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  Le Logos et la lettre
Philon d’Alexandrie en regard des pharisiens

  Benny Lévy

  192 pages
15 €
ISBN : 2-86432-077-0

Résumé

     Aux abords de l’ère chrétienne, dans cette métropole de la civilisation qu’était Alexandrie, les intellectuels juifs de culture grecque pensèrent retrouver dans la sagesse des poètes et de philosophes grecs les grandes leçons de leurs pères. Leur fierté pouvait n’en pas souffrir, du fait de l’antériorité de la Torah ; il leur apparut que la « philosophie de Moïse » contenait celle de Platon. La Bible avait été traduite en grec, ils se mirent à commenter ce texte de la Septante. Philon nous a ainsi laissé un ample commentaire du Pentateuque. La langue et les notions de la philosophie sont alors mises à l’épreuve de l’Écriture. En retour les versets s’entendent à partir des grandes distinctions articulées en Grèce : sensible/intelligible, mortel/immortel. Dans cette expérience de pensée, qui gagne ? Le Dieu d’Israël ou le Logos ? La question est d’importance : source chrétienne, l’exégèse philonienne détermine pour longtemps la lecture de la Bible en Occident.

     Pour approfondir la question, il est apparu nécessaire de lire Philon en regard des pharisiens. De le suivre dans son trajet exégétique, puis de refaire le chemin avec les maîtres d’Israël. Qu’en est-il chez l’un et les autres de la différence : du masculin et du féminin, des nations d’Israël, de l’esprit et de la lettre, et en dernier ressort du Créateur et de la créature ? Si l’interprète grec spiritualise et réduit ces différences, les pharisiens à partir de la Lettre déploient un autre horizon. L’intériorité ne s’entend pas de la même manière ici et là. L’enjeu pour nous de ce long parcours dans le monde des versets est d’approcher le point où la philosophie s’épuise à dire ce qui se trame dans les lettres carrées de l’Écriture. Ce point n’est autre que l’Un lui-même.


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Extraits de presse

        Certains mots sont revêtus d’une telle richesse psychique et culturelle, qu’il suffit de les prononcer pour voir surgir dans notre esprit toute une civilisation. C’est le cas du mot logos qui suggère, spontanément, les notions de clarté, de raison et de beauté grecques. Tel n’est pas, hélas, le cas du mot lettre qui dénigré sans cesse par les chrétiens est devenu synonyme de rigorisme, d’étroitesse d’esprit et de pharisaïsme. Mais il faut croire qu’il existe une certaine justice dans l’histoire des cultures, puisqu’on assiste depuis un quart de siècle, grâce aux succès de la linguistique structurale, à une réhabilitation de la lettre, à travers la prise au sérieux du signifiant et de son écoute. Ce n’est cependant pas sur ce terrain-là que Benny Lévy, philosophe ancien gauchiste et ami de Sartre, devenu talmudiste, a voulu revaloriser la lettre dans son bel essai : Le Logos et la Lettre, publié récemment par les éditions Verdier.
     Pour montrer la supériorité de la lettre sur le logos, Benny Lévy a choisi de comparer les méthodes d’interprétation de la Bible par Philon d’Alexandrie à celles des talmudistes et son livre porte d’ailleurs comme sous-titre : Philon d’Alexandrie au regard des pharisiens. Benny Lévy commence par constater que Philon ne fut jamais accepté dans la longue chaîne des commentaires juifs parce qu’en voulant réduire la Torah à l’allégorisme, il a voulu être à la fois juif et grec et supprimer au profit de l’universalisme abstrait mutilant, toute la particularité des lettres carrées derrière lesquelles se trame un ordre d’existence original et fécond, totalement opposé à toute forme de pensée hellénique.
     Benny Lévy appelle cet ordre : « sémantème », qui signifie « la puissance séminale de la lettre », et il l’oppose à « philosophème », notion abstraite qui escamote les réalités du corps, de la terre et du sensible. Au nom de la souveraineté de l’universel, le logos finit par supprimer toutes les différences entre Israël et les nations, la lettre et l’esprit, la subjectivité et l’universel, l’homme et la femme, transformant en fin de compte les paroles divines en « unités pures, incorporelles et nues ». Lié à la théorie platonicienne de la déchéance du corps et du rejet du sensible, le logos n’aboutit qu’à des entités abstraites comme la fameuse trinité Dieu-Esprit-Sophia (qui a permis aux chrétiens de récupérer Philon avec tant de facilité) parce que « d’un coup d’épée flamboyante » il « sectionne l’organe de la génération » alors que « la fécondité sémantique de la lettre se manifeste à travers le goût lacté pour chacun de ses lecteurs ».
     Ainsi la lettre supprime la dualité entre le sensible et l’intelligible que le logos maintient à tout prix pour sacrifier l’un à l’autre, alors que la Torah permet l’émergence du singulier à travers la sanctification du corps par les mitsvoth. Le véritable enjeu du conflit entre le logos et la lettre est en réalité le problème de l’incarnation de l’Absolu et la question du Politique.
     Selon B. Lévy, l’absolu ne se dégrade pas en descendant dans le corps individuel. Cette sanctification qui transforme chaque corps du sujet en vrai sanctuaire met aussi fin aux prétentions du politique, synonyme de « l’Un-multiple-hégémonique-synthétique » car en Israël, « l’Un révèle chacun ».
     L’essai passionnant et parfois rude de Benny Lévy soulève de nombreuses et graves questions, qui ne sont d’ailleurs pas nouvelles, dans l’histoire de la pensée juive. Y a-t-il vraiment un conflit irréductible entre Athènes et Jérusalem comme le pensait aussi le grand philosophe juif Léon Chestov, et ne peut-on pas trouver aux deux sagesses bien des traits communs comme l’ont bien vu les philosophes juifs du Moyen Âge ou de nos jours E. Lévinas, avec les réserves qu’ils n’ont pas manqué de signaler ? Cette synthèse n’est-elle pas l’unique manière d’atteindre la paix philosophique ?
     Par ailleurs, l’insistance excessive sur la subjectivité, fort à la mode du reste aujourd’hui dans plusieurs milieux intellectuels, ne risque-t-elle pas d’exacerber les conflits entre tous les particularismes ? Ensuite, de quelle utilité peut être pour l’histoire et pour la société un sujet préoccupé uniquement par la sainteté de son corps ou le salut de son âme ? Que devient enfin dans toutes ces théories de recroquevillement sur soi-même, l’universalisme hébraïque qui est quand même une dimension capitale de l’esprit juif, même et peut-être surtout chez les pharisiens ?
     Ces réserves n’entament en rien l’admiration très vive qu’a suscitée en moi la lecture de l’essai très stimulant de Benny Lévy qui est une brillante réhabilitation du pharisaïsme et une remise en question indirecte et pertinente du monopole injustifié, attribué au détriment de l’hébraïsme par l’Université française, à l’hellénisme et son avatar le latinisme, au nom desquels on écrase toutes les autres formes de discours qui se sont manifestées dans l’histoire.

      Jacques Eladan, Tribune juive, 3 février 1989.

      Le Logos et la Lettre

     Comment interpréter l’Écriture ? Dans Le Logos et la Lettre, Benny Lévy nous donne une illustration de deux lectures juives antagonistes, celle de Philon d’Alexandrie, qui pratiqua l’exégèse allégorique, et celle des pharisiens, défenseurs de la lettre pour qui aucune affirmation de l’Écriture n’est privée de sens littéral. On sait l’influence du premier sur la lecture chrétienne de l’Écriture. Aux yeux de Benny Lévy, ces deux lectures s’excluent. La seconde seule est correcte. C’est en effet Philon qui, au tribunal de Benny Lévy, est condamné. Il a fait fausse route. « L’allégoriste, avant même de discerner l’empreinte de la lettre, s’avance, plein d’idées. » D’où lui viennent ces idées ? De Platon, on s’en doute, et donc d’une tradition philosophique étrangère à la Bible.
     Intrépide, Philon en vient ainsi à brûler toutes les différences, du masculin et du féminin, d’Israël et des nations, du Créateur et de la créature, de la lettre et de l’esprit. Tout est sublimé. Les idées font valser la lettre au point de la faire s’évanouir, et avec elle le fait d’Israël. En soumettant l’écriture à la contrainte de la philosophie, Philon ne réussit cependant pas à contourner totalement la contrainte de la lettre. Celle-ci résiste. À parcourir les mêmes textes avec les maîtres d’Israël, on obtient alors une lecture toute différente, plus lumineuse, sans artifice.
     C’est du moins ce dont nous assure Benny Lévy. S’il reconnaît qu’il y a, entre Philon et les pharisiens, un conflit des interprétations, Lévy n’est pas disposé à en reconnaître toutes les interprétations comme légitimes. Seule l’exégèse des pharisiens, respectueuse de la lettre, a droit de cité. Le profane que nous sommes a du mal à prendre parti. Le chemin sur lequel nous entraîne l’auteur est subtil. Les deux lectures qu’il nous propose déploient et requièrent, l’une et l’autre, une imagination peu commune.

     Marcel Neusch, La Croix, 5 novembre 1988