Urbanisme
par Antoine Brès
La philosophie est-elle en forme, l’architecture est-elle en
pensée ? Quelles sont les relations réciproques entre penser la
société des hommes et faire la ville qui les accueille, le concept
philosophique et le projet architectural et urbain ? À quoi pense
l’architecte et comment le philosophe se figura-t-il le monde ?
L’architecture est-elle condamnée au silence et à l’espace
« indicible » de
Le Corbusier, même si elle peut parfois
atteindre à une certaine musicalité ? La philosophie est-elle
condamnée à la parole et au temps à l’intérieur duquel elle ne peut que
se déployer, même si elle s’organise parfois en figure, ou peut-elle
être « appliquée » à la ville comme nous y encourage Thierry
Paquot, à la suite de Henri Lefebvre ?
Ces questions résument, si cela est possible, « la ronde
incestueuse des images et des mots » (Jean-Pierre Vallier), à
laquelle nous convient les différentes contributions réunies dans ce
livre dont le titre et la fragmentation en deux thèmes ne rendent pas
vraiment compte. On y trouve beaucoup de mots sans aucun doute mais
peut-être trop peu d’images, ou pour le moins, de figures de l’urbain
contemporain (en dehors du « plissé » deleuzien quelquefois
évoqué). La philosophie y est représentée dans toute sa diversité, tout
à la fois ouverte et conquérante : philosophie de l’art (P.-G.
Gerosa), philosophie de la connaissance (Alain Charre) ou de la
politique (J.-P. Dollé)… Et, en vis-à-vis, on ne trouve qu’une
architecture, seule et unique malgré le « s » du titre, tout
à la fois globalisante et retranchée dans sa forteresse bâtie, avec la
prétention toujours vivace de reconstruire le monde depuis la maison
jusqu’à la mégalopole. Cet ouvrage a le mérite d’esquisser des
passerelles salutaires (pour l’architecture) dans le prolongement des
dialogues encore récents qu’ont entretenus architecture et philosophie
grâce à Christian De Portzamparc et J.-P. Dollé ou Jacques Derrida et
Bernard Tschumi. Et l’on peut regretter le fait que d’autres
compétences sur l’espace de la mégapole, urbanistes justement, ne
soient pas convoquées à cette réflexion.
Les contributions les plus décisives abordent les changements que les
situations urbaines contemporaines ont apportés dans les modalités
d’appropriation spatiale, d’enracinement. En effet, après que les modes
de transport et de communication ont affranchi le citadin des
contraintes de la proximité, ou plutôt de la contiguité, qu’attend-il
encore de l’espace ? A-t-il encore un « désir de
ville », pour reprendre l’expression de J.-P. Dollé ?
« Quel sens donner à son espace alors que sa sphère urbaine s’est
élargie à l’espace non local ? » s’interroge P.-G. Gerosa.
Ainsi cet affranchissement de la localité contrainte pose désormais de
façon abrupte la question du rôle de l’espace dans la constitution de
« l’habiter » du citadin d’aujourd’hui, de son « être au
monde » contemporain. Qu’est-ce qui est encore de l’ordre de
l’espace, qu’est-ce qui ne l’est pas (ou plus) ? Peut-on annoncer
avec les personnages de J.-L. Godard, cité par
Bruno Goetz, que
« l’espace se meurt » ?
La proximité qui n’est plus vitale semble se réduire de plus en plus à
un rôle symbolique et à la seule représentation. Si cela s’avère
exacte, n’y-a-t-il pas retournement des catégories classiques, et leur
abandon (enfin) définitif, qui postulaient l’intériorité de la pensée
et l’extériorité de l’espace, alors qu’aujourd’hui « la pensée se
déploie et circule dans l’espace réticulaire des réseaux de
communication, tandis que l’espace s’intériorise et s’individualise
dans les représentations ».
On ne pense jamais « nulle part », nous rappelle
opportunément Benoît Goetz ; le sujet et l’espace empiriques, la
société et la ville sont irrémédiablement couplés et n’émergent qu’en
vertu de leur interaction.
Toutes ces questions, comme on le voit, interrogent directement les
praticiens pour qui la ville représente le moyen par excellence par
lequel le sujet, la société, s’installent dans le monde. Elles
devraient les stimuler dans leur effort à ménager les espaces et les
temps, à l’intérieur desquels « l’homme doit avoir brusquement la
surprise d’être ». C’est le défi que leur propose Henri Maldiney
dans l’entretien qu’il accorde à Chris Younès, à l’origine de cet
ouvrage.