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  Une manière noire

  Eugène Durif

  Récit

  64 pages
9,80 €
ISBN : 2-86432-052-5

Résumé

     Sur la plaque obscure, le ciseau du graveur entaille et détache les parties destinées à révéler la lumière.
     C’est en quelque sorte de même geste qu’opère Eugène Durif dans son récit Une manière noire. Il nous rapporte les bribes d’une enfance campagnarde douloureuse où des femmes aimantes (mère ou sœur) pleurent à la seule évocation du lilas et puis se donnent férocement à des hommes « avec des cris comme si elles parlaient aux bêtes ». La nature est brute et brutale la chute des êtres qui la vivent, leurs destins sont tragiques. Mais plus que leur mort, c’est la mémoire elle-même qui devient perte, « toute pensée n’a lieu qu’avec ce qui est perdu ».



Extrait du texte

     Jamais connu le calme de l’enfance. Ou par instants, mais si brefs. Après-midi de novembre. Je le suivais à travers champs, tentant de mettre mes pas dans les siens, très grands. Il se retournait de temps en temps. Peut-être me souriait-il ! Une lumière grise, rouillée, d’aucune saison, un étouffement serein étant associé tout naturellement à cette lumière-là. La position des étoiles, les vertus des simples, la couleur des tulipes, l’arrivée des loups et le vol des aéroplanes, il ne cessait de parler, une complainte par rafales, puis de longs silences, comme le un-deux des hirondelles. Parfois, je ne me souviens même plus de son visage, le vrai, pas celui des photographies. Je me souviens des tanks qu’il fabriquait avec des bobines vides de fil découpées soigneusement ; ils avançaient, remontés par un semblant de clé sur le côté. La nuit tombait près de la route. Elle m’appelait au loin, criait, mon nom qui revenait derrière les blés. Quand elle nous a rejoints, elle avait un tablier bleu et tout était comme dans un livre d’images aux couleurs peintes et trop soulignées.



Extraits de presse

      Libération-Lyon, 21 septembre 1986
     par Bernard Simeone

     Lorsqu’un graveur, ayant pointillé l’ensemble de sa planche, retravaille les parties appelées à devenir claires, il pratique « la manière noire ». Sans cette opération, la gravure se fût réduite à une surface uniformément sombre. Dans le récit d’Eugène Durif, tout renvoie à cette matrice nocturne indifférenciée que l’écriture entaille d’instantanés qui s’articulent.
     Le temps figé, nous pénétrons l’éternité d’un geste, d’une enluminure. Mais d’une station à l’autre de cette Via Crucis qui est aussi une manière noire, se perçoit le souffle tendu d’une écriture qui frôle, sans jamais y tomber, les abîmes du symbolisme crépusculaire. Ce qui fascine d’emblée, c’est la force déjà mûre avec laquelle l’écrivain résiste à la tentation décadente : écriture certes raffinée, mais jetée comme un voile en lambeaux sur une réalité crue
     Fête foraine, manèges à pompons et poupées qu’on berce composent un univers désuet dont la nécessité n’est autre que de refouler la douleur : celle du deuil qui motive en profondeur ces pages. Nous sommes ainsi associés à une sorte d’opéra assourdi (on pense parfois à Louis-René Des Forêts). La mort qui hante le livre est-elle la mère tendre et incestueuse, ou plutôt la femme en son archétype ? Peu importe, seule compte la métamorphose de son image jusqu’à une pureté qui évoque Novalis. C’est dans la sexualité qu’éclate la souffrance contenue du récit : fellation, cérémonial quasi funèbre de l’amour et rituel des « fausses morts » deviennent la part visible d’une perte à deux, rupture de quelque unité originelle dont procède le récit. « Une autre histoire double celle-ci qui ne put naître. » Cette phrase, qui eût été dans un autre contexte un véritable cliché, sonne ici avec exactitude. Sous le raffinement, perce une ligne dure, une « manière blanche » qui, sans aucun doute, infléchira bientôt l’œuvre de ce jeune écrivain vers une pratique plus dépouillée, plus nue, qu’on pressent déjà ici dans sa « proximité fiévreuse » avec l’innocence, la transparence et le pouvoir quasi visionnaire de simples.

 

     Lyon Poche, 1er octobre 1986
     par Alain Neddam
     Éclairs dans la nuit

     Comme ces gravures, dites « manières noires », où le burin de l’artiste fait surgir un dessin en l’arrachant trait par trait à la surface noire, le récit d’Eugène Durif apparaît comme une révélation progressive, lente, parcimonieuse de scènes du passé. Épaisse est la nuit de la mémoire, et seules quelques images stridentes parviennent à la déchirer, qui ne cèdent en rien à la complaisance nostalgique. La campagne, territoire de l’enfance, offre des paysages souvent inquiétants, parfois hostiles ; les animaux de la ferme sont des bêtes effrayantes ; le parfum des fleurs est toxique. Dans cet univers brutal, même les gestes de l’amour deviennent violents, éperdus et comme désespérés. Pourtant, malgré tout, il y a cette « douceur au-dedans d’elle-même ». « Ce qui creuse trace dans ma mémoire, ce ne sont que détails infimes et quand bien même tout s’effacerait ne demeureraient que, fugitives, ces lueurs tremblantes à d’improbables lisières. » Pas si tremblantes, les lueurs, car le souvenir, chez Durif, n’est jamais forme floue.
     Ce travail de la mémoire, le récit le développe en une constellation d’éclats qui progressivement se répondent, se complètent ; parfois, comme si le graveur revenait sur le même trait pour approfondir l’entaille, on retrouve une phrase déjà lue quelques pages plus haut La netteté coupante de ces visions lointaines, fragmentaires, on la doit surtout à l’écriture. Une écriture sèche, elliptique à l’extrême - les phrases s’interrompent quelquefois abruptement, étouffées de silence - et pourtant étonnamment musicale : plus d’une fois on se surprend à dire intérieurement les mots, à les entendre résonner en nous-mêmes. Une manière noire nous surprend comme l’écoute de Webern : trop bref, trop dru, trop imprévisible, pour que la lecture en soit confortable. A la soixantième page c’est déjà fini, et on se retrouve envahi de sensations terriblement tenaces.

 

     Dauphiné libéré, 17 septembre 1986

     Eugène Durif vient de publier aux éditions Verdier son deuxième livre.
     Une manière noire (qui vient tout juste de sortir en librairie) suit de peu Le Grand Livre, que la Maison du Livre de Pérouges avait édité dans un superbe tirage, au printemps. [...]
     Une Manière Noire est un long récit sur l’enfance et l’amour, la mémoire et la mort, le paysage et la langue.
     « L’espèce de chose mélancolie » (pour reprendre le titre d’un étonnant livre de Jean-Louis Schefer) pourrait être l’autre nom de cette « manière noire » qui porte l’écriture à la limite de confusion de la désespérance et de la passion. Cette manière noire est hantée, jusqu’à la fascination, par la « matière » noire des grands récits qui, au-delà de la prose, au-delà de la poésie, ont marqué le siècle : ceux de Georges Bataille (on songe à L’Impossible), Samuel Beckett, mais aussi ceux, inaperçus, de Luc Dietrich ou Bruno Schultz. Il y a aussi dans le texte d’Eugène Durif comme l’écho douloureux des pages de Thomas Bernhard sur son enfance.
     Mais ce qui frappe avant tout, c’est la singularité d’une voix. Non pas son « originalité », mais plutôt l’authenticité de sa tension vers l’« originel ». Ce livre est ainsi une longue interrogation sur l’identité : « Toute pensée n’a lieu qu’avec ce qui est perdu. » La campagne d’une enfance déchirée, la pluie, les couleurs, la lumière tournante des saisons, les phrases de ceux à qui l’on ne pouvait pas parler, la maladie, les ciels aimés, la répétition des nuits, passent et repassent dans une écriture qui est la fragilité même. Inutile de préciser la troublante « lisibilité » de ce récit : tel est le secret des livres authentiques : la mémoire la plus singulière résonne aussitôt, le plus directement, dans la mémoire de celui qui s’aventure à lire. Nous avons tous vécu ces expériences des premiers paysages, des premières paroles, du premier silence.
     « Après-midi de novembre. Je le suivais à travers champs, tenant de mettre mes pas dans les siens, très grands. Il se retournait de temps en temps. Peut-être me souriait-il ! Une lumière grise, rouillée, d’aucune saison, un étouffement serein étant associé tout naturellement à cette lumière-là. La position des étoiles, les vertus des simples, la couleur des tulipes, l’arrivée des loups et le vol des aéroplanes, il ne cessait de parler, une complainte par rafales, puis de longs silences, comme le un-deux des hirondelles. Parfois, je ne me souviens même plus de son visage, le vrai, pas celui des photographies. Je me souviens des tanks qu’il fabriquait avec des bobines vides de fil découpées soigneusement ; ils avançaient, remontés par un semblant de clé sur le côté. La nuit tombait près de la route. Elle m’appelait au loin, criait mon nom qui revenait derrière les blés. Quand elle nous a rejoints, elle avait un tablier bleu et tout était comme dans un livre d’images aux couleurs peintes trop soulignées. »

 

    Le Matin de Paris, 16 février 1987
     À la manière d’Eugène

     Après un monologue monté à Lyon puis édité, et des dramatiques dont l’une a été donnée sur France-Culture dans le cadre de Théâtre Ouvert, notre ami Eugène Durif a publié Une manière noire. Nous ne pouvions faire moins que de lui donner la parole.
     « Une manière noire, à proprement parler, n’est pas mon premier livre ; j’avais auparavant écrit Conversations sur la montagne, monologue qui avait d’ailleurs été monté à Lyon par Yves Prunier et édité, en tirage limité bien sûr, par la Maison du Livre de Pérouges l’année dernière. Quant au titre, disons qu’il renvoie et à un procédé de gravure en creux et, bien entendu, à « l’humeur noire » que la tradition identifie à la mélancolie comme le veut l’étymologie (mélas, noir et kolias, humeur), le rapport entre ces deux notions passe par l’opposition du noir et du blanc : le jaillissement de ce qui est obscur, c’est le relief qui dans la gravure donne le noir alors que la lumière vient du creux - il y a un côté minutieux, obsessionnel dans le travail de la gravure qui m’intéresse. Et cette blancheur dont vous remarquez l’omniprésence tient peut-être aussi à ce système de vides et de pleins qui, à sa manière, permet au noir de donner à voir ce qui se passe dans la blancheur. Il a aussi l’influence du roman de chevalerie, Perceval en particulier (gouttes de sang sur la neige, etc.).
     N’y voir que la mémoire du paysage natal, le récit de celle-ci... bien sûr, mais c’est aussi la mémoire de tous les livres, du lieu même de la bibliothèque, de tout ce qui peut être clos ; les souvenirs, la mémoire ne peuvent se retrouver qu’au travers de ce qui a été ou est marqué par un ensemble de textes.
     Ainsi le paysage que vous qualifiez de natal et dont, dites-vous, je ferais une description à la fois extérieure et intérieure, est une forme qui est à même de se figer, de se minéraliser, par exemple dans la blancheur du gel... Tels les mots eux-mêmes imprimés dans un livre...
     En effet, on peut lire ce livre comme un récit très simple sur les souvenirs d’enfance avec ce qu’ils comportent de sombre et de clair, de déchiré et d’entier, et en même temps, comme vous le notez, on peut y voir une métaphore du livre, de son travail, de tous les livres qu’on traverse, comme si j’avais conjugué une subjectivité tendue... Ce livre est le résultat de quelque chose qui s’est défait... il est fragment d’impossibilité ; voudrait donc devenir métaphore de l’acte d’écrire lui-même, de réciter la mémoire... Je dois avouer que cette forme fragmentée et réduite me semblait mieux correspondre à mon propos, car elle donne à voir le mouvement même de la pensée ou de son impossibilité même...
     Le fragment n’est-il pas fait de trous, de lacunes, de blancs... J’ai préféré donc cette forme-là à une éventuelle linéarité du récit qui me paraît factice. Ni poème ni prose, dites-vous ; en effet, peut-être est-ce là la limite de ce livre, parmi d’autres. Mais sans doute cette position intermédiaire n’est pas vraiment tenable. Il faudrait aller vers l’une ou vers l’autre, le poème ou la prose... Mais la poésie m’inquiète par ce qu’elle peut avoir d’elliptique. Mais peut-être est-il possible d’écrire dans cet espace sans genre...
     La mémoire, demandez-vous, oui, il y a, je pense, une grande pauvreté de la mémoire ; tout se passe comme si écrire venait pallier cette pauvreté ; c’est une tentative de provoquer la mémoire... comme si l’écriture n’était que ça, qu’elle pouvait faire naître des souvenirs qui n’auraient pas existé ou ce qui manque en eux.
     C’est vrai qu’on peut y voir une certaine animalité, un aspect animal dont je n’avais pas conscience pendant que j’écrivais ; mais qu’au fond, c’est un livre sur l’état qui précède la conscience, là où il y a quelque chose de brut, de fruste, choses qu’on ne peut retrouver que dans le langage, où cet état est minutieusement travaillé, minutieux comme « la manière noire ».