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  Méditations sur le scorpion

  Sergio Solmi

  Proses
Traduit par Éliane Formentelli et Gérard Macé

  104 pages
10 €
ISBN : 2-86432-036-3

Résumé

     Sergio Solmi n’est pas seulement un très grand écrivain, qui a fait don à la langue italienne d’une prose inouïe (ralentie et vertigineuse, aussi éloignée de la prosa d’arte – la prose d’art – que de la verroterie moderne) ; il est aussi un critique, un traducteur des plus sensibles.
     Il s’est excusé de ne pouvoir choisir entre poésie et critique, entre aphorisme et méditation : nous lui savons gré au contraire de cette conscience double.



Extrait du texte

     Une fois encore j’interroge le signe, l’emblème hermétique et muet. Révolte guerrière de la conscience qui se retourne contre elle-même, flèche empoisonnée mais salubre, dramatique philosophie du scorpion. Et en élargissant les significations du mythe, j’irais jusqu’à voir dans le Scorpion le symbole d’une fracture originelle de l’Identité, de la séparation qui la fit absente au monde, condamné depuis à la perdre et à la retrouver sans cesse dans l’alternance de ses contradictions : symbole de ce retournement agressif de la conscience d’être.
      Aujourd’hui le Scorpion incarne encore un autre symbole, mais qui est peut-être le même sous une apparence plus précise, plus pesante. Aujourd’hui ses immenses mandibules semblent grignoter le monde peu à peu : et nous y reconnaissons le visage plus mûr et plus réfléchi de la guerre, son immense et parfaite structure où tout concourt à l’autodestruction, au moins virtuellement. Où la vertu atteint son apex, car la plus haute vertu militaire est stérile et sans récompense. Où la corruption touche le fond, parce que les idées, les barrières que l’homme a dressées entre la vie et soi pour la rendre opaque et durable, ces barrières se sont écroulées : plus de distance entre l’instant fatal et lui, et tout avenir apparaît brûlé. Où l’action, toujours reculée à son extrême limite, et prompte à dépasser le seuil ultime de ses possibilités, est toujours sur le point d’exploser : ou vaincre ou mourir. Et il semble incroyable, réconfortant dans une certaine mesure, que l’homme soit en état de résister, de vivre à un régime presque normal, sur ce bord frappé par la foudre.



Extrait de presse

     La Croix, 6 octobre 1984
     par Emmanuel Saunderson
     Solmi en lumière

     Méditations sur le scorpion, premier livre de Sergio Solmi à être traduit en français, nous ouvre à la rencontre de l’une des figures les plus singulières et les plus discrètes de la poésie italienne du XXe siècle. Discrétion parce que, mort à Milan en 1981, à 1’âge de 82 ans, Sergio Solmi n’a pas laissé une œuvre poétique volumineuse, simplement quelques cristaux d’une eau très pure, solides, inaltérables. Essayiste subtil et raffiné, féru de culture française, celui qui fut un ami très proche de Montale et d’Umberto Saba sut également être un traducteur inspiré, véritable « passeur » en langue italienne de bon nombre de poètes français, et récemment encore, avant de mourir, dans la traduction qu’il donna de la Petite Cosmogonie portative, de Raymond Queneau, on put reconnaître un chef-d’œuvre du genre.
     Les textes rassemblés dans Méditations sur le scorpion se présentent comme des poèmes en prose, lentement écrits, longuement décantés, et qui s’échelonnent de 1925 à 1972, sans disparate ni rupture de ton. On décèle alors ce qui est le propre de Solmi : ce « laisser mûrir » qui est un art de vivre et de mourir où le poète conquiert son humaine dignité à faire resplendir, à travers des monologues sinueux et transparents, des interrogations et des inquiétudes que nous reconnaissons pour être aussi les nôtres.
     Chez lui, la magique intelligence des mots, la densité des images nous donnent le sentiment que le monde métaphysique est devenu palpable. Il y a dans ces pages un abandon maîtrisé, un enchantement rigoureux. Elles sont chargées à la fois de sensations et de culture. La parole de Solmi ne se limite pas à dépeindre, à évoquer, elle vise à un exorcisme de l’inconnaissable, elle se confronte et nous fait nous confronter au plus exaltant des vertiges dans sa « promenade à pic sur la paroi de l’être ».
     Inaliénablement, ici, la persévérance de la vie s’unit à la présence du néant. « Étourdis par la voix de notre douleur, nous n’en ramenons à la fin que vide et vertige. » L’œuvre entière est sous le signe de la dualité, de l’asymétrie et sous le signe d’une parole de vérité. Le poète doit se rendre chasseur agile dans un univers qui ne semble proposer de prime abord qu’une infinie germination de songes. Et, parfois, dans son commerce nocturne avec le monde et presque sur les marches du sommeil, il lui semblera gagner une intimité avec lui. « Notre pensée la plus profonde naît souvent, malgré nous, du marais d’une vie somnolente, comme de la fange un nénuphar. » Il pourra alors reconnaître que « le temps a déchiré ses portes de toile et le battement de la vie coïncidé violemment avec l’éternité ».
     Il ne s’est agi, pour Sergio Solmi, d’abstraire la parole ni de la réalité ni de l’imaginaire. Passant par la porte étroite, avançant dans les mouvantes pénombres de l’être, sa poésie se propose désormais à nous comme une entrée en lumière.