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  Main courante

  Didier Daeninckx

  Nouvelles

  144 pages
12 €
ISBN : 2-86432-195-5
Épuisé

Résumé

     La main courante est ce registre sur lequel, dans les commissariats de police, on inscrit brièvement les incidents enregistrés heure par heure. Rien de mieux pour dire avec un réalisme cruel ce qui se trame au quotidien quand un fil cède.
     Menée souvent comme une énigme policière, l’anecdote conduit habilement le lecteur jusqu’au trouble que jette la chute du récit : l’identité d’un interlocuteur anonyme, le doute sur la légitimité d’une haine meurtrière, le secret intenable d’une jeune SDF. C’est alors que s’éclaire l’envers du fait divers, de l’énoncé ordinaire, du discours officiel. Dans sa banalité, le drame ne se noue que pour révéler ce qu’il porte de mensonges, de bassesse, de dépit ou bien de rêves cachés, de détresse, de révolte, fût-elle désespérée.



Extrait du texte

     « Le Reflet »

     Toujours en train de gueuler, d’éructer, d’agonir ! Derrière son dos, ça fusait, les insultes. Le porc, l’ordure, le Führer... Impossible de tenir autrement. Les courbettes par-devant, les salamalecs, le miel, le cirage. Et l’antidote dès la porte franchie. Apprendre à sourire dans le vide en serrant les dents. Le pire c’était les premiers temps, quand on arrivait à son service, alléché par le salaire de mille dollars nourri-logé... Il vous laissait approcher en vous regardant de ses yeux morts et vous plaquait les mains sur le visage, vérifiant l’ourlé des lèvres, l’épatement du nez, le grain de la peau, le crépu des cheveux. Au moindre doute, le vieux se mettait à hurler de dégoût.

     — Enfants de pute, virez-moi ça, c’est un Noir !
     Le type y allait de sa protestation.
     — Non monsieur, je vous jure...

     Mais ça ne servait à rien. Il repartait plein d’amertume un billet de cent dollars scotché sur la bouche, incapable de comprendre qu’il était tombé du bon côté et que l’horreur attendait les rescapés surpayés de la sélection.
     L’aveugle habitait un château construit à flanc de colline, à quelques kilomètres de Westwood et toute la communauté vivait en complète autarcie sur les terres environnantes, cultivant le blé, cuisant le pain, élevant le bétail. Le vieux ne s’autorisait qu’un luxe : l’opéra et les cantatrices blanches qu’il faisait venir chaque fin de semaine et qui braillaient toutes fenêtres ouvertes, affolant la basse-cour.
     Il ne dormait pratiquement pas, comme si l’obscurité qui l’accompagnait depuis sa naissance lui épargnait la fatigue. Ses gens lui devaient vingt-quatre heures quotidiennes d’allégeance. Le toubib vivait en état d’urgence permanent et tenait grâce aux cocktails de valium et de témesta qu’il s’ingurgitait matin, midi et soir. Le vieux prenait un malin plaisir à l’asticoter, contestant ses diagnostics, refusant ses potions. Ces persécutions n’empêchèrent pas le docteur d’avertir son patient de la découverte d’un nouveau traitement qui parvenait à rendre la vue à certaines catégories d’aveugles. Le vieux embaucha une douzaine d’enquêteurs aryens et leurs investigations établirent que le procédé en question ne devait rien aux Noirs.
     On fit venir à grands frais la sommité et son bloc opératoire. Le vieux se coucha de bonne grâce sur le billard et s’endormit sous l’effet du penthotal. Il se réveilla dans le noir absolu et demeura trois longs jours la tête bandée, ignorant si ses yeux voyaient ou non ses paupières.
     Le chirurgien retira enfin les pansements. Le vieux ouvrit prudemment les yeux et poussa un cri terrible. Un Noir à l’air terrible lui faisait face. Il se tourna vers le chirurgien, terrorisé.

     — Qu’est-ce que ça veut dire ! Foutez-le dehors...

     Le toubib qui nettoyait les instruments s’approcha doucement de lui, posa la main sur son épaule et l’obligea à regarder droit devant lui.

     — Alors il faut que vous sortiez... Ce que vous avez devant vous s’appelle une glace, monsieur : ceci est votre reflet.



Extraits de presse

     Le Monde, vendredi 8 juillet 2005
     Nouvelles d’oubliés
     par Xavier Houssin

     Deux recueils de Didier Daeninckx, écrivain des marges et des périphéries douloureuses

     Les terrains vagues aujourd’hui sont d’approximatifs quadrilatères dégagés à coups de pelleteuse entre deux immeubles. Des endroits oubliés juste un temps. Des buddleias, des valérianes mauves s’y grainent avec le vent en fausse parenthèse. Dans l’attente du béton.
     Ces lieux sont les accrocs d’un tissu fatigué qu’on rapièce de neuf au petit bonheur l’argent. Patchwork des banlieues. Pavillons et cités. Algéco, foyers d’hébergement et logements de transit. Le provisoire est si longtemps resté définitif. On veut faire place nette. C’est oublier les gens et leur passé fragile. « Le lino dans les chambres, le soleil au travers des volets, la buanderie pleine d’outils, les amoncellements de bois… Une baraque sans importance, rue du Globe, à Stains, que Ferdinand construisit de ses mains, au cour d’un lotissement ouvrier, à la fin des années vingt. Je n’ai pas d’autre maison. »
     Didier Daeninckx plante le décor sensible et peut se laisser aller à la noirceur. À la chronique d’événements meurtriers. Aux vengeances folles. Aux chausse-trapes du destin. Tout finit mal ou presque. Comment pourrait-il en être autrement ? Avec Main courante et Autres lieux, « Folio » continue l’édition en poche des textes de cet écrivain des périphéries douloureuses et des marges.
     Et ces deux recueils de nouvelles, parus au milieu des années 1990 chez Verdier, sont au centre de son travail littéraire. De sa volonté d’inscrire le roman noir dans la réalité sociale et politique. De mettre de la pulpe vive dans le bourbier de l’exclusion. Une contre-écriture militante, posée en parapet. Qui dénonce. Qui accuse. Qui met devant les faits. « Mai 1981. Marc entama une grève de la faim quand il fut clair qu’on ne voulait rien sauver de l’usine où il avait passé sa vie. Il s’enchaîna au pied de sa machine, trois semaines sans bouger, dans le bruit du travail qui l’isolait. Sa conscience solitaire s’est balancée bien des mois plus tard, au bout d’une corde. »
     Avec Daeninckx, le fait divers touche à la grande Histoire, celle des peuples. Le tragique témoigne de l’oppression. Les entreprises sordides se mêlent d’abus de pouvoir, et les assassinats renvoient aux crimes d’État. L’étrangeté barbote dans le réel absolu. Celui des brèves des journaux populaires. Des flashes d’information. Une vingtaine de récits où le grotesque barbouille l’incontestable, le sérieux, l’avéré. Révérence à Poe. Mystère des bas fonds. Simples rappels aussi. C’est l’affaire Isabelle Fisch, cette jeune fille de 19 ans dont le père, responsable CGT est le premier adjoint au maire de Staffelfelden, la seule municipalité communiste en Alsace. Elle disparaît le 19 novembre 1977. Son corps est retrouvé le 1er janvier 1978 en forêt de Reiningue. Elle a été violée et tuée. L’enquête vite bâclée, la suite des non-lieux laissent pour le moins perplexe… La frontière est ténue.
     De texte en texte, Didier Daeninckx nous la fait franchir sans cesse. On est troublés. Dérangés. Révoltés. Des mots qui nous réveillent. « Ce que vous avez devant vous s’appelle une glace. Ceci est votre reflet… »


     L’Humanité, 11 février 1994
     De quelques façons de vivre
     par Jean-Claude Lebrun

     Une remarquable définition du fait divers, illustrée de façon non moins exemplaire par les textes de Didier Daeninckx, sans conteste parmi le tout meilleur de ce qui nous a déjà été donné à lire de lui. Rapidité du trait, sens de la surprise, efficacité, profondeur : tous les ingrédients sont réunis ici pour faire de ces tableautins, traversés tous par une même fissure, le témoignage des dérapages et des dérives auxquels des hommes et des femmes sont aujourd’hui contraints. Il y a là de l’insoutenable et du dérisoire, du dramatique et du grotesque, comme chez le cycliste en chambre de la nouvelle-titre, qui se tue sur son vélo d’appartement pour avoir présumé de ses forces en voulant jouer au champion. Mais quoi d’étonnant à cela, à l’époque de la performance reine et de la jeunesse du corps comme obligation sociale ?
     Ces tragédies minuscules, qui paraissent inégalement chargées de sens social – quoi de commun, en apparence, entre la mort d’un cycliste et le suicide d’un chômeur, dans un autre récit ? –, laissent justement pressentir comment celui-ci peut cheminer en empruntant les voies les plus inattendues. Ainsi lorsqu’un policier découvre le morbide contenu d’une consigne automatique utilisée par une jeune SDF, à la gare de l’Est, il est saisi par l’émotion violente de celui qui, voyant, tout d’un coup comprend : « il croyait s’être bétonné le cœur, mais depuis la première fois depuis qu’on l’avait jeté en uniforme sur le bitume parisien, les larmes lui montaient aux yeux. » De la même façon que la foule massée autour d’eux, « une galerie courbe de visages médusés. Une humanité en proie à la terreur ». Car chacun sent bien que les petits restes humains éparpillés sur le sol, sur une vieille feuille de journal relatant un viol, témoignent pour une horrible humiliation, pour un temps de violence et de mépris de l’autre. Ce texte est l’un des plus poignants d’un recueil aux teintes sombres, ainsi que le sont ces « mains courantes », ces registres des événements que tiennent tous les policiers de quartier.
     Vers le milieu du recueil, en position qu’on peut penser « stratégique », un récit intitulé La Page cornée tranche quelque peu sur cette tonalité générale. Moins par l’ambiance, sombre elle aussi, que par son thème. Puisqu’il s’agit, évoqués avec une pudeur particulièrement émouvante, des derniers instants de l’écrivain Eugène Dabit, qui fut l’un des grands maîtres du réalisme critique dans l’entre-deux-guerres. Comme si Didier Daeninckx désirait, par ce rappel, discrètement suggérer combien la littérature reste le lieu d’une connexion entre les destins individuels et le sens social. Nul doute qu’avec sa Main courante, il ne s’inscrive à son tour dans un tel lignage.