L’Humanité, jeudi 7 avril 2011
L’espace-temps de Toussaint Louverture par Alain Nicolas
Le libérateur d’Haïti hante Jean-Jacques Salgon, et son destin croise celui de l’auteur, à chaque page. « Il me semble voir Sami et Équiano échangèrent catimini quelques piastres sur le pont du Charming Sally. » Sami est un garçon ivoirien de dix-sept ans, « boy » chez une coopérante française en 1980. Équiano un ancien Béninois transporté comme esclave sur l’île anglaise de Monserrat, qui publie ses mémoires en 1789. Ils ont, nous dit Jean-Jacques Salgon, bien des choses à se dire, et il est bon que les écrivains sachent tordre le temps pour rappeler que l’esprit du Code noir a seulement pris d’autres formes, aujourd’hui. D’ailleurs, il le répète, il n’a jamais mis les pieds à Saint-Domingue. Mais il y a vécu, avec Toussaint Louverture. Et tant d’autres, que le destin conduit sur des routes qui rejoignent celles du libérateur des esclaves de ce qui est aujourd’hui Haïti. Ce n’est pas tout à fait façon de parler, comme on dit qu’un auteur « vit ses personnages ». Mais quand, à chaque pas, on se cogne sur une trace de Toussaint Louverture, on peut penser que nous sommes dans un cas de revenants, et que le spectre du « général des Nègres » hante la vie de l’auteur, et ses pages.
Ainsi, nous apprenons qu’en juillet 2008, leurs majestés Adjahouto Dodo et Kpodégbé Toyi, respectivement roi des Aïzos et roi d’Allada, monarchies distantes de dix-huit kilomètres, ont bien failli compromettre la célébration de la fête nationale à l’ambassade de France par leurs querelles de préséance. Pittoresque colonial indécent, surtout dans les temps que nous vivons ? Non pas : un fils d’un des rois d’Allada, Déguénou, fut vaincu en 1724, et vendu comme esclave au capitaine d’un navire de la Compagnie des Indes occidentales, puis à un Français de Saint-Domingue. En 1743, un fils lui naît, François-Dominique-Toussaint-Bréda. « parce qu’il est né sur l’habitation Bréda », appartenant au comte de Bréda. C’est lui. On l’appellera plus tard Toussaint Louverture.
C’est son histoire que nous raconte Jean-Jacques Salgon. On la connaît, croit-on. Pourtant, quand on la lit sous sa plume, on ne peut qu’être frappé par l’actualité, la modernité de ce combat. Ce n’est pas que l’auteur, jouant la carte de l’anachronisme psychologique ou du clin d’œil à l’actualité nous campe un « Toussaint Louverture, notre contemporain ». Au contraire, il laisse le personnage à son opacité. C’est le tissu d’histoires où il l’enserre qui en fait un de nos familiers. Salgon travaille l’époque révolutionnaire et l’actualité de la révolte, de 1968 à la lutte du LKP d’Élie Domota en 2009. Là aussi, ce sont des histoires, des personnages, des destins qui jouent, se racontent et nous, comme les enfants devant le conteur, lisons, ravis, la machine à histoires de Jean-Jacques Salgon tresser les grands et petits récits qui donnent un sens à la « grande » histoire.
Expressions, n°18, mars-avril 2011
Sur les traces de Salgon par Jacky Flenoir
Chaos-mondes Inattendu, surprenant, j’achève de lire le dernier ouvrage de Jean-Jacques Salgon,
Ma vie à Saint-Domingue, un récit sur la vie de Toussaint-Louverture, lorsque j’apprends la mort du romancier, poète et philosophe antillais, Édouard Glissant. J’insiste sur le mot inattendu quant à l’écrivain martiniquais, pour qui « la créolisation, c’est un métissage d’arts ou de langages qui produit de l’inattendu ». Soutenant la notion de « chaos-monde », ou la nécessité d’un entremêlement des cultures, de partage et d’« hybridation ». Motivé par l’action politique, révolté par les outrages du colonialisme, il écrira en 1961 une pièce de théâtre intitulée
Monsieur Toussaint. Inattendu ?
L’autobiographie d’un autre Jean-Jacques Salgon aime le hasard, se laisser entraîner vers l’ailleurs, les liens et les lieux. Une curiosité d’esprit toute naturelle, il digresse, il vagabonde : le pèlerinage est son mode d’écriture. Au chemin, il préfère le sentier. En 1972, une pièce d’Ariane Mnouchkine sur Toussaint-Louverture crée l’émotion : l’homme incarne la révolte et la liberté, thèmes chers à l’écrivain. « J’ai fait mienne cette histoire, qui en réalité était déjà mienne sans que je le sache », confie-t-il à propos du héros de la révolution à Saint-Domingue (aujourd’hui Haïti), père et martyr de l’indépendance. Quoique sur la vie de Toussaint-Louverture, le livre n’est pas une biographie historique, mais un enchevêtrement d’événements et d’anecdotes, où l’auteur, se jouant du temps, opère un retour sur soi, mettant en abîme sa propre révolte avec celle de son personnage. C’est passionnant et très attachant. Comme lorsqu’en 2008 paraissait
Le Roi des Zoulous, récit fragmentaire sur les traces du peintre noir américain Jean-Michel Basquiat, révolté lui aussi, et ô combien épris de liberté.
Les sources du Nil « Mettre mes pas dans les pas d’un autre » : Jean-Jacques Salgon en a suivi, des traces… Rimbaud à Massawa, René Caillé à Tombouctou, Tintin et Milou dans le tombeau de Kih-Oskh, SAMO sur les trottoirs de SoHo… et pourquoi ne pas endosser le costume d’aventurier d’un John Hanning Speke
1 et découvrir les sources du Nil… à La Rochelle ! Sous l’influence toute « gracquienne » de
La Forme d’une ville, est paru ce livre merveilleux
2, suite de récits d’explorations de lieux rochelais, de préférence silencieux ou désaffectés : un ruisseau ou une voie de chemin de fer, un musée ou un cimetière. Et l’écrivain François Bon de conclure : « La ville n’est pas si grande : mais elle devient comme une conquête d’enfant, ce grand adulte à pied ou en vélo qu’est l’écrivain
3. »
1. Explorateur britannique à qui l’on attribue la découverte des sources du Nil à la fin du 19e
2. Les Sources du Nil, L’Escampette éditions, 2005.
3. http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article1398 siècle.
Libération, jeudi 24 février 2011
par Éric Loret
« Pourquoi donc vous raconter cette histoire qui sort tout droit d’Internet alors que je n’ai jamais mis les pieds au Bénin ? C’est parce qu’un jour Jean-Michel Basquiat que je n’ai jamais rencontré m’a conduit jusqu’en Haïti. » De la fiction donc, et de la solide puisqu’elle est mêlée de chronique personnelle, revenant sur Mai 68 (l’auteur a 20 ans) et traçant un portrait historique de l’esclave révolté Toussaint Louverture à la lumière de la famille de Salgon : « C’est en songeant à ma mère, à son vélo sous la pluie de brindilles, à cette tétée qu’elle devait donner à ma sœur, que je retrouve la famille Bayon de Libertat dans une forêt, sur les hauteurs du Bas-Limbé non loin du Cap-Français, vers la fin du mois d’août 1791. »
La Quinzaine littéraire, 1
er-15 février 2011
Histoires de correspondances par Hugo Pradelle
Un livre qui habite l’actualité et l’Histoire d’une manière troublante sans y être empêtré, établissant une sorte de réseau qui laisse entrevoir ce qu’est la liberté, la révolte et leur empêchement. Le malheur fait écrire. Ces temps derniers, Haïti a été au centre de toute l’attention d’un monde qui peut‑être ne l’écoute pas vraiment, ne se penchant que sur l’énième tourment d’un pays qui subit toutes les catastrophes, sans que nous sachions vraiment de quoi il retourne, oubliant que l’histoire de « la plus belle des îles françaises de l’Amérique sous le vent, la Perle des Antilles » est intimement liée à la nôtre, celle de la Révolution et des commencements de l’Empire, qu’il se joue sur ce bout de terre au bout du monde plus qu’il n’y paraît et que nous devons essayer de comprendre du mieux que nous pouvons. Parce que le hasard entraîne toujours Jean-Jacques Salgon vers des ailleurs, qu’il revient toujours aux sources, parce que « l’Histoire ne s’arrête pas », il écrit un livre sur un pays qu’il ne connaît pas, où il n’est jamais allé, essayant de saisir quelque chose du personnage qui l’incarne depuis plus de deux cents ans, Toussaint Louverture, tentant de démêler ce qui dans sa vie le pousse vers le destin de cet homme, entreprenant, au‑delà d’une figure historique, ce qui fait l’essence de la liberté et de la révolte.
C’est sans doute pour cela qu’il n’écrit ni une biographie, ni un roman historique
1, mais un récit où s’imbriquent les événements historiques qui émaillent l’histoire de l’île du XVIII
e siècle jusqu’à la fin du Directoire et ce qui le marque de sa propre vie, de ses soubresauts minuscules. En somme, il se reconnaît dans cette figure historique en même temps qu’il y perçoit des tensions qui ne cessent d’agiter notre civilisation. Il demeure ainsi le protagoniste central de son récit, entreprenant la figure historique par le devers du contemporain pour mieux en faire comprendre les enjeux et brosser un portrait nuancé de la société coloniale et d’un révolutionnaire d’un genre nouveau. Salgon écrit : « Mais Toussaint est tout sauf mon personnage. J’ai envie d’en faire coûte que coûte non pas mon alter ego, mon autre moi, mais mon moi autre. (...) J’ai fait mienne cette histoire qui en réalité était déjà mienne sans que je le sache. » Il fait ainsi s’articuler l’intime et le collectif, l’anecdote et l’Histoire, le passé et le présent, organisant à la fois un retour sur soi et sur un moment central pour l’humanité.
Ma vie à Saint‑Domingue (mais la vie de qui ?
2) est un livre sympathique, au sens fort, un récit qui attise nos appétits de connaissance, celle qui trouble le plus, celle de l’autre qui, séparé, dans le temps comme dans l’espace
3, comme disposé au‑delà de nous‑mêmes, ces figures en marge qui révèlent quelque chose de propre et qui agissent comme des révélateurs. Car le récit de Salgon opère comme une succession de révélations, de prises de conscience qui le poussent à s’interroger au plus profond, de définir en quelque sorte ses contours existentiels – à la fois sa forme, les connexions qu’il effectue, son rapport à l’altérité et à l’inconnu – comme pour mieux se dévoiler en s’effaçant au profit des relations compliquées qu’il décrit. Il dit quelque chose de soi, non pas pour se mettre en scène mais simplement pour faire entrevoir les moyens qui lui permettent d’accéder à un autre savoir. Il s’appuie sur sa masse pour s’élancer vers un ailleurs, celui de la peinture, des formes, des narrations qui font proprement être les sujets qu’il entreprend, la liberté en somme.
Il noue ensemble des épisodes de sa vie – ses études scientifiques, Mai 68, son travail de coopérant en Algérie puis en Côte d’Ivoire, son pays natal, son travail sur Basquiat
4, etc. – avec celle de Toussaint Louverture, sa jeunesse, ses engagements, ses actions militaires et diplomatiques, ses rapports avec les Anglais et les Espagnols ainsi qu’avec la jeune France révolutionnaire, son emprisonnement à la forteresse de Joux, celles de ses aïeux et enfants, celle d’un monde tordu par la violence et l’injustice, marqué par une manière de faute fantasmatique, hanté par sa propre histoire, celle de l’esclavage et de l’exploitation, mais aussi de la force religieuse (chrétienne et vaudou) et de l’exil, d’un passé innommé. Pourtant, il ne se cantonne pas à une reconstitution historique (dont il n’aurait pas les compétences) et à une esquisse autobiographique, mais s’attache au contraire à les faire entrer en écho pour mieux saisir quelque chose du contemporain, pour le dire dans une forme plus complexe et plus souple.
Salgon s’attache, avec humour et subtilité, en une série de brefs chapitres reprenant des titres de films, à une pensée de la relation, à comprendre comment s’organisent les rapports de domination et de dépendance, la manière dont nous pouvons les subvertir ou les inverser, tout simplement les réfléchir. Il dresse un portrait nuancé non pas d’individus tour à tour mais bien d’une communauté impossible qui le fascine. Ainsi, nous passons toujours dans ce petit livre d’un ici à un ailleurs, circulant entre les époques, entre un présent fait de questionnement et de remise en cause, d’une expérience singulière, à la reconduction d’une histoire qui peine à se proférer, mettant sans cesse en scène une manière d’empêchement ou d’obstacle, celui d’une biographie qui ne correspond jamais vraiment avec ses objets successifs. C’est peut-être pourquoi le livre revêt les atours d’un certain fouillis, comme si pour saisir une vérité sur des vies il fallait s’en saisir dans un mouvement ample, englobant. Ne voici‑t‑il pas un bienfait de la globalisation qui permet une pensée plus riche, plus vivante et plus expressive ? N’est‑ce pas pour cela que Salgon écrit : « il n’y a rien de moral ni de politique dans ma démarche. Il n’y a que du désir, un désir d’élucidation et le goût de vivre dans un monde moins confiné, un monde dont l’atmosphère me semble un peu moins viciée, un peu plus respirable ». En quelques pages resserrées, il offre en partage un désir, une ouverture, une certaine forme de nostalgie, et nous invite aux hasards et aux correspondances fascinantes qui portent à la fois l’Histoire et la poésie, aux coïncidences fondatrices, aux concordances essentielles.
1. On pensera aux travaux importants de Madison Smartt Bell : une biographie intitulée Toussaint Louverture, et son cycle de romans historiques : Le Soulèvement des âmes, Le Maître des carrefours et La Pierre du bâtisseur, tous parus chez Actes Sud.
2. On pensera à la citation en exergue du premier vers de La Vie antérieure de Baudelaire.
3. La question de l’espace et du temps, de la circulation qui s’y effectue, joue un rôle essentiel dans le livre de Salgon que nous laissons volontairement un peu dans l’ombre.
4. Le Roi des zoulous, Verdier, 2008. Ces deux livres entretiennent un cousinage évident qui souligne bien sa manière d’écrire. Le Matricule des anges, n°120, février 2011
L’île des affranchis. Entretien avec Jean-Jacques Salgon par Jérôme Goude
À travers le récit fragmentaire du destin de Toussaint Louverture, parangon de l’insurrection des esclaves de Saint-Domingue, Jean-Jacques Salgon dévoile un pan du western colonial français. Un matin d’octobre 2008, le narrateur de
Ma vie à Saint-Domingue télécharge tous les ouvrages susceptibles d’étayer ses recherches sur un certain Déguénou : mémoires, récits d’explorateurs et études d’anciens administrateurs coloniaux. Capturé au Bénin, marqué du sceau de la Compagnie des Indes Occidentales, Déguénou est embarqué pour être vendu comme esclave non loin du Cap-Français, à ta plantation Bréda. Là même où, en mai 1743, naquit l’un des leaders les plus charismatiques de la lutte contre les préjugés raciaux : son fils Toussaint Louverture. Fort de cette ascendance éclairante, le lecteur peut s’élancer sur les traces de celui qui, après avoir « soulevé la barrière qui enfermait le peuple noir dans la servitude », fut trahi par Napoléon, déporté et emprisonné dans le cachot d’une forteresse jurassienne. Et, comme Jean-Jacques Salgon, refuser le sort qui fut longtemps fait à sa mémoire et plus largement à tout ce qui unit par le passé la France à sa colonie de Saint-Domingue ».
Parce qu’il n’est ni historien ni biographe, Jean-Jacques Salgon assemble des séquences narratives hétérogènes dont les raccords s’imposent à rebours. Ainsi, le récit d’une visite au musée du Nouveau Monde de La Rochelle, celui d’un dîner à Yamoussoukro au cours duquel une agrégée de lettres « grassouillette et enjouée » exhibe son racisme ordinaire et, entre autres, des souvenirs relatifs à Mai 68, jouxtent de nombreux épisodes de la vie militaire et politique de Toussaint Louverture. Au gré de subtiles correspondances,
Ma vie à Saint-Domingue rappelle que, aujourd’hui comme hier, d’aucuns s’obstinent à croire qu’il existe une « aristocratie de la peau ».
Ma vie à Saint-Domingue célèbre de façon savante le legs de l’une des figures fondatrices de l’abolitionnisme : Toussaint Louverture. Qu’est-ce qui a présidé à la genèse de ce choix ? Ce livre est la suite d’une longue histoire. En 1971, je suis allé à la Cartoucherie de Vincennes voir
1789, le dernier spectacle du Théâtre du Soleil consacré à la Révolution française. Une comédienne qui racontait les événements de Saint-Domingue cita le nom de Toussaint Louverture. Ce nom si particulier s’est alors gravé dans ma mémoire. Puis la vie a voulu que je séjourne deux ans en Côte d’Ivoire, à Yamoussoukro. Ensuite, le hasard m’a conduit à La Rochelle où j’ai exercé une bonne partie de ma carrière d’enseignant, une ville marquée par des liens forts avec l’économie des plantations et le trafic des esclaves. Enfin, mon texte consacré au peintre noir américain Jean-Michel Basquiat, dont le père était Haïtien, m’a rapproché d’Haïti. J’ai eu envie de rassembler tous ces fils dans
Ma vie à Saint-Domingue. Dès les premières lignes, le lecteur est projeté en République du Bénin, pays des origines paternelles de Toussaint Louverture. Tu ne connaîtras jamais les Mayas (L’Escampette, 2000) retraçait déjà vos séjours en Éthiopie, au Mali. L’Afrique noire serait-elle chez vous l’objet d’une quête ? À La Rochelle où je suis arrivé en 1982, j’ai eu la chance de rencontrer Annick Le Gall qui s’est trouvée, au départ, être ma logeuse et qui est devenue une amie. Annick a vécu toute son enfance à Bamako, puis à Dakar. Elle a gardé des liens très forts avec l’Afrique et sa culture. Elle a accompli plus tard de nombreuses missions au Niger, au Burundi, toujours dans le domaine de l’audiovisuel. Son père, qui avait fondé la Maison des Arts de Bamako aux temps où le Mali s’appelait Soudan français, recevait tous les africanistes de l’époque. Leiris, Théodore Monod, Amadou Hampaté Bâ, Jean Rouch, Annick a connu tous ces gens-là et m’a raconté quantité d’histoires les concernant. Combien de soirées avons-nous passé, rue Jeanne d’Albret, en nous imaginant dans une case à Lambaréné ou dans la cour du père Yacouba à Tombouctou. La ville de La Rochelle, à laquelle j’ai consacré un livre, m’a aussi ramené vers l’Afrique, avec la statue d’Eugène Fromentin : le Monument aux Pionniers de la Côte d’Ivoire. Les hotels particuliers des armateurs et planteurs qui ont fait leur richesse avec la traite négrière sont là pour témoigner d’un passé qui ne demande qu’à ressurgir.
Par ailleurs, l’Afrique noire est de tous les lieux que j’ai visités celui qui m’a confronté à l’altérité la plus radicale : une civilisation sans écriture où tout passe par l’oralité, où la pensée magique est encore vivante, où le sujet n’est pas au centre. J’ai éprouvé une sorte d’ivresse à découvrir les richesses de cette culture, lesquelles sont souvent dissimulées sous un apparent dénuement. Malgré mes voyages, les écrits de Marcel Griaule,
Les Maîtres fous de Rouch, j’ai eu le sentiment que j’étais encore très loin de ce qu’étaient l’histoire et la culture de ce peuple. J’ai eu envie de m’en rapprocher à travers ce qui m’anime le plus et qui lui était le plus étranger : l’écriture. Comme vous le soulignez,
Ma vie à Saint-Domingue commence en Afrique par une histoire contemporaine, puis un conte africain écrit à la façon d’un conte de Perrault. C’était important ces allers-retours dans le temps. Comme l’était le fait de faire passer quelque chose de l’Afrique dans ma culture propre. La créolisation dont parle l’essayiste Édouard Glissant, ça doit fonctionner dans les deux sens. Je me suis donc créolisé et, pour cela, je suis parti à Saint-Domingue…
Cette fois-ci, comme votre narrateur le précise dès la page 11, mentalement, virtuellement ? Oui, quoiqu’il y ait encore quelques trajets réels dans
Ma vie à Saint-Domingue – Liancourt, Paris, Fort de Joux, La Rochelle –, le parcours devient virtuel. Il s’agit d’un voyage sur Internet. J’ai circulé de lien en lien. J’ai fait apparaître la carte d’Haïti sur mon écran et l’ai imprimée comme pour une randonnée immobile, réalisant le rêve pascalien de demeurer en paix dans ma chambre (rires). J’aime toujours voyager, même si je voyage moins. Là, c’était un peu particulier. J’aurais aimé pouvoir voyager à Saint-Domingue, comme le naturaliste Michel Étienne Descourtilz… dans un pays qui n’existe plus que dans les livres, même si, dans le Haïti d’aujourd’hui, des traces doivent subsister. Mon désir de voyage s’est atténué parce que le monde a changé, avec le tourisme de masse, l’uniformisation des villes. J’ai eu la chance de parcourir le monde à une époque – les années 60-70 – où on pouvait encore avoir le sentiment d’être des pionniers. Pourquoi les livres de Bouvier nous touchent-ils autant ? Que serait
L’Usage du monde sans la Topolino ? J’ai sillonné le Sahara pendant plusieurs années sans aucune crainte. À Tombouctou, l’explorateur René Caillié était obligé de se faire passer pour musulman ; Mungo Park, le major Laing et d’autres n’en sont pas revenus. À Niamey, capitale du Niger, on risque aujourd’hui de se faire enlever simplement parce qu’on est blanc et Français.
Dans 07 et autres récits, recueil consacré à votre enfance ardéchoise, vous évoquez avec détachement le militantisme communiste de votre père. Écrire Ma vie à Saint-Domingue n’était-ce pas une façon de renouer avec cet engagement politique paternel ? Disons qu’avec ce livre, pour la première fois, j’ai eu le sentiment d’aborder le terrain de la politique dans le sens où la période que j’évoque est une période de conflits violents, d’antagonismes forts, dont on voit bien qu’ils ont encore des retentissements très actuels. Mon problème avec la politique vient sans doute de ma difficulté à me situer dans la sphère publique. Je suis né dans une école publique ; mes parents étaient des instituteurs laïques. Le lieu où se sont déroulées les quinze premières années de ma vie était un lieu public, lequel, déserté le soir, portait encore les traces de la présence d’une ribambelle d’enfants. De plus, mon père a été deux ans durant mon maître, et désigné comme tel par mes camarades. Imaginez que le lieu de votre socialisation soit votre salle à manger ou votre cuisine… ça complique sérieusement les choses ! Tous les soirs, je voyais mes camarades partir vers ce dehors dont je supposais qu’il était le lieu où se forgeait leur communauté. C’est sans doute de cette éducation particulière que me vient mon incapacité native à adhérer à une quelconque communauté. Je me souvins qu’enfant mes camarades de jeux étaient des petits Arméniens, Polonais ou Espagnols. Ces individus, qui venaient de loin et étaient plutôt rejetés par les autres enfants du fait de leurs origines, étaient les seuls qui m’intéressaient, sans doute parce que leur exil rejoignait le mien.
Pour répondre à votre question, il me semble en effet que ce livre marque d’une certaine façon mon entrée dans le champ du politique qui n’est jamais très loin de celui du
polemos. J’ai grandi.
Au chapitre « La Fièvre monte à El Pao », une missive au style anachronique relate les événements récents en Guadeloupe (le LKP). Pourquoi avoir utilisé la forme du pastiche ? La question cruciale pour moi dans ce chapitre qui aborde frontalement l’actualité politique la plus brûlante était la question de la forme. Sous quelle forme allais-je pouvoir relater ces événements actuels sans que cela ait l’air d’être du journalisme. Mon propos était de rattacher ceux-ci à l’époque que j’évoquais, car si le lien existait de façon évidente pour moi – il me suffisait d’entendre les propos de certains Békés concernant l’esclavage – je ne voulais pas me lancer dans une analyse socio-politique. Je voulais rester sur le terrain de la littérature. En songeant à Tintin, au
Trésor de Rackham le Rouge, j’ai eu l’idée d’une gazette extraite de l’épave d’un vaisseau. Le style dix-huitième conférait d’emblée à ces événements que nous étions en train de vivre une sorte de dimension historique. Il me semblait qu’en procédant ainsi j’échappais au piège du didactisme, que j’étais stylistiquement parlant dans la justesse.
D’autres détours chronologiques s’agrègent au récit de la vie de ce fin tacticien de la révolte des esclaves, à celui de son père, de ses fils. Était-ce une manière d’éviter l’écueil de l’académisme biographique ? Ce qui m’importait, c’était d’écrire le récit de mon invention de Toussaint, au sens où l’on invente un trésor. Et comment ce trésor que j’exhumais, puisque dans mon esprit il s’agissait d’une histoire jusque-là cachée, donnait de l’éclat à ma propre vie qui, par ailleurs, est assez banale. Je ne me suis pas identifié à lui ; je m’en explique un peu dans le livre. Toussaint, c’est mon moi-autre et non pas mon alter ego. Avec lui, j’ai eu le sentiment de faire émerger une vérité, un peu comme quand on fait de la recherche scientifique et qu’un problème qui nous préoccupe sur la durée trouve brutalement sa résolution.
Ma vie à Saint-Domingue, comme la plupart de vos récits, regorgent d’anecdotes autobiographiques. Diriez-vous que la littérature ne se limite pas à doubler le « réel », mais, selon une locution extraite du Roi des Zoulous, à exhausser la « fiction de vivre » ? Le passage du
Roi des Zoulous auquel vous faites référence a trait à ce moment particulier où ce que l’on est en train de vivre apparaît presque comme une réminiscence de quelque chose de déjà vécu, et pas forcément par soi. L’imaginaire vient fusionner avec la perception de l’instant présent, lui donnant un sens et une coloration particulière. Le réel ne se distingue pas de la fiction et semble soudain devenir plus réel en se fondant à notre imaginaire. Par l’écriture, quelque chose se produit qui fait que l’imaginaire devient réel et cesse de hanter l’esprit de celui qui écrit. Barthes ne disait-il pas que l’« écriture arrête l’hémorragie de l’imaginaire » ?
Tout le problème que je me pose quand j’écris est de savoir si cela sera vivant. Nathalie Sarraute explique très bien cette problématique de l’écrivain dans
Entre la vie et la Mort : s’éloigner de la vie pour pouvoir écrire, mais ne pas trop s’en éloigner, car il ne s’agit pas de disséquer un cadavre. C’est vrai que tous mes livres, à l’exception peut-être de
Gueules de Pierres, qui est un livre de commande, sont nourris d’autobiographie. Cela a trait à la mémoire. En ce qui me concerne, il me semble que pour inventer des personnages, des dialogues, des situations, il faudrait que ma mémoire soit désencombrée de tous les souvenirs des instants vécus, de tout ce que la littérature, mais aussi le cinéma, la peinture et les gens croisés, m’ont conté, qui semblent me réclamer comme une deuxième vie à travers les mots.
L’intitulé de chacun des chapitres renvoie justement à un titre de film : La chasse au lion à l’arc de Jean Rouch, Rois & reine d’Arnaud Desplechin, Souvenirs d’en France de Téchiné, etc. Quel sens revêt ce clin d’œil au septième art ? J’ai toujours aimé donner des titres aux fragments dont mes livres sont composés, de sorte que ce qui n’est qu’un élément peut apparaître comme un tout. On rejoint l’idée du fractal. La plupart des titres que j’ai choisis ici correspondent à des films que j’ai aimés. Je crois que la frontière entre cinéma et littérature est ténue. Godard notait quelque part que les meilleurs cinéastes étaient des écrivains : Cocteau, Duras. Et c’est vrai que ce que j’aime dans le cinéma de Godard, c’est sa façon très personnelle de chercher à rejoindre, au-delà de l’image, cet infini qui est l’essence de la littérature. Je suis assez oulipien. Je fabrique des mots croisés pour une revue. J’ai une grande admiration pour l’engagement de Perec et je suis un collectionneur dans l’âme. Enfant, je collectionnais tout, les fossiles, les pièces de monnaie, les billets, les buvards, les tampons illustrés de la poste et les articles de journaux concernant Hergé. Un lecteur attentif s’apercevra qu’il y a des listes précises dans
Ma vie à Saint-Domingue : les titres successifs de Toussaint, les effectifs de son armée, les noms de lieu, etc.
Un long paragraphe de Ma vie à Saint-Domingue met en scène une déambulation burlesque au cour de la bibliothèque François Mitterrand. La BNF, mais aussi, dans d’autres textes, les cimetières de La Rochelle, Beaubourg… D’où vous vient ce penchant pour l’esthétique urbaine ? Ce passage sur la bibliothèque François Mitterrand est comme la récrimination ronchonne d’un amoureux éconduit (rires). Décrire un lieu, c’est une façon de l’inscrire en moi en tentant d’en épouser la structure. Adolescent, j’ai voulu être architecte. J’ai rempli des carnets de dessins de maisons : une assommante litanie dc mas néo-provençaux. Je n’étais ni très inspiré ni très novateur. Ce qui m’intéresse dans les lieux, même les plus typés, c’est qu’ils communiquent toujours avec d’autres lieux. On trouve la même chose avec les paysages. On est ici et on est ailleurs. Les mêmes formes se répètent avec de légères modulations. On ne voyage pas pour découvrir mais pour redécouvrir. Et pour pouvoir signifier, comme le dit fort bien Olivier Rolin à propos d’une ville où l’on se rend, « rien n’a changé depuis que je n’y suis jamais venu ».
Entre la publication de 07 et autres récits et celle de votre deuxième opus, Tu ne connaîtras jamais les Mayas, sept ans se sont écoulés. Votre activité d’enseignant en physique et résistance des matériaux fut-elle une entrave à la pratique de l’écriture ? Non, ce délai est essentiellement dû à des difficultés éprouvées après le succès tout relatif de mon premier livre. Quand je lisais les critiques souvent très élogieuses de
07 et autres récits dans la presse, cela me déprimait. Par la suite j’ai eu aussi quelques difficultés avec des manuscrits qui n’emportaient pas l’adhésion des éditeurs que je sollicitais. Mais je n’ai rien lâché. Mon métier d’enseignant en physique n’a jamais été un obstacle à l’écriture. Bien au contraire, il m’a apporté le goût de la forme et l’idée que le réel se présente le plus souvent sous des aspects trompeurs. Que les choses sont secrètes, mais peuvent se laisser décrypter si l’on sait trouver les bonnes clés. Il n’y a pas trente-six sortes de mathématiques. C’est un pays unique aux multiples ramifications. Le plus abstrait et le plus réel. C’est un vrai mystère que de savoir tout cela confiné dans le cerveau humain et, en même temps, inscrit dans un univers qui pourrait très bien s’en passer. J’aimerais bien un jour trouver l’équivalent littéraire de e = mc2.
Dans Le Roi des Zoulous, vous écrivez qu’une œuvre d’art est « un peu de matière, un peu de lumière, un peu de sens ou de beauté, disposés autour d’un gigantesque trou ». Appliqueriez-vous cet énoncé à la littérature ? Parfaitement. Toute pratique artistique a à voir avec cette zone d’ombre où l’esprit vacille devant un mystère trop épais pour être percé, ce trou noir autour duquel tout gravite mais qu’on ne peut explorer sans risquer d’être anéanti. C’est pourquoi les marges sont importantes. Il faut apprendre à s’y tenir en équilibre. L’écriture est une façon de marquer ces limites, de cartographier le lieu où commence la
terra incognita. Le Monde, jeudi 13 janvier 2011
Histoire d’Haïti. La Première République noire du Nouveau Monde, de Catherine-Eve Roupert* et Ma vie à Saint-Domingue, de Jean-Jacques Salgon : Ombres et lumières haïtiennes par Jérôme Gautheret
C’est un pan entier de l’histoire de France, relégué à l’arrière-plan de la mémoire nationale pendant des décennies et revenu sur le devant de la scène à la faveur de l’immense émotion qui a suivi le tremblement de terre de Port-au-Prince, le 12 janvier 2010. Avant d’être cette terre meurtrie, accablée par la misère, la violence politique et les calamités naturelles, Haïti a été une colonie française, la plus prospère d’entre toutes. Puis les convulsions liées aux séquelles de l’esclavage et la violence inouïe des luttes pour son abolition ont précipité la « Perle des Antilles » dans une spirale de violences dont elle n’est, à vrai dire, jamais réellement sortie.
Ancienne colonie, indépendante depuis le 1
er janvier 1804, après la seule révolte d’esclaves victorieuse de l’histoire, la première république noire du continent américain est progressivement devenue l’État le plus pauvre des Caraïbes. Catherine-Eve Roupert relate minutieusement les étapes de cette descente aux enfers. Elle remonte aux premières heures de la colonisation européenne (Christophe Colomb aborda en décembre 1492 les côtes de l’île, alors baptisée Hispaniola) pour évoquer l’esclavage, la révolution de Saint-Domingue et ses convulsions, puis les drames qu’a connus le pays jusqu’au tremblement de terre du 12 janvier 2010, qui dévasta Port-au-Prince et ses alentours, faisant plus de 200 000 morts et 3 millions de sinistrés.
Son récit bien mené, remarquablement écrit, souffre toutefois, principalement en ce qui concerne la période coloniale, de simplifications, en grande partie par la faute d’une bibliographie assez dépassée, et de quelques exagérations (ainsi de l’affirmation d’un chiffre de 100 millions de victimes pour la traite atlantique, soit huit à dix fois plus que les estimations scientifiques). Comme si la dénonciation des horreurs esclavagistes imposait de laisser de côté les impératifs de la rigueur historique…
Une personnalité hors du commun domine son récit : celle de Toussaint Louverture (1743-1803), héros de la révolution haïtienne, père et martyr de l’indépendance. Ancien esclave lui-même, défenseur de l’abolition, décrétée par Sonthonax le 29 août 1793 et votée par la Convention le 4 février 1794, amoureux des idéaux de 1789, mais adversaire obstiné des menées des envoyés de la France, le héros national haïtien a des rapports profonds, complexes et ambigus avec la métropole.
Entre méditation sur cette figure hors du commun et récit autobiographique, l’essai atypique de Jean-Jacques Salgon,
Ma vie à Saint-Domingue, est une analyse sensible de la profondeur du lien qui unit la France à l’ancienne Saint-Domingue. Poussé par « un désir d’élucidation et le goût de vivre dans un monde moins confiné », l’auteur explore, d’un musée de La Rochelle à la place des Victoires, qui abritait jadis l’hôtel de Massiac, quartier général parisien du lobby colonial pendant la Révolution, en passant par Liancourt, bourgade de Picardie qui abrita l’école militaire où Toussaint Louverture envoya deux de ses fils, les traces ténues de cette histoire.
Son pèlerinage s’achève dans le Jura, au fort de Joux où Toussaint Louverture finit ses jours en captivité, le 7 avril 1803, épuisé par le froid et les mauvais traitements de ses geôliers. La disparition de son corps devient sous la plume de Jean-Jacques Salgon l’image parfaite et saisissante, du « destin qui fut longtemps fait à sa mémoire et plus largement (de) tout ce qui unit par le passé la France à son ancienne colonie ».
* Perrin, 2011.
Evene.fr, mercredi 5 janvier 2011
par Bernard Quiriny
C’est un livre sur Toussaint Louverture, le célèbre libérateur d’Haïti, mais qui commence par une saynète contemporaine au Bénin, lors d’une passation des pouvoirs municipaux. Un livre sur Toussaint Louverture dont l’auteur n’a jamais mis les pieds en Haïti. Un livre sur Toussaint Louverture qui n’est en aucun cas une biographie, ni véridique, ni romancée. La curiosité d’esprit produit parfois des résultats bizarres, en poussant vers ce personnage bien connu un écrivain que rien ne destinait a priori à s’intéresser à lui. Au fond,
Ma vie à Saint-Domingue n’est-il pas tout autre chose qu’un livre sur Toussaint Louverture, en dépit des apparences ? « Toussaint est tout sauf mon personnage, confirme Jean-Jacques Salgon. J’ai fait mienne cette histoire qui en réalité était déjà mienne sans que je le sache. C’est en écrivant ces pages que je l’ai découvert ». Bref, on l’a compris : ce petit livre est avant tout une pièce de littérature inclassable où Salgon s’approprie l’épopée du héros haïtien et la fait résonner avec son aventure intime, en mélangeant récit historique et souvenirs personnels (coopération en Afrique dans les années 1980, internat à Lyon en mai 68, etc.) dans un texte libre, étrange et captivant, servi par un style fluide et classique. On peut ainsi lire
Ma vie à Saint-Domingue, au choix, comme une sorte de variation biographique entrecoupée de réflexions personnelles (le texte, solidement documenté, fera sans problème office d’introduction à la libération haïtienne et aux rapports des insurgés avec la France bonapartiste), ou comme un témoignage sur une rencontre inattendue entre un écrivain et son sujet, une réflexion en acte sur la fabrication d’un livre et les inclinations intellectuelles. Dans les deux cas, ce court texte est l’un des plus étonnants et attachants de cette rentrée.