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Lune de loups (Luna de lobos) |


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Roman
Traduit de l’espagnol par Raphaël Carrasco et Claire Decaëns |

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192 pages
10 €
ISBN : 978-2-86432-551-2 |
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Quatre jeunes gens traqués par la haine fratricide tâchent de survivre dans la montagne, cachés dans les cavernes et les bois. La guerre civile passe au fond de ce récit avec sa cohorte de détresse, de violence et de mort. Mais au fond seulement. L’histoire de ces hommes, de ces animaux nocturnes et solitaires, est plutôt celle d’un mauvais rêve, celle d’un voyage intérieur vers les sources mêmes du lyrisme et de la transfiguration poétique du réel. Loin de nous enfermer dans la nuit sans issue d’un maquis condamné, le récit ouvre sur un autre monde, moins visible et plus incarné à la fois, plus élémentaire et plus dense. |

À midi, la pluie qui s’est calmée, la boue qui a envahi la rivière et les chemins, les aboiements des chiens et les cloches de La Llánava, entrent me chercher jusqu’au fond de la grotte, jusqu’au coin glacial où, des heures durant, j’ai essayé en vain d’oublier le glapissement de ce chien qui se nourrit de sang à l’intérieur de mon cœur. Devant la porte de ma maison, sous les parapluies, les gens attendent la dernière sortie de mon père. Ils sont comme des ombres noires, gommées par la pluie et la distance à travers les jumelles. Des ombres lointaines, sûrement en train de commenter à voix basse ce que tout le village doit déjà savoir : que moi, hier au soir, je suis allé là-bas. Que moi, hier au soir, pendant qu’ils dormaient, tandis que le vent frappait sur leurs carreaux et que les chiens hurlaient dans leurs étables, pressentant l’arrivée de la mort, j’ai abandonné ma cachette dans les entrailles de la forêt, j’ai traversé les cercles concentriques de la nuit et de l’oubli, et, subitement, je me suis présenté dans ma maison afin de dire un dernier adieu à cet homme qui en sort à présent, sur les épaules de ses voisins, pour n’y jamais revenir. Le glas s’est mis à sonner avec une tristesse encore plus profonde. Humide, il frémit sur les toits et les champs avant de se briser dans une douleur de fer contre les rochers transis. La pluie jaillit avec une force soudaine quand la charrette avec le cercueil se met en mouvement devant chez moi, laissant derrière elle une traînée de parapluies et la légende de cet homme invisible et indompté qui, hier au soir, a une fois de plus trompé la vigilance des gardiens et qui est sans doute en ce moment quelque part en train de les observer. Cet homme qu’on s’est imaginé nuit après nuit dans la chaleur des étables et des cuisines, immortel comme son ombre, lointain comme le vent, courageux, rusé, intelligent, invincible. Cet homme à qui le miroir de la pluie, dans la montagne, rend cependant la mémoire de ce qu’il a toujours été : un être pourchassé et solitaire. Un homme traqué par la peur et par la vengeance, par la faim et par le froid. Un homme à qui l’on refuse même le droit d’enterrer le souvenir des siens. Lorsque j’arrive sur le chemin, la pluie a cessé. Une lumière grise, de lune très lointaine – « Regarde, ángel, regarde la lune : c’est le soleil des morts » – éclaire légèrement la ligne des montagnes et le frisson ému des arbres. La rivière descend grosse et rauque, furieuse. Elle frappe de son hurlement les troncs des peupliers et les toits noirs qui dorment au loin, entre les branches cassées, le dos tourné à ce jardin solitaire où poussent les orties et le silence depuis la nuit des temps, depuis le début des âges. La porte est close. Un cadenas de fer garde sous sa rouille le sommeil de ceux qui ont déjà traversé le fleuve de l’oubli. Mais le mur n’est pas très haut. Et un craquement de ronces m’attend de l’autre côté, quand je me plaque en douceur contre la boue. Les voilà enfin, silencieux et gris devant mes bottes, les monticules de terre où fermente le temps, où pourrissent avec un calme ancien passions et souvenirs. Ils sont là, comme des montagnes de tristesse sous une lune très lointaine et mouillée : celui de ma mère, près de la porte, durci par les ans ; celui de María, élevé seulement pour m’avoir donné sa solitude et sa vengeance ; celui de Benito ; celui de Teresa, la fillette noyée ; celui de Ramiro, dans le coin des proscrits, définitivement effacé par les orties – il fut enterré après qu’on eut exhibé dans les villages comme un trophée de chasse son corps calciné. Et voici, devant mes bottes, sans nom encore, sans date face à l’oubli, le carré de terre retournée où, depuis cet après-midi, mon père m’attend. « C’est moi : Ángel. Je suis descendu. » |

En 1937, dans l’automne pluvieux des monts Cantabriques, quatre soldats perdus de l’armée républicaine fuient devant la traque fasciste : Ramiro, ancien mineur des Asturies, Juan, son très jeune frère, Gildo, et Angel, le narrateur, qui a vingt-quatre ans et était instituteur dans un village. Ils sont harassés, ils ont faim, ils se cachent le jour et marchent la nuit : « La lumière du soleil n’est pas bonne pour les morts. » Le roman de Julio Llamazares comporte quatre épisodes : 1937, 1939, 1943, 1946. À la fin de chacun des trois premiers, l’un des protagonistes disparaît : Juan, qui ne supporte pas l’épreuve et redescend dans la vallée, on ne le reverra plus ; Gildo, tué dans une embuscade ; Ramiro, atteint de gangrène, miné par la fièvre, encerclé par la Garde civile dans l’étable où il s’est réfugié : « Des flammes rouges, violettes et jaunes, mordent avec la férocité du mercure les lauzes et les ardoises, se propagent aux arbres voisins, se dressent par-dessus le toit, transformant la voûte du ciel en une gigantesque fonderie. Et une dense colonne de fumée noire se mêle à la nuit pour offrir à un dieu barbare et impassible le beuglement brutal des vaches brulées. » Cette citation fait entrevoir la qualité de la langue (et de la traduction). Le style de Llamazares est riche, parsemé de métaphores qui n’en font jamais trop car elles semblent produites tout « naturellement » par le contexte : « L’eau-de-vie est un fleuve de fer qui s’écrase avec fureur contre les voûtes du sommeil cherchant dans ma mémoire la mémoire douloureuse de la nuit. » « La fenêtre du moulin est éclairée : un caillot jaune qui éclabousse l’écume du barrage et les saules de la berge. » « Je reste au bord surveillant le panier et la nuit. Surveillant cette lune qui tremble à mes pieds comme une truite crevée. » Ou bien cette scène d’amour furtive, dans la crainte et le tremblement : « C’est la nuit absolue. Le vertige infini. La voûte du temps s’effondre sur nous dans un rugissement contenu de fleuves qui se rencontrent. De fleuves qui se rencontrent et se mêlent. De fleuves qui se rencontrent et se mêlent, et se mêlent. » Lune des loups met en scène beaucoup de personnages, courageux, opportunistes, lâches, contient beaucoup d’épisodes dramatiques, d’une déchirante et farouche beauté : par exemple la descente d’Angel, clandestin depuis neuf années, dans son village en fête ou encore, scène terrible et magnifique, sa venue, guettée par les tueurs, au chevet de son père mourant : on l’attend sur les arrières, il arrive devant la porte principale ; personne n’aurait pu soupçonner tant d’audace et il fait son entrée, tête haute, dans la maison « où l’on entend déjà la rumeur limoneuse de la mort ». Angel survivra-t-il ? On peut le croire puisque c’est lui qui raconte ; cependant rien n’est sûr et ce beau roman cruel et débordant de tendresse inassouvie se clôt sur une phrase qui laisse subsister la tristesse des questions sans réponse : « Dans mes yeux et ailleurs, il n’y a plus que neige. »
Claude Prévost, L’Humanité, 23 novembre 1988.
Julio Llamazares habite un vieux quartier de Madrid où ménagères et camellos (revendeurs de drogue) se croisent dans les ruelles surchauffées. De la fenêtre de son modeste bureau s’aperçoivent les seringues abandonnées dans le caniveau, les flics en chasse, les enfants fatigués. Il écrit lentement (trois ans pour moins de 200 pages) des histoires aux antipodes de la ville, de cette promiscuité délirante qu’il aime pourtant, peut-être pour ne pas trop laisser monter les eaux de sa mémoire. En 1985, il publie le premier roman jamais consacré aux combattants de la guerre civile qui, refusant de se rendre aux franquistes victorieux, se terrèrent parfois durant des années dans la montagne : Lune de loups, aujourd’hui traduit en français. C’est une histoire vraie et c’est une légende. Dans la région où est né Llamazares, ils avaient été plusieurs à prendre ainsi le « maquis », et longtemps après que la guerre a été finie, on racontait à la veillée les souffrances de ces rebelles retranchés dans des grottes, parfois dénoncés, parfois chanceux, vivant comme des morts tout près de leur famille demeurée dans la légalité. « J’ai essayé de retrouver le ton avec lequel mes parents me racontaient, à voix basse parce que c’était un sujet interdit et avec sympathie, et avec désolation. Un des mes oncles qui avait ainsi pris le maquis a disparu à jamais. » Deux des quatre clandestins qui ont inspiré Lune de loups vivent toujours en France où ils avaient réussi à s’enfuir il y a 42 ans. L’un d’eux, installé près de Toulouse, est revenu sur place montrer la grotte où il avait résisté à plusieurs hivers. La guerre civile, passé, écorché vif des Espagnols, n’est pas un sujet littéraire à la mode. Mais Julio Llamazares réussit, sans doute pour la première fois ici, à exprimer le mythe de cette traque. « Certains gars du “maquis” ont finalement pu s’en tirer grâce à des équipées incroyables, par exemple en se glissant dans un bus de supporters d’une équipe de football qui allait vers le nord, vers la frontière française. L’héroïsme ne m’intéresse pas mais je trouve l’esthétique du vaincu mille fois plus attachante que celle du gagneur. » Encore un coup de pagaie contre le courant, mais Julio Llamazares est déjà considéré comme une grande « promesse » de la littérature espagnole par les professionnels à la recherche d’écritures non convenues.
Bernard Cohen, Libération, 3 novembre 1988.
L’auteur, ignoré en France et connu seulement en Espagne par deux recueils de poésie et un essai, n’avait pas trente ans au moment d’écrire son livre, en 1985. Oui, c’est un roman de poète, on sait quelles connotations péjoratives accompagnent généralement l’expression. Or il s’agit d’une parfaite réussite littéraire, comme le fut en son temps le Balcon en forêt de Julien Gracq. La phrase y est pétrie de sensations d’enfance et de terreur tue, d’animisme primitif et de savante mémoire populaire. Elle sent la mort et le lait de vache, les herbes de la montagne et le sang, la neige et le feu, l’amour et la peur, l’homme des cavernes et la liberté des temps modernes. On n’est pas des chiens, on n’est pas des loups, protestent face aux résignés ces jeunes guérilleros. Pourtant, les voilà voués aux éléments et à la nuit, sous une lune omniprésente jusque dans le titre. On songe au Journal du Che, « nous sommes dix sous une lune très petite ». Eux sont quatre. Pas pour longtemps.
Louis Soler, L’âne, janvier 1989. |

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