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  Le Marque-page

  Sigismund Krzyzanowski

  Nouvelles
Traduites du russe par Catherine Perrel et Éléna Rolland-Maïski
Préface d’Hélène Châtelain

  164 pages
14,80 €
ISBN : 2-86432-140-8

Résumé

     Les récits fantastiques de ce premier recueil, écrits entre 1926 et 1939, ouvrent un monde fascinant au sein duquel métaphores, allégories, contes et paraboles, interrogent un temps où l’absurde a fait brutalement irruption.



Extrait du texte

     L’autre jour, comme j’examinais mes vieux livres et mes manuscrits rangés en piles étroitement ficelées, il se glissa de nouveau sous mes doigts : un corps plat, tendu de soie bleu pâle, piqué de broderies et terminé par une traîne à deux pointes. Nous ne nous étions pas revus depuis longtemps, mon marque-page et moi. Les événements des dernières années avaient été si peu livresques qu’ils m’avaient emporté loin des armoires pleines à craquer de significations jadis herborisées. J’avais abandonné le marque-page entre les lignes de quelque lecture inachevée et fini par oublier le contact de soie glissante, le parfum délicat d’encre d’imprimerie de son corps souple et doux, docilement collé sur les caractères. J’oubliai... où je l’avais oublié. C’est ainsi qu’un long voyage sépare les marins de leurs proches.
     Pourtant, bon an, mal an, il m’était arrivé de rencontrer des livres : rares au début, puis de plus en plus nombreux, mais qui n’avaient pas besoin de marque-page. Brochures à la couverture mal coupée dont les feuillets collés à la va-vite s’en allaient en lambeaux, lettres grises en uniforme de gros drap rompant les rangs et se hâtant sur le papier sale et rugueux ; cela puait la colle et l’huile brûlée. Avec ces brochures bâclées comme des femmes en cheveux, on ne prenait pas de gants : on séparait les pages collées avec le doigt pour les feuilleter sur place, tirant impatiemment sur les marges effrangées et déchirées. On consommait les textes sans raisonner ni savourer : charretées de cartouches, les livres n’étaient plus qu’un moyen de s’approvisionner en mots, en munitions. Quant à l’autre, avec sa traîne de soie, il n’avait rien à faire là-dedans.
     Puis, de nouveau : la coque contre le quai, et la passerelle à terre. Les escabeaux des bibliothèques inspectant les rayons. L’immobilité des frontispices. Le calme et les abat-jour verts des salles de lecture. Des pages glissant sur des pages. Et enfin lui : le même, comme avant, comme par le passé, sauf que la soie est encore plus pâle et que les piqûres du passement s’estompent sous la poussière.
     Je le libérai des piles de papiers et le plaçai devant mes yeux, bien en face, sur le coin du bureau. Il avait l’air offensé, un peu grognon. Mais je lui fis un sourire aussi tendre et aussi accueillant que je pus : imaginez combien de voyages nous avions faits ensemble, d’un sens à l’autre, d’une page à l’autre. Et aussitôt nos randonnées se mirent à défiler dans ma mémoire : la rude ascension, de palier en palier, de l’Éthique de Spinoza : à chaque page ou presque, je l’abandonnais seul, coincé entre les strates métaphysiques ; la respiration haletante de la Vita Nova et la patience du marque-page qui souvent devait attendre au début d’un nouveau paragraphe que l’émotion, ôtant le livre des mains, s’apaisât et permît de retourner parmi les mots. Je ne pus m’empêcher de me rappeler... Mais cela ne regarde que nous, le marque-page et moi. Je m’arrête.
     D’autant qu’il importait dans la pratique (puisque chaque rencontre est un engagement) de remercier l’offrande d’un passé par celle d’un avenir, quel qu’il soit. Autrement dit, il fallait partager avec mon vieil ami une prochaine lecture au lieu de le renvoyer au fond du tiroir, lui proposer une suite de livres au lieu d’un cortège de souvenirs. Je les passai en revue. Non, aucun ne convenait : il leur manquait les césures logiques, les retournements d’idée qui auraient exigé un regard en arrière, un instant de répit, et l’aide du marque-page. Je laissai courir mon regard sur les titres fraîchement imprimés : pas moyen de s’arrêter dans ce fatras indigent. Mon hôte quadrangulaire n’avait aucun angle où se loger.
     Je détachai les yeux des rayonnages et tentai de me souvenir : les lourds camions littéraires de ces dernières années roulant à vide traversèrent avec fracas ma mémoire. Encore une fois, pas de place pour le marque-page.



Extraits de presse

     Voir, 17 juin 1992,
     par Geneviève Picard,
     « Le Marque-page : à l’est d’Éden »

     « Où avez-vous vu qu’on enterre un homme et qu’il se mette à chuchoter ? » Dans Le Marque-page de Sigismund Krzyzanowski, un recueil de nouvelles aussi totalement jouissif qu’espiègle et subversif que m’a recommandé par hasard et par passion un marchand de prose nommé Daniel Pennac.
     Une introduction bouleversante retraçant le parcours de l’auteur méconnu dont la parenté avec Kafka ne tient pas qu’à une consonne, nous apprend qu’on commence à peine à découvrir les 3 000 pages de 1’œuvre de ce génie négligé, apôtre de l’exigence absolue et philosophe de l’absurde irréductible, dont pas une ligne ne fut publiée de son vivant (1887-1950).
     Cent soixante d’entre elles nous font pénétrer dans un univers irréel d’une cohérence absolue, sans que l’on puisse identifier l’origine du dérapage qui nous a fait quitter la chaussée du quotidien pour le champ du rêve.
     Cette embardée littéraire de premier ordre nous entraîne de la découverte d’un marque-page abandonné à celle d’un fabuleux conteur.
     Se moquant gentiment de ceux qui ne suivent une histoire que pour traquer ses thèmes, le conteur se mue en « attrapeur de thèmes » et prouve qu’on peut en chasser partout, y compris dans l’histoire de la tour Eiffel qui, écœurée de respirer Paris, s’évade et finit par se suicider en piquant du nez dans le lac de Constance.
     La vivacité des enchaînements étant aussi hallucinante que l’originalité de l’approche et du traitement, on se retrouve quelques paragraphes plus loin à partager l’agonie d’un chat prisonnier d’une corniche, à l’étrange aventure du copeau de bois qui rappelle à sa vraie nature un ancien menuisier devenu un fieffé « camarade ».
     Chaque nouvelle explose en une dizaine d’histoires. Dans la plus fantastique, un onguent pour agrandir les pièces transforme les huit mètres carrés (maximum réglementaire alloué au célibataire soviétique) en un désert où se perdra le héros. Dans la plus noire, l’humanité trouve enfin le moyen d’exploiter une source d’énergie qu’elle croit à tort inépuisable : la haine.
     En filigrane se dessine la Russie d’hier, de la famine, et de la révolution, cette « accélération de faits que l’esprit ne parvient pas à suivre ».
     Comme toute nourriture riche, ces nouvelles doivent s’ingérer lentement. On les lira idéalement le soir, avant que « le signet noir du sommeil se pose entre un jour et un autre ». Car cette œuvre nocturne est un paradis peuplé de personnages égarés à l’extérieur des douze catégories kantiennes de la raison, un repaire de divagations, d’illogismes et d’utopies, où s’épanouissent tous les « rêveurs socialement nuisibles qui, dans notre siècle sobre et réaliste sont en quête d’impossible ou d’irréalisable ». Le moindre n’étant pas cet homme dont l’unique ambition est de parvenir à se mordre le coude.
     Si impossible n’est pas français, il n’est pas russe non plus.

 

     Art Press, mai 1992
     par Didier Pinaud,

     Il y a des livres qui se veulent le tombeau d’une langue – le terminus ou le bouquet final. Ainsi de Krzyzanowski. Lui aussi a soulevé la dalle ; et c’est le cas de le dire, puisqu’on l’avait enterré sans avoir rien publié de son vivant. Auteur pourtant de plus de trois mille pages. Les éditions Verdier inaugurent une collection de littérature russe, « Slovo », avec six nouvelles de Krzyzanowski (1887-1950). On se croirait dans une de ses nouvelles, celle intitulée La treizième catégorie de la raison. C’est l’histoire d’un cadavre qui saute de son corbillard, et qui rate ses funérailles. Vadim Perelmouter, le « découvreur » de Krzyzanowski, raconte que l’écrivain a été enterré le jour du nouvel an, dans un froid d’enfer, à tel point que les survivants du cortège ne se souviennent plus de la route menant au cimetière...
     « La tombe de l’écrivain jusqu’à aujourd’hui est demeurée introuvable », dit-il. Toutes les nouvelles de Krzyzanowski sont de cette veine-là. Dans celle intitulée Le Marque-page, le narrateur est doublé d’un « attrapeur de thèmes » qui raconte de drôles d’histoires. Comme celle de la tour Eiffel qui décide de se dégourdir les jambes dans le bois de Boulogne tandis qu’un poète près du socle défoncé « mordille son crayon d’un air pensif en se demandant ce qui conviendrait le mieux à la situation : l’alexandrin ou les méandres du vers libre... » Ailleurs, le narrateur imagine une pommade pour pousser les murs : la superficine. Plus loin, c’est la houille jaune (la haine – la bile) qui permettrait de lutter contre les pénuries d’énergie. Les chômeurs en formeraient la principale industrie... En voilà une mesure urgente : lire Krzyzanowski.

 

     La Quinzaine littéraire, 16 avril 1992,
     par Christian Mouze,
     « De l’exercice du silence »

     Six nouvelles à la fois fantastiques et réalistes : Sigismund Krzyzanowski (1887-1950), écrivain russe, découvert près de quarante ans après sa mort à la faveur de la perestroïka, sauf quelques rares articles et une œuvre de théâtre, n’avait jamais été publié.
     Plusieurs milliers de pages d’inédits. Sous le titre Mémoires du futur, un premier choix est paru à Moscou en 1989, ici partiellement traduit. Krzyzanowski appartient tout entier, selon le mot d’Isaac Babel, à la « littérature du silence ».
     Les histoires d’un « attrapeur » de mots-thèmes (« Le Marque-page »), l’agrandissement terrifiant d’une chambre minuscule à partir d’une pommade diluée (« La Superficine »), les habitants et dédales de la pupille d’une femme aimée (« Dans la pupille »), un mort errant qui, ayant faussé compagnie à son corbillard, n’arrive pas à rejoindre sa tombe (« La Treizième catégorie de la raison »), le projet dérisoire mais insolite d’une vie et ses effets moraux et sociaux (« La Métaphysique articulaire »), la haine en tant que source d’énergie de remplacement (« La Houille jaune »), – tous ces récits, sous une apparence ludique et drolatique, gardent un lien avec une réalité sociale et autobiographique précise, et tentent, par un humour mâtiné de satire, de « débarrasser de l’absurde le tas d’absurdités dont est faite la vie ».
     Pour Krzyzanowski les thèmes sont partout sous notre regard et l’invention à partir des mots finit toujours par rencontrer une réalité qu’elle critique. Comme s’il s’agissait par le seul verbe industrieux de ramener une raison manquante au monde.
     Combinaison de plusieurs récits venant d’un même personnage (« L’Attrapeur de thèmes », double de l’auteur), la première nouvelle éclaire la démarche de Krzyzanowski et donne sa signification au livre. Comment les mots pris en tant que tels font écho au réel et aboutissent à ce réalisme fantastique et critique qui, depuis Gogol au XIXe siècle, jusqu’à Pilniak, Zamiatine, Boulgakov pour la période soviétique, est l’une des marques originales de la littérature russe. Ainsi le mot « copeau » nous entraîne dans la métamorphose sociale et morale d’un ouvrier menuisier révolutionnaire, troquant, après 1917, la varlope et les tracts contre la serviette de cuir et la voiture de fonction du haut responsable.
     Le mot « corniche » amène le récit de la mort d’un chat. Et Krzyzanowski construit devant le lecteur son histoire : il dresse, corrige le décor, indique les vraisemblances, présente et introduit son héros. Il établit la liste de tous les éléments du drame, souligne leur nécessité, trouve au lecteur une place d’observation et le lie étroitement à son texte comme à l’événement.
     À partir du mot « on décroche le texte comme un manteau de son clou ». Précisément Krzyzanowski est de ces écrivains qui sortent du Manteau de Gogol.
     Il y a l’écrivain de la pensée et de son expression. Il y a celui du mot d’abord, de ses échappées, de ses explorations et de la négligence souvent feinte du réel. Si cet écrivain est russe, le retour au réel, à la réalité sociale et morale d’un temps, ne pourra jamais être manqué : tel est le cas de Krzyzanowski. C’est pourquoi avec d’autres il partage cette exigence éthique de n’écrire « que sur ce qui a été rayé, et pour ceux qui ont été rayés ». Il est alors de ceux pour qui « n’importe quel coin misérable vaut mieux que le trottoir long et nu de la littérature d’aujourd’hui ». De ceux dont l’œuvre non permise est tout bonnement « de l’air volé » (Mandelstam).
     Le Marque-page est un de ces livres qui nous remuent parce que leurs mots retournent le mensonge des nôtres comme la terre où nous sommes enfouis, un de ces livres dont la pure littéralité n’exclut pas une affirmation morale : la vérité demeure plus précieuse que la littérature. Pour garder à ses écrits le goût de la vérité, Krzyzanowski n’a pas voulu sacrifier à la littérature de son temps.