Sitartmag.com Ulysse au pays des hommes par Jean-Pierre Longre
L’Arche, n°599, avril 2008
Benjamin Fondane, le visionnaire Par Jacques Eladan
Si, grâce à la publication de ses cinq recueils poétiques écrits en français, sous le titre
Le mal des fantômes, par Michel Carassou en 1980 et par Patrice Beray en 1996, Benjamin Fondane est reconnu actuellement comme un des poètes majeurs du XX
e siècle, il ne reste pas moins méconnu du grand public. C’est pourquoi il faut se réjouir de la réédition, dans la collection de poche des Éditions Verdier, du
Mal des fantômes, avec un beau liminaire d’Henri Meschonnic, qui parle à propos de Fondane de « poésie visionnaire ».
Ce qui frappe d’emblée à la lecture de Fondane, c’est l’acuité de sa vision prophétique qui, dès son premier recueil,
Ulysse, écrit après son voyage en Argentine en 1929 et publié en 1933, s’est traduite sous la forme de l’effroi devant l’avènement du temps de la mort : « J’ai vu et j’ai crié au secours /… vais-je crier ainsi jusqu’à la fin du monde /J’ai vu tant de vivants devenus tout à coup / des morts et tant de morts ». La vision du désastre constitue le thème dominant de
Titanic, écrit en 1936 et paru en 1937, qui commence par ce vers : « C’est un rêve effrayant et je m’y trouve encore » et se termine ainsi : « Un temps de folie et de haine ? Sans doute ! ».
L’inspiration de Fondane se nourrissait des livres prophétiques de la Bible, qui constituent l’intertexte essentiel du recueil
L’exode Super flumina Babylonis composé en 1934 et édité seulement en 1965, et dans lequel on trouve deux séries de 22 quatrains dont chacun porte comme titre une lettre de l’alphabet hébreu.
L’attachement à la Bible et l’assomption de sa judéité s’accordaient parfaitement chez Fondane avec le sens de l’universel, comme le montre son poème le plus célèbre, Préface en prose, dans lequel il évoque la singularité du Juif traqué, tout en rappelant qu’il « parle d’homme à homme » et qu’il ne restera de lui qu’un « visage d’homme tout simplement ». Pour Fondane, en effet, la condition tragique du Juif n’était que le miroir révélateur de la folie de l’histoire humaine.
Le Magazine littéraire, mars 2007
Un résistant par Jean-Yves Masson
Benjamin Fondane, un petit frère de Rimbaud Colère, je t’ai appelée aux heures de soufre et de feu
quand toute terre tremble !
Qui t’a peuplée, ivresse, d’anges rugueux et creux
quand toute terre tremble ?
Les hommes ont mûri aux lourds soleils de paix
la terre a accouché de larves et de monstres
et la Pitié n’a plus de chemise, elle crie
la Soif va‑t‑elle encore écheveler les sources
quand toute terre tremble ?
Benjamin Fondane (1898-1944) (
L’Exode, XI)
Avant d’être déporté à Auschwitz fin mai 1944, Benjamin Fondane avait pu faire parvenir à sa femme depuis le camp de Drancy une lettre dans laquelle il demandait à ce que fussent réunis, sous le titre
Le Mal des fantômes, ses cinq livres de poésie en langue française. Il aura fallu plus de soixante ans pour que son vœu se réalise, grâce aux éditions Verdier et aux efforts conjugués de Michel Carassou et Patrice Beray. Dans un bel essai qui paraît simultanément, Patrice Beray propose un parcours d’ensemble de l’œuvre multiforme de Fondane, depuis son adhésion au dadaïsme jusqu’à la période des écrits philosophiques des années 1930 élaborés sous l’influence, notamment, de Léon Chestoy. Tour à tour critique littéraire (son livre sur
Rimbaud le voyou n’a jamais cessé d’être lu depuis 1933), cinéaste expérimental, critique d’art, Fondane est d’abord un poète, l’un des plus grands parmi ceux que la Roumanie a donnés à la langue française tout au long du XX
e siècle.
Il est né à Jassy en Moldavie, en 1898. De son vrai nom Benjamin Wechsler, issu d’une famille d’intellectuels juifs, il choisit le pseudonyme de Fondane à 14 ans. À Bucarest en 1919, il entre en contact avec toute l’avant‑garde, puis part pour Paris en 1923 et commence à écrire en français en 1925. Il devient Benjamin Fondane : troisième naissance. Il se lance alors dans la rédaction d’une série d’essais qui sont dans une étroite correspondance avec sa poésie. Celle‑ci est toutefois irréductible à quelque théorie que ce soit. Puissamment concrète mais pétrie de mysticisme, elle navigue entre le psaume et l’épopée.
Les poèmes de Fondane sont un acte de résistance à la violence de l’époque. Son grand lyrisme brasse les images fiévreuses d’un destin malmené par l’Histoire :
Titanic, Ulysse, Le Mal des fantômes, L’Exode, conjuguent exemplairement la forme fragmentaire et la continuité du souffle épique.
Fondane, cet Ulysse juif, ce petit frère de Rimbaud qui cherche le moyen de ne pas sombrer dans le silence tout en vivant le même ardent désir de fuite, commence à révéler son vrai visage. Pas de doute : son temps est venu.
Aujourd’hui poème, décembre 2006
Découvrir Benjamin Fondane par Jacques Darras
Nous n’en finirons jamais de parler du temps de la poésie. Du temps et de la poésie. Du temps qui est au poème comme une horloge plus lente que toutes les horloges scandant nos journées. Nous n’en finirons jamais de parler des trésors de temps qui sont engrammés dans le poème comme de machines secrètes à rythmer nos sentiments. Nous n’en finirons pas de découvrir et redécouvrir les poètes et leur perception si subtile du temps. Car c’est du temps que parle essentiellement le poème. Ainsi, voyez-moi à l’instant découvrir Benjamin Fondane. Certains d’entre vous hausseront sans doute les épaules et diront entre leurs dents : Vraiment quelle découverte ! Nous l’avons lu il y a longtemps. Mais moi avec l’enthousiasme du néophyte je leur réponds : l’avez-vous réellement lu ? Êtes-vous sûr de l’avoir bien lu ? Ne pensez‑vous pas que vous l’aurez peut‑être parcouru, en son temps, d’une attention distraite ? Il se produit des effets de temps particuliers avec la lecture du poème. Telle prosodie, telle scansion peuvent très bien ne pas convenir à la scansion majeure de l’époque et continuer à battre dans leur boîtier jusqu’à ce que, tout à coup, le temps de l’époque ayant changé, le rythme qu’on méprisait s’accorde magiquement au temps nouveau, aux temps nouveaux.
C’est ce qui produit pour moi avec Benjamin Fondane. On vient de rééditer dans la collection poche de chez Verdier l’œuvre poétique complète du poète roumain. Deux cent soixante pages, environ, avec un propos liminaire d’Henri Meschonnic qui, pardonne‑moi cher Henri, ne dit pas grand-chose de décisif. On sent qu’Henri a la tête ailleurs, qu’il fait son devoir, que ce n’est pas son type de poésie mais qu’importe ! Le titre général est
Le Mal des Fantômes, qui est aussi le titre d’un poème que Fondane commença d’écrire en 1943, une année à peine avant sa fin tragique. Il ne fait vraiment pas bon fréquenter les fantômes. Surtout quand on est Roumain, Juif roumain répondant au patronyme de Benjamin Wechsler né en Moldavie, deux ans avant la fin du XIX
e siècle. Ce siècle avait deux ans ! Deux ans de moins que son terme ! En octobre 1943 Benjamin est arrêté à Paris, conduit à Drancy puis de là directement à Auschwitz – son itinéraire sera moins tortueux que celui de Robert Desnos quoique aboutissant au même but – où il sera assassiné en octobre 1944.
Débarqué à 25 ans à Paris, en décembre 1923, après avoir participé à la vie littéraire de Bucarest sous le pseudonyme Benjamin Fondane, il fait partie de cette étincelante colonie d’auteurs roumains pour qui la France deviendrait, une première patrie. Quelle fabuleuse cohorte, en effet! Qu’on se souvienne : Tzara, Janco, Cioran, Ionesco, Gherasim Luca, etc. Aucun autre pays – sauf, peut‑être la Belgique – ne donnera autant de talents à notre littérature. Dans cet apport, l’originalité de Fondane tient à deux qualités.
Sa discrétion, qui le rend assez marginal, son acuité d’observateur qui consolide sa marginalité. Ce Fondane est poète mais aussi philosophe. Dès 1929 il lit Husserl et écrit sur lui dans la revue
Europe. Trois ans plus tard, en juin 1932, il parle de Heidegger dans les
Cahiers du Sud, plaçant le philosophe de
Sein und Zeit « sur la route de Dostoïevski ». Ils ne sont certainement pas nombreux dans son cas dans la France de l’époque. Lui et un autre exilé de taille, le Lithuanien Levinas, et à part eux ? Fondane garde ses distances avec les deux phénoménologues allemands, leur préférant l’existentialisme de Kierkegaard jusqu’au bout. Il s’en exprime dans un essai au titre hégélien paru en 1936,
La Conscience malheureuse. Fondane, sur tous les sujets, prend une position personnelle, à contretemps chaque fois, non par coquetterie mais par conviction profonde. C’est d’ailleurs à propos du surréalisme triomphant à l’époque, qu’il va émettre le plus de réserves. La vague surréaliste l’emportera, l’écrasera, le chahutera mais il ne cédera pas. À Aragon surtout, ce qui était alors impardonnable : « Ces jeunes barbares, combien iront‑ils se faire tuer sous vos bannières, adroit condottiere Louis Aragon, nom et âme d’Espagne, inquisiteur féroce pour tous les défenseurs de l’ordre, inventeur de cruautés insidieuses ; de tortures froides et de poisons moraux afin que s’affermisse… la grande liberté moderne. »
Les années auront passé, le puissant mouvement surréaliste restera en cale, le rivage contemporain s’éloignant. Or, voici que ce voyageur roumain qui traverse l’Atlantique et s’identifie à Ulysse, dont il fait le héros d’un long poème narratif écrit partiellement en Argentine en 1929, publié en 1933 puis remanié à partir de 1941, voici que ce voyageur fantôme reparaît aujourd’hui parfaitement intact, lavé par le chahut du siècle d’enfer – le vingtième – comme un sou neuf, et que ses rythmes nous touchent bien plus fort, bien plus droit que les arabesques aragoniennes ou les extases un peu contrefaites d’Eluard. Fondane, le maillon manquant entre Apollinaire, Cendrars et nous. Fondane le prosodiste classique (« J’étais un grand poète né pour chanter la Joie ») allongeant naturellement le pas jusqu’au vers whitmanien (« J’ai quitté les trottoirs de la ville pour d’autres trottoirs de villes, /les millions d’hommes pour d’autres millions d’hommes, / les mêmes à n’en plus finir » (…). Je viens de lire, de dévorer les soixante pages d’
Ulysse. J’ai découvert un frère en humanité. Un double. Un très cher fantôme, à l’ironie puissamment revigorante. J’aime Fondane et je vous conseille d’accompagner votre lecture (votre découverte ?) de l’étude savante mais claire de Patrice Beray,
Benjamin Fondane, au temps du poème, comme de l’écoute du très sobre, très beau CD réalisé par Ève Griliquez (
Fondane, Le loup du Faubourg, 1998).
Libération, samedi 18 et dimanche 19 novembre 2006
par Éric Loret
En 1933, Fondane écrit un article pour les étudiants roumains : « Demain, dans les camps de concentration, il sera trop tard. » On imagine qu’il y eut, comme à chaque catastrophe idéologique, de fins politologues pour lui rétorquer qu’il ne fallait rien dramatiser. Il mourut à Auschwitz en 1944, où l’envoya l’avant-dernier convoi de Drancy, où l’avaient amené des flics français. Benjamin Wechsler était juif et moldave, il signait Fundoianu en roumain, Fondane en français. Il fréquentait Chestov, lisait Heidegger, faisait des films de cinéma pur autour de 1929
(Rapt avec Kirsanov), écrivait des essais esthétiques. On pense à un Rimbaud surréalisé en découvrant ses poèmes francophones (tous ici rassemblés), un certain son de cuivre éveillé cor : « Cri de la chair, esprit, vieil instrument de rêve ! » C’est un fantôme qui nous parle, comme dans cette adresse au lecteur à venir, récit d’une barbarie éternelle : « Vous n’êtes pas nés sur les routes / personne n’a jeté à l’égout vos petits / comme des chats encor sans yeux,/vous n’avez pas erré de cité en cité / traqués par les polices, / vous n’avez pas connu les désastres à l’aube, / les wagons de bestiaux / et le sanglot amer de l’humiliation, / accusés d’un délit que vous n’avez pas fait, / d’un meurtre dont il manque encore le cadavre, / changeant de nom et de visage, / pour ne pas emporter un nom qu’on a hué / un visage qui avait servi à tout le monde / de crachoir ! »