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  Mémoires de 68
Guide des sources d’une histoire à faire

 

  Ouvrage collectif
Préface de Michelle Perrot

  384 pages
38 €
ISBN : 2-86432-179-3
Épuisé

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« C’est possible ! »

     Préface des ouvriers de LIP à Travail d’Émile Zola, Verdier, 1979, ouvrage épuisé.
     Suivi de : quelques points de repère sur l’histoire de LIP.

     Cette préface est un fait exceptionnel, qui correspond sans doute à ce que Zola lui-même aurait voulu. Il s’agit d’une œuvre collective, celle d’un groupe d’ouvriers de LIP. Au cours de leur histoire communautaire, longue déjà de six ans, ces hommes, ces femmes, se sont arrêtés au bord de leur route.
     Sur le talus, ils se sont assis autour de ce beau livre de Zola, ils se sont assis afin de réfléchir un peu, tous ensemble, de dégager un sens à ce qu’ils vivent durant leur cheminement patient. Et ils se sont parlés, chacun s’efforçant de communiquer à l’autre, par-delà le flot des impressions immédiates, son savoir intime sur leur existence commune.
     « L’art de vivre et travailler ensemble. » Une formule qui résume cette volonté d’exister en commun à Palente, dans cette région de Franche-Comté qui a vu naître tous les grands socialistes utopiques, Fourier, Considérant, Proudhon ; des noms familiers aux oreilles de ces quatre cents LIP qui forment aujourd’hui la communauté de travail de Palente.
     Au détour du chemin, une rencontre, celle du « chantre » méconnu de ce socialisme : Émile Zola. Plus qu’un événement fortuit, c’est une convergence naturelle d’idées entre ces hommes et ces femmes de LIP et des amis de l’extérieur, des « Amis de LIP » comme on dit… L’amitié est une catégorie très importante à LIP. Alors naît de cette rencontre le projet de rééditer ce roman utopique et méconnu de Zola, Travail qui décrit l’aventure d’un fouriériste généreux entreprenant de construire une association ouvrière. Au sein d’une ville minière, des ouvriers métallos sortent meurtris d’une longue grève à l’Abîme, sorte de bagne de l’acier. À côté de ce bagne va s’élever la Crêcherie, cité radieuse où des hommes, des femmes, peuvent s’épanouir, vivre ensemble sur le lieu de travail. Mais en plus des difficultés économiques, des obstacles humains vont surgir…
     Une histoire qui se déploie en lignes qui se croisent et se recroisent, qui passent et repassent entre Ragu, ivrogne égoïste et brave type incapable d’aimer, et Luc, le fondateur de l’association qui d’Amour veut embrasser le monde, lequel recule d’appréhension. Ces lignes dessinent en fait les boucles du trajet de Josine, jeune ouvrière souffrante et patiente, qui aspire, digne et fière, à briser l’isolement, la séparation, et à rejoindre l’autre.
     Prenant connaissance de cette histoire, quelques LIP ont eu l’envie d’en savoir davantage pour comprendre, se comprendre. Ce livre les a interpellés, en regard de leur propre histoire, et ils l’ont questionné… Alors, s’est amorcé un dialogue entre eux. Une voix qui tousse, qui se reprend, qui hésite, une autre qui s’élève, plus affirmée et puissante, un soupir, un petit rire, amer et nostalgique, chaleureux et joyeux. C’est en ce sens qu’il faut lire ces pages, comme un commentaire du roman de Zola.
     Il nous faut écouter cette parole multiple qui résonne dans nos têtes, en écho transformé, un siècle plus tard, de ce texte de Zola. Ce témoignage actuel, si pressant et vivant, nous enseigne sur notre difficulté à vivre ensemble, tous en hommes, il affirme également cette nécessité d’exister ainsi.

     « Non, non, Monsieur Luc, ça ne peut s’arranger… Vous nous aviez promis monts et merveilles, nous devions devenir tous des richards, et la vérité est que nous ne gagnons pas plus qu’ailleurs, avec des embêtements en plus, selon mon goût… Oh ! le bonheur de tous, c’est bien joli. Seulement, je préfère commencer par mon bonheur à moi…
     Ragu regrettait les étroites rues puantes du vieux Beauclair, les masures lépreuses… l’odeur âcre du cabaret.
 »

     Vincent .— Ce que veulent les gens de LIP, ce sont de meilleures conditions de travail et garder le même salaire, éventuellement faire fortune petit à petit. Alors que l’emploi n’est pas assuré pour tous, ils demanderaient volontiers des augmentations de salaires et la semaine de trente-cinq heures. Est-il possible de construire avec ces gens-là ?
     Thierry .— Non, tu exagères. Certaines personnes ont une attitude semblable à Ragu d’autres sont pires encore, mais qu’est-ce que cela représente dans une collectivité de quatre cents ? Chacun ici a une histoire : tu as une histoire que je connais mal, ils ont une histoire et nous avons une histoire commune attachée à ces lieux, laquelle ? Que s’est-il passé au commencement ?
     Sophie .— Je me souviens comme si c’était hier. Il y a six ans, l’effervescence, la joie éclatant sur les visages… Après la fermeture de l’usine, tous ces regards tournés vers le même objectif : garder notre usine comme notre maison, pouvoir continuer à y travailler. Et puis le temps a passé, impitoyable, le temps qui ronge quand on se laisse envelopper par lui. Les visages se sont crispés. Pourtant au fond des regards, une profondeur, une lueur d’espérance.
     Anne .— Au début, tu as une idée vague de ce que tu attends, puis elle se précise au fil des événements.
     Clément .— Par exemple, souviens-toi quand ce délégué syndical passait dans les ateliers en nous disant qu’en travaillant seulement trois heures par jour les ouvriers font leur salaire. Nous l’avons cru… Tout est-il né de ce malentendu ? Nous avons donc été d’accord pour créer la coopérative. Et puis se dressèrent toutes les difficultés qu’on ne nous avait pas cachées, d’ailleurs.
     Thierry .— Nous ne savions pas toutes les conséquences de notre acte, toutes les obligations de notre pacte.
     Clément .— Puis nous avons créé la coopérative industrielle, les associations et autres choses encore… Étions-nous guidés par la quête d’un idéal ? En fait, c’est la force des choses qui nous a poussés au départ, car la coopérative était le seul moyen pour nous sauver. Nous n’avons pas choisi de vivre en communauté ; nous ne nous sommes pas élus.
     Thierry .— Pourtant, je n’ai pas été poussé seulement par la nécessité, j’ai choisi librement de rester au sein de LIP ; j’ai voté pour la création de notre coopérative. J’espérais quelque chose, même si je ne savais pas trop bien ce que j’allais trouver.
     Vincent .— Tous ces LIP ont adhéré à la coopérative parce qu’ils étaient chômeurs et pensaient ainsi se sauver individuellement. De même que Ragu est venu à la Crêcherie en espérant en tirer des avantages matériels.
     Louis .— Tant que le patron est là et que tu le vois s’enrichir, ton état d’esprit n’évolue pas. Et puis voilà que s’offre à toi une possibilité de changer : le patron part. Tu penses alors que va s’opérer une autre répartition du profit, avec une organisation du travail différente.
     Thierry .— Plus précisément, ne penses-tu pas désormais que nous pourrons tout partager ?
     Louis .— Peut-être… En tout cas tu te dis que tu iras vivre dans ta maison de campagne, et t’occuper de ton jardin autant que tu le désires. En fait, ça ne se passe pas comme cela. Et pourtant tu restes, sans doute parce que tu as autre chose en tête. À l’origine tu commences grâce au syndicalisme à te battre contre quelqu’un qui t’exploite ; ce faisant tu admets qu’on n’est plus des hommes, que le patron est le maître et que toi l’ouvrier tu n’as plus à penser mais à exécuter. Donc tu revendiques. Et puis vient un moment où tu penses pouvoir construire… Tu rêves vraiment d’une société meilleure tant tu vois d’injustices autour de toi. Et tout le monde a dans la tête cet idéal ; mais il est en contradiction avec la réalité. Le risque alors c’est de voir toujours en rêve cette société et de ne rien faire. Et puis s’offre à toi une possibilité. Tu réalises que tes occupations chez toi et le travail à l’usine font partie d’un même tout, celui de ton existence. Alors tu ne veux plus qu’une parenthèse soit mise dans ta vie durant les 8 heures de boulot. Tu désires que cette parenthèse soit autre chose. Tu veux qu’il y ait de l’Amour, comme dit Luc, entre les gens à l’usine. Mais cela n’est pas ce que tu entends d’habitude.
     Clément .— Un gars est licencié, il n’a plus d’emploi, c’est son point de départ. Peut-il aspirer à un idéal d’amour ?
     Vincent .— J’ai donné mon accord pour la coopérative dans le but, non pas de faire la révolution, mais de lutter pour mon emploi et d’essayer de vivre autrement.
     Louis .— Tu pensais donc qu’une relation autre entre les gens était possible ?
     Vincent .— Sans doute… Seulement je réalise maintenant que je ne peux convaincre les gens d’agir avec Amour. L’Amour ne s’étend pas de par sa propre force.
     Anne .— Tant que je ne te consulterai pas, que je ne t’écouterai pas, et ne te respecterai pas, ce ne sera pas possible. Mes paroles ne sont-elles qu’un discours préconçu que je veux t’imposer, ou bien est-ce que par les mots que je prononce, je m’adresse réellement à toi, je communique ?
     Thierry .— En fait nous avons maintenant de vrais rapports entre nous. Nous nous jugeons d’égal à égal. Nous n’essayons pas de nous opprimer, de mettre l’autre à l’écart. Nous avons changé, nous avons déjà construit quelque chose d’autre aujourd’hui.
     Louis .— Oui, tu as changé, car tu as su développer en toi un élan pour créer des liens d’amitié entre nous. C’est un peu ce projet qui s’est façonné chez toi…
     Clément .— Mais que pense l’autre ? Il se dit peut-être que, dans ces temps de chômage, il ne trouvera pas de place ailleurs à son âge. N’est-il pas avec nous par intérêt ?
     Thierry .— Nous avons tous des projets différents dans la tête. Certains se ressemblent plus ou moins. Chacun de nous a une vue particulière sur la société à construire, sur l’organisation du travail.
     Louis .— Jacques, le gars du restaurant, il veut travailler pour lui et un tout petit peu pour les autres parce qu’il a sa maison à construire. Toi tu aspires à travailler pour les copains, tu désires farouchement que la coopérative réussisse.
     Vincent .— Mes copains c’est qui ? Il m’arrive de serrer une main ou de tutoyer quelqu’un sans m’empêcher de penser que c’est un salaud.
     Anne .— Notre espérance est que les gens communiquent entre eux, qu’ils soient plus près les uns des autres, plus solidaires.
     Clément .— Mais l’autre, à la fabrication des boîtiers, n’a pas cet idéal. Il ne veut pas se lier, être prisonnier. Il tient à sa liberté, son autonomie. Comment faire pour le convaincre ? Il ne nous entend pas.
     Louis .— Pourtant, maintenant je souhaite qu’il évolue, qu’il s’ouvre. Je le connais. Il ne m’est plus indifférent.
     Thierry .— Nous avons parcouru du chemin, même avec lui… À l’inverse, dans une entreprise classique, où la hiérarchie écrase et cloisonne les ouvriers, nous l’ignorerions.
     Louis .— C’est vrai que dans une boîte classique la seule chose qui importe, c’est ta fonction, ton rôle… L’égalité est vue d’en haut ; que tu aimes un tel, que tu aies les cheveux blonds ou roux, c’est pareil, même traitement. Maintenant à LIP, j’essaie de te considérer d’égal à égal. Mais je te vois comme personne, comme ami, unique, différent. À partir de là, je crois qu’il sera possible de concevoir les fonctions à travers les hommes et non plus à travers la hiérarchie. Ce sera encore long, mais la « courbure » est donnée.
     Vincent .— Ils ont encore dans la tête à LIP, que les chefs sont les chefs, que ce sont eux qui doivent commander, prendre les responsabilités.
     Anne .— Prends patience ! C’est petit à petit que cela sera autrement, que tu arriveras à donner l’espérance aux gens. Dès maintenant, sur le terrain, tu peux leur montrer que des événements sont possibles, en restant tous ensemble.
     Clément .— Parfois je voudrais rester entre copains après avoir fermé la porte à celui qui a des contradictions que je trouve insoutenables.
     Anne .— Pour éviter cette tentation nous devons briser le cadre qui nous enferme. Ce cadre qui est l’égoïsme, l’opposition au voisin, au copain qui travaille sur la machine à côté, la compétition sur les cadences, sur les salaires. À travers tout cela nous nous sommes rendus très individuels, nous posant chacun sur soi. À LIP aujourd’hui, ce cadre nous enferme encore. C’est là la source de tous nos problèmes actuels, qui sont surtout des conflits entre personnes. Il nous faut parvenir à convaincre tout le monde pour détruire ce cadre. C’est seulement à partir de là, que nous pourrons vivre et travailler ici en toute amitié.
     Thierry .— À LIP, pour la majorité, nous en sommes à cette croisée des chemins. Mais chacun, hésitant encore, commence à emprunter la bonne voie. Tous ces petits groupes de travail qui se forment sont autant d’espaces où l’individu s’ouvre à l’autre.
     Serge .— Il y a six ans, nous nous répandions en discours politiques. Et maintenant nous réalisons que c’est en posant des actes sur le terrain, en les offrant aux autres que nous montrons qu’il est possible de vivre autrement : avoir un salaire égal, supprimer la hiérarchie, partager les tâches pénibles…
     Vincent .— Mais ainsi ne fais-tu pas le boulot à la place des autres ? Ne les renforces-tu pas dans leur petit confort intérieur d’où ils ne veulent plus bouger ?
     Serge .— Tu penses à quoi en disant cela ?
     Vincent .— La rotation des postes par exemple. Quand ils ont un poste quelque peu amélioré, ils n’ont plus envie de faire le sale boulot. Que disent-ils ? J’ai travaillé plus de dix ans pour avoir une telle promotion, je ne voudrais pas redégringoler.
     Louis .— Même ceux qui ont un poste ingrat ne veulent pas changer. Ils ont de terribles difficultés à quitter un lieu, une tâche, qu’ils connaissent bien. Une fois qu’ils s’y sont installés, ils parviennent à une certaine habileté. Cela leur est moins pénible. Par contre lorsqu’ils changent constamment de travail, Ils sont tout le temps obligés de s’adapter. Ça nécessite un effort supplémentaire, un apprentissage. Même à la mécanique les ouvriers professionnels avaient tendance à se spécialiser afin d’arriver à un travail plus simple, équivalent à celui d’un OS. Récemment les tourneurs ont été sollicités pour effectuer également du fraisage. Il est possible de s’adapter facilement au fraisage quand on est tourneur. Eh bien, les gars ont été très réticents, parce que leur lieu était l’atelier de tournage. Ils connaissent bien leur travail et restent sur la même machine.
     Serge .— Bien sûr, si tu veux que les gens acceptent, tu dois leur trouver une motivation, un intérêt.
     Anne .— Mais cet intérêt ne peut-il pas être la variété du travail ? Et puis faut-il toujours flatter l’intérêt des gens ? Cela ne crée-t-il pas un engrenage sans fin qui nous éloigne inexorablement de notre but ?
     Vincent .— Leur seul intérêt dans l’entreprise était auparavant l’amélioration de leur sort, qui se concrétisait par une augmentation de salaire… Ils savaient que lorsqu’une personne était susceptible de tenir plusieurs postes, on lui reconnaissait une valeur plus grande et on lui rajoutait un petit quelque chose sur sa paie à la fin du mois. D’ailleurs, je me demande bien comment Luc dans le récit de Zola parvient à instaurer une rotation des tâches aussi harmonieusement.
     Louis .— Voilà pourquoi certains ne prennent pas d’initiatives dans la coopérative. Lorsque tu es dans une entreprise c’est pour travailler, effectuer des tâches que tu n’aimes pas en général, car elles sont mal conçues. Ainsi ce n’est pas le travail en soi qui te pose problème. Tu es dans une entreprise de menuiserie, tu n’aimes pas ton boulot. Et puis tu rentres chez toi, tu prends ta machine à bois pour faire tes meubles. Alors, quelle différence ! Avec quel amour tu les fabriques ! Et ce n’est pas le fait d’avoir changé de machine, c’est bien autre chose. À l’usine tu es méprisé, tu n’es plus tout à fait toi ; on ne te demande pas de savoir, juste de faire. Le savoir, c’est des gens ailleurs qui le possèdent. Et puis tu participes maintenant à une coopérative. Tu participes mais tu restes extérieur. Tu as le regard toujours tourné au-dehors, vers ta maison, vers ta machine à bois. De loin, tu as l’impression que d’autres décident et que tu n’es là que pour faire encore ; tu ne t’impliques pas. Et si l’on te demande de changer de machine, qu’est-ce que cela change pour toi ? Ce n’est pas des artifices qu’il faut créer pour qu’il y ait de l’Amour, pour qu’il y ait un élan. La rotation des postes ce n’est qu’un artifice.
     Serge .— Les gens veulent être reconnus, pas seulement au moyen de la diversification des tâches, de la polyvalence, du salaire. Ils ont besoin d’être reconnus dans leur participation à la construction d’une œuvre. Mais c’est là que l’on bute sur un obstacle. Certains plus enthousiastes sont tentés de se réserver le savoir, l’information, le pouvoir. Ils le font dans le but louable d’aller plus vite vers la réussite de la coopérative. Mais comment demander la plus grande participation de tous, si en même temps l’on restreint l’information, le savoir ?
     Thierry .— Tu n’as pas la même intention que moi ; chacun a une intention différente ; tout le monde n’a pas la même force, la même volonté de créer, de construire le même édifice. Nous nous sommes réunis tous autour du trou béant des fondations. Chacun d’entre nous est venu avec un plan différent ; le nombre, la distribution et l’utilisation des futures pièces étaient conçus de diverses façons. Il nous fallait composer à partir de là un ensemble cohérent. Dans une construction commune, chacun avance à un rythme différent, avec une méthode singulière. La grande affaire est alors d’harmoniser les rythmes, d’ajuster les manières de voir, les manières de faire. Chacun doit renoncer à une part de lui-même, se restreindre pour n’exclure personne.
     Louis .— Nous sommes bien obligés d’admettre, sauf à rêver un monde idéal, qu’il nous faut agir ensemble, en sachant que personne ne se situe au même niveau. Nous découvrons qu’il faut renoncer à cette idée d’une conscience collective unique. Nous avons tous une conscience singulière et nous devons faire en partant de là. Nous ne pouvons convaincre ou séduire identiquement, car personne n’a les mêmes préoccupations en tête.
     Vincent .— Je me dis parfois que certaines gens sont aveugles, ne connaissent pas les voies d’accès à leur bonheur. Pour réaliser mon projet, notre projet, il m’est nécessaire d’imposer des contraintes aux gens pour les faire sortir de leur cocon bourré d’individualisme et je finis par prendre le pouvoir sur eux pour leur bien.
     Serge .— C’est assez grave, ce que tu dis. Luc, quand il édifie son œuvre, il n’agit pas ainsi, il essaie de persuader, d’enthousiasmer par la réussite concrète. Toi, si tu suis cette méthode, ça va te mener à une sorte de totalitarisme. Es-tu sûr d’avoir raison ?
     Anne .— Qui peut connaître le bonheur des gens ? Dans son taudis, dans sa soûlerie, Ragu n’est-il pas heureux ? Et dans sa jolie maison fleurie où il vit avec Josine à la Crêcherie, cet homme égoïste ne devient-il pas triste et aigri ? Le bonheur est trop souvent une affaire individuelle. Alors, mon bonheur, est-ce bien ?
     Clément .— En ayant ta méthode, ne risquons-nous pas de tomber de haut comme Luc ? Il a voulu construire de belles petites maisons pour les ouvriers de l’Association. Ragu était bien installé, il avait un travail meilleur qu’à l’Abîme. Pourtant il ne s’est pas plu à la Crêcherie et a voulu partir. Il regrettait le temps où il pouvait se soûler et gueuler contre le patron. Est-ce qu’en forçant les gens, même avec la plus grande justice, nous n’allons pas échouer ainsi ?
     Vincent .— Je ne dis pas qu’il faille prendre la trique, être autoritaire. J’entends autre chose, un sens plus lointain. Je pense qu’il faut bousculer les gens, dans leur être engourdi d’habitudes, discuter avec eux, les interpeller sans cesse. Mais en même temps je dois prendre l’avis de tous, écouter chacun. Pour atteindre à une vraie démocratie, il faut faire bouger les gens. Autrement ils restent statiques, accrochés à ce qu’ils considèrent comme leur nature. Tiens, je pense à ce gars qui est bien gentil. Demande-lui s’il veut faire d’autres tâches que son petit boulot routinier, essaie de lui faire prendre des initiatives. C’est impossible. Cela fait un an que je m’y emploie en vain. Mais lui, il ne demande rien. Il dit : Vous voulez me faire prendre des responsabilités et vous me compliquez l’existence, alors que j’ai la paix quand je balaye tranquillement.
     Sophie .— Les gens sont tellement peu habitués à prendre des initiatives qu’ils ont peur de ne pas bien faire et donc d’être mal jugés… Cette appréhension leur enlève toute envie de changer activement.
     Serge .— Habituellement, tu es dans l’entreprise pour vendre ta force de travail et tu n’es donc motivé que par ce que tu touches à la fin du mois. Cet argent que tu peux palper, manipuler, faire circuler. Tu n’as pas alors le désir de faire plus. Dans une association, à LIP ou à la Crêcherie, où tu n’es plus là pour vendre ton travail à un patron, tu ne supprimes pas ta mentalité salariale en un jour. Si tu travailles, c’est toujours pour vivre matériellement.
     Anne .— Autour de moi à LIP, beaucoup de copains travaillent gracieusement en quelque sorte. Ils ont une certaine qualification et obtiennent ici un salaire nettement inférieur à celui qu’ils pourraient toucher à l’extérieur. Pourtant ils restent, ils sont là, actifs, présents et pressants. Ce sont des justes que j’admire. Je leur dois beaucoup.
     Clément .— Pourquoi restes-tu ici dans cette communauté de Palente ? Qu’est-ce qui te pousse à vivre inconfortablement ici ?
     Anne .— Se savoir, se comprendre, saisir le sens de ma présence en ces lieux : une nécessité très difficile. Du brouillard tourbillonnant de mon vécu immédiat, quelle signification dégager ? Des faits sont certains, d’autres mal établis. Je suis, comme beaucoup, accrochée sentimentalement à LIP : aux gens, aux murs, au parc, aux copains, à la lutte, à l’histoire. Et puis, j’ai autre chose en tête qui n’est pas réfléchi.
     Louis .— Nous avons créé à LIP, dans notre histoire commune, un lieu différent de l’environnement extérieur. Il se matérialise ici un idéal, un espoir. Espoir d’une vie meilleure, de rapports humains autres.
     Clément .— Mais qu’entends-tu par une vie meilleure ? Que d’ambiguïtés, de malentendus sur cette expression ! À quoi rêves-tu, aspires-tu ? À l’amélioration de ta vie, de ton habitat, de tes conditions de travail, de ton salaire ?
     Louis .— Je ne désire certes pas me battre pour quelques dollars de plus. Je n’ai cure de cela. Cependant je ne suis pas sûr que mon voisin d’atelier ait le même raisonnement, ne soit pas attaché à la valeur de l’argent…
     Clément .— Si l’argent est tout pour lui, pourquoi reste-t-il à LIP ? Que lui apporte en fait notre communauté ?
     Thierry .— Il n’était absolument rien avant. À travers LIP, il a pu, parce qu’il l’a voulu, devenir quelqu’un, à son propre échelon. Devant tous ces regards tournés vers nous, il se dit : C’est moi, c’est nous qu’ils regardent ; j’ai entrepris des choses, avec les copains nous nous sommes entraînés tous ensemble, c’est bien. C’est là qu’il a le sentiment d’avoir une vie meilleure. Il a la sensation d’exister parmi les autres. Il noue des liens d’amitié importants qui le font vivre. Sans doute ses aspirations sont-elles un peu confuses, mêlées. Il trouve en même temps à travers cela, un accommodement pour soi-même à sa petite vie ; il se sent bien dans sa peau. Il fait jouer ses muscles, il respire puissamment.
     Vincent .— J’ai toujours travaillé pour satisfaire mes besoins et puis je me dis maintenant : ça passe par quoi mes besoins ? mes besoins sont normalisés. Leur minimum est évalué au SMIC, par exemple. Alors je te renvoie cette question qui m’a saisi un jour lors d’une promenade : qu’est-ce tu fais sur cette terre ? Si tu es là pour gagner cent francs de plus que le SMIC, quel devenir philosophique, quel niveau d’être atteins-tu ? Je suis, je pèse et le résultat de ma vie va être deux mille francs multipliés par douze, multipliés par soixante années. Voilà à quoi aura servi ce qu’aura voulu mon existence : 12 x 60 x 2 000.
     Thierry .— Certains n’ont qu’une seule valeur personnelle : arriver à gagner dix fois le SMIC…
     Vincent .— Et alors qu’ont-ils fait de leur vie ? J’ai parfois du mal à être bien car je m’interroge. Je me dis qu’il y a un sens, un lien, malgré les discontinuités, les absurdités. Quel est le sens de l’existence ? Que signifient ces contradictions et ces correspondances ? Que faut-il faire pour être heureux sur cette terre, pour ne pas vivre comme des crétins ? Lorsque j’ai un mort dans ma famille, je me questionne : quel sens a un projet ? L’égalité, la coopérative, qu’est-ce que cela signifie ? J’en arrive là avec les copains. Tout le monde, certes, a envie de chercher une même chose. Seulement chacun a un passé différent, jalonné d’événements minuscules que je ne connais pas.
     Thierry .— L’important, ici, c’est que tu rencontres des personnes que tu ne rencontrais jamais auparavant. Et tu parviens à travailler avec elles sans grand effort. Il suffit de se comprendre un peu. Certes, cela peut être très lent. Parfois, rien de fondamental ne sépare les gens et pourtant, ils ne se rejoignent pas. En fait, ils n’en ont ni l’occasion ni la volonté. Quand tu retrouves, par hasard, des gens autour d’une table, tu te demandes ce que tu vas faire avec eux. Alors tu manges en leur compagnie, tu bavardes et c’est ainsi que tu peux les apprécier, les rencontrer. Tu croises et tu recroises une personne dans la passerelle de LIP, mais tu ne t’arrêtes pas. Et puis un jour, un hasard, une occasion : tu te mets à parler avec elle et tu te rends compte que tes préjugés étaient stupides, qu’elle n’est pas si mal que ça. Le nombre d’occasions que tu manques : quel gâchis effroyable !
     Louis .— Mais si tu es quelque peu sensible, tu ne te trouves pas mêlé avec d’autres sans qu’il se produise un petit événement.
     Vincent .— Avec combien de personnes pouvons-nous communiquer ? Nous sommes quatre milliards sur cette terre. Or, nous ne pouvons pas rencontrer ces quatre milliards d’hommes, ainsi on côtoie des gens et on ne peut leur parler.
     Louis .— Seulement, lorsque l’occasion se présente, tu dois accepter de communiquer et l’autre également.
     Anne .— Mais provoquons cette occasion, recherchons-la ! Tu fais une démarche volontaire, tu vas vers les autres. Ils sont tout d’abord surpris. Et puis tu t’aperçois qu’il est possible de parler, d’agir avec eux. Les gens ne refusent jamais. Il te suffit de commencer, de dire un mot.
     Louis .— Il faut aussi savoir que la rencontre comporte un risque que nous n’acceptons pas toujours, celui d’être obligé d’évoluer, de se transformer. La communication relie mais elle peut aussi faire éclater les groupes. Car la parole, ça circule, ça grouille, ça déferle comme un torrent qui emporte les rochers avec lui. Un groupe, c’est comme une cristallisation de la communication. Et puis l’érosion lente agit sûrement et provoque des cassures, selon les lignes de clivage. L’érosion, c’est cela qui nous guette, qui guette toute communauté. En 1973, c’était l’explosion. Tout le monde parlait à tout le monde. Nous avions l’impression de nous connaître. Et puis il fallut durer, nous insérer dans le quotidien.
     Serge .— Dans Travail c’est Luc, le fondateur de l’association qui doit assumer seul le poids de la durée, il ne se trouve pas affronté à l’évolution des autres car il est le seul à construire.
     Thierry .— Ce qui m’importe en définitive, c’est : pourquoi je reste à LIP ? Si je veux gagner de l’argent, il me faut quitter LIP car tel n’est pas le lieu pour atteindre mon but. Ragu, quand il se rend compte qu’il ne gagnera pas tranquillement une fortune, quitte la Crêcherie.
     Clément .— Souviens-toi, il y a dix ans. Tu adorais te promener dans les hypermarchés, poussant ton chariot bourré de marchandises.
     Vincent .— Oui, je me rappelle cette soif de consommer qui me prenait le soir après le boulot. Et j’ai peur. De temps en temps quand je suis las, que je me sens frustré car j’ai été déçu par l’attitude de copains, je ressens les premiers signes de cette soif… Je me sens très seul.
     Clément .— Mais aujourd’hui, tes besoins sont tout autres. Tu aspires à établir des relations d’amitié qui ne se transforment pas en rapports hiérarchiques, de pouvoir. Tu préfères que la personne en face te dise « c’est mon avis » et non pas « c’est un ordre ». Ça te paraît essentiel dans ton existence, de pouvoir dire à quelqu’un, par-delà tes problèmes financiers : J’ai du mal à vivre et j’aimerais pouvoir en discuter avec toi.
     Vincent .— Ce n’est pas facile de vivre. L’Amour aujourd’hui à LIP, c’est très dur. Quand je fais quelque chose pour la communauté, je suis sommé de toujours en faire plus. Je ne suis pas reconnu dans l’acte que je pose. Les gens assimilent amour à pouvoir parce que par amour je les embrasse et qu’en les embrassant je les enserre, je les contrains. Partant de là, je dois me mettre à quatre pattes, me faire plier par tout le monde : je me dépersonnalise. Ma relation avec l’autre est alors complètement faussée. Le premier besoin de l’homme c’est de pouvoir communiquer avec son voisin, et ce n’est pas facile.
     Anne .— En fait, quand tu aimes, tu attends un retour, une réciproque. Tu exiges comme dû que l’autre te reconnaisse ou bien qu’il soit conforme à ton image. Et c’est là que tu es déçu et tu n’es plus capable d’aimer. Alors tu consommes, tu construis ta maison pour toi.
     Clément .— Dans ma famille, ils sont tous en train de construire. Eh bien, ils se regardent tous en chien de faïence. Il y a des villas partout et personne ne s’entend. Alors même si on me l’offre je refuse d’avoir une baraque de quarante millions et de vivre comme eux. Pour vivre j’ai besoin de communiquer avec mes voisins dans mon quartier, dans mon bâtiment, c’est aussi le pain que je mange. Si tu m’enlèves ça, je n’ai plus goût au reste.
     Vincent .— Nous parlons souvent du mot amour, et pourtant nous avons beaucoup de mal à nous trouver… En fait, n’est-ce pas un mot exorcisant qu’il nous faut dépasser ? Il ne peut être une notion extensible. Nous ne pouvons pas être tous des Christ mourant en croix. Aussi aller plus loin socialement aujourd’hui, ça veut dire quoi ? Puisqu’il n’existe pas d’accord profond entre nous, entre tout le monde, l’effort que tu fais, les actes que tu réalises, ne sont pas compris de la même façon. Ils sont interprétés différemment, souvent en surface et non pas dans le fond. En fait, chacun se replie sur soi. Trop souvent nous jouons une partie à sens unique. Tu me donnes. Je reçois et je garde. Nouvelle donne. Tu me donnes encore et toujours. Je reçois et je garde encore et toujours. Je fais le compte, tu ne m’as pas donné assez.
     Clément .— Certains LIP ont un peu cette attitude. Le juste doit toujours donner, se dépenser sans compter. Mais surtout qu’il ne devienne pas envahissant ! Autrement, il devient un chef insupportable. Ils reçoivent les mains tendues, et ils évaluent froidement, ils soupèsent, ils comparent : l’échelle des salaires n’est plus significative, alors ils établissent une hiérarchie autre. Ils désignent celui-là comme le riche – intellectuellement, spirituellement – et le somment de se dispenser avec générosité. Eux, ils attendent. Cette hiérarchie n’apparaît pas dans l’entreprise classique. Mais elle existe ici, terriblement pesante.
     Anne .— C’est plus compliqué ! Si je n’ai rien à dire, rien à donner, je demeure silencieuse, avare ; au fond je suis malheureuse et lui que je vois riche, disert, généreux, je vais le juger par envie et frustration. Je vais me dire qu’il ne me donne pas assez.
     Serge .— Ou peut-être ne donne-t-il pas ce que tu attends ? Luc donne beaucoup à Ragu – une maison, de l’amitié, un travail amélioré – mais pas ce que veut Ragu : beaucoup d’argent, du vin, des facilités.
     Louis .— Voilà des siècles et des siècles que les pires actions sont accomplies dans ce monde au nom du mot Amour. Certains ont fait les croisades, les socialistes utopiques ont contribué à instituer la société capitaliste… Je crois en la relation, mais chacun y met des éléments tellement différents… Ici à LIP, c’est sûr, nous pouvons construire un lieu qui se distingue des entreprises habituelles, une association où la relation est authentique. Mais aujourd’hui, construire une coopérative c’est épouvantable : cela signifie créer un espace où les gens sont en relation face à face . Il n’y a plus de patron entre eux… Et ça devient beaucoup plus difficile. Moi, je sais que j’ai un certain nombre de tares, venant de mon histoire, de mon éducation, de la société. Pour aller au-delà de ces tares, j’ai besoin des autres. Si les autres ne m’aident pas, s’ils contribuent à m’enfoncer, en me criant « sale con » ou bien « tu es de ceux qui veulent nous commander », alors je me réfugie dans l’envie de cette maison à quarante millions. Quoi que tu fasses, qui que tu sois, tu as besoin des autres, tu attends d’eux qu’ils te renvoient quelque chose. S’ils ne le font pas, tu es renvoyé à la solitude qu’il t’arrive toi-même de rechercher quand tu ne supportes plus tes voisins. C’est affreux la collectivité, quand tu n’arrives plus à t’entendre avec les autres : c’est l’enfer.
     Sophie .— S’entendre, se comprendre… Je ne sais même pas si j’y parviendrai en ne vivant qu’avec des personnes que j’ai choisies. Je me rappelle ces communautés en Ardèche. Ces gens-là s’étaient bien choisis au départ, pourtant que de conflits surgissaient entre eux !
     Anne .— Tu dois accepter l’idée que les autres décident pour toi d’une partie de ta vie, sinon tu ne joues plus le jeu. Le jeu de l’Amour, c’est de recevoir l’autre différent même si cela t’oblige. Quand tu es tout seul, tu n’es pas bien. Alors tu choisis de faire avec quelqu’un, en négociant, cela te devient contraignant, mais tu réalises en même temps que l’entourage de cette personne t’a fait voir autre chose. Tant qu’il n’y a pas un gars qui affirme pour les autres, tant que chacun reste avec la possibilité de se modifier, tant qu’il n’y a pas d’exclus, alors il peut y avoir une place pour l’Amour.
     Vincent .— Je suis un « sale con », tout le monde le sait, comment puis-je vivre avec vous ? Comment devons-nous faire pour que je ne sois plus le « sale con » ? Si la communauté ne sait pas accepter mon état de dépression, mes colères, c’est un problème.
     Louis .— Nous sommes tous plus ou moins tarés. Par ailleurs nous aspirons souvent à construire un monde idéal. Mais qu’allons-nous construire ? Un monde imparfait… Mais où pourtant nous essaierons de vivre tous ensemble, authentiquement.
     Serge .— Ragu a une âme d’« esclave ». Il respecte le patron, il crie fort contre le travail imposé ; il rêve de remplacer le patron un beau matin, pour posséder, jouir à son tour en ne faisant rien. C’est là son idéal. Le militant communiste Bonnaire prône la lutte des classes contre les patrons. N’y a-t-il pas entre eux deux un malentendu ? Ou bien chacun s’allie-t-il à l’autre par intérêt propre, dans un marché de dupes ? Bonnaire leur disait : « Révoltez-vous, cessez d’être exploités et vous serez tous des patrons ! » Et ils rêvèrent tous d’une révolution qui serait un simple renversement de la pyramide, une inversion de l’ordre des choses. Tout le monde voulut commander, être au sommet. On supprima tous ceux qui n’étaient pas d’accord et qui gênaient.
     Louis .— C’est pareil aujourd’hui : si tu rejettes quelqu’un et que tu ne peux vivre avec, tu finiras un jour par le fusiller. Il te faut absolument trouver le joint qui te permette d’exister avec lui, avec tout le monde, y compris avec les capitalistes. Même si tu transformes l’ensemble de la société, ces gens-là existeront toujours et tu devras bien trouver un moyen de vivre avec. Ou bien, tu les excluras et tu referas l’Iran. C’est pourquoi à Lip nous essayons de ne rejeter personne et de vivre avec tous.
     Thierry .— La culture occidentale, tu ne la changes pas en un jour. Tu as toujours tendance à te mettre à la même place et à jouer le même rôle. C’est pour cela que les difficultés rencontrées à LIP ne sont pas désespérantes. C’est même très encourageant d’être encore là tous ensemble. Tu es modelé par une culture. Peux-tu changer en oubliant cela ?
     Anne .— Ici à LIP, après la rupture du départ, on ne peut qu’avancer pas à pas. C’est avec patience que nous frayerons la voie d’accès à une autre société. Dans l’immédiat, ici, nous ne provoquerons pas de changements fondamentaux. Seulement, à partir de notre lieu, nous pouvons poser les vraies questions.
     Serge .— Luc et les socialistes utopiques pensaient bien changer ainsi le monde, voulant ignorer l’épaisseur de la société.
     Sophie .— Dans votre démarche, il y a une grosse part d’égoïsme, c’est la prétention de rassembler en soi la globalité humaine. Cela m’interroge.
     Louis .— Peut-être avons-nous une attitude masculine, que l’on retrouve à LIP ou chez Luc à la Crêcherie, qui consiste en un projet impérieux de dominer le monde. Luc, en âme de juste, veut sauver le monde. Il se sent missionnaire
     Sophie .— Mais vous vous détachez de la réalité quotidienne. Vous vous envolez. Vous n’êtes intéressés que par ce projet dans vos têtes, voulant embrasser le monde entier, alors que vous n’êtes peut-être pas capables d’aimer une seule femme…
     Anne .— À la Crêcherie, à LIP, partout ailleurs, l’attitude féminine est différente. Nous femmes, nous restons avec la conscience de la réalité telle qu’elle s’offre quotidiennement. Je ressens l’importance de la route de tous les jours, du cheminement d’aujourd’hui dans sa réalité abrupte – la famille, l’hospitalité, le repas à préparer. Je sais qu’il faut vivre ensemble, maintenant et non pas demain. Et je veux que maintenant soit le mieux possible. Toi, en tant qu’homme, tu es plus exalté, plus puissant mais aussi plus angoissé. Sans doute ainsi, tu as moins de résistance. Tu es vite à bout de souffle et tu emploies alors des solutions expéditives pour parvenir tout de même à tes fins. Tu n’as pas la persévérance voulue. Tu t’investis pourtant d’un sentiment noble de ta responsabilité dans ce monde, dans son devenir. Et LIP m’a aidé à découvrir qu’on ne refait pas le monde à sa guise, en globalité. Le globe reste ce qu’il est avec ses formes subtiles – aplati aux pôles, renflé à l’équateur. Moi, femme, je vois le monde dans l’enfant, là immédiat, dans mes bras – la vie…
     Sophie .— Sans doute qu’un vrai féminisme viserait à faire redescendre l’homme de sa montagne, d’où il scrute, le regard aigu, l’horizon mondain. Faire qu’il redescende et lui donner la brosse à récurer. Peut-être verra-t-il alors le sourire présent à côté de lui…
     Serge .— En fait, le pouvoir à LIP est-il identique à celui qui est institué dans la société ?
     Louis .— Prends un gars qui est au secteur boîtes. Il travaille trente-cinq heures par semaine à son propre rythme. Il aime à s’arrêter de temps en temps pour flâner dans le couloir, pour bavarder avec ses copains de l’atelier d’à côté. Il est son propre maître – maître d’une bonne part de sa destinée dans la coopérative : par ricochet, il agit sur l’existence des autres. Dans cette lutte collective pour l’emploi de tous, chacun est solidaire de l’autre, par ce qu’il fait ou ne fait pas. Il a un pouvoir considérable sur son travail et celui des autres, il peut tout refuser – de travailler quarante heures, de respecter la rentabilité de son travail… – pouvoir de s’abstenir, de revendiquer.
     Serge .— Mais il n’a pas de patron en face de lui, pas de pouvoir institué, pour exercer son pouvoir négatif…
     Louis .— C’est qu’il a besoin d’un adversaire en face de lui pour exister. Autrement, il ne sait pas se situer, se déterminer. Alors il ne peut résister à ériger en statue de chef, de commandeur, de patron, le copain qui prend des initiatives pour organiser. Il ne sait que revendiquer, réclamer. Il ne sait pas créer, créer une entreprise à lui, créer des emplois pour les autres.
     Serge .— Il ne sait pas car il ne veut pas savoir. Il devrait respecter l’autre, mais cela le remet en cause. Il lui faut comprendre que lorsqu’il s’absente une heure, c’est un préjudice qu’il porte à son voisin. Il est sous les ordres de son voisin.
     Vincent .— Mais nous sommes quatre cents personnes ici ; cela représente quatre cents contraintes qui pèsent sur chacun. Cela est-il humainement supportable ?
     Sophie .— Sauf en Assemblée générale, tu ne te retrouves pas en face de quatre cents personnes. Dans ta vie quotidienne à LIP, tu te situes au sein d’un groupe de dix, vingt personnes, avec qui tu parles, tu échanges, tu t’affrontes. Tu t’efforces de respecter chacun.
     Vincent .— Mais lorsque tu es en face d’un marginal, d’un profiteur qui ne respecte pas les règles de vie de ta commission, que fais-tu ?
     Sophie .— Je discute avec lui.
     Vincent .— Si au bout d’un an de discussions, tu n’es pas parvenu à la rencontre ? Tu prends le pouvoir sur lui ?
     Sophie .— Non. Je lui donne une responsabilité et le laisse librement se débrouiller.
     Vincent .— Alors tu ne le bouscules pas ?
     Sophie .— Un peu si, mais sans l’accabler. Ce n’est pas en lui répétant qu’il est mauvais que tu améliores le comportement de quelqu’un. Au contraire, se sentant étiqueté il va se fermer.
     Vincent .— Donc, tu lui fais violence malgré tout. S’il refuse de prendre les responsabilités que tu lui donnes, et s’il t’envoie promener… l’abandonnes-tu ?
     Sophie .— Un gars qui est obligé de gagner sa vie ne peut réagir ainsi, sinon je lui dis qu’il doit se débrouiller tout seul.
     Vincent .— Tu l’exclus ?
     Sophie .— Non, je lui propose un choix : ou bien tu travailles, ou je retire de ton salaire le nombre d’heures où tu n’es pas venu.
     Vincent .— Donc tu prends le pouvoir…
     Sophie .— J’assume un pouvoir, mais différemment. C’est une question de style dans les relations. Je poursuis la discussion avec, en cherchant à le convaincre.
     Vincent .— Alors, toi, c’est-à-dire le groupe, tu prends le pouvoir sur l’individu.
     Sophie .— Ou bien tu t’efforces de le mettre dans le bain, en discutant de front, sans concessions. Pour apprendre à nager à quelqu’un, tu le pousses à l’eau et il se débat. Seulement tu ne le laisses pas seul ; tu l’accompagnes et c’est très important.
     Clément .— Arrêtez ! Vous ne comprenez pas ce gars-là… S’il ne veut pas travailler, c’est qu’il est bloqué, qu’il ne peut pas travailler.
     Vincent .— Alors ne restent que deux solutions… L’une c’est l’exclusion, l’autre c’est l’hôpital psychiatrique.
     Louis .— Lorsque nous vivons à quatre cents personnes, nous sommes obligés de mettre des règles, des normes qui symbolisent le contrat, l’accord minimum de chacun avec tous. Seulement certains gars n’arrivent pas à s’adapter et se retrouvent en dehors de ces normes.
     Thierry .— Ces gars se comportent ainsi peut-être parce qu’ils ne se plaisent pas dans leur lieu, leur travail. Laissons-leur la possibilité de choisir leur activité, soit en changeant de commission, soit en en créant une nouvelle…
     Louis .— C’est vrai qu’à LIP nous avons multiplié les chances que chacun trouve sa place, car nous avons mis sur pied une grande diversité d’activités industrielles, artisanales et culturelles. En ce sens nous sommes allés plus loin que l’association de Luc, où les ouvriers ne peuvent que rester à l’atelier.
     Clément .— Et pourtant le gars du groupe C, je connais son visage mais son regard me reste étranger. Vers quel point de l’horizon regarde-t-il ? Il a toute la liberté pour se réaliser dans un travail qui le passionnerait : faire de la formation intellectuelle, du cinéma, fabriquer des objets en bois, réparer les automobiles, inventer des jeux de société, participer à l’animation du restaurant… que sais-je encore ! Et voilà plusieurs mois qu’il va à son établi, attendant la fin de la journée. Il ne bougera plus, semble-t-il.
     Thierry .— Durant tant d’années, nous avons eu un chef sur le dos et nous avons exécuté ses directives, sans pouvoir créer, inventer, réfléchir… Aujourd’hui, les gens sont abîmés, marqués dans leur esprit. Ils n’osent plus créer, réaliser, se lancer. Sans doute le pourraient-ils… mais ils ne savent pas qu’ils peuvent
     Anne .— L’autre jour, je parlais avec des filles de l’horlogerie, qui me disaient : Je voudrais bien travailler dans une commission artisanale, mais je n’ose pas commencer… Entreprendre, cela leur fait peur.
     Vincent .— Tu es trop complaisante en voulant expliquer ainsi les gens. Du coup, tu les laisses faire, tu les laisses s’engluer. Vois-tu, certains restent passifs, parce que c’est plus facile d’attendre. Attendre le miracle, le sauveur. À l’origine, dans cette entreprise, tout le monde était dans la même situation d’exécutant, marqué du même sceau. Aujourd’hui, certains ont parcouru beaucoup de chemin, en prenant des initiatives et en se remettant en cause. D’autres n’ont pas décollé d’un pouce du sol, tels leurs lourdes machines. Et ce n’est pas par manque d’occasions ou manque de chances. Quel est donc ce mystère douloureux ?
     Sophie .— Enfin c’est simple… ! Vous ne voulez pas comprendre ce que vous appelez l’inertie des gens. Vous voudriez que tout le monde crée, prenne des initiatives. Vous ne savez pas que beaucoup n’ont pas l’âme d’un créateur. En les bousculant, les forçant en vain, vous les pliez sans respect, les mettez à genoux devant le mur épais de leurs limites, sur lequel ils se cassent la tête. Vous voudriez que tout le monde soit fait à votre image. Vous vous regardez dans la glace avec vos beaux projets. Vous aspirez à ce que tout le monde vous suive. Vous n’êtes pas modestes. Vous aimez trop votre petite personne, vos petits projets. Ils sont dérisoires face à l’éternité… Vous réclamez les terrains de l’usine, un bail de quatre-vingt-dix-neuf ans. Même pas un siècle. Souriez un peu, vous êtes tout petits. Ne comprenez-vous pas que certaines personnes restent à LIP parce qu’elles veulent tout simplement rester ? Ne croyez pas surtout qu’elles ont été éblouies par vos projets, qu’elles suivent ardemment votre étoile de messie. Elles ont trente, quarante ans de vie passée dans ces lieux, dans cette usine. Elles n’ont pas d’autres idées que de rester, pas d’autres perspectives, pas d’élan constructeur qui les animent. Ne les transformez pas en entrepreneurs modernes. Elles sont comme ce vieux paysan franc-comtois qui reste coûte que coûte sur sa terre, même si elle ne rend plus, même s’il sombre dans la misère. Appuyé sur son bâton, il se fige dans une posture fière pour l’éternité.
     Anne .— La vie est faite de gens qui parlent et d’autres qui écoutent, de gens qui commandent et d’autres qui exécutent. Ici, certains savent fort bien parler. Laissons aux autres le droit d’écouter en silence. C’est ainsi que nous harmoniserons cet ensemble, ce monde.
     Sophie .— Je voudrais pouvoir parler et être écouté et puis écouter à mon tour l’autre qui parle. Aujourd’hui cela me semble incompatible. C’est une lutte perpétuelle. Le vainqueur parle, le vaincu écoute, Le premier a vaincu son appréhension, celle de se faire mal juger.Il a imposé sa voix, fait triompher son point de vue, dominé le débat. Le second a reculé devant sa peur, il a cédé du terrain, abandonné ses idées, perdu sa voix.
     Serge .— Cette incompréhension Luc l’affronte lors de son procès ; face à l’hostilité de toute la ville, il ne peut pas faire passer son message.
     Clément .— À l’origine, nous étions tous euphoriques après la rupture. Notre communauté était soudée dans l’effervescence. C’était facile. Nous luttions, tous solidaires, contre le pouvoir extérieur à nous-mêmes. Et puis le temps passe, la durée s’installe. Après les fiançailles, les années de mariage… Aujourd’hui, l’amitié, la fraternité s’expriment plus difficilement. Au bout de la semaine, il est dur de se retrouver encore pour discuter ou s’amuser.
     Vincent .— Ce copain de la mécanique : depuis six ans, je connais ses gestes, ses paroles, ses attitudes. Il m’a déçu, irrité plusieurs fois. J’ai grand mal à faire fi de cela, à oublier. La tentation, c’est l’agressivité ou l’indifférence. Le samedi, je préfère me balader avec des copains de la ville. Lui, je le connais par cœur.
     Thierry .— Tu ne le connais pas.
     Vincent .— Je préfère m’éloigner de lui après le travail. Tu vas céder à la tentation de te fermer, et c’est ainsi que commence l’enfer de la guerre : fossés, tranchées qui se creusent entre clans, entre camps ennemis, face à face, invectives jetées vers l’autre, mots cruels, mots de ressentiments lancés en l’air, paroles destructives. Offensives pour piétiner le voisin, puis repli sur soi.
     Sophie .— Souvenez-vous, il y a trois ans, les fêtes qui nous mettaient en liesse… Dans ces moments forts, le pouvoir a disparu, c’est la fusion, la communion…
     Serge .— C’est un temps, plutôt, où nous nous découvrons les uns les autres sous un autre jour : l’amitié se renforce. Nous apprenons à nous connaître.
     Thierry .— Nous avons abandonné la fête. Devenons-nous tristes devant l’importance des problèmes ? Nous avons tous l’esprit de sérieux aujourd’hui, tel le bureaucrate du parti. Mais il fait rire aux éclats. Il crée des copies conformes du dogme ; il invente des pastiches des œuvres de son maître ; il innove des nouvelles manières de ne rien changer de place, de faire du surplace.
     Louis .— Je ne crois pas que nous soyons cela. Nous faisons les choses avec sérieux, car nous devons nous acquitter d’une dette sans fin envers les autres qui nous soutiennent, nous devons remplir cette exigence morale. Mais nous ne nous prenons pas pour autant au sérieux.
     Sophie .— La fête c’est le fruit d’un travail. Le travail de l’amitié qui nous lie ensemble, le travail des préparatifs. Si tu te retrouves seul avant la fête, elle ne peut se dérouler. La fête, c’est le résultat provisoire de l’entreprise d’exister ensemble.
     Vincent .— Le problème c’est que chacun conçoit la fête comme un défoulement à l’opposé du travail. Ça fait dix ans que je fais le réveillon chez moi avec des copains. Eh bien, chaque année, quelques jours avant, je les vois tous défiler à la maison pour demander si j’ai prévu la fête. Ils attendent tous, sans prendre en charge l’organisation. À LIP, c’est un peu pareil. On venait boire, manger, consommer, on ignorait le temps de préparation en pensant que la fête éclatait spontanément.
     Sophie .— Pourtant les préparatifs de la fête, c’est une fête ! Tous ceux qui participaient à la préparation, à LIP, passaient de merveilleux moments ensemble. Découper des guirlandes multicolores dans du papier crépon. Répéter des chansons à la guitare. S’essayer à souffler dans la trompette. Commander toutes sorte de boissons, rire et courir, chanter et s’enchanter, se démener, se démerder, se décarcasser, pour offrir aux autres un bon moment.
     Thierry .— Aujourd’hui, nous ne connaissons plus cette frénésie…
     Serge .— Chacun veut souffler à l’extérieur. C’est inévitable, par ces temps austères. Tous les problèmes sont concentrés à l’usine. Il est difficile de s’en distraire dans ce même lieu. Les regards se tournent alors dehors, voulant renouer avec le monde « normal ». Certaines personnes de LIP vivent des contradictions insurmontables. Elles veulent être dehors et dedans. Elles aspirent à bénéficier de changements radicaux à l’intérieur et elles veulent se réaliser à l’extérieur selon les normes sociales. C’est dur de rester différent du monde environnant. La normalisation ce n’est pas seulement une stratégie du pouvoir, c’est aussi une aspiration des sujets…
     Louis .— Tu ne réalises plus le changement opéré ici. Habituellement tu rencontres des gens intéressants dans les associations, les clubs, et non dans l’entreprise. À LIP tu te rends compte pourtant qu’il est possible de vivre en homme dans une entreprise, avec d’autres hommes intéressants.
     Serge .— C’est une profonde erreur de vouloir organiser toute la vie dans le lieu de la coopérative. Chacun doit aussi respirer dehors d’autres odeurs, humer de l’air différent. C’est peut-être là l’erreur fatale de Luc à la Crêcherie, avec ses petites maisons. Cela devient ghetto, ghetto agréable, mais ghetto quand même. D’ailleurs, Fourier et certains patrons au dix-neuvième siècle se rejoignent sur certains plans identiques. C’est l’exemple des cités ouvrières que l’on voit encore en Franche-Comté. Fourier est bisontin…
     Thierry .— Mais cela traduit le rêve, fou peut-être, des hommes à rester ensemble, à vaincre la distance entre eux. Un rêve d’amour impossible.
     Louis .— Impossible, impossible. Qu’est-ce qui nous fait tenir ici depuis le début ? «  On produit, on vend, on se paye, c’est possible. » Nous avons toujours dit : « C’est possible. » Voilà notre secret. Et la plupart d’entre nous restent depuis six ans.
     Clément .— Pourtant certains ont de sérieux ennuis avec leur famille : femme, époux, enfants, parents proches ou lointains. Des ruptures définitives, des coupures momentanées se sont produites. Et ceux-là restent toujours.
     Vincent .— Peut-être que LIP est un peu une seconde famille ? Tu restes, tu te bagarres avec ces « sales cons » de LIP, que tu aimes bien quand même. Tu ressentirais un profond déchirement si tu les quittais.
     Sophie .— On m’a proposé une place à quatre cents francs de plus et j’ai refusé sans hésiter. Je ne sais pas trop pourquoi. Même si je ne suis pas trop consciente de ce que je fais ici, je sais que j’y fais quelque chose. Et je reste avec ces LIP qui m’irritent mais que j’aime.
     Thierry .— Tu es du monde du travail et ton être se déchire. Tu es tiraillé entre toi-même – ton boulot, ton argent, ta survie – et l’autre, qui est ton soutien et ta souffrance. Et ton harmonie se heurte à cela. À l’usine, à travers la matière, les machines, tu vis brutalement – je veux dire directement – le rapport à l’autre. Il y a les « cons » à côté ; mais s’ils n’étaient pas là, tu ne pourrais pas travailler, pas vivre. De l’autre, tu en as besoin, tu le recherches à tout prix malgré ton bas salaire et, en même temps, il te casse la tête, il t’empêche de dormir. Et l’amitié s’inscrit là-dedans. L’amitié existe ainsi profondément à LIP.
     Louis .— L’amitié, c’est aussi s’engueuler, tout en respectant l’autre…
     Thierry .— L’amitié, c’est mon attache solide à LIP. Je veux être fidèle. Si je partais ailleurs, alléché par une proportion intéressante, j’aurais l’impression insupportable de trahir une idée, de tromper mes copains.
     Serge .— LIP est ainsi plus profond, plus riche que la Crêcherie. Nous ne faisons pas à quelques-uns une expérience pour prouver quelque chose, que ce soit l’autogestion ou autre. Nous avons entrepris de vivre ensemble, car tel est notre choix dans notre absence de choix à l’origine.
     Louis .— Après avoir été trempés malgré nous dans les eaux glacées de la faillite et du licenciement, nous avons choisi de nous réchauffer le cœur tous ensemble. Nous nous sommes mis à crier à l’unisson : « Un emploi pour tous à Palente. » Pourtant, en dépit de notre démarche volontaire, il nous faut être solides moralement. Nous sommes désormais dans un huis clos à quatre cents. La relation devient délicate car nous nous connaissons très bien. Chacun a un regard sur la vie des autres, qui n’est plus du tout cette vision extérieure dans l’usine classique. Chacun connaît la famille, le passé, le caractère, la mauvaise part de l’autre. Par ailleurs, tout le monde partage plus, est plus proche des autres LIP que des membres de sa famille. Tout est alors difficile à vivre. Nous sommes entre deux stades, entre deux eaux. Nous n’avons plus à faire connaissance, à mettre en commun certaines idées, certaines pensées. Nous avons vécu ces moments-là. Alors nous nous regardons mais sans parvenir encore à nous exprimer sur le fond. Nous n’osons pas pleinement nous confier, car il nous faut être confiant dans l’autre. Seulement nous savons que tel jour il a failli lâchement. Lui, il sait que nous l’avons maudit publiquement ensuite. Alors il faut dépasser tout cela pour se confier. À l’heure actuelle, des choses ne sont pas dites, alors qu’elles sont connues. Elles sont faites de reproches, de désaccords accumulés, de questions angoissées qui se bousculent. Tout cela nous ne l’exprimons pas à l’autre. Et toutes ces paroles tues, ces mots ravalés, ces pensées secrètes, ces détails infimes se mettent à peser lourdement. C’est que l’unanimité de surface qui a esquissé légèrement nos premiers liens communautaires s’est effacée, enfouie dans l’épaisseur de notre durée. Nos pensées se sont affinées, diversifiées et nous n’avons plus de discours globalisant qui sert de référence. Le discours officiel de notre organisation a cédé la place aux discours des personnes. Alors la qualité de notre communication doit être plus grande. Nous ne pouvons plus tricher, simplement sauver la façade. Et donc nous n’osons plus nous raconter, parler, dire des choses. Cela remet désormais directement en cause la personne. Nous devons communiquer d’âme à âme et non plus de numéro à numéro, de rôle à rôle. Et nous ne disons pas notre mal à vivre avec l’autre, le problème de l’individu, la difficulté à être autrement. Tout glisse sur le plan de l’affectif, des sentiments et des ressentiments, des passions et des haines, des rancœurs et des espoirs. Nos divergences ne sont plus au fond d’ordre politique ou stratégique. Nos incompréhensions sont nos limites intimes de personnes et non plus nos vitrines extérieures – fonctions et rôles. Ainsi nous nous emportons dans des disputes qui partent sur des points de détails. Un peu comme un couple qui se désunit.
     Thierry .— Au bout de six années nous vivons une histoire commune, peut-être moins éclatante, moins spectaculaire, mais infiniment plus profonde et qui dévoile un sens réel de l’existence. Dans la quotidienneté, chacun d’entre nous doit réfréner ses impatiences, sans pour autant sombrer dans l’ennui. Il nous faut savoir que nos différences de caractère, de compétence, de savoir ne sont pas des inégalités mais permettent à la longue un enrichissement mutuel.
     Sophie .— Pourtant certains sont partis, qui poussé par sa famille, qui lassé d’attendre, qui plus ou moins bien accepté par la communauté… Cela ne vous interpelle-t-il pas que la plupart des cadres soient partis ?
     Louis .— Oui nous restons essentiellement entre ouvriers aujourd’hui. Nous n’avons pas su établir avec eux des liens durables, malgré la fête originelle. Nous les avons plutôt jugés. Nous voulions qu’eux se transforment très vite. Maintenant nous réalisons que nous avançons très lentement.
     Clément .— Je regrette beaucoup le départ des ingénieurs en électronique, il y a deux ans. Quand je rencontre l’un deux par hasard, il me parle de LIP, demande des nouvelles.
     Serge .— En fait, ils ont eu six mois d’avance sur nous. Ils avaient entrepris une démarche créatrice au sein de notre collectivité, et ils voulaient aller plus loin et créer une entreprise. Nous leur avons opposé un veto. D’ordinaire, comment le cadre construit-il sa vie ? Comment va-t-il trouver son bonheur ? Il existe dans l’entreprise par sa position hiérarchique, par ses responsabilités. Ainsi en 1973, certains cadres sont partis individuellement afin de retrouver une place reconnue, en continuité avec leur projet personnel. Par contre, les ingénieurs qui nous ont q