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  Matriochka

  Cristina Comencini

  Roman
Traduit de l’italien par Carole Walter

  192 pages
17,80 €
ISBN : 2-86432-355-9

Résumé

     Cristina Comencini place son dernier roman, Matriochka, sous le signe de l’emboîtement et du multiple : le titre évoque ces poupées russes gigognes, à l’image desquelles chaque femme en contient plusieurs autres. Ainsi en est-il d’Antonia, figure centrale du roman, célèbre femme sculpteur obèse, monumentale, âgée, qui porte en elle, intactes, toutes les femmes qu’elle a été et qui se font jour au fur et à mesure des entretiens menés avec son interlocutrice, Chiara, jeune romancière frustrée venue à la biographie par dépit.
     Entre les deux femmes aux vies à la fois contraires et proches s’instaure peu à peu une relation intense, qui envahit la sphère privée de la biographe, et va déterminer chez elle un renversement radical : au lieu d’une biographie, c’est une œuvre de fiction qu’elle écrira finalement.
     Le roman se constitue donc autour de l’auto/bio/graphie, des enjeux de l’écriture, et plus particulièrement de la création féminine – pleine et puissante chez Antonia, longtemps entravée chez Chiara.
     De son écriture précise et sensuelle, traversée par l’humour autant que par la mélancolie, Cristina Comencini fait vivre et analyse sans complaisance tous les êtres – pères, frères, amants ou époux, et figures maternelles surtout – qui gravitent autour des deux femmes en un mouvement vertigineux de rapprochement et d’éloignement, dans l’espace comme dans le temps. Sont ainsi évoqués tous les âges de la vie, de l’enfance fragile et mystérieuse à la vieillesse immobilisée, et aussi les avatars du corps, réel ou sculpté, aimé ou refusé, déformé, morcelé, recomposé – dans le rêve, le fantasme ou le bronze. L’auteur, attentive comme dans ses précédents romans à la complexité des destins, entend nous rappeler ici que tous les corps, que toutes les vies sont gigognes.



Extrait du texte

     Dans mon ordinateur j’ai ouvert un fichier où j’ai fait la synthèse de nos conversations et du matériau recueilli sur elle. Je fais toujours ça. Ce n’est pas encore le fichier du livre. Je l’ai intitulé « Matriochka », parce que je trouve qu’Antonia ressemble à une poupée russe qui en contient d’autres de plus en plus petites, toutes avec des pommettes rouges et des yeux cerclés de bistre. En relisant mes notes pour le rendez-vous de demain, j’ai remarqué qu’il manquait toute la partie concernant sa vie à Rome. Demain je lui parlerai des séances avec questions. C’est une pratique que j’adopte toujours. Au cours des premières entrevues, il est normal que l’interviewé parle en roue libre, sans entraves. La mémoire a ses priorités émotionnelles et le biographe doit les connaître. Elle, par exemple, elle parle volontiers de son enfance et de sa vieillesse, mais n’aime pas évoquer son travail ni la période de ses succès, la partie la plus importante de sa vie adulte. Ça arrive souvent. Quand on est âgé, on a tendance à sauter le temps des réalisations, comme s’il ne comptait pas. Comme si la fin et le début contenaient déjà tout. Je fais des séances avec questions justement pour cette raison, pour rééquilibrer la matière. Les chapitres doivent avoir à peu près la même longueur, et le cours de la narration ne saurait présenter de lacunes. Ce n’est pas comme ça dans les romans, bien sûr, mais dans les biographies, si. Dans les romans les silences sont plus importants que les mots.
     Si je devais écrire un roman sur Antonia, je partirais de la photo de la jeune fille que j’ai trouvée dans son ancien atelier. De la photo, et du tapis roulé avec les marques de cigarettes. Je pense que sur ce tapis Giorgio et elle se sont souvent aimés, et que c’est pour ça qu’elle l’a laissé là, avec la sculpture en morceaux et les photos des années cinquante. La photo de cette fille serait le mystère de mon roman. Chaque vrai livre contient un mystère ignoré même de l’auteur. Celui qui lit et celui qui écrit sont liés par le même désir de le découvrir. Ils le font ensemble, sur un chemin commun, où le lecteur a l’impression d’être guidé, alors que l’écrivain ne connaît ni la route ni la direction.



Extraits de presse

     Livres Hebdo, vendredi 22 février 2002
     Le sculpteur et le biographe, l’auteur et le narrateur
     par Christine Ferrand

     Dans Matriochka, son quatrième roman traduit en France, Cristina Comencini s’interroge sur la création dans un troublant face-à-face entre une femme sculpteur et sa biographe.
     « À ma mère » : la dédicace de Matriochka est une des clés du livre. C’est bien de la relation à la mère dont il va être question ici. C’est à une douloureuse interrogation sur la maternité défaillante que se livre Cristina Comencini. Mais, au-delà, le roman est surtout un fiévreux questionnement sur la création. « Je te défie de trouver dix femmes écrivains avec enfants », jette Chiara, la narratrice, à son mari. Mère de deux petits garçons, elle s’est spécialisée dans l’écriture de biographies, après deux tentatives romanesques inachevées, peut-être pour épargner sa vie de famille. « J’écris des biographies, pas des romans. C’est un métier, pas un art », martèle-t-elle comme pour se rassurer. Chiara va donc interviewer une femme sculpteur, une vraie artiste, elle, qui a eu son heure de gloire et qui est aujourd’hui à la fin de sa vie. Obèse, brutale, méprisante, elle lance comme parole de bienvenue à son interlocutrice : « Ne vous approchez pas trop. » Un message qui prend une singulière résonance chez la biographe qui sait qu’elle doit entrer en relation intime avec son sujet : « Les premières semaines, je n’ai qu’un maigre désir d’entrer aussi intimement dans la vie d’un inconnu ; je dois me forcer à assimiler ses habitudes, ses goûts, ses défauts, à comprendre ses raisons les plus intimes. » Mais entre fascination et répulsion, Chiara, abandonnée par sa mère à l’âge de trois ans, va finalement devoir se battre contre la tentation de fusionner avec Antonia qui a été toute sa vie assoiffée de l’amour que sa mère ne lui a pas donné. Au point qu’elle va tout mélanger, jusqu’à penser que c’est sa propre vie - ou du moins celle de sa mère - que lui raconte celle dont elle est chargée d’écrire l’histoire. Tenter de comprendre comment une mère peut abandonner ses enfants et ce qu’elle devient : « Des femmes vêtues de noir envahissent soudain mon esprit. Elles se lamentent, hurlent, pleurent : personne ne veut rester près d’elles ; comme des pestiférées elles habitent des grottes creusées dans la roche, elles sont sales et sentent mauvais. Tel est le destin de celles qui abandonnent leurs fils et leur homme. La vie ne pardonne pas » ; comprendre ce qui peut nécessiter cet abandon ; et comment, lorsqu’on a été abandonnée, trouver la force de créer. Toutes ces questions alimentent autant d’histoires qui s’enchâssent les unes dans les autres à la façon de ces petites poupées russes qui donnent leur nom au livre. Ce court roman prend une densité étonnante dans ses rebondissements d’une histoire à l’autre : les souvenirs d’Antonia éveillent ceux de Chiara qui, à leur tour, éveillent ceux du lecteur - ou plutôt de la lectrice tellement l’univers évoqué est ici féminin.
     On retrouve bien là l’auteur de Sœurs et de Passion de famille. La fille du réalisateur de Cuore a une façon bien à elle, charnelle et quotidienne, de tisser plusieurs destins de femmes. Pourtant cette fois, on est transporté dans une espèce de tourbillon loin au-dessus de tout cela, dans un ailleurs onirique qui devient aussi une méditation sur l’acte créatif et sur l’écriture. À travers jeux de miroirs, tiroirs à double fond, rêves et fantasmes, le lecteur assiste au récit en train de se faire, sans cesse relancé à la manière des Contes des mille et une nuits. Et tout se termine, bien sûr, par un roman.

 

     Elle, 18 mars 2002
     Une fille qui nous ressemble
     par Isabelle Lortholary

     L’histoire paraît presque banale. Chiara est une jeune biographe qui doit écrire les Mémoires d’Antonia, artiste sculptrice. Influences, résonances, réminiscences et turbulences en écriture : telles sont les variations du thème principal de Cristina Comencini. Mais si son dernier roman nous emballe, c’est parce que, au-delà de la réflexion sur la difficulté du travail de création, Matriochka raconte la vie d’une fille qui nous ressemble : sans doute un peu fragile, à la fois romancière frustrée, épouse maladroite et mère inquiète. Régulièrement, Chiara jure de ne plus écrire. « Je fais ça chaque fois que je pense qu’il peut arriver quelque chose aux enfants ou à Luca. Dans ces moments-là, mon travail m’apparaît vide de sens, marginal. Ils sont au centre de tout et je me sens prête à renoncer à l’écriture. Il me semble même que de ce renoncement dépend leur survie. » Comment sa vie oscille entre des idéaux qu’elle s’est elle-même fixés mais qu’elle pense inconciliables, et pourquoi l’amour et le quotidien ont finalement raison de tout, Chiara le découvre au fil des pages qu’elle rédige sur Antonia. Et nous avec elle.

 

    Montagne Centre France Dimanche, 17 mars 2002

     Reconnue pour ses qualités littéraires dès son premier roman, Cristina Comencini revient avec cette histoire de femmes qui se posent des questions d’écriture, d’existence et de sincérité. « Pour écrire mes biographies, je n’utilise jamais d’interviews croisés avec amies et connaissances. Je lui ai dit la vérité : je veux que ce soit elle qui reparcoure sa vie ».

 

     Le Monde, jeudi 22 mars 2002
     par Hugo Marsan

     Antonia est une femme de 75 ans au riche et lourd passé. Chiara, une jeune romancière, camoufle sa frustration de la fiction en publiant des biographies. Chargée d’écrire un livre sur Antonia, elle en devient l’interlocutrice privilégiée. Cristina Comencini a construit son roman au plus intense du dialogue et de l’intimité. La rencontre entre les deux femmes se transforme en une alchimie où s’affrontent, s’emboîtent et se dévident deux destins. Antonia revit son passé et voit surgir les fantômes des hommes qu’elle a aimés ou cru aimer. Chiara regarde différemment son avenir. Cristina Comencini est une fabuleuse romancière. Elle nous immerge dans une écriture précise, charnelle et ombrée d’humour. Elle manipule avec brio la temporalité du récit, présent et passé, enfance et vieillesse, exaltations et contraintes du corps. Elle recompose ainsi la totalité fragile et victorieuse d’une vie, à partir du rêve, des souvenirs, des fantasmes.

 

     L’Humanité, jeudi 21 mars 2002
     Une traductrice rencontre son auteure
     par François Mathieu

     Avec Matriochka, Cristina Comencini a écrit un roman sur les enjeux de la création féminine. Carole Walter, sa traductrice, évoque pour nous sa complicité.
     Peut-être parce qu’elle avait lu certaines des biographies écrites par Chiara, Antonia, célèbre artiste, femme sculpteur, obèse, malade, a demandé à un éditeur de choisir la jeune femme pour écrire sa biographie. Tout les oppose : l’âge, le passé, le mode de vie.
     Et pourtant… Au fur et à mesure des rencontres, des entretiens, Antonia révèle toutes les femmes qu’elle a été, mais pose aussi des questions à la jeune mère de famille. Dans ce dialogue intense, chaleureux, maïeutique, Chiara fait ainsi remonter des souvenirs, se découvre ; et celle qui se croyait nécessairement cantonnée à l’écriture biographique, incapable d’autre chose, se délivre de son carcan et finit par écrire une œuvre de fiction. Avec cette métaphore de la poupée russe, faite d’emboîtements successifs, à travers le tableau de deux vies dans leurs rapports aux êtres qui ont gravité, gravitent autour d’elles (pères, amants ou époux, et mères surtout), Cristina Comencini a donc écrit un roman sur les enjeux de l’écriture, sa complexité, et plus particulièrement sur la création féminine.
     On dit d’une traduction réussie qu’elle se lit comme si l’auteur étranger avait écrit son roman, son poème dans la langue du lecteur. Cristina Comencini, qui connaît bien la langue française, dit un jour à Carole Walter, traductrice de ses quatre romans, que ceux-ci étaient « plus beaux en français qu’en italien ». Interrogée, Carole Walter pense qu’« une traduction réussie est celle qui est, que l’on sent juste - comme on dit " chanter juste " J’ai rencontré plusieurs fois Cristina Comencini je lui parle souvent au téléphone ; je crois que nous nous sentons très proches : à peu près le même âge, des préoccupations semblables. Bien sûr, il n’est pas nécessaire de connaître l’auteur que l’on traduit mais en l’occurrence j’ai l’impression que cette connaissance m’enrichit, à titre personnel autant que professionnel. Ayant traduit ses quatre romans, je sens avec mon " auteure " une sorte de complicité ; son écriture, son univers me sont devenus totalement familiers, j’entends même parfois sa voix - claire, directe, chaleureuse - lorsque je lis et traduis ce qu’elle écrit. »
     Concrètement : « Dans ses trois romans précédents, Cristina Comencini explore constamment la sphère familiale et/ou conjugale, en portant une attention particulière à la complexité des liens entre proches ; je pense notamment à la relation très tourmentée qui (dés) unit deux sœurs, dans Sœurs, ou à celle entre père et fille dans Les Pages arrachées. »
     Quant à Matiochka, ce qui l’a intéressée, « c’est à la fois la déclinaison, sur d’autres modes, des mêmes thèmes, et l’approche d’un nouveau sujet : celui de la création féminine ; j’ai toujours senti que ce problème préoccupait Cristina, qui mène de front une carrière de réalisatrice, d’écrivain et de mère de famille. L’héroïne de Matriochka accomplit un véritable " saut " en passant du statut de biographe à celui d’écrivain de fiction ; c’est l’histoire de ce " saut ", de ce revirement essentiel, qui m’a plu, ainsi que la manière dont il est raconté, selon une structure originale et savamment maîtrisée, qui permet des rapprochements et des éloignements spatiotemporels très intéressants. »
     Le profane peut croire qu’il suffit de bien connaître la langue étrangère pour bien traduire ; c’est oublier qu’au-delà de la fidélité au texte d’origine, le traducteur est un écrivain qui, à partir du matériau donné, produit une nouvelle parole vivante qui nécessite un savoir-écrire… d’écrivain. « La mémoire des traductions précédentes m’aide également à faire naître et exister, vibrer le texte français, en harmonie avec l’original italien ; c’est beaucoup une question de voix, de ton, de rythme, de " musique ". Ce que j’aime surtout dans les romans de Cristina Comencini, c’est la manière simple et libre dont elle aborde les thèmes du quotidien, les relations familiales - elle a un sens extraordinaire, très juste, de l’observation ; elle mène ses analyses de manière rigoureuse et pénétrante, tout en laissant subsister en chacun de ses personnages une part de mystère, quelque chose qui échappe. Pour servir cette évocation très riche des complexités, des failles, des errances individuelles et familiales, elle emploie une écriture volontairement mate, peu colorée (que je m’efforce de restituer dans un français qui ne " sonne " pas trop). Parfois aussi, elle a recours au comique - je pense à Passion de famille, qui est un roman très brillant et drôle, façon comédie italienne, sur une famille napolitaine tout à fait extravagante. Matriochka est écrit dans un style clair et net, lumineux, sans la moindre afféterie - toutes choses qu’il convient de faire passer en français sans tricher. »
     Et si, au-delà, on lui demande pourquoi elle traduit, Carole Walter, par ailleurs professeur de lettres classiques, répond : « J’ai décidé de faire de la traduction par amour de la langue française autant que de la langue italienne. J’ai toujours été fascinée par le travail de transposition dans la langue d’arrivée, ce travail d’ajustement, qui nécessite beaucoup de patience et d’écoute. Ma gratitude est immense envers celles et ceux qui m’ont permis, me permettent, de lire des auteurs russes, allemands, espagnols, japonais. » Et d’ajouter : « Si je peux participer, dans une modeste mesure, à cet incessant mouvement, à cet échange, si fécond entre les langues, je m’en réjouis. Pour moi, traduire, c’est avant tout rendre service. »

 

     Politis, jeudi 21 mars 2002
     Langue maternelle. Littérature. Dans Matriochka, Cristina Comencini tire les ficelles de la création.
     par Jean-Claude Renard

     Il y a à la National Gallery de Londres une huile énigmatique du Titien, baptisée Allégorie du temps gouverné par la prudence, figurant un jeune homme, un homme mûr et un vieillard. Du visage surgit un autre visage. Les trois personnages révèlent les trois âges de l’homme. Le temps fait son œuvre, comme l’artiste vénitien exécute la sienne. Le dernier opus de Cristina Comencini possède quelque chose de cet empilement qui fait la vie. Non pas avec l’homme chez Le Titien mais avec la femme. À commencer par le titre, Matriochka, ces petites poupées russes en bois desquelles surgissent d’autres poupées. Semblables et à la fois différentes. Qu’on s’explique : une jeune femme (écrivain raté) est chargée d’écrire la biographie d’une autre femme, sculpteur célèbre, âgée, « monumentale », obèse, autoritaire et revêche d’abord. Au bout de l’attention et de la tension, un rapport (presque filial) s’instaure. Entre échange, don, abandon. Exactement ce qu’il faut pour accorder une place à l’autre, lui permettre d’exister. Et la biographie de passer du côté de la fiction, au fil d’imbrications qui voient les figures féminines se succéder au sein de cette femme gigogne, telle qu’elle apparaît dans le théâtre au XVIIe. Le reste est affaire de lecture à suivre de coins en recoins savoureux, malins, débusqués.
     Le texte. À l’intérieur, un autre texte. Qui épouse les formes, s’encastre, glisse, s’immisce. La structure s’articule autour des bonds farouches, des rebonds retors, des correspondances (au besoin les interpelle), multiplie les échos. On est toujours dans le rappel, sans être dans la redite. Un tourbillon de la vie. Dans cette structure, Matriochka se lit aussi comme un exercice du possible littéraire, un jeu sur la fiction, la part biographique confrontée au récit. Rien de moins que les courbes, mutines et espiègles, de la création. Avec ses aléas. Et, à l’image de ces poupées qui entrent les unes dans les autres, le texte de Cristina Comencini s’enfle, se gonfle. Avec son poids de maternalité. Plein et entier. À l’accouchement du texte répond l’accouchement d’une vie, bric et broc de prises, de tentative fusionnelle en rejet angoissé, d’emprises, de passages en traboules délicats. Tout ce qui fait l’héritage, la part belle (et affreuse) au giron. Et dans les plis du texte, la langue, éminemment maternelle, cette fleur des nerfs, déliée, tournée vers l’émotion première, celle des origines, pour mieux recréer. Ce n’est alors pas un hasard si Matriochka a la mère pour dédicataire.

 

     Magazine littéraire, mai 2002
     « Relier les lambeaux de la mémoire »
     par Valérie Marin la Meslée

     « Dans une scène de Matriochka, mon dernier roman, Chiara, la jeune biographe, en plein psychodrame conjugal, fait une découverte : si à ce moment précis, elle imaginait son mari comme un personnage, elle en viendrait à aimer aussi ses défauts. Dans la vie, on sort très difficilement de soi-même… Dans mes deux premiers livres, on pourrait banalement dire que j’ai successivement « réglé mes comptes » avec mon père et ma mère. Les Pages arrachées traitait d’une relation d’un père et de sa fille, plus belle et plus compliquée que ne fut la mienne avec mon père. J’ai pu me libérer de ce rapport par l’écriture en donnant dans ce livre la même importance aux deux « moi » : celui du père et celui de l’adolescente, deux personnages silencieux mis en face l’un de l’autre avec leurs fragilités. Mon second roman Passion de famille s’emparait de la matière familiale du côté maternel, que j’ai synthétisée, et gelée en quelque sorte, par l’ironie, la mise à distance des générations, l’exagération de l’exagéré, en partant de l’histoire vraie de ma grand-mère napolitaine avec laquelle j’avais une relation très forte. Dans Sœurs, roman sur la détresse de chacun à laisser mourir en lui son « moi » adolescent, je me suis en quelque sorte dédoublée, aucune des deux sœurs n’était vraiment moi ou ma sœur. Il y a toujours deux personnages dans mes livres, deux histoires sur le terrain vague d’une rencontre, celui du roman. Sœurs traitait du lien entre le moi privé et le moi social à travers cette femme jeune et déjà mère, c’était mon cas, dans ces moments où on peut avoir l’impression, face aux événements historiques, de se regarder dans une glace. Ce livre a pour origine un fait réel, la mort du fils de ma sœur, sur lequel je n’aurais pas été capable d’écrire. Le temps joue beaucoup dans l’écriture autobiographique, et je n’ai écrit que dix ans après ce deuil. Il faut le temps que la matière, devenue inconsciente, vienne toute seule à la lumière. À chaque fois dans un livre se fait le tour de quelque chose, une douleur ou un désir, mais quelque chose qui n’est pas en ligne directe dans le temps de la vie.
     À partir d’un lambeau de passé, car la mémoire est toujours en lambeaux, l’écriture tend un arc, celui du récit, qui relie les lambeaux, et en cela réside la beauté de la créativité. Aujourd’hui le roman peut se présenter lui-même un peu plus en lambeaux qu’à l’époque classique… Sans savoir pourquoi, le puzzle se refait, il faut savoir attendre, et l’artifice réside dans l’attitude personnelle : la disponibilité. Dans mon dernier livre, la rencontre a lieu dans le roman lui-même, en train de se faire, où le moi de la biographe, à travers la vie de son sujet, va naître à son moi d’écrivain. Cette conjonction miraculeuse de la rencontre nous renvoie à nous-mêmes, animaux très narcissiques, à ce que nous recherchons, à ce qui touche notre propre histoire. S’intéresser à l’autre en tant qu’autre seulement relève plutôt de la religion ou la morale… »

 

     La Libre Belgique, vendredi 30 août 2002
     Les femmes et la création, portraits
     par Marie-France Renard

     Une étonnante évocation de corps à corps, recomposés dans le rêve et le fantasme.
     Cristina Comencini est une merveilleuse romancière. Comme ses livres précédents – Les Pages arrachées (1995), Passion de famille (1997) ou Sœurs (1999) –, Matriochka déploie un même talent d’écriture au service d’une étude précise et subtile de la complexité des destins.
     Deux femmes s’affrontent, se jaugent, se cherchent : Antonia, sculpteur célèbre, que l’âge a figée dans un corps énorme, monumental, et qui se sait condamnée par une maladie incurable ; Chiara, une jeune romancière qui doute de son talent et se replie, frustrée, sur l’écriture de biographies. La première fait appel aux services de la seconde. Entre ces femmes s’instaure, au fil des conversations, une relation intense, ambivalente ; et leurs passés, revisités, entrent en étrange correspondance.
     Le travail d’écriture de Chiara l’entraîne dans une espèce d’enquête qui va lui permettre de prendre conscience des différentes images de femmes qui la constituent, et de découvrir les non-dits de sa petite enfance. Quant à la parole d’Antonia, elle ressuscitera, au seuil de la mort, les étapes antérieures de sa personnalité transgressive, hors du commun, modelée par l’art. Matriochka : emboîtement de poupées russes, vies gigognes, entrelacs infinis d’existences. Comme le dit Chiara, « chaque histoire en engendre d’autres, de la plus petite à la plus grande, et le monde n’est que leur immense et infini contenant ».
     Si les figures masculines – pères, frères, époux, amants – sont scrutées et remémorées dans l’urgence de la passion, ce sont, toutefois, sans conteste, les relations mère-fille qui l’emportent dans la précision et l’âpreté de l’analyse. Celles-ci se déclinent d’ailleurs en de multiples variantes : la mère absente, la mère parfaite, la mère indifférente, avec, comme chevillée à ces divers états, une interrogation serrée sur ce qu’est la création au féminin.
     Cristina Comencini nous propose ainsi une étonnante évocation de corps à corps, sculptés dans le bronze, recomposés (ou décomposés) dans le rêve et le fantasme, et sa réflexion sur les enjeux de l’art dans la vie (musique, sculpture, écriture) déploie les infinies possibilités de l’existence. Une écriture sobre et efficace, qui vise à l’essentiel, en ménageant ses effets. Passionnant comme un thriller. Mieux, peut-être.

 

     À voir, à lire, 18 juin 2002
     Par lambeaux épars...
     par Marianne Spozio