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  Mécanique

  François Bon

  Récit
François Bon est le lauréat du Prix Louis Guilloux 2002 pour son ouvrage Mécanique

  128 pages
10,50 €
ISBN 2-86432-340-0

Résumé

     On a posé la main sur le front et les cheveux, et gardé la sensation de froid. Et puis la même main, le même matin, se saisira de l’urne brûlante. Les deux sensations coexistent, quoi qu’on fasse, dans la main droite, des jours et des jours. Justement la main qui écrit.
     Écrire, on avait commencé d’en approcher : parce que tout cela, ces véhicules, ces noms, avaient traversé le siècle avant d’être déclarés obsolètes, c’est de cela qu’avec lui, trois semaines plus tôt, on s’était encore entretenu. De ces véhicules, de ces maisons, de ces noms, des trois générations de garage.
     Maintenant, évidemment, on est seul avec quelques photographies, et des papiers imprévus. Seul avec les images et les voix qui traversent la nuit, et cette sensation, dans la main droite, rémanente.
     On obéit à la main, qui dresse portrait du mort.

      Photographies, documents et commentaires sur le site de François Bon.



Extrait du texte

     Langue : puisqu’il s’agit non pas d’un garage mais d’une suite de garages, trois exactement, celui du grand-père et l’enfance, puis le déménagement et à Civray (dans le département de la Vienne, mais au bord de la Charente) le garage maintenant celui du père, puis le garage neuf construit en bord de route à la sortie de la ville comme rupture définitive de la maison et des voitures. D’un seul coup cette année-là (tu as onze ans, tu as déjà en Vendée commencé ta sixième, interrompue en route) il n’y a plus la mer, c’est en pays de collines et d’un autre accent, une autre façon de prononcer la langue quand bien même on n’est qu’à cent soixante-quatre kilomètres, parce qu’à Civray la langue est déjà celle du Limousin proche tandis que dans cette poche de Vendée c’était la vieille syntaxe de Poitou, haute langue du douzième siècle et ce qui en survivait aux temps de l’écrasement des protestants qui l’a figée telle quelle. Plus tard, loin de la famille et du garage, quand toi tu avais ouvert et lu Rabelais puis d’Aubigné tu avais su que telle était la langue autrefois autour de toi entendue, la langue des marais sous la mer : comprenant non pas seulement cette distorsion par trop de mots oubliés mais une manière de tirer la syntaxe et de l’assembler. Il suffisait d’y ajouter cet art des diphtongues tel qu’il vous reste toute la vie dans l’oreille pour que dans trois mots prononcés toute la lourdeur voire la sauvagerie de ce qu’on refuse à dire mais qu’il faut bien laisser entendre qu’on le sait ou qu’on le pense resurgisse, une manière d’arrêter la phrase trop tôt, de la bouler sur cette fin qu’on vous laisse dans les mains comme à charge. Le bilinguisme que même alors on pratiquait tous de la langue d’ici et de la langue de l’école pas seulement une affaire de langue, mais de porter différemment la charge de ce qu’à l’autre on veut dire.
     Voix : lui-même parlant ces derniers mois de la mort, de temps bref que prétendument il lui restait et nous se moquant, l’empêchant de continuer, lui disant qu’avec ses histoires il nous barbait, lui insistant que ce n’était plus comme avant, en lui disait-il, pour le corps et la tête, cet affaissement, une fatigue et nous rétorquant une fois de plus qu’il aimait trop à se faire plaindre et qu’à tout on pouvait résister, que c’était une question de décision intérieure, tenir et pas s’abandonner.



Extrait de presse

     Article de la revue Le Matricule des Anges consacré à Mécanique.


     Politis, du 8 au 14 novembre 2001
     Mécanique du souvenir
     par Christophe Kantcheff

     Dans Mécanique, François Bon brosse le portrait de son père défunt, garagiste ayant la passion de son travail. Un hommage subtil.
     Au début, c’était une vague idée de livre, une sorte de long inventaire d’intérieurs où François Bon a cu, « juste comme ça des intérieurs, rien d’autre, pas repères, as de lieux, juste ces figures de détail, ces meubles, des couloirs, escaliers, chambres, dispositions… » Un jour, il a pris aussi en notes, sans vraiment savoir à quoi elles lui serviraient, le commentaire de son père à propos de la photo d’une immense grue tractée dont il a été l’unique conducteur pendant des années. C’était cinq semaines avant que son père ne meure. Dès lors, l’utilité et la nécessité de son idée de livre et de ses notes W étaient plus à trouver. Elles sont venues charpenter le projet qui s’est imposé à lui : réaliser le portrait du défunt.
     Mécanique n’est donc pas un récit où la mémoire de l’auteur déroule classiquement son fil chronologique. Celle-là avance par images, photographies, noms retrouvés, lieux (re)visités, à la manière d’une mécanique du souvenir qu’auraient déclenchée les derniers instants passés à l’hôpital par François Bon et l’un de ses frères auprès de leur père, puis avec le corps de celui-ci peu avant sa crémation, scènes dont le récit revient par intermittence tout au long du livre. Cette mémoire puise aussi dans quatorze pages de la main même du père, retrouvées alors qu’il les avait gardées secrètes, et qui permettent de remonter plus haut dans l’histoire, jusqu’à son enfance.
     La composition d’un livre est toujours importante; ici, elle est explicitement liée au sujet : le portrait d’un homme caractérisé avant tout par son métier, garagiste, et sa passion pour la mécanique. François Bon explique que son père avait tenu à -ce qu’il se présente au concours des Arts et Métiers. S’il l’a réussi, il ne s’est jamais enthousiasmé pour la géométrie descriptive et a même été exclu de l’école sans diplôme. Mais il ajoute: « L’idée intérieure de la géométrie descriptive est ce qui m’a aidé le plus, depuis vingt ans, pour tenter d’avancer dans la logique complexe des formes qu’exige la composition d’un livre. » Voilà le plus bel hommage du fils au père, car il est aussi celui du professionnel au professionnel, un legs auquel le père n’avait sans doute pas pensé…
     Émerveillé « rien qu’au mot Panhard, par la succession des modèles de puis la Dyna Z jusqu’à l’élégante PL 17, enfin la Panhard 24 pour le surbaissement de l’habitacle, l’intérieur cuir grain fin et l’odeur, les cadrans ronds du tableau de bord et les chromes des pare-chocs, le son même du moteur dit flottant – quatre cylindres à plat refroidi par air et monté sur silent-bloc », peu expansif, parlant « la langue des chose », n’aimant rien tant que de démonter un moteur pour en graisser chaque pièce, et ne s’accordant que deux « échappées », le Salon de l’Auto et Les Vingt-Quatre Heures du Mans, le père de François Bon n’était pourtant pas un monstre froid qui aurait tout sacrifié à l’automobile. Les souvenirs de l’écrivain sont ceux d’un enfant heureux qui jouait avec des volants, des phares, des boîtiers de clignotants… Il rappelle le goût de son père pour les appareils photographiques, il découvre ses faits de résistance, qui semblent si naturels que son père ne s’en est jamais prévalu. Mais voilà, il était un artisan exigeant, qui aimait le travail bien fait, la matérialité de son travail, le reste étant à l’image de la maison familiale, avec ses couloirs improbables et biscornus, qui semblait « greffée » sur le garage, à la fois le cœur et le poumon de l’ensemble.
     Installé dans un bourg vendéen d’abord, puis dans une ville de la Vienne après qu’il eut accepté une concession, celle de Citroën, le père de François Bon appartient à une époque révolue maintenant que les garagistes se sont transformés en « vendeurs de crédit ». La nostalgie aurait pu dominer Mécanique. Il n’en est rien. L’archéologie intime à laquelle se livre François Bon ne conduit pas à regretter mais à s’approprier le passé, et à restituer une mémoire collective qui passe par les huiles Castrol et l’Ami 6. Le portrait d’un homme simple et entier débouche sur notre propre histoire. Ce livre a décidément beaucoup de richesses.

 

     Télérama, 10 octobre 2001
     par Christine Ferniot

     Depuis de nombreuses années, François Bon décrypte, dissèque, comptabilise les repères minuscules qui lui permettent de recomposer dans l’écriture des lieux trop vite aperçus, des paysages qui changent, imperceptiblement. Les machines, celles des usines, celles des garages, il en a souvent parlé, dans Temps machine, Paysage fer ou Décor ciment. Voilà que la mécanique des mots s’attaque aujourd’hui à sa propre enfance, tourne autour d’un père qui meurt en laissant derrière lui des photos de voitures, des carcasses, des souvenirs à reclasser comme des stocks de pièces détachées. Ouvrir la porte du hangar, retrouver des sensations oubliées, chercher l’empreinte de ceux qui sont partis : François Bon reconstruit le passé familial pour offrir à son père non pas un tombeau, mais les traces indéfectibles de sa mémoire. Au-delà de ce très beau récit d’émotion, Mécanique est aussi le bilan d’une œuvre et d’une vie. L’auteur y dévoile son objectif littéraire et sentimental : un besoin de saisir la mécanique de la langue comme celle de la vie.

 

     La Quinzaine littéraire, 1er octobre 2001
     Hard rock
     par Gérard Noiret

     Depuis vingt ans, et ce pavé dans la mare que fut Sortie d’usine, la langue de François Bon a gardé une sonorité et une texture immédiatement identifiables. Avec leurs nœuds qui traduisent plus une façon d’être qu’une quelconque volonté de s’en prendre aux conventions, avec leurs jaillissements nés de la confrontation avec un monde en crise, ses phrases ne craignent pas de développer des partitions plus faites pour le hard rock que pour les orchestres de chambre. Un hard rock qui serait capable de prendre en charge une part plus vaste de l’aventure humaine que celle à laquelle il s’est cantonné.
     À bien y regarder, cette esthétique qui rompit avec « les rhétoriques encombrantes et mortes » a suivi deux veines. Celle du romanesque, qui a donné des titres tels que Limite, Calvaire des chiens, Un fait divers… et celle d’une insatisfaction vis-à-vis de la fiction, d’une attirance pour une littéralité qui saurait, par exemple, réinventer le documentaire. Cette seconde veine, dans laquelle il faut situer Temps Machine, a été bouleversée, il y a dix ans, par la pratique des ateliers d’écriture : « ils ont été le lieu d’une découverte surprenante du monde lui-même, parce qu’en le nommant nous découvrons l’exigence pour l’écriture de s’ouvrir à des syntaxes et des formes neuves, que ce réel neuf exige, et qui nous le révèlent en retour » (Tous les mots sont adultes).
Si Mécanique porte leur empreinte, ils ne constituent pas son sujet, à l’inverse de C’était toute une vie et de Prison). Ils se sont intégrés en profondeur dans la langue. Ils ont soufflé une structure. Le texte (qui repousse loin en quatrième de couverture le qualificatif de récit) se présente dans son intégralité comme une des listes qu’affectionne « l’animateur » et qu’il propose dès l’abord à ses stagiaires. Sauf qu’ici, l’existence impose l’inventaire. Sauf qu’ici, les descriptions produites sont, d’un coup, mises en mouvement par un drame.
D’un coup? De la même façon qu’il faut s’entendre sur le terme lorsqu’on parle d’improvisation à propos d’un comédien ayant des années de métier, il faut se méfier d’une expression qui risque de provoquer un malentendu. Mécanique n’est pas un écrit brut. Bien que la réaction à la mort du père ait déclenché quelque chose de non prémédité, la plupart des paragraphes préexistaient, sous une forme ou sous une autre. Et ceux qui sont nés dans le moment ont bénéficié de la sûreté de trait qu’entraîne une activité inlassable (dix-neuf livres depuis 1982, plus les lectures théâtrales, les interventions, la tenue d’un des sites internet les plus consultés, la récente participation à la retraduction de la Bible… ).
     Histoire. La DS est née le 5 octobre 1955, un mois tout juste après mon frère. L’idée révolutionnaire est d’un unique circuit hydraulique d’alimentation et de commande de freins et de suspension…
     Dimanches : on fait avec l’ID 19 de l’année (ou bientôt la D20 puis la D21), l’après-midi, une promenade vers un des cantons que lui a progressivement découvert en y accompagnant un des deux vendeurs, Max Lecamp ou André Arlot. Il n’a jamais aimé les musées ni les églises, alors on va inspecter les usines, déroulage de bois, fabrique de socs à charrue, compter (puisque le dimanche tous les véhicules sont là, sur le parking) le parc automobile…
     Voix: apprendre la mort, a dit mon frère, et lui au moins avait cette capacité de pleurer. On était dans la salle où tout à l’heure on nous avait fait attendre, avant les dix minutes, le temps qu’ils le rasent et le bichonnent, et on était devant cette cabine téléphonique pendue au mur, prévue pour l’accès des chaises roulantes, j’avais composé de mémoire le long code d’accès…
     Routes: les chemins alors se séparent. Interne à Poitiers en terminale, sous prétexte de travail, je ne reviens qu’un dimanche sur deux. Et la nouvelle maison, sur la côte, je ne sais pas l’investir avec les mêmes rêves et le temps des secrets n’est plus, on explore plutôt le vrai monde…

     Même si la citation est fortement tronquée (l’ensemble couvre dix pages), elle peut suggérer la façon dont s’articulent les descriptifs techniques, les bribes de mémoire, les notations. Formé de cinquante-deux séquences, le texte utilise vingt-cinq substantifs différents, certains repris d’une manière récurrente (voix et maison), d’autres (émerveillement, géométrie descriptive, transition… ) utilisés une seule fois, selon des longueurs et des intensités très variables. Loin de tourner au procédé, le montage continu garde la vigueur de l’invention. Il rend présent un microcosme (les petits commerçants vendéens de l’après-guerre) qui n’a pourtant sécrété que de pauvres traces, l’impose comme digne d’intérêt, malgré l’absence d’épisodes ou de paysages spectaculaires. Avec un matériau à priori irrécupérable, à priori insignifiant, il renouvelle nos sensations de lecture. Cela tient au rythme particulier du phrasé, aux rapprochements et aux ruptures (Voix, Maison, Lamento, Voix, Maison, Émerveillement, Enterrement, Maison ), à la cohérence interne du motif de la technique qui ouvre le livre par une marque « Voix: quelque chose comme Bolinder six cylindres en ligne en tout cas le mot Bolinder », et le clôt par la réduction d’un homme, ayant consacré son existence aux voitures, à des cendres contenues dans une urne de métal.
« Maintenant, à deux heures de distance, la même paume droite appliquée sur le brûlant du fer. Il y a ce poids, qui n’est pas le poids d’un corps, ni d’un être, qui pourtant est un poids. Il y a ce métal lourd, on pense au métal du tracteur aux vingt-quatre roues, on en parle, et qu’il se souvenait de combien de tonnes le tracteur, combien de tonnes la remorque, combien de tonnes la pelleteuse: et cela, l’urne rouge presque brûlante dans vos mains, qui soudain pèserait autant. On est parti, maintenant à cinq voitures qui se suivent. Le temps s’est éclairci, on a encore une forte averse en route mais au cimetière un beau temps tellement étrange, d’un ciel lavé, comme augmenté. C’est qu’on est de retour à la mer…  »
     Imposé par l’événement, ce livre achève un projet. Lors d’une conversation qui date d’il y a une quinzaine d’années, François Bon, griffonnant sur un bout de papier le plan du garage parental, expliquait qu’il serait parvenu à ses fins d’écrivain le jour où il aurait réussi à faire exister ce simple bâtiment, à en réussir la description complète dans l’espace et dans le temps. C’est maintenant chose réalisée. Il reste certainement, pour qu’un boucler la boucle des défis lancés à soi-même, que soit achevé un autre texte: celui consacré aux Rolling Stones, dont nous avons eu un avant-goût (saisissant), il y a peu, dans le numéro d’hommage publié par la revue Scherzo.

 

     Libération, 27 septembre 2001
    Bon concessionnaire
     par Jean-Baptiste Harang

     Des DS tutélaires, de la suite dans les ID : au chevet d’un père mourant, François Bon égrène dans une « Mécanique » de haute précision une saga familiale automobile.
     On sait depuis longtemps qu’il n’est pas nécessaire d’avoir eu un grand-père garagiste pour apprécier la littérature de François Bon. Oui, mais bon. Cette fois, avec Mécanique, c’est différent, non pas que la littérature y soit absente, au contraire, non, ce qui change ne vient pas de lui mais de nous. Nous, ce sont tous ces vous-et-moi, ces quelques dizaines de milliers de lecteurs possibles qui ont des souvenirs de parentèles garagistes. Si l’on a entre 40 et 50 ans, et rien contre les automobiles et de la mémoire, l’effet madeleine paraîtra une drogue dure. Aux autres, il suffira d’avoir eu un père un jour, une enfance, pour s’émouvoir et se réjouir du récit d’un deuil si tendre.
     La famille Bon est constituée d’une lignée ininterrompue des trois générations Citroën, agents devenus enfin concessionnaires. Le père de François et de ses deux frères va mourir, il est en réanimation à l’hôpital de la grande ville, de celles que les rocades contournent, deux des garçons lui rendent visite, ils sont venus en auto, forcément, une Citroën probablement, et c’est tout un monde qui revient s’écrire dans le souvenir et dans le livre, les années cambouis, les habits du dimanche. Retour en l’an 2000 dans un village quitté lorsqu’il avait 11 ans, Saint-Michel-en-L’Herm, où tout paraît plus petit et désert, le hangar « Il y tenait quatre véhicules et les quatre places toujours occupées, parce qu’à l’époque on n’aurait pas fait coucher une voiture dehors », on dit « coucher », comme pour les gens. Les gens de Saint-Michel-en-L’Herm, François Bon les avait recopiés dans un cahier, relevés de l’annuaire rigide et départemental d’un bureau de poste, tous ceux qu’il reconnaissait, on aura la liste plus tard, après le déménagement pour Civray. C’est si vrai ces noms qui vous disent quelque chose que vous ne vous disiez plus, des visages, des adresses, des métiers, des hommes oubliés dont le nom seul vous montre qu’ils n’étaient pas oubliés, si vous avez un village dans votre cœur, faites-le, c’est un chagrin si doux.
     Le livre s’ouvre sur le nom de Bolinder (pour spécialiste) puis nous aurons toute l’histoire Citroën et le « silence paradoxal du moteur six cylindres ». La mécanique de précision nous régale, mais elle n’est que la chair du livre, chair tendre et chaleureuse, son âme est ailleurs, dans une nostalgie de précision elle aussi, dans cette parole à l’ancienne du temps que les anciens avaient la pudeur rude de ne jamais dire «je t’aime» parce que ça ne se dit pas, mais qu’on savait si bien parler d’autre chose ou se taire et que l’autre entendait distinctement ces « je t’aime » tus. Ainsi écrire « La DS est née le 5 octobre 1955, un mois tout juste après mon frère », et embrayer sur l’histoire quasi exhaustive (on regrette cependant que l’éloge des promenades nocturnes dans le faisceau des phares fasse l’impasse sur leur dispositif directionnel) de ce modèle, on retient que deux frères sont dans un hôpital à veiller leur père mourant.
     Chaque paragraphe est un chant, il s’ouvre sur le registre de la voix qu’on y entend (voix, maison, dimanche, lamento, biographie), suivi de deux points, et la voix, on l’entend. Le mot oratorio convient peut-être pour désigner cette construction, il nous plaît bien puisqu’on y perçoit le mot prière. Mécanique est une prière, humaine et laïque, une prière à nul autre Dieu que la vie et l’humaine humanité. Vous êtes priés de le lire.

 

     Le Monde, 14 septembre 2001
     Chambre noire
     par Philippe-Jean Catinchi

     François Bon réactive la mécanique de la mémoire familiale. En hommage au père
     Tours et détours, ronds-points anonymes où l’orientation se brouille face aux girations répétées et aux panneaux signalétiques hermétiques. Deux frères roulent en quête d’un hôpital où leur père les attend. Non, l’homme couché n’attend plus rien ni personne, retranché déjà du monde ordinaire. Et une voix intérieure de déplorer déjà : « Il ne vous contredira plus jamais. » L’espace de Mécanique, le lecteur suit les méandres de la pensée du narrateur, les arcanes de sa sensibilité, réveillée brusquement par cette échéance imprévue, prématurée, qui laisse le goût de détresse caractéristique des pudeurs trop longtemps respectées, retenues décentes qui finissent par ressembler à un impardonnable gâchis.
     Même les contacts les plus anodins n’ont pas permis de tisser tout à fait le fil de la filiation. Pas même le simple commentaire d’une photo. Le père avait toujours un goût marqué pour les mécaniques optiques, du Kodak à soufflet aux Hasselblad, d’un antique Nikon à ces appareils ultraperfectionnés, tout automatiques, qui font presque oublier qu’il faut prévoir la pellicule. « Photo : la route, la terre, le ciel. La route est droite, la terre plate, le ciel grand. » Un tracteur, sa remorque à la suite, et sur la remorque une pelleteuse à chenilles. Et trois hommes en bottes et salopettes. Un message; pas un cliché. Exhumée et affichée, scannée et agrandie sur l’écran d’un ordinateur, cette photo, c’est le père qui l’a prise. Une image composée comme une allégorie masquée, conflit du ciel et de la terre, avec, imperceptible et là pourtant, dans l’oreille de celui qui fait le cadre comme dans celle des figurants, la mer invisible. Le triple engin, tracteur, pelle et remorque, dressé tel un dragon flanqué de ses servants, chevaliers d’une autre ère, machinistes et mécanos, détenteurs d’un savoir aussi précis que précieux, splendide dans une nature réduite à sa plus sobre expression, la ligne d’horizon partageant seule les éléments immenses et violents.
     Le narrateur aurait voulu pénétrer le mystère de l’image. La démonter comme un mécanisme caché d’une imparable efficacité dont nul ne s’inquiète de comprendre le fonctionnement. Comme un moteur sagement ausculté, démonté, réglé et entretenu. Essence de la mécanique – car la mécanique, métier repris de père en fils, façonne moins une dynastie qu’un univers avec ses galaxies et ses planètes : pour les Bon, c’est Citroën.
Il y a de cette application minutieuse dans les lambeaux de mémoire et la kyrielle d’indices matériels que convoque le fils, archéologue d’un territoire impalpable, où les bâtiments et les cours, pareillement désaffectés, les chambres vides et les portails rouillés, les matériaux employés et les blessures que le temps leur inflige, livrent les indices ténus d’une chaleur compromise. Avant l’insoutenable écart entre un front désormais glacé et une urne brûlante, un autre abîme guette le narrateur, qui poursuit des fragments de correspondance en listes établies sur d’antiques bottins, de modèles de voiture dont le nom obsolète préserve une poésie inentamée à la géographie brouillée des maisons et garages successifs, un temps immobile qui retiendrait le père déjà sur le départ. La tension cherche une résolution. Là où la photo échoue, la géométrie descriptive manque réussir, puisque l’« idée intérieure » que François Bon se fait de la matière préférée de son père devait l’aider, « depuis vingt ans, pour tenter d’avancer dans la logique complexe des formes qu’exige la composition d’un livre ».
     Puisque seule l’écriture peut conjurer la mort : « Lamento : temps que s’ébauchent les rêves (ils viennent maintenant parfois énigmatiques, parfois horribles), pas de voix encore mais sa présence, là-bas de l’autre côté d’une rive et qu’il nous faudrait rejoindre, on ne peut pas, par ces paysages plats avec ruine, paysages désolés qui sont le cadre monochrome de l’enfance, ainsi convoqués, écrasés, dénudés et simplifiés. »

 

     L’Humanité, 13 septembre 2001
     Toute une histoire
     par Jean-Claude Lebrun

     Dans Mécanique, une cinquantaine de séquences s’enchaînent, commandées par un moteur simple : la libre venue de sensations et de souvenirs, eux-mêmes consécutifs à l’événement capital que constitua la mort du père de l’auteur, en 1999. Un récit ainsi se construit. d’une densité tout à fait exceptionnelle. Porté autant par la charge émotive que par la précision du travail de mémoire et la réflexion sur le processus d’engendrement de l’écriture. Il s’agit là d’un livre singulier dans l’œuvre de François Bon. L’autobiographie, jusqu’à présent dispersée, plutôt tenue hors des textes, vient à s’y rassembler. Comme si le moment semblait venu de faire venir au grand jour un temps fondateur, avec ses hommes, ses machines et ses rites.
     Une citation de Julien Gracq, placée en épigraphe, évoque la « langue secrète » parlée par ceux qui étaient « entrés dans l’ère du moteur comme on entre en religion ». Une génération a vécu là en une expérience qui a bouleversé son existence au quotidien comme sa vision du monde environnant, elle-même d’un coup renouvelée et embellie par le cadre du pare-brise ". François Bon donne à mesurer l’ampleur d’un tel changement, véritable scène primitive pour lui. Ses années de formation se sont en effet déroulées dans l’univers mécanique des trois garages du Poitou, où la famille s’était successivement établie. Des pères technologiques – innovations, modifications – lui servent d’ailleurs aujourd’hui encore d’échelle de datation, à côté des manifestations cycliques – Salon de l’auto et 24 heures du Mans – qui rythmaient le déroulement de l’année et avaient pris l’allure de rites intangibles pour le grand-père, puis le père. Telle une survivance inattendue chez ces garagistes, hommes du mouvement et de la vitesse, du vieux sentiment éprouvé jusqu’au début des années soixante dans le « désert central » et sur ses confins. François Bon effleure ici un sujet auquel Pierre Bergounioux, Richard Millet et Pierre Michon notamment ont consacré une part essentielle de leurs livres.
     En même temps que la figure du père, dont « la main » de l’auteur paraît d’elle-même dessiner le portrait, comme si des automatismes cachés un à un s’engrenaient depuis les profondeurs de la mémoire, c’est donc toute une époque qui se trouve ici restituée. Avec ses routes pas encore pourvues de marquage au sol, ses bâtiments construits par extensions successives, ses hommes du terroir au physique tellement typé (« Je l’incarne à mon tout et le hais »). Mais surtout François Bon consent à un bouleversant dévoilement : pour la première fois, indique-t-il dans une image dont chaque terme apparaît pesé au plus juste, il ouvre « en grand les portails de ces hangars sombres d’autrefois ». On y découvre la présence invisible de l’océan lointain, les jeux entre frères dans l’univers de moteurs et de métal, les odeurs de matières synthétiques des habitacles, la langue précise, minimale, souvent sans verbe, entendue dans le garage, le relevé rigoureux des nouveaux modèles Citroën que l’on se faisait un devoir d’essayer pendant quelques mois, les voyages de nuit dans le cocon des voitures, dont l’auteur a aujourd’hui encore conservé le goût, les vieux registres de comptabilité sur lesquels il s’essayait déjà à l’écriture. Et puis des ribambelles de noms. De pièces mécaniques, d’engins de transport, de personnes. Il y a de cela une quinzaine d’années, à partir d’un annuaire, François Bon avait ainsi rétabli une liste d’habitants de Saint-Michel-en-l’Herm, l’une des communes autrefois habitées. Faisant du même coup remonter des sons et des tonalités liés ensemble à un temps qui fut. L’un des nombreux aperçus sur le travail préliminaire à l’écriture. En manière d’acte conservatoire, sans finalité encore clairement définie.
     Des photos venues à l’appui, de même que des notes prises en écoutant raconter le père, quelques semaines avant de rouler avec l’un des deux frères vers la morgue de l’hôpital. Et surtout une liasse de papier tenue dans une boîte : quatorze pages écrites de la main du père, dans trois couleurs qui indiquent des retours et des reprises. L’essentiel d’une vie s’y trouve consigné. Moins un legs qu’une trace dans laquelle se lisent ensemble une modestie et une fierté. Présentant un dépouillement identique à celui des dessins de géométrie descriptive qui faisaient l’orgueil du père, avant que le fils écrivain n’en reprenne l’esprit à son propre usage, ces papiers s’attachent en effet à mettre en ordre, à dégager des lignes de force, mais se gardent de tout dire.
     « Je dois faire avec l’ombre », note François Bon quand il se lance dans l’entreprise d’écriture qui mûrissait depuis plusieurs années : ces paysages, ces noms, ces ambiances constituent ce « par quoi vous-même avez assemblé votre perception extérieure du monde ». Le portrait du père peut alors se regarder comme un portrait en creux de l’écrivain. Le travail de deuil importe autant ici que le travail de fouille en soi-même. Jusqu’à ces deux sensations, désormais indissociables : le froid du visage raidi et la chaleur de l’urne contenant les cendres. Ce que l’écriture à son tour retiendra : à la fois mise à distance et intensité de l’émotion. À la mère, aperçue à plusieurs reprises comme une figure discrète d’institutrice, « on donnera le livre, on n’en parlera plus ». Un geste juste, chargé de toute une sensibilité contenue. À l’image de ce précieux récit.

 

     Les Inrockuptibles, 11 septembre 2001
     Généalogie moteur
     par Fabrice Gabriel

     Un père mécanicien, une enfance entourée de bagnoles: c’est l’essence que François Bon met dans sa très belle Mécanique, celle de la mémoire.
     Inutile de s’appesantir, d’amidonner encore le cliché : la mort, on le sait, fait souvent de bons livres. Celui de François Bon est exceptionnel, qui naît d’un enterrement et n’a de cesse de creuser les galeries du souvenir. Mécanique est un livre du père – de la mort et de l’enfance. Non pas un tombeau : un cimetière de voitures, plutôt.
     L’originalité extrême de ce récit autobiographique tient en effet à sa manière très personnelle de reconstruire l’espace de la mémoire, à partir d’un lieu qui prend dès lors valeur de mythe, le garage. Le père aimait la mécanique, les moteurs, les marques automobiles. Tel fut le paysage d’enfance de son fils, qui deviendra en partie le territoire de ses livres, de Sortie d’usine à Paysage fer en passant par Temps machine ou Décor ciment. Mécanique livre aujourd’hui l’origine de cet imaginaire, dans un texte du retour où les repères sont d’abord des noms : « Il est temps d’ouvrir en grand les portails de ces hangars sombres d’autrefois, et laisser se refaire la mémoire depuis ces noms (et à égalité des noms de l’annuaire, ceux des marqueurs tellement précis des années, selon qu’il s’agit de Panhard 24, Simca Aronde, Citroën Ami 6), sans rien savoir encore d’où cela vous emmène. »
     Si le but n’est pas sûr, le parcours se révèle magnifique, qui traverse par fragments la Vendée des années 60 et les maisons de l’adolescence. François Bon recompose son passé comme en hommage à son père disparu, si fier autrefois de connaître la « géométrie descriptive » : une affaire de proportion dans le rendu des volumes et des formes, qui sert aussi à la fabrication d’un livre. Ce sont ici les formes des voitures, et la précision presque maniaque de leur histoire : généalogie de la DS, souvenirs de la première 2 CV ou d’une 203 Peugeot noire, photographie fondatrice d’un énorme tracteur de marque Hercules… Et l’odeur des Gauloises dans l’habitacle, le rouge des sièges en skaï, le panonceau des huiles Castrol : autant d’indices qui pourraient faire penser au simple catalogue perecquien de souvenirs automobiles.
     Mais le récit va plus loin, plus vite : nourrie de détails et de listes, l’écriture circule dans le labyrinthe du passé en feignant d’ignorer que la route, un jour, se transforme en impasse. Au bout du livre, il y a pourtant la mort. Même si « les voitures sont en bas », qui attendent les personnes présentes aux obsèques du père, on devine d’autres pannes à venir, la fatalité de la rouille, le destin des épaves. Mécanique : c’est celle aussi des corps, qui se réparent parfois, mais ne se remplacent jamais.
     Il appartient alors aux fils de sauver leur mémoire, à l’écriture de véhiculer leur histoire. Le livre de François Bon y parvient avec une justesse qui force l’admiration : on a rarement éprouvé avec autant d’acuité la pulsation inquiète de toute machine humaine.
     L’écriture circule dans le labyrinthe du passé en feignant d’ignorer que la route, un jour, se transforme en impasse.

 

     Page, septembre 2001
     par Renaud Ego

     Des voix, des photos, une maison immobile. Ce qui reste d’enfance avant qu’elle ne s’efface. Le narrateur y revient an moment où la vie de son père s’achève. Urgence et désarroi, urgence à saisir le vif de ce qui se pétrifie, et désarroi de voir combien vieillit ce qui, hier encore, brillait d’un éclat neuf. Mécanique est le livre d’une mémoire proche, celui de la France d’après-guerre où le rêve du progrès s’incarna dans le fuselage de quelques automobiles et dans l’horlogerie prestigieuse des moteurs. Garagiste, concessionnaire, le père s’identifie jusqu’au bout aux voitures. Passe sur ses lèvres « l’émerveillement : rien qu’au mot Panhard » ou à l’évocation de la DS. Le ronronnement des moteurs monte, il a les accents d’une langue : « culasse plate à soupapes non culbutées », « un Delco gros comme une assiette, un Delco à six plots ». Formules douées de mystère, augures d’un plaisir qui brillait de la liberté nouvelle dont la croissance des trente Glorieuses, ses objets et notamment ses voitures, semblaient être la promesse. Mécanique est pourtant un récit presque immobile, écrit dans une langue qui dispose les pièces, comme mortes, d’un rouage dont l’assemblage est vain. Il a la nostalgie d’un inventaire, mais il en a aussi l’exactitude dans la restitution des détails, ces détails dont Nicolas Bouvier disait que par eux on apprend les provinces et que par les provinces on apprend les pays. Par eux, ici, une vie se reconstitue, mais à la façon dont l’anatomie explique la vie, sachant qu’elle n’en retrouvera pas le souffle. De ce manque, de cette absence recomposée avec justesse dans sa béance, François Bon touche la texture, et il en suit le fil comme il y a « ce ralentissement du temps et la perspective de la route qui s’allume dans le faisceau des phares », avant que tombe la nuit.

 

     Livres Hebdo, 24 août 2001
     Mécano familial
     par Jean-Maurice de Montremy

     Chez Verdier, François Bon publie de petits récits autobiographiques et familiaux. Après Temps machine, voici Mécanique, la geste d’une famille de garagistes, amoureux de la carrosserie, dans les années soixante. Un texte taillé dans la langue, dans la lignée d’un Claude Simon.
     L’enterrement (1992) de François Bon surprit ses lecteurs – jusqu’alors attachés aux solides romans « post-communistes » parus chez Minuit. Il y racontait les funérailles d’un ami dans une Vendée ouvrière et taiseuse, plat pays en bord d’une mer invisible. L’écriture s’accordait aux silences, aux objets rares et ingrats, aux gestes contraints, souvent inaboutis de gens dont le travail – à la main, à la machine – façonna l’endurance. On était là, c’est tout, sur l’unique voie du village-rue, droite et venteuse en plein décembre. La mairie d’un côté, l’église de l’autre. Aussi peu fréquentées l’une que l’autre. Le café est plus neutre, encore qu’il faille éviter de trop y parler. De toute façon, l’essentiel est tacitement transmis mais indéfini.
     L’enterrement valut à François Bon de nombreux fidèles qui, depuis, retrouvent régulièrement chez Verdier ces récits taillés en plein langage. L’aïeul n’était-il pas ce fameux tailleur de pierre – célébré par Temps machine (1993) – qui revint de Paris pour lancer sa descendance dans la mécanique ? L’aventure du grand-père et du père Bon se fera donc dans la tôle et la soudure : retaper deux vieux camions pour en faire un, construire des grues mobiles pour l’assainissement des marais, bricoler les Dodge récupérés au surplus américain ; tenir aussi les pompes à essence de la maison-garage-atelier. Et tout le monde grandit dans le sillage des modèles Citroën. Car il existe une complicité entre l’invisible industriel et les bosseurs taciturnes de Saint-Michel-en-l’Herm : on aime les trouvailles, l’astuce élégante, l’invention pratique, le costaud malin.
     C’est cette geste des années de croissance qui revit dans Mécanique : la mémoire des parents, puis les souvenirs de l’enfant devenu écrivain sont rythmés par les nouveaux modèles, bien avant la DS et l’ID (ne parlons pas de la 2 CV !). Il y a aussi des moments d’incrédulité somme toute admirative quand la marque se risque à l’étrange Ami 6 ou joue son va-tout dans ce fameux « moteur rotatif » dont l’insuccès accroît la nostalgie du clan Bon. Car Mécanique raconte aussi les conséquences toutes concrètes de ce qu’on appelle « changement de société ».
     Il faut un jour quitter le centre pour les fameuses « entrées de ville », avec la suite de hangars, de grandes surfaces, etc. Et les objets se multiplient, moins rares, moins fascinants : inutile de bricoler une pièce, on rachète le kit complet, on jette l’ensemble défaillant et on remplace. Et voici que Peugeot, Renault ou Citroën fournissent même des éléments communs. Et voici qu’il existe bien d’autres sigles que Castrol ou Caltex.
     La nostalgie règne également – « Lamento », préfère dire François Bon – parce que la mort, à nouveau, fixe le rendez-vous. Le père, inconscient, vit ses dernières heures dans la fine machinerie de l’hôpital. Et les fils Bon retrouvent les lieux où ils vécurent, avec parents et grands-parents. Un médecin s’est installé à la place du garage. Il y a partout des changements, même s’ils ne sont pas énormes : on a repeint, on a retapé.
     Une série de mots guident donc le récit. Ils permettent de faire l’économie des transitions. François Bon note « Voix » quand une phrase bizarre ou magique revient à l’esprit (« Bolinder six cylindres en ligne »). « Maison » introduit des passages descriptifs, où les objets se confondent aux souvenirs. « Lamento » guide le récit de la mort, l’émotion retenue. « Photo » rappelle la passion du père pour cette autre espèce d’objets de précision, toute la gamme Kodak, et commente les documents retrouvés. Il y a aussi « Repères », « Émerveillement », ainsi de suite – sans que Mécanique donne jamais l’impression d’un collage. Au contraire, toutes ces pièces, parfaitement agencées, suivent un mouvement homogène qui, par plusieurs points, s’inscrit dans la lignée d’un Claude Simon. C’est dire la réussite.
     François Bon nous fait même cadeau d’un mot expressif, qui pourrait caractériser son style : la « descro ». Car le père prisait plus que tout la « géométrie descriptive », dite « descro », indispensable pour la projection et la visualisation de modèles. Expédié aux Arts et Métiers, le jeune François Bon – « vaincu par un cône traversé par un cylindre à l’oblique » – n’a pas su maîtriser l’exercice. Mais il remarque : « L’idée intérieure de la géométrie descriptive est ce qui m’a aidé le plus, depuis vingt ans, pour tenter d’avancer dans la logique complexe des formes qu’exige la composition d’un livre, qui ne doit pas résulter d’une projection mentale. »
     Une descro, sinon rien. Ça peut faire un mot d’ordre.