, le cabotinage de l’authenticité, la
fidélité prise au piège de l’imposture : voilà ce que j’ai voulu
dévoiler avec le thème du Juif imaginaire. Dépositaires d’une tragédie
inoubliable et inendossable, nous sommes tous des m’as-tu-vu ». Bref, à
« l’affirmation de l’unique allégeance », Finkielkraut répond : « La
France ne se réduit pas à un tampon, à un passeport, à une liste de
droits, à une compagnie d’assurances… à la Sécurité sociale. » Fracture
infranchissable sans doute entre les deux interlocuteurs, comblée
désormais par le silence éternel de l’un des deux. Rien d’étonnant donc que la laïcité les divise aussi, et de manière
encore plus cruelle entre deux ex-normaliens, deux ex-maoïstes. Lévy ne
se sent « aucune dette par rapport à l’école laïque française pour la
bonne raison que, quelque part, [il en a] forcé les portes ».
Finkielkraut, lui, a remplacé la synagogue, la schule de ses
ancêtres, par l’école laïque, qui lui a offert son brevet de
citoyenneté. « Si l’école est essentielle à la laïcité, c’est parce
qu’elle est le lieu par excellence de la médiation, du détour, de
l’hétéronomie bienfaisante », écrit-il. Et il la regarde, éploré, se
déliter sous ses yeux.
Choc de cultures, en somme, entre deux hommes. Quand Finkielkraut
confesse son sentiment du « tragique », du « trop tard », Benny Lévy
lui oppose : « Ouvre les Prophètes, quand tu as ce sentiment-là… » Ce
dialogue eût pu se poursuivre encore longtemps entre ces deux
philosophes, l’un talmudiste en hébreu et araméen, l’autre tout autant
dialecticien en français, l’un sûr de la Torah, l’autre doutant de tout
; mais le sort a voulu que désormais Benny Lévy repose sous « la pierre
de Jérusalem, qui l’apaise tant ». Finkielkraut, de son côté, continue
sa route escarpée, entre fureurs du monde et interrogations dont on
gage qu’elles ne trouveront pas de réponse simple. Loin, en tout cas,
des « effusions d’une orthodoxie » mais tout aussi éloignées d’un «
lâche reniement », comme écrivait l’historien Marc Bloch dans son Testament, à quelque temps de mourir. Dans « le soulagement et l’effroi d’être vivant ». Et dans la solitude.
Le Figaro Magazine, samedi 18 février 2006
par Rémi Soulié
Benny Lévy, dirigeant de la Gauche prolétarienne au début
des années 70 sous le nom de Pierre Victor, disait qu’il était allé de
Moïse à Moise en passant par Mao et non de Mao à Moïse comme le
prétendaient des détracteurs pressés. Il faut saluer les Éditions
Verdier qui s’attachent vaillamment à publier les œuvres de celui qui
fit retour à la lettre de la Torah et qui, disciple des sages d’Israël,
devint un maître. Sa mort prématurée à Jérusalem, le 15 octobre 2003,
fut un deuil pour toute pensée. Sous le titre Le Livre et les livres,
Gilles Hanus publie un précieux recueil d’entretiens de Benny Lévy avec
Alain Finkielkraut sur la question de la laïcité. Les deux hommes, si
proches et si différents, croisent le fer puis fraternisent sans jamais
céder sur l’essentiel : la tradition biblique pour le premier, la
France républicaine pour le second. Au crible de la parole originaire,
poétique et prophétique, il ne reste rien du caquetage contemporain. On
pardonnera à Benny Lévy de ne pas comprendre l’articulation chrétienne
du temporel et du spirituel et donc de lire saint Paul comme le ferait
un moderne, et l’on saluera avec gratitude la magnifique quête de
vérité qui anime ces échanges.
Le Monde, jeudi 16 février 2006
Un dialogue exemplaire
par Roger-Pol Droit
Les dialogues sont une denrée rare. Ils sont généralement
remplacés par des paroles, des invectives ou des congratulations
satisfaites. Ce qu’exige un vrai dialogue, en effet, ne se rencontre
pas si fréquemment : des désaccords, de préférence insurmontables,
assortis de respect mutuel, de pugnacité aussi, d’assez d’intelligence,
enfin, pour que chacun entende l’autre sans vouloir le faire
disparaître et sans se renier soi-même. Ces conditions peu communes
sont réunies dans le livre qui rassemble les traces, déjà publiées çà
et là, des discussions publiques poursuivies entre 1990 et 2002 par
Benny Lévy et Alain Finkielkraut.
Les points communs de ces deux intellectuels, bien
qu’essentiels à leur rencontre, se résument vite : tous deux juifs, ne
cherchent pas à l’oublier ou à le nier, et furent ébranlés par la
lecture des œuvres de Levinas – « Levinas est le nom propre de notre
fraternité », dit Finkielkraut. Pour le reste, tout les oppose.
Benny Lévy, né au Caire en 1945, mort à Jérusalem le 15
octobre 2003, est « juif du retour ». Il est revenu en Israël, mais
aussi, et surtout, à l’étude de la Torah, à l’observance du shabbat, à
ce qu’il nomme « le réel du juif », qu’il ne conçoit pas autrement.
De la part de cet ancien maoïste, dernier interlocuteur de
Sartre, l’itinéraire a surpris, parfois choqué. Il souligne toutefois
que ce n’est pas une affaire de « croyance », de « sentiment religieux
», façons de dire et de voir étrangères au judaïsme. Il se situe donc,
très consciemment, dans un espace de pensée à la fois antérieur et
extérieur à tout processus de laïcisation.
Alain Finkielkraut, au contraire, a fait de la laïcité
l’axe central de sa pensée et de son action d’intellectuel dans la
cité. Il s’avoue dépourvu de sentiment religieux et plus sensible à
l’absence de Dieu qu’à la parole des prophètes. Fils d’émigrés polonais
qui ne pratiquaient pas, il s’affirme également juif et français. Et
c’est essentiel, pour lui, d’être français, par l’école, par Racine et
Marivaux, Pascal, Diderot ou Proust. Il se fait une « idée pieuse de la
laïcité ».
À ses yeux, c’est en effet d’abord par la culture
partagée, exigeante et souveraine, que l’on accède à l’universel.
L’esprit du Livre se trouve alors comme disséminé dans les livres.
Lévy, évidemment, persiste. La culture ne saurait être, de
son point de vue, « l’antichambre de la vérité » Il n’éprouve pas ce
sentiment de dette que décrit Finkielkraut, et ne conçoit pas
l’universel de la même manière. Il voit même dans la politique un
univers dont il faut sortir, car, sous des dehors laïques, elle n’est
selon lui, depuis Platon, qu’une « crypto-théologie » toujours vouée à
échouer. Pour résoudre la question du politique, il y a ce que Benny
Lévy appelle « le Sinaï » (la pensée juive révélée), que copient en
plus pâle Hobbes, Spinoza ou Rousseau.
Ces thèses, développées notamment dans Le Meurtre du Pasteur
(Grasset / Verdier, 2002), ne se signalent pas par leur caractère
nuancé. Mais, comme le souligne Benny Lévy, « il faut quand même en
arriver à dire les choses de manière radicale ». C’est précisément
cette radicalité qui fait l’intérêt de ses positions et du dialogue –
émouvant et beau, d’une exigeante tenue – qui se poursuit de page en
page. En un temps où il y a fréquemment dans les têtes plus de bouillie
informe que d’arêtes nettes et claires, on ne peut que s’en réjouir.
Certains, peut-être, pourraient penser que ce débat,
portant finalement sur deux définitions divergentes de ce qu’est être
juif, se situe seulement à l’intérieur d’une communauté et ne concerne
pas « les autres ». Ceux-là n’auraient pas compris l’histoire
contemporaine. Ou l’histoire tout court.
Le Monde 2, 4 février 2006
Pas moi directement
par Christophe Donner
Les livres s’écrivent à deux : je et un autre. Car dans
l’idée de Rimbaud – que j’ai très bien connu –, il ne s’agit pas de
décrire une transposition ou un dédoublement de sa personne, c’est une
façon de dire qu’un autre est nécessaire à la fabrication de l’idée.
L’écriture, en fixant cette activité mentale dans une perfection
(littéraire), institue l’unité d’une pensée qui n’a jamais été un fil,
toujours une réponse du je à l’autre.
Dans les livres qui sont écrits réellement à deux – ici
Alain Finkielkraut et Benny Lévy – il y en a toujours un qui tient le
rôle du je, et un qui joue à l’autre. Pendant que je parle, l’autre
écoute et ce qui est merveilleux, passionnant à suivre, c’est qu’ils
s’oublient, ils ne réfléchissent plus à ce qu’ils disent, ils n’ont
plus cette prudence (souci de perfection) imposée par le littéraire.
S’imaginent-ils assurés que leur parole, en se reflétant chez l’autre,
deviendra raisonnable?
Grâce au magnétophone, ils sont comme suspendus à ce
moment préscriptural, où la parole baigne dans une impunité presque
infantile. Chaque digression malencontreuse a valeur d’éclairage
psychologique et contribue à faire de nos deux philosophes
d’authentiques personnages de roman.
Bouvard et Pécuchet de la laïcité, ils en ont la candeur et la grandeur exemplaire.
Il est temps de rappeler, pour ceux qui savent déjà qui
est Alain Finkielkraut, qui fut Benny Lévy. Quand il dirigeait la
Gauche prolétarienne, il s’appelait Pierre Victor. Il était alors le
secrétaire, ou le petit frère, ou l’âme damnée de Jean-Paul Sartre.
Détesté par l’entourage du vieil existentialiste, il devint l’ange
exterminateur de la pensée du maître « régénéré ». Et c’est à bord de
l’insubmersible génie d’Emmanuel Lévinas qu’il lui fera franchir le
Rubicon de la vieillesse. Pierre Victor devient Benny Lévy, le chef de
la « Gépé » se change en petit enfant de la Torah. Une telle conversion
suffit à faire un livre, et même plusieurs livres, toujours le même
livre, toute sa vie, pour la raconter interminablement.
Ce que Le Livre et les livres raconte, c’est
l’histoire d’un apaisement. Apaisement de la violence entre eux et en
eux. Une violence toujours sur le point d’éclater de nouveau, et
contenue au prix d’une remémoration rituelle des actes de jeunesse.
Apaisement qui passe par un éloge de la vieillesse, sans
pacification ni pacte, car c’est aussi un chantier qui ne sera jamais
achevé puisque Lévy est mort.
L’imperfection littéraire et l’infinitude philosophique
règnent sur le récit, elles font toute la grâce du livre. On est placé,
en direct, grâce au micro, devant le travail de l’aveuglement. On peut
comprendre le gauchisme français des années 1970. Il suffit pour ça
d’ouvrir le livre à la page 112. Benny Lévy raconte qu’il a jeté – «
enfin pas moi directement, mais mes militants » – un cocktail Molotov à
Rothschild « à l’époque imbécile où l’on jetait ces cocktails Molotov
». Et dix lignes plus bas : « Alors ma chance – qui tient, à mon avis,
de ma judaïcité profonde – c’est que ce terrorisme est resté en moi
intellectuel. »
Alain Finkielkraut : « Il n’y a pas eu de passage à l’acte ? »
Benny Lévy: « Non seulement il n’y avait pas de passage à
l’acte, mais la satisfaction que peut apporter la violence était
plénière quand elle était dans le langage – ce qui a fait de moi un
homme de parole redoutable. (...) J’ai fait de mon terrorisme intérieur
un langage. » [...]
Cahiers Bernard Lazare, février 2006
par David Fuchs
Un tel ouvrage est surprenant par la qualité des deux interlocuteurs
qui partent, évidemment, d’un point tout à fait étranger l’un à
l’autre. En effet, pour l’un la laïcité est au cœur de la République,
alors que pour l’autre, elle n’est qu’une notion vide de sens sous le
rapport de l’être juif.
Aussi le débat peut se présenter entre une fermeture justement sur «
l’être » ou une attention plus directe au « faire ». Et pourtant cette
incompatibilité n’empêche pas les échanges, vifs et parfois violents
dans les termes, mais possibles par la volonté de dialogue des deux
philosophes.
C’est pourquoi on ne peut qu’inviter chacun à lire les thèses qui
s’opposent sans vraiment s’annuler, et sans interdire totalement des
points de synthèse. Il est important de voir comment s’exprime une
pensée qui est « retournée aux sources », qui fait parfois référence
aux thèses du « marxiste-maoïste », pour bien intégrer, aidés par Alain
Finkielkraut, ce qui nous est réellement indispensable dans un débat,
toujours d’actualité, y compris dans certains milieux juifs!
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