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  Livre d’Hypatie
(Libro di Ipazia)

  Mario Luzi

  Théâtre
Traduit et préfacé par Bernard Simeone

  128 pages
13,60 €
ISBN : 2-86432-197-1

Résumé

     Au début du Ve siècle, tandis que l’Empire romain se désagrège, dans la ville d’Alexandrie, Hypatie, figure de proue de la philosophie néoplatonicienne, voudrait sauver l’héritage grec miné par des tentations fanatiques. Le christianisme, devenu religion d’État, est confronté à une violence populaire qui se réclame de lui. Hypatie sera mise à mort dans une église. Devenu évêque de Cyrène, sur l’actuelle côte lybienne, son disciple Synésios apprend que le roi berbère, dont les cavaliers menacent la ville, lui a envoyé un émissaire qui jamais n’arrivera.
     Ainsi, dans Hypatie puis Le Messager – les deux volets de ce diptyque par lequel Mario Luzi aborda l’écriture théâtrale – le futur se présente sous l’aspect du plus grand risque, encore privé de visage.
     Le rôle obscur de la barbarie dans le renouveau des civilisations, la nécessité, pour demeurer fidèle, de grandir contre soi-même, la fascination des époques où le monde hésite entre deux ères ou deux règnes et se trouve reconduit à son magma primordial, nouent ce drame à l’énigme de l’histoire telle que nous pouvons la percevoir aujourd’hui. Comme dans ses recueils poétiques majeurs, Mario Luzi crée un théâtre mental et polyphonique, un contrepoint de pensées et de rythmes où le concept n’endigue pas la poésie mais l’avive. Jusque dans leur déchirement, les questions aspirent à la transparence.



Extrait du texte

     (SIÈGE ÉPISCOPAL DE CYRÈNE)
     Synésios seul près d’une fenêtre.

     Synésios
     Peut-être est-ce l’âge ou l’inaction – que dire ?
     Souvent il m’arrive de me perdre en des rêveries menaçantes,
     celle-ci par exemple, où un poète d’une autre époque,
     future peut-être, peut-être simplement celle qui naîtra de nous,
     dans une langue encore in mente Dei revisiterait
     un jour qui sait pourquoi notre histoire
     sans le moindre égard pour nous personnes de chair et d’os
     chacune avec ses goûts domestiques ou tournés vers le dehors,
     malade de raffinement ou liée par nature
     aux plaisirs du faubourg :
     en somme, sans voir en nous des hommes ayant existé tels quels,
     ce poète ne songerait qu’à découvrir
     des signes, s’en présumant l’interprète.
     C’est curieux, mais je redoute une violence de cet ordre.
     Il en est de pire, d’accord – mais celle-ci
     attaque la part spécifique, unique,
     la seule où la vie soit vraie et légitime.
     Que resterait-il de moi ? un nom
     lié à une pensée, inscrit sur un événement.
     Et Hypatie ? D’elle, ce peu qu’on sait d’un autre
     moi seul puis le connaître, et ce peu je le cache.
     Pourtant ne faisons-nous pas nous-mêmes ce que fait ce poète,
     vivant le présent tels des otages du futur,
     rappelant le passé, le mettant
     au feu d’une épreuve qui n’est pas la sienne, dans l’ouvrage d’à présent ?
     Comme est délicat et vulnérable le bourgeon de vérité d’une époque.
     Comme un rien peut gâter la saveur d’une vie...
     Discours de fou, dû à la sénilité – je m’en rends compte.
     D’où me vient cette jalousie soudaine
     ou plutôt ce soin maniaque des bribes ?
     Cette crainte d’être infidèle... à quoi ? disons au tourment précis
     de l’instant tel qu’il fut vécu – ou tel qu’il nous parut.
     Et pourtant quelle réalité est plus réelle en soi
     que lorsqu’elle se transforme en autre chose ? – je pourrais presque le répéter par cœur.
     Et ce n’est pas autre chose, mais sa profondeur même – cela non plus, je n’ai pas à l’apprendre.



Extraits de presse

     La Croix, 24 juillet 1994,
     par Michel Crépu,
     Mario Luzi, parole et barbarie

     [...] Mais entre la simplicité des choses et l’armature des mythes, il y a l’histoire. L’histoire, c’est-à-dire la barbarie : c’est tout le thème du Livre d’Hypatie que Luzi, cette fois proche en cela d’un T. S. Eliot, médite en éternel contemporain du grand affrontement des puissances du Bien aux forces du Mal. Simpliste ? Voire...
     Nous sommes au Ve siècle, à l’heure, pour l’Empire romain, du commencement de la débâcle. Hypatie, ultime figure de proue de la philosophie néo-platonicienne, est aux prises avec les forces déchaînées d’un jeune christianisme d’État qui lui échappent. Hypatie est assassinée dans une église par des fanatiques. Où sommes-nous ? Au Ve siècle ? Au XXe ? Et de quel affrontement s’agit-il ? La raison contre l’obscurantisme ? Quelle raison ? Quel obscurantisme ?
     Un personnage s’écrie : « Les temps nous poussent – à parler en apostrophant – des hauts projets de la raison. Quel dévoiement ! Quelque chose s’est produit, tu le sais, quelque chose d’irréversible et tout est devenu messianique. Un piège de l’histoire... » Un piège oui, comme si le nom du Messie était devenu celui, diabolique, de la « Légion » dont parle l’Apôtre.
     Dans ses recueils les plus contemporains, tels que Pour le baptême de nos fragments et L’Incessante origine, Luzi affrontait l’éclatement du monde et la parole poétique s’est trouvée dramatiquement responsabilisée. Le Livre d’Hypatie médite ce mal, plus profond encore, ou c’est la parole elle-même, dernière espérance d’unification, qui se voit prise au piège. Dès lors, comment et quoi répondre si parler c’est mentir et se taire accepter la loi de Mort ? Telle est peut-être, pour Luzi, le « fond du problème ». Le nôtre, de toute évidence, si aisément balayé à coups de cris et de formules fétiches, petits procureurs et faux rebelles se bousculant à la tribune.
     « Comme est délicat et vulnérable le bourgeon de vérité d’une époque », dit encore une voix du Livre d’Hypatie. Il sera revenu à Mario Luzi, enfant de la Toscane, du cœur si vulnérable et séculaire de la vieille Europe, de nous le faire toucher du doigt. Comme l’on tente parfois d’apprendre le printemps aux aveugles qui n’en savent rien.

 

     Le Monde, 13 mai 1994,
     par André Velter,
     La lumière de Luzi

     Et Luzi est bien ce poète de l’« avènement » qui, jusque dans l’incertitude et l’angoisse, sait que la vie rebelle, éclatante ou aveuglée, vient inéluctablement au jour. Il ne dit pas explicitement si c’est par grâce ou combat, mais son diptyque théâtral, publié sous le titre Livre d’Hypatie, privilégie la voie magmatique, convulsive, sanglante. Cette polyphonie, d’une extrême richesse, d’une implacable intuition, met en scène, dans l’Alexandrie du cinquième siècle, la plus fameuse représentante de la philosophie néo-platonicienne : Hypatie. Celle-ci tandis que le christianisme est devenu religion d’État, s’est vouée à la défense de l’héritage grec. Elle sera tuée dans une église par une foule inculte et fanatisée.
     Dans ce drame, ce qui intéresse Luzi, ce n’est pas ce qu’il appelle « la très allusive équivalence des époques », c’est le rôle de la barbarie, son irruption décisive dans les périodes charnières. C’est aussi, pour l’individu jeté en cette mêlée, la nécessité de recevoir l’impensable, « la part adverse, le négatif », et d’accepter de s’épanouir en partie contre soi-même. « Tout ce que tu dois combattre, tu dois aussi le porter,/ l’accueillir dans ton cœur et là-dedans le vaincre. »
     Avec ce livre admirable, véritable mise en abîme, Mario Luzi rejoint une certaine sagesse orientale au paradoxe foudroyant, qui ne craint pas d’annoncer : « Mon ennemi est mon maître. »